CHAPITRE PREMIER
Au commencement du dix-neuvième siècle, le royaume des Indes occidentales ^, qui appartenait à la Couronne de Castille, comprenait près de la moitié du continent américain. L'Espagne appauvrie, dépeuplée, en état presque
1. On sait que Christophe Colomb découvrit rAmérique en cherchant une route nouvelle vers les Indes. D'où le nom d'Indes donné au Nouveau Monde. Aujourd'hui encore les indigènes sont appelés Indiens.
Nous disons royaume et non colonie, parce que l'Amérique espagnole n'était pas une colonie. Dans la période de trois siècles improprement appelée coloniale on disait et on écrivait dans tous les documents officiels : royaume (au singulier et au pluriel), domaines^ provinces, républiques qui étaient souvent synonj'^mes. Nous disons Couronne de Castille et non d'Espagne pour les raisons qu'on verra plus loin.
Il ne nous paraît pas inutile d'employ^er les mots propres surtout quand les idées qu'expriment ces mots provoquent une révolution et une guerre d'émancipation.
permanent de guerre en Europe, avait pu, pendant plus de trois cents ans, conserver un lointain empire, le plus grand que le monde eût connu jusqu'alors, ~ sans armée de métier, grâce à un système de gouvernement qui, s'il ne fut pas toujours le plus intelligent au point de vue économique, fut, du moins, le plus humain et le plus paternel de tous envers les indigènes et les créoles et, à certains égards, le plus conforme aux traditions de la république romaine.
Cependant, depuis une vingtaine d'années, les idées d'émancipation faisaient de rapides progrès dans une minorité de créoles qui formaient une élite de gens instruits adonnés aux professions libérales, de nobles, de propriétaires fonciers et de riches commerçants. La révolution qui se préparait avait pour cause non pas un excès de misère, l'ignorance, l'abrutissement de tous par un despotisme royal et la « sombre théocratie », comme se plaisent à l'écrire tant d'historiens, mais, au contraire, l'essor industriel et commercial du pays et le développement intellectuel de cette élite élevée par des moines.
A la suite des réformes réalisées par les Bourbons qui, — selon une expression très juste d'un écrivain qui ne les aimait guère, — abandonnèrent « l'indolence immobile du
système autrichien^ )>, l'Amérique espagnole n'avait cessé de progresser dans toutes les branches de l'activité humaine : « Tout l'immense continent de l'Amérique (écrit le meilleur des historiens américains du siècle dernier), aujourd'hui (1847) chaos de confusion, de désordre et de misère, se mouvait alors avec uniformité, sans violence, on pourrait dire sans effort, et tout cheminait en un ordre progressif vers des améliorations continues et substantielles. » Sous le règne de Charles III, ajoute-t-il, les progrès avaient été « prodigieux », principalement au Mexique qui fut gouverné par une série de vice-rois remarquables par (( leur probité, leur instruction et leur zèle », et où u l'aspect du paj's se transforma entièrement ^ ». La prospérité était telle qu'une trentaine d'années après l'émancipation la fierté d'être des peuples libres et d'avoir conquis la liberté politique par des prouesses épiques n'allait pas sans un peu de regret pour les temps abolis.
C'est précisément parce qu'ils ont obtenu beaucoup et qu'ils ne sont plus sous un régime d'indolence et de routine que les His-
1. Gervinus : Histoire du XIX^ siècle, depuis le traité de Vienne, traduite de rallemand par J.-E. Missen, t. VI, p. 37.