‹ La fin de l'orgieChapitre 1 sur 4 · CHARLES MONSELET · texte numérisé non relu

CHARLES MONSELET

Formai griiBcl Iii-t9.

Les Années PB oAiETB. ..!••• • 4 vol.

L'ARiSÈNT MAÙDli*, 2* ëdittOh..i.. ..(••. ^ ..J.. 4 —

Les Femmes qui font des scènes

La Franc-maçonnerie des femmes

François Soleil .......•••

Les Galanteries du xviii* siècle

M. DE GUPIDON «

H. LE Duc s'amuse...

Les Originaux du siècle dernier

LA

Des flammes... des cris... des ombres fuyant vers les arbres... tout un côté de Versailles qui flamboie, incendié I... «

Le duc s'amuse !

La fête allait trop lentement à âon^gré.

Ce que voyant, il avait pris une torche et il avait mis le feu à sa fête I

Le feu partout!

Le feu aux arbres qui s'embrasaient comme des

robes^ le feu à la maison qui grondait sourdement à

la façon des chats lorsqu'ils ronronnent I

• Il avait appelé à son aide le feu qui vient si vite

et qui s'en va si tardivement I son bon ami le feu,

qui brille^ qui chante^ qui s'étale^ qui se fait jaune, vert, blanc, de toutes les couleurs I le feu, cette joie et eette épouvante !

Et à la fin, il se sentait renaître, le duc de Noyai- TrefHéan, en face de cet effroi et de ce tumidte.

n respirait, au moins I

n était lui, il se reconnaissait. ••

La fête allait trop lentement. C'était pourtant une de ces belles fêtes nocturnes qui 'soi\t la traduction virante des poèmes les plus merveilleux. Ces poèmes, empruntés à toutes les nations, le duc de Noyal-TrefQéan.les faisait mettre magnifiquement en scène. Il'Ue reculait devant aucune imagination, si follement ii^spirée qu'elle fût, ni devant les fantaisies du Royaume de êatin de Rabelais, ni devant les impossibilités de Gulliver j m devant qui, ni devant quoi que ce soit. Il affrontait tous les poètes et toutes les poésies.

Mais baste! toujours des lustres et toujours des violons! C'était fatigant à la longue, le duc l'avait compris et senti, et il avait mis le feu à sa fête, comme il aurait mis le feu à un bol de punch !

Les rondes s'étaient interrompnes précipitamment^ comme des guirlandes coupées par des ciseaux qu'on ne voit pas. Les joueurs d'instruments'étaîent arrêtés, et un moment ensuite^ tout le monde se sauvait^ la peur aux talons. Un réseau flamboyant s'était élevé de terre et les environnait de toutes parts. C'était rincendie qui marchait et les pourchassait, Tinoendie aux bottes de sept lieues.

Le parc riait, tout rouge!

Il y avait de longues allées écarlates, dont les feuilles grésillaient, se tordaient et s'abattaient sur un sol plus clair que le clair midi.

tin paysage de braise!

Quelquefois le vent s'en mêlait aussi et organisait une chasse qui ne finissait pas. Lie vent dans le feu, c'est chose terrible. C'est l'éperon dans les flancs d'un cheval d'Ukraine. Le vent, c'est la cantharidp du feu.

Dans les taillis, entre les arbres frêles et vivement éclairés, c'étaient des pieds, des jambes qui se succédaient sans interruption sûr un gazon chaud et grillé...

Des femmes vêtues de rien, des danseuses de bal-

letfl, des nymphes chaussées de soie, des bergères de comédie italiemie, de pauvres filles écheyelées, descendues à grande hâte de leurs piédestaux, fuyaient, la jupe attrapée par rincendie^ cothurnes dénoués^ fleurs éparses, colliers perdus. De grands jets de flamme éclairaient soudainement de grands yeux effarés. Les étincelles pleuy aient, tournoyaient^ s'envolaient; elles s'épanouissaient, ces fleurs de la désolation^ pour retomber en cendre dans les espaces noirs.

L'incendie allait son train!

L'incendie avait sa coquetterie. Quand il passait sur les étangs, il s'y attardait; on aurait juré qu'il y faisait sa toilette et qu'il peignait sa chevehire rougeà)tre au peigne de roseaux qui bordait le rivage.

Grac... crac... crac... C'étaient des contrevents qui se détachaient^ qui se fendaient et qui tombaient par terre. Il y avait un brasier de débris formé autour de l'hôtel. Les vitres éclataient^ et le feu^ — le feu qui a si grand*faim, — mangeait les rîdcaux, dévorait les meubles^ ne faisait qu'une bouchée des tableaux. Avant d'entamer les grosses pièces, telles que les lits et les armoires, il se contentait de les

roussît' légèrement, puis il courait au plus pressé, semblable au bouffon Scaramouche qui crachait dans les plats, afin d'être assuré de les manger seul.

Indescriptible était la confusion. On ne pouvait porter de secours en aucun lieu^ tout était epibrasé à la fois. Hommes et femmes ne s'occupaient que de chercher un abri et laissaient brûler les choses.

Ah ! cela brûlait bien !.. .

