Ouvrage cité, p
Mexico. M. Seignobos ne s'est donc pas trompé ? Mais si, mais si. Apodaca est déposé non par des révolutionnaires, mais par les troupes loyalistes, à cause de son incapacité, parce qu'il n'a pas su prendre, dit-on, les mesures qu'il fallait pour conserver le Mexique à l'empire espagnol. Sa destitution avait été résolue par la loge franc-maçonnique, et des officiers francs-maçons s'étaient engagés à employer la force en cas de résistance de sa part. Le comte del Venadito était lui-même franc-maçon, — tout se passait donc en famille, — mais pas assez habile, ou pas assez zélé, au gré de ses frères, pour maintenir sous le joug de l'Espagne un peuple qui voulait s'émanciper. La franc-maçonnerie s'opposait donc, les armes à la main, aux revendications de tout un peuple ? Nous l'avons déjà dit. Le vice-roi se laisse persuader et remet ses pouvoirs à Francisco Novella, lequel rédige de belles proclamations, mais ne peut pas davantage empêcher Iturbide de suivre le cours de ses faciles succès.
Le 30 juillet, un nouveau vice-roi, O'Donoju, débarque à Veracruz. On l'appelle vice-roi par habitude et l'histoire lui donne ce titre : mais en réalité, officiellement, il est « chef politique supérieur de la Nouvelle Espagne ». Les agriculteurs, les industriels, les négociants
demandent la liberté du commerce et l'autonomie administrative ; la nation entière, ou du moins l'immense majorité, proteste contre le rétablissement de la Constitution de 1812. Le gouvernement de Madrid estime qu'il faut donner une satisfaction à ce peuple soulevé ; il supprime un mot : vice-roi, et le remplace par trois autres : chef politique supérieur . La phraséologie est de nouveau souveraine comme au temps des funestes Cortès de Cadix.
Il lui donne cette satisfaction, mais, par contre, O'Donoju est franc-maçon comme son prédécesseur, et tous les ofîîciers qui raccompagnent sont aussi francs-maçons. Un gouvernement intelligent n'aurait pas agi ainsi à l'égard d'une colonie insurgée pour la défense de la religion autant que pour la conquête de ses libertés et qu'il n'aurait pu réduire par la force: il aurait envoyé un évêque ou un jésuite. C^estce qu'avait fait Charles-Quint au seizième siècle : un prêtre muni de ses pleins pouvoirs, La Gasca, habile et probe, mais si modeste qu'il refusa, avant de partir pour l'Amérique, le titre d'évêque, délivra alors le Pérou des horreurs de la guerre civile et le sauva de la décomposition . Mais les temps de cette politique humaine et souple étaient passés.
Serait-ce O'Donoju qui aurait été déposé par une garnison ralliée à la révolution ? Cela don-
nerait raison à M. Seignobos, car, restant dans l'imprécision, il ne nomme pas le vice-roi. Mais c'est également erroné. La garnison était demeurée fidèle jusqu'au bout. Elle sortit de Mexico, le 21 septembre, sur l'ordre d'O'Donoju, et Iturbide y entra le même jour.
C'est donc la nouvelle garnison, celle des indépendants, qui dépose le vice-roi ? Non, O'Donoju ne fut déposé ni avant, ni après la prise de Mexico par les indépendants. Décidément, cette histoire est trop décevante pour un écrivain à la rigide métaphysique et aux dogmes impératifs. Mais la vérité nous oblige à dire que le vice-roi ou chef politique supérieur ne pouvait être renversé par les officiers et soldats de l'indépendance, pour une excellente raison : il était avec eux dans leur camp, non pas seulement en pensée^ mais réellement « en chair et en os », et il avait accompagné Iturbide dans sa marche sur la capitale. Comprenant que le mouvement était irrésistible, O'Donoju avait voulu, du moins, conserver un trône à la Maison d'Espagne. Par un traité signé àCordoba, le 24 août 1821, avec Iturbide, il avait adhéré au Plan d'Iguala, c'est-à-dire reconnu l'indépendance du Mexique, sous réserve de quelques modifications de détail et du remplacement de l'archiduc Charles d'Autriche par le prince héritier de Luques, neveu
de Ferdinand VII, sur la liste des candidats au trône mexicain. Le traité de Cordoba ne fut pas ratifié par le gouvernement espagnol ^
Enfin r a Acte de l'indépendance de l'empire mexicain », confirmant le Plan dlguala et le traité de Cordoba, est l'œuvre de la junte de gouvernement formée et présidée par Iturbide (28 septembre 1821), et non d'un Congrès alors inexistant. Le Congrès ne fut réuni qu'aiT commencement de l'année suivante.
On apprend, dans nos universités, qu'en 1822 Iturbide a se proclama » empereur du Mexique sous le nom d'Augustin P"", après s'être brouillé avec le Congrès et avoir soulevé le peuple, et qu'il fut forcé d'abdiquer, l'année suivante, par une révolte de soldats.