Cela pétillait, cela lançait de grosses bouffées qui tourbillonnaient comme des trombes et se déchaînaient comme des ouragans*.

Les oiseaux tombaient effrayés.

Les fleurs, dont une chaleur immense accélérait Téclosion, s'ouvraient toutes larges, naissaient et mouraient aussitôt.

Puis tout à coup il se faisait de grands intervalles d'ombre, et tout à coup aussi de grands réveils de lumière. On croyait tout fini, et tout recommençait!

Tout recommençait avec plus d'acharnement^ avec plus de colère.

L'incendie avait repris haleine et il étendait ses

bras pour envelopper sa proie d'une seule étreinte.

L'incendie n'avait plus grand'chose à faire dans le

parc; d'ailleurs c'était viande creuse pour lui, jeu de petits garçons, flambe de Saint-Jean. Ces pauvres arbres se laissaient brûler avec une facilité et une résignation sans bornes, en gens qui s'y attendent. Peut-être même se croyaient-ils dans une cheminée. Il n'y avait pas de plaisirs pour l'incendie.

Il se rejeta donc sur l'hôtel qui était dur et qui était fort^ qui offrait de la résistance et ne paraissait pas disposé à faire bon marché de ses quatre mu* railles. C'était quelque chose, au moins. Il fallait le mâcher sérieusement avant de l'avaler. Ce fut sur lui que l'incendie concentra ses forces en l'attaquant comme un digne adversaire.

Le duel fut rude.

C'était un vieil hôtelbardé de fer comme un vieux baron. Il avait déjà plusieurs fois vu le feu, et il n'avait fait qu'en rire. Mais le feu, ce^te fois, n'y allait pas de main morte : il s'enlaçait, il se glissait, il prenait position partout. Tantôt il se jetait dans les œils-de-bœuf, et un instant après il en sortait comme un fou ; il cherchait les joints des portes et se faufilait en aiguille de flamme par les trous des serrures. On aurait cm qu'il était soufQé par un

diable, — il était soufflé par le duc de Noyal-Tpeffléan.

Le duc de Noyal-Treffléàn était heureux, il regardait, il admirait I

Peu s'en fallait qu'il n'applaudit.

C'était son hôtel qui bri\lait. Quelle joie!

C'étaient ses vastes domaines qui se consumaient. Quel plaisir!

C'était une partie de sa richesse qui s'en allait en fumée. Quelle ivresse et quelle fSlicité I

Le duc de Noyal-Treffléan ne comptait pour rien les cris d'effroi, les imprécations, les agonies. Il avait son plan, d'ailleurs. Ce qui se passait) n'était qu^un épisode du drame qu'il avait con^u.

Ses yeux étaient fixés constamment, au milieu du vacarme, sur un point de l'hôtel. L'attente se lirait dans sa physionomie, et on le voyait de temps en temps frapper du pied.

Et tout à coup, parmi les voix qui s'élevaient autour de ce désastre, il y en eut plusieurs qui s'éqrièrent :

— ^ Mon Dieu I me»! Dieu t mademoiselle est dans la maison I

Ça notait que trop vrai, et voici comment s'étaient passées les choses;

Trois-Mai assistait avec son père, du haut d'un balcon, aux danses qui s'étendaient dans le parc. Il était neuf heures du soir. Dans ces allées bruyantes, remplies d'une foule bariolée, dans ces bosquets semblables à des nids d'ariettes^ dans ce paysage illuminé comme un casino d'Italie^ son regard cher« chait à découvrir Emile.

Emile avait disparu.

Le duc essayait vainement de la distraire de cette absence par sa conversation aimable et brillantée de traits d'esprit. Jamais il n'avait eu tant d'enjouement.

Vers neuf heures et demie^ il descendit pour donner quelques ordres, et il laissa sa fille seule. Cinq minutes après le feu éclatait...

n éclatait à tous les bouts du parc.

Il éclatait aux quatre coins de l'hôtel.

Trois-Mai, effrayée, descendit sans perdre de

LA FIN DE l'obvie 9

temps ; mais, à sa grande terreur, ellei«U*ouva toutes les portes fermées^ et non-seulement toutes les portes^ ma^s encore toutes les fenêtres, toutes les issues. Elle appela, la maison était déserte. Alors elle remonta éperdue, s'appuyant aux rampes. La fumée commençait à venir à elle, et les flammes du dehors se reflétaient énergiquement sur ce qui l'entourait...

Elle parcourut successivement tous les appartements de l'hôtel, en poussant des cris qui se confondaient dans le. tumulte général. Le feu montait derrière elle, la suivait ou lui barrait le passage !

Bientôt Trois-Mai n'eut plus d'autre refuge que le balcon.

Le balcon qui était en pierre et en fer.

Elle y revint, plus morte que vive, les cheveux flottants, et faisant entendre ce cri suprême :

— Au secours !... A moi !

Le feu, comme un acrobate qui danse sur la corde, se suspendait aux rosaces du balcon, passait, ondulait, s'y balançait. Poussé par le vent, il mordait quelquefois et emportait un pan de la robe de

iO LA FTN DE l'OBGIB

la jeune fille, «ou bien, passant par-dessus elle, il lui jetait des vagues de flammes sur la tête. Ainsi tordue, et surgissant d'un cadre incandescent, elle ressemblait à quelqu'une de ces divinités élémentaires des mythologies du Nord.

Un grand cri de compassion s'échappa de la foule des assistants, lorsqu'on aperçut Trois-Maidans cette position critique. Mais nul des serviteurs du duc ne pouvait ni n'osait lui porter secours. On ignorait la force de l'incendie à l'intérieur ; et, dans l'incertitude, quel homme, à moins que ce ne fût un amant ou un père, aurait eu l'audacieux courage de se hasarder dans cette fournaise?

L'amant était absent.

Le père, seul, restait.

— A moi 1... à moi ! criait toujours Trois-Mai, les bras tendus.

Le duc de Noyal-Treffléan d^aeura une minute à contempler cette scène, et, lorsqu'il l'eut assez contemplée, il tira' tranquillement une clef de sa poche et se dirigea vers l'hôtel. Son calme contrastait singulièrement avec l'agitation de tous ses serviteurs...

LA FIN DE l'ORGI£ Il

Il ouvrit la porte...

Une colonne noire et rouge le repoussa avec une

violence telle qu'il faillit en être renversé.

Le duc la laissa passer, puis il entra.

Un mouvement d'admiration se fit dans la foule, qui attendit avec anxiété. ••

Trois-Mai était à bout de ses forces, ^lle ne luttait plus contré le feu et semblait prête à s'atfaisser sur elle-même. Déjà une prière tremblait au bord 'de ses lèvres, lorsque le duc de Noyal-TrefQéan parut sur le balcon.

n était pâle comme la mort; ses vêtements à demi consumés laissaient deviner l'effrayant chemin qu'il lui avait fallu traverser.

En Tapercevant, alors qu'elle venait presque de dire adieu à la vie, Trois-Mai lanfsi ce cri de

— Ah 1 mon père I

Et elle se jeta dans ses bras...

Le duc de Noyal-Treffléan laissa voir sur sa figure im soui<ire de satisfaction et d6 triomphe t

Mais il ne perdit pas de temps,

Le plus difficile était maintenant à faire.

Il souleva sa fille comme on soulève une plume; et lui tournant la face contre sa poitrine pour la préserver des baisers de l'incendie, il remporta rapidement sous une voûte crépitante et disparut aux yeux des gens du jardin...

n y eut un moment d'attente terrible.

On n'entendait plus que le bruit de Tincendie, qui allait en grandissant et qui cassait les poutres comme des baguettes.

Le duc ne reparaissait pas.

A travers les fenêtres vomissantes^ impossible de rien voir." A entendre la tempête qui se faisait au dedans, on aurait pensé qu'il y avait grand bal de salamandres.

A la fin^ un groupe étrange^ traînant la flamme^ apparut sur le seuil...

C'était le duc portant sa fille ! . . . .

Une immense clameur l'accueillit.

Il ne s'arrêta pas, il ne se reposa pas; son cher

fardeau entre les bras, il passa comme une flèche devant les spectateurs ébahis, et poursuivit sa com-se à travers le parc, droit devant lui, marchant sur les feuilles brûlantes, lesyeax hagards, les jnmbes possédées, n*enlendant rien et ne voyant rien!

Au fond du parc, épuisé, il tomba sur Therbe.

Le feu était quasiment éteiut dans le bois; il ne courait plus çà et là que quelques étincelles vagabondes sur un fond sombre, pareilles à celles qui courent sur un papier consumé.

La lune insouciante brillait avec cette pudicité que rien n'altère.

Trois-Mai, revenue à elle, eùtrevit son père presque défaillant, son père qui venait de l'arracher à la mort, qui pour elle avait exposé ses jours 1 Elle n'écouta que la voix de la reconnaissance, et elle se précipita à son cou...

Le duc de Noyal-Treffléan se redressa puissamment sous cette caresse, la première qui lui vint de sa fille, et il s'écria :

— Allons I cela vaut bien un château brûlé et quelques arpents de terre de moins I Une caresse de

ma fille, je Taurais payée encore mille fois plus cher ! Je sais donc enfin ce que c'est que la paternité 1 J'ai vaincu la nature !

Effectivement, le duc de Noyal-Treffléan avait mis lui-même le feu à son hôtel, tout exprès pour pouvoir presser sa fille entre ses bras.

^e lendemain^ o'étidt le 5 octobre.

Il y avait juste deux mois que la reine Marie-Ântoinette avait rencontré Emile dans le bois de Sa« tory.

On se rappelle l'impression fatale qu^avait pro* duite sur elle la ressemblance de notre héros avec Jean-Jacques Rousseau*

«-^ J*ai ridée que O0tte ressemblance me portera encore malheur ! avait-elle murmiu'é.

Marie-Antoinettç ^'avait pas été trompée dans son pressentiment, Depuis cette rencontroj un jour ne s^était poiDt passé sans qu'une douleur ne Tat^ teignit soit au front, soit au cœur^ dans son orgueil dç (en^pe ou dans sa 4iSi^té de reine.

16 LA FW D£ l'ORGI£

C'était le 5 octobre, au soir.