Un général ne « se proclame » pas empereur tout seul ; ces deux mots sont mis pour éviter d'écrire qu'Iturbide fut porté au trône par l'en -
1. O'Donoju mourut de maladie quelques jours après l'entrée à Mexico. En Espagne il fut accusé de trahison. On a dit, d'autre part, qu'il avait des instructions secrètes du roi et qu'il ne fit que les exécuter. Dans ce cas, la politique personnelle de Ferdinand VII, pareille à celle de Jean VI de Portugal, aurait été de conserver dans sa famille la couronne du Mexique- Mais il n'existe pas de documents permettant de résoudre ce problème historique.
thousiasme populaire, ce qui serait conforme à la vérité, mais contraire au mythe révolutionnaire. L'élection fut faite par le Congrès avec lequel il n'était pas brouillé. Il avait bien eu quelques difficultés avec lui, mais ce n'est que plus tard, après l'élection, qu'il y rencontra une opposition de plus en plus forte et qu'il finit par le dissoudre.
La chute rapide de l'empereur eut d'autres causes qu'une simple révolte de soldats dont on ne donne même pas le motif.
1° Des insurgés de la première heure, comme Guerrero et Victoria, disposant de soldats fidèles, s'étaient ralliés à Iturbide avec une louable abnégation patriotique. Ayant adhéré au Plan d'Iguala, ils auraient accepté un prince de Bourbon pour souverain, mais ils ne s'étaient pas soumis au commandement dlturbide pour faire de lui un empereur. Ils étaient donc dupés. Le mécontentement était d'autant plus grand qu'il avait manqué d'égards envers la plupart des officiers anciens, allant jusqu'à refuser de les admettre dans ses troupes avec les grades conquis par eux avant 1821 dans une autre armée que la sienne. A peine fut-il élu empereur qu'ils conspirèrent contre lui .
2^ Des généraux se posent la question : « Pourquoi lui et non moi ? » Les uns avaient été les camarades, d'autres les supérieurs du
souverain. Ne pouvant ceindre la couronne, ils deviennent républicains et convertissent à leur cause des troupes de soldats obéissants.
3° Iturbide commet des maladresses, notamment envers le Congrès qui lui résiste. D'autre part, le nouvel empereur, grisé par de faciles triomphes, crée une véritable cour qu'il veut rendre l'égale des plus somptueuses de l'Europe ; il se livreà de folles dépenses, incompatibles avec le misérable état du Trésor public ; cet étalage de luxe, cette prodigalité sont exploités pour susciter l'hostilité du peuple.
4" Les royalistes bourboniens, qui voient irrémédiablement perdues les espérances fondées sur le Plan d'Iguala, se demandent si une bonne république ne serait pas préférable à un empire qui a une pareille origine et qui a tous les inconvénients de la monarchie unis tous ceux du régime républicain.
5° Une fois l'émancipation effectuée, la francmaçonnerie, qui avait voulu l'empêcher, travaille pour en recueillir les fruits et s'emparer du gouvernement. Elle agit avec la plus grande habileté, elle groupe tous les mécontents, dont beaucoup ne savent même pas d'où émanent réellement les ordres et les suggestions.
Des révoltes éclatent sur plusieurs points du territoire à la fois. La guerre recommence. Auparavant elle avait lieu entre Mexicains parti-
sans de la domination espagnole et Mexicains indépendants; en 1822, elle se fait entre impérialistes et républicains. La cause républicaine progresse pour les raisons que nous venons d'indiquer et, après une courte période de troubles et de combats, ïturbide est forcé d'abdiquer (19 mars 1823).
Sa chute était fatale. En acceptant la couronne, il avait commis une lourde faute qui coûta cher au pays, et il ne pouvait l'ignorer, lui qui, dans le préambule du Plan d'Iguala, avait écrit qu'il importait de choisir un souverain dans une maison régnante et de préférence dans celle de Bourbon, « afin, disait-il, de nous trouver avec un monarque déjà fait et d'éviter les attentats funestes de l'ambition ».
Si, entre 1811 et 1821, un prince de Bourbon se fût trouvé à Mexico dans une situation à peu près semblable à celle d'un Pedro de Bragance à Rio-de-Janeiro, il aurait été sûrement élevé au trône, le Mexique aurait eu une évolution pareille à celle du Brésil et les malheurs dont il a été accablé pendant un siècle auraient été évités. Ces malheurs étaient prévus, redoutés par les patriotes, y compris de nombreux républicains ; ils l'avaient été par ïturbide luimême, lorsqu'il écrivit dans le manifeste qui accompagne le Plan d'Iguala : « Combien de raisons on pourrait exposer contre la république
rêvée des Mexicains, et dans quelle erreur sont ceux qui comparent ce qui se nommait la Nouvelle Espagne avec les Etats-Unis d'Amérique ! Les malheurs et le temps diront à mes compatriotes ce qui leur manque. Puissé-je me tromper 1 »
Après son abdication, Iturbide part pour l'Europe. Il retourne au Mexique en juin 1824 pour tâcher de reprendre le pouvoir, mais il est fait prisonnier, condamné à mort et fusillé le 19 juillet 1824. Le 4 octobre de la même aunée, le Congrès proclame la république ; l'un des chefs de l'insurrection, Victoria, est élu président . Une constitution à l'image de celle des Etats-Unis est votée .