Le temps était chargé, comme on dit.

Il pleuvait.

Une nuée de femmes s'avançait sur Versailles... Mais nuée véritable, remplie de poussière, de cris et de bonnets volants I

Elles bourdonnaient comme des guêpes dont on a renversé la ruche.

Il y en avait des milliers, jeunes et vieilles, hideuses et charmantes, parées ou en guenilles ; elles couvraient le sol et bouchaient l'horizon. Toutes étaient armées, toutes chantaient à tue-tête.

C'était extravagant I

Une jolie fille battait du tambour, ses deux baguettes étaient ornées de rubans.

Derrière elle, les escadrons coiffés de la Halle entonnaient le Ça ira.

Les unes étaient empilées sur des chariots ou dans des fiacres; elles passaient leurs visages et leurs bras par les portières; *d'autres étaient assises sur des trains de canons...

Paiis vomissait tout son peuple en jupes, ses

hordes de commères, de grisettes patriotiques^ de Phrynés fangeuses, de marchandes de marée et d'actrices subalternes. Toutes celles qui devaient jouer un rôle dans la Révolution avaient choisi ce jour-là pour débuter.

D'abord Rose La combe, dans la fleur de ses vingtdeux ans, séduisante et imposante, la tête haute, le regard fier, une de celles qui savaient le mieux sourire et tuer. C'était une ex -tragédienne de province, alors tragédienne pour tout de bon à Paris. Elle avait un fusil pendu à son épaule et un poignard que sa main impatiente tourmentait.

A la tête d'une autre colonne, Pauline d'Aunez, aussi fougueuse peut-être et non moins belle, venait en chancelant, roulant des yeux noyés d'ivresse et s'appuyant sur une poissarde aux larges pieds.

La bouquetière Louison étalait, comme dans une fête, la grâce de ses dix-sept ans ; c'était Louison qui, la première, avait provoqué le voyage à Versailles.

A côté d'elle, une petite danseuse de corde de chez Nicolet avait revêtu sa robe de dentelles et de papier d'argent; elle escortait une pauvre femme

dont Famant avait été assassiné la veille, et qui, à demi délirante^ portait au bout d'une perche un tambour de basque et un bonnet phrygien.

Àspasie Carlemigelli, plus connue sous le seul nom i' Aspasie^ la même qui plus tard assomma Féraud à coups de galoches, soufQait sa rage à ses compagnes ; elle sortait de Thospice des aliénés, où une folie d*amour l'avait fait enfermer deux ou trois ans.

Françoise Roulin, la présidente, donnait majestueusement le bras à Louise Bourgeois, mignonne ouvrière en sculpture.

Puis, c'étaient les femmes Tournay et Lavarenne, deux furies, qui se pourléchaient les lèvres en songeant au sang qu'elles allaient verser.

Reine Audu venait ensuite. Reine Audu^ la célèbre fruitière, surnommée la reine des Halles, grande et forte beauté, les poings campés sur la hanche, la voix tonnante et la cocarde au bonnet, un bonnet à la BastiUe^ représentant une tour garnie de deux rangs de créneaux en dentelle noire.

Elle étaient là toutes^ fourmillant avec un bruit d'enfer, se presssant, se heurtant, et battant l'air de

leurs clameurs. Les unes criaient: « Du pain! du pain! a C'était le plus grand nombre. Les autres n'en voulaient qu'au roi ; elles voulaient voir le roi et la reine, et les ramener à Paris.

Quelques hommes s'étaient mêlés à leurs rangs. Parmi eux, on reconnaissait Maillard, un des embaucheurs de cette journée ; il marchait en avant d'un groupe de gorgones titubantes, recrutées dans les égouts du faubourg Saint-Marceau, et qui ne cessaient de hurler : « Vive Maillard/ » sur tous les tons ; ce à quoi il répondait par cet autre cri : ce Vivent les Parisiennes 1 » Maillard était en train de devenir un héros populaire.

Lentement, gravement, un individu marchait au milieu de la foule, une hache surTépaule. On eût dit, à son importance horrible, qu'il allait accomplir un sacerdoce. C'était le monstre connu sous le nom de Jourdan Coupe-Tête, Deux plaques blanches décoraient sa poitrine, insignes de l'ordre affreux d'une légion d'illuminés anglais qui l'avaient pris pour chef. Un bonnet de fourrure couvrait son front, ses bras étaient retroussés. Ancien exécuteur des hautes-œuvres dans le Maroc, il portait tou-

jours sa barbe teinte de sang ; et pour qu'elle ne fut pas décolorée par la pluie, il îa tint longtemps à l'abri sous sa redingote, avant d'entrer à Versailles.

Cet individu, qui semble moins appartenir à Thistoire qu'à un conte d'ogres, avait commencé par arracher le cœur à Foulon et à Berthier; et l'on raconte que pour cet acte il manifesta publiquement l'intention de demander une médaille civique à l'Assemblée nationale. C'était un digne général pour de telles femmes, que ce bourreau-amateur, qui ressemblait moin? à un homme qu'à une bête puante.

Elles le choyaient, elles l'entouraient.

— Jourdan ! mon petit Jourdan 1 mon brave Coupe-Tête !

La cordonniène Simon se suspendait à son bras, et la Jeune Monié, qui tenait une boutique de mercerie dans la petite rue du Rempart, passait un doigt coquet sur sa hache toute fraîche aiguisée, en s'écriant :

— Dieul comme c'est froid I

Mais le plus hideux spectacle c'était sans contredit celui que présentait une trôlée de trois ou quatre cents hommes, goujats enjuponnés, parmi lesquels

on se montrait du doigt une figure méchante, grosse et basse, sur laquelle on collait un des plus célèbres noms de France, celui des d'Aiguillon, nom éteint, famille éteinte, et dont le dernier représentant mourut, dit-on, saltimbanque, sur le chemin de Naples...

Voilà les personnages qui faisaient irruption dans Versailles, la ville glorieuse I Voilà le monde aux pieds de boue qui entrait dans le pays de marbre, d'or et de verdure !

Le roi était à la chasse au bois de Meudon, avec le comte d'Estaing et M. de la Tour-du-Pin-Gouvernet.

Il ne restait que la reine,

Femme contre femmes I

La colonne des dames citoyennes s'avançait toujours. Elle arriva sur la place du château, devant la grille qui avait été fermée, et en dedans de laquelle se tenaient les gardes-du-corps à cheval, au nombre de huit cents. Bientôt cette place, une des plus immenses • d'Europe, se couvrit de cotillons, cotillons rouges, cotillons bleus, cotillons verts, cotillons de

toutes nuances et de toutes formes...

Les plus impatieutes donzelles occupaient les avant-postes.

La jeune Pauline se déchirait les mains aux serrureries de la grille.

Madame Tison, du haut d'une charrette, apostrophait les officiers.

D'autres femmes, sous la conduite de Maillard, s^étaient jetées dans TAssemblée nationale, avant que la séance fût levée.

-— Du pain ! hurlaient-elles, du pain !

C'étaient celles qui étaient ivres.

Elles se roulaient sur les bancs de la droite et de la gauche, pèle-mèle avec les élus de la nation, se montrant du doigt les membres du clergé et leur envoyant de sales épigrammes.

Quelques-unes se mirent à danser en rond, sans que Ton osât les faire sortir. *

Debout sur une chaise, celle qui avait brigué l'honneur d'être surnommée la Ninon du dix-hui^ tième siècle^ l'effervescente Olympe de Gouges, essayait de haranguer le président. C'était une femme de lettres qui voulait à toute force être un homme d'État.

LA FIA DE l'orgie 23

— Parle^ député 1 tais-toi, député !

— A bas la calotte 1

Maillard criaif ces paroles historiques. :

— Le peuple va mourir de faim ; il a le bras levé, craignez sa fureur ! ^

Pendant que le temps se perdait en motions et en députations, la nuit s'avançait. La pluie avait redoublé, et il faisait un froid assez vif. Les femmes, se trouvant bien dans l'Assemblée, décidèrent qu'elles y passeraient la nuit. Des provisions furent apportées, le vin coula, et les refrains cyniques se succédèrent.

Tout engagement sérieux, tout combat avait été remis au lendemin.

Cette veille d'armes des femmes parisiennes offrait un spectacle inconnu jusqu'alors, et du plus pittoresque effet. Sur la place d'Armes, les plus effrontées s'était installées dans l'hôtel Dangeau et dans l'hôtel de Roquelaure. Elles fraternisaient avec les concierges et remplissaient les escaliers. De la paille étendue sur les pavés humides servait au plus grand nombre, qui s'abritaient sous des parapluies. On buvait de Teau-de-vie pour se réchauffer

24 ItA FIN DE l'orgie

Les affamées faisaient de la cuisine. Elles dépeçaient des chevaux enlevés aux gardes-du-corps, et que Ton faisait revenir en les posant sur des charbons ardents. Des torches sillonnaient ce camp féminin. Puis, comme il faut toujours que la danse ait sa part dans l'histoire de France, un ménétrier s'installa sur une barrique vide et fit sauter nos commères jusqu'au matin.

Dansez ! la reine Antoinette presse sur son sein tremblant son fils et sa fille; que vous importe? La reine Antoinette^ derrière un rideau, contemple avec stupeur vos bacchanales patriotiques, cette orgie que Ton veut faire prendre pour une manifestation 1 Dansez, femmes et jeunes filles, vous surtout, jeunes filles qui serez un jour des mères, vous, Tespoir du pays. Dansez, Louison Chabry, Rose Lacombe, Aspasie, Pauline d'Aunez, enfants de dix-sept et de vingt ans 1 *

Mais où donc est la première de vous toutes, la

grande, la belle, où donc est la Théroigne de Méri-

court? Sur la route, pendant ce voyage de sept heu-

* res on n'avait cessé de la voir à l'avant-garde. Son

amazone était rouge, les plumes de son chapeau

LA FIN DE l/onOTE 23

étaient rouges aussi. Elle criait et chantait plus fort que les autres; ses traits avaient une expression égarée.

A Versailles, elle s'était répandue avec un gros de • femmes dans les rues adjacentes au château, dans la rue de la Chancellerie, dans la rue de la Surintendance, dans la rue de l'Orangerie, insultant aux

trophées de pierre qui 'surmontaient les portes des

hôtels, et, avec la crosse de son fusil, mutilant les écussons lorsqu'ils se trouvaient à sa portée. C'était alors que la haine de Théroigne de Méricourt contre les nobles se dévoilait entièrement.

— r A toi. Bouillon! à toi, Créquy! disait-elle en frappant de son sabre les portes; où donc ètes-vous, M. deCoislin, et vous M. de la Feuillade... et toi. Là Rochefoucauld?... N'est-ce j)as M. de Montausier qui met la tête à la fenêtre?... Ohé I

Elle cassait les vitres...

Mais à travers son délire, Théroigne avait un but.

De rue en rue, elle arriva avec ses compagnes dans la rue des Vieux-Coches, et elle se trouva devant l'hôtel du duc de Noyal-Treffléan.

L'incendie delà veille avait laissé peu de traces sur

la façade de la rue ; et la nuit qui commençait à s'épaissir n'aidait pas à les faire reconnaître. Elle dit aux femmes :

— C'est là que demeure le plus infâme des aristocrates! Mort à l'aristocrate! mort au duc! Enfonçons la porte de son hôtel, et passons la nuit chez lui!

Cette proposition fut accueillie avec enthou- . siasme.

— Oui, oui, mort à l'aristocrate 1 mort au noble ! hurlèrent-elles.

On eut facilement raison de la porte, qui céda au bout de quelques instants.

Une cinquantaine de femmes firent irruption dans les appartements, en poussant de folles clameurs. On imagine quel dut être leur désappointement...

L'obscurité était extrême, et la plus parfaite solitude régnait dans tout l'hôtel. On marchait sur des débris; souvent des chaises tombaient en cendres sous la main qui les touchait. Il y avait des crevasses au plancher, et les pieds s'embarrassaient dans des lambeaux de tapisserie.

Une secrète frayeur les gagna toutes.

Théroigne murmurait :

— La mort a passé par là... Qu'est-ce que cela veut dire?... Emile m'aurait-il vengée? Ah! oui, c'est cela...

Elle encourageait les femmes, mais celles-ci disaient :

— A quoi bon? Nous sommes dans une maison brûlée : il faut chercher un autre asile.

— Marchons, voyons encore I... *

Et elle les guidait par les escaliers croulants, en répétant tout bas :

— Tout est consumé ; c'est bien I Emile a fait son œuvre...

*— Théroigne, retournons sur nos pas, disait une bouchère de la rue Pierre-au-Lard.

— Tu vois bien que l'aristocrate a été rôti I ajoutait une blanchisseuse.

— Oui... murmurait-elle avec une joie sauvage, oui!...

Tout à coup elle s'approcha d'une fenêtre qui donnait sur le parc et elle promena ses regards au loin.

Mais alors elle poussa un cri.

Elle venait d'apercevoir la lumière d'un pavillon.

— Le feu n'a pas tout dévoré ! dit-elle sourdement.

Et, désignant à sa troupe ce petit point brillant entre les arbres, éloigné d'environ cinq cents pas, elle se mit en devoir d'y marcher.

Les cinquante furies passèrent par la fenêtre, silencieusement, n'osant pas abandonner Théroigne de Méricourt, dont elles subissaient l'ascendant. Leurs pieds ne rendaient aucun son sur l'herbe mouillée. L'attention qu'elles portaient à leurs moindres mouvements, l'inquiétude née des ténèbres, tout cela les avait empêchées de remarquer que depuis plusieurs instants elles étaient suivies par im personnage mystérieux.

— Approchons-nous? demandaient-elles.

— Tout à l'heure, répondait la Théroigne, l'œil sur le pavillon.

On distinguait deux ombres qui se dessinaient sur les rideaux : une ombre d'homme et une ombre de femme.

Quelque chose qui remua au cœur de Théroigne

de Méricourt^ lui dit que cette ombre d'homme était le duc de Noyal-Treffléan.

L'autre... peu lui importait!

— Emile aura manqué son coup, pensa-t-elle ; à mon tour donc ! * •

Elle arma son fusil, dont elle avait enveloppé la batterie pour la préserver de Thumidité.

Se tournant vers ses femmes, elle leur fit signe de la main qu'elles eussent à garder le silence.

L'homme suivait toujours.

Quand les femmes s'arrêtèrent, il ne s'arrêta pas, lui. Mais il tourna et se glissa le long du pavillon, qui était octogone.

Théroigne de Méricourt s'avançait, seule, le fusil à la main. Bientôt elle ne se vit plus qu'à deux pas de la fenêtre, qui était sise à hauteur humaine. Alors, réprimant son souffle, elle colla son regard à un des interstices du rideau :

— Lui ! se dit-elle, c'est bien lui !

D'un bond elle fut debout sur l'appui de la fenêtre et, faisant voler une vitre en éclats :

— A moi, mes femmes I s'écria-t-elle.

Voici ce qui se passait à cette heure de la nuit dans le pavillon.

Ce pavillon, le seul qui eût échappé aux ravages du feu, était assez important et contenait plusieurs pièces.

Le duc de Noyal-Trefûéan s'y était réfugié avec sa fille le soir de l'incendie^ bien que M. de Mortemart et M. deBeauvilliers se fussent empressés de mettre leurs hôtels à sa disposition, et que le roi lui-même lui eût fait proposer deux appartements dans son château de Versailles.

Mais le duc avait remercié en prétextant son retour à Paris le lendemain.

Cependant^ le lendemain soir, le duc de NoyalïrefBéan se trouvait encore à Versailles avec sa fille, et voici pour quelles raisons.

La première, c'est qu il attendait M. Soleil ; la seconde, c'est que Trois-Mai n'étant pas tout à fait remise des émotions de la veille, peut-être y aurait-il eu danger pour elle à tenter ce voyage.

Il était donc en ce moment seul avec cette dernière.

Les quelques serviteurs qui lui restaient, il les avait envoyés s'informer par la ville des progrès de l'invasion, car il ne voulait pas quitter sa fille d'une minute.

Troia-Mai ne regardait plus son père avec efifroi, l'action de la veille l'avait absous à ses yeux de tous ses torts antérieurs. Bien qu'elle ne pût, à son approche, se défendre d'un reste de timidité, elle lui répondait complaisamment et laissait reposer volontiers sa main dans la sienne.

— Après m'avoir sauvé la vie, pensait^lle, il est impossible qu'il me veuille du mal...

Une seule idée revenait incessamment troubler la sérénité de cette physionomie gracieuse. Qu'était

devenu Emile? Pourquoi ne Tavait-elle pas vu pendant la fête, et depuis la fête pourquoi ne l'avait-elle pas vu? Lui était-il arrivé malheur? Plusieurs fois elle avait interrogé le duc de Noyal-TrefÛéan, mais le duc de Noyal-Treffléan avait répondu vaguement, ou bien il n'avait pas répondu. L'inquiétude de Trois-Mai croissait d'heure en heure. Quand arriva le soir^ elle ne put retenir ses larmes... Elle baissa la tète et murmura le nom d'Emile.

U sourit. £t, après l'avoir silencieusement regardée, il jugea que le moment des explications était enfin venu.

— Pourquoi, lui dit-il, ce nom se rencontre-t-il si fréquemment sur vos lèvres?

— N'est-<5e pas celui d'un frère... d'un ami? répondit-elle étonnée.

— Ainsi, continua le duc, si vous ne deviez plus revoir Emile...

— Si je ne devais plus le revoir ? interrogea Trois- Mai palpitante.

— Si- lui-même devait vous quitter pour toujours...

— - Ohl ce n'est pas possible!

LA FIN ÛË l'orgie 33

— Qu'en savez-vous? répliqua froidement le ducj connaissez-vous donc la vie? savez-vous ce que valent les serments desliommes? Pas possible, ditesvous. C'est plutôt le contraire qui ne serait pas possible.

Trois-Mai fixait sur lui des yeux agrandis par Tinquiétude.

— Voyons, ma fille, continu a-t-il sur un ton plus affectueux, causons. Vous êtes jeune, vous ignorez

bien des choses, vous jugez avec le cœur et consé-** quemment vous jugez faux. Je ne veux pas vous faire delà peine. Mais il est des sentiments plus durables que ceux de l'amour, je tâcherai que vous ne l'appreniez pas à vos dépens.

— Que voulez-vous dire? demanda Trois-Mai»

— Je jeux dire qu'à défaut de votre expérience, la mienne saura vous éviter les sentiers trompeurs et glissants...

— Je ne vous comprends pas, mon père.

— Trois-Mai, çlit le duc de Noyal-Trefïléan devenu grave, vous ne devez plus aimer que moi à présent.

— Que vous? répéta-t-elle interdite.

— Moi seul.

— Mais... Emile...

— Il faut renoncer à Emile.

— Pourquoi donc cela, mon père? N'est-^e pas

vous qui l'avez introduit dans l'hôtel?

— n est vrai.

— N'est-ce pas vous qui avez permis sa présence auprès daDùLoi?

— Je l'avoue, répondit le duc.

— Enfin, mon père, n'est-ce pas vous encore dont la bonté a souffert qu'un espoir de bonheur trouvât place entre nous deux?

Le duc resta muet.

— Pourquoi donc, continua-t-elle, renoncer à Emile? Pourquoi renoncer à une affection que vousmême avez encouragée?

— Et si cette affection n'était pas digne de la^ fille des Noyal-Treffléan? Si cet Emile ne méritait ni votre tendresse ni votre estime?

— Oh! mon père..*

*— Si ce n'était qu'un misérable?..*

— Gela ne se peut pas?

^— Un assassin.. • -=-Giell

Trois-Mai se leva^ comme si le tranchant d'un éclair eût plongé daçs ses yeux. Et, souriant ensuite de ce sourire confus des gens qui croient avoir été joués :

— Oh I mon père, quelle cruelle plaisanterie! Mais elle s'efltfaya de le voir demeurer sérieux.

Il déploya une lettre qu'il froissait entre ses doigts depi^s le commencement de cette conversation.

— Lisez, dit-il d'un ton qui fit frémir" la jeune fiUe.

Cette lettre était de M. Soleil, et voici ce qu'elle contenait :

a Monsieur le duc, '

D J'ai reçu la lettre où vous me faîtes l'honneur de me demander des renseignements sur ce jeune Emile admis aujourd'hui dans votre intérieur. Permettez-moi de repousser en partie les reproches que vous m'adressez ati sujet de ma police mise, ditesvous, en défaut. Si je ne vous ai pas instruit plus tôt de Famour existant entre votre fille et ce jeune homme, c'est que je comptais en tirer tôt ou tard quelque incident susceptible de vous intéresser. Le

30 LA FIN DE l'OUGIE

hasard a cette fois encore pris les devants sur moi et éventé la mèche que je préparais dans l'ombre. Je remercie toutefois le hasard qui vous a fait recourir à moi dans cette circonstance. Jamais il ne vous aura mieux servi.

» Cet Emile, dont je n'ai cessé de suivre les traces jusqu'à ce jour, peut être compté au nombre de vos plus redoutables ennemis. Vous en jugerez, lorsque vous saurez que dans une réunion tenue le 14 juillet chez Théroigne de Méricourt, il a pris l'engagement de vous immolçr au ressentiment de cette fameuse courtisane.

» Voilà ce qu'hier seulement j'ai appris et ce dont j'allais m'emprèsser de vous inforiùer quand votre lettre m'est parvenue.

» Au reste, je pars demain matin pour Versailles, et j'aurai l'honneur de prendre les instructions de monsieur le duc au sujet de ce jeune homme et sur ce qu'il convient d'en décider.

» François Soleil. jt>

Trois-Mai lut cette lettre jusqu'à la fin sans que son visage en reçût d'autre expression qu'une pâleur .

LA riN OE L'OUGIt: 37

livide. Arrivée au bont, elle la recorameiica avec le même sang-froid, et lorsqu'elle eut fini, bien fini cette fois, elle la remit au duc.

— Eh bien? lui demanda-t-il. , Trois-Mai ne répondit rien.

— N'avais-je pas raison, ma fille, en vous disant que désormais vous ne deviez plus aimer que moi seul?...

Il croyait être parv.enu à l'apogée de son triomphe, il s'imaginait avoir conquis sa fille tout entière. Ce travail, dirigé avec une habileté de stratégie luciférienne, il pensait l'avoir terminé, et déjà, levant son front audacieux, il était prêt à s'écrier :

— Victoire !

En ce moment, il lui sembla entendre un bruit au dehors : il ne se trompait pas ; c'était la horde de Théroigne qui pénétrait dans son hôtel désert.

Le duc de Noyal-Treffléan écarta le rideau, mais comme il ne vit rien, il le laissa retomber.

Sa fille était assise sur un canapé.

En se retournant vers elle, il fut frappé de son immobilité, et, l'attribuant à un excès de douleur, il lui prit la main :

— Cette lettre t'a fait mal, n'est-ce pas? Comme moi, tu es révoltée de tant de dupUcité et de tant d'infamie.. .

— Cette lettçe ment, prononça-trelle avec tranquillité.

Le duc de Noyal-TrefQéau fit un geste de surprise.

— Ma fille...

-^ Cette lettre ment, répéta-t-çlle.

-^ Soleil ne se trompe jamais.

-»< n s'est trompé, mon père; Emile n'est ni un misérable ni un assassin, vous ne pouvez sérieuse- . ment l'avoir cru.

— Je crois tout, répondit le duc.

«-* Je réponds du cœur d'Emile comme du mien.

— - Et moi, je te dis qu'Emile n'est venu à Veiv sailes que pour m'assassiner I

Il n'avait pas achevé ce dernier mot que la fenêtre du pavillon . s'ouvrit précipitamment au bruit de toutes les vitres brisées, et que Théroigne de Méri^ cour apparut dans Thorreur théâtrale de ses vêtements rouges, l'œil flamboyant, le fusil à la maini

Derrière elle, au signal qu'elle avait donné, la bande des femmes révolutionnaires s'était groupée rapidement. Elles avançaient leurs tètes curieuses et féroces, pour jouir de la scène qui allait se passer. Les types les plus ignobles étaient représentés là ; il y avait des yeux écarlates, des lèvres blanches, des chevelures exaspérées, crin ou filasse. Elles se fussent tous les matins débarbouillées avec du vitriol qu'elles n'en eussent pas paru plus horriblement défigurées. Le fond ténébreux sur lequel elles se détachaient, frappées seulement à la face par un jet de lumière venu du pavillon ; les armes qu'elles brandissaient, le cri qui avait rét>ondu à l'appel de Théroigne deMéricourt, tout cela leur donnait un relief étrangement sauvage. Qu'on s'imagine une porcherie de Brauwer poussée dans le sens meurtrier.

Le duc de Noyal-Treffléan n'eut pas le temps d'être étonné, il n'eut que le temps de voir.

— Je suis Anne-Josèphe, la fille des Théroigne ! lui cria la courtisane.

Elle le coucha en joue...

Le coup allait partir