C'est le début de la grande anarchie mexicaine, interrompue, dans la dernière partie du dix-neuvième siècle et le début du vingtième, par la dictature de Porfirio Diaz, mais qui recommence à mettre le malheureux Mexique à feu et à sang vers 1910, Tannée même où il fête officiellement le centenaire du bandit de Dolorès, du père de l'anarchie sanglante transformé en père de la patrie.
Les Etats-Unis vont s'immiscer de plus en plus, soit directement, soit d'une manière occulte, dans les affaires de la nouvelle républi-
que. Leurs visées sur le Mexique sont, d'ailleurs, antérieures à la chute d'Iturbide et à l'établissement de l'indépendance. Nombreux sont les documents officiels nord-américains, mexicains et espagnols qui montrent que, dès les premières années du dix-neuvième siècle, le gouvernement de Washington avait tout un plan d'expansion dont il a poursuivi la réalisation avec patience, habileté et ténacité pendant cent ans. Ainsi, le ministre d'Espagne, Luis de Onis, écrit de Philadelphie, le 14 février 1812, au vice-roi du Mexique, le résumé d'un entretien, dont il a eu connaissance, entre le secrétaire d'Etat Monroe et le chef insurgé mexicain Bernardo Gutierrez de Lara qui était allé solliciter l'appui du gouvernement nord-américain pour la cause de l'indépendance :
« M. Monroe lui dit que le gouvernement des « Etats-Unis appuierait de toute sa force la u révolution des provinces mexicaines et que, « à cet effet, il la soutiendrait non seulement « avec des armes et des munitions, mais aussi u avec 27.000 hommes de bonnes troupes qu'il « tiendrait prêts ; mais que le colonel Bernardo « et les autres chefs de la révolution devaient u tâcher d'établir une bonne Constitution pour « assurer la félicité de leurs compatriotes. Lace dessus, Monroe vanta beaucoup celle des i< Etats-Unis, et il lui donna à entendre que le
c( gouvernement américain désirait que la « même Constitution fut adoptée au Mexique ; « il ajouta qu'alors le Mexique serait admis « dans la Confédération, laquelle, avec ian- « nexion des autres provinces américaines, (( formerait la puissance la plus formidable du <c monde. Le colonel Bernardo, qui jusque-là « avait écouté le secrétaire d'Etat avec assez de c( sérénité, sepeva, furieux, de sa chaise et sortit (( irrité par cette insultante insinuation. »
Peu après, par une lettre dn l^'^ avril 1812, Luis de Onis fait connaître au même vice-roi un plan conçu par le gouvernement de Washington en vue d'annexer aux Etats-Unis près de la moitié du territoire mexicain. Ce plan fut mis à exécution, point par points par la guerre de 1847.
Les luttes intestines qui ensanglantent les premières années de la République mexicaine sont produites par la rivalité de deux loges maçonniques qui représentent deux systèmes de gouvernement, l'un et l'autre républicains, mais ennemis. La loge qui avait tant contribué à la chute d'Iturbide était du rite écossais. Elle professait le respect de la propriété et des personnes, voulait établir au Mexique un régime de liberté et de modération, aristocratique dans une certaine mesure, et réaliser avec prudence les réformes tentées par les Cortès espagnoles. Comme, après la proclamation de la républi-
que, elle s'abstint de faire la guerre à la religion et prit sous sa protection les propriétaires espagnols contre lesquels les démagogues réclamaient des lois d'exception et de persécution, il n'est pas étonnant que tous les hommes d'ordre se soient groupés autour d'elle. Un parti était né^ qu'on nomma « écossais ». Changeant parfois de moyens pour remplir le même objet et profitant des expériences du passé au milieu des vicissitudes des révolutions, il arriva, de degré en degré, à être, au milieu du dix-neuvième siècle, le parti conservateur, mais dégagé de toute organisation maçonnique ^
Au parti écossais qui, en somme, ne cessa jamais d'être national, s'oppose le « yorkin » qui subit l'influence de l'étranger et est souvent nettement à son service. En 1825. R. Joël Poinset, ministre des Etats-Unis au Mexique, crée à Mexico, puis dans les autres villes, avec l'appui du président Victoria, des loges du rite d'York, prépondérant aux Etats-Unis. Son but avéré est d'écarter du pouvoir les Ecossais, c'est-à-dire les conservateurs. Les Yorkins ne tardent pas à se rendre populaires en recourant aux moyens de la surenchère démagogique qui réussissent généralement dans les périodes de troubles. Les Ecossais perdent leur influence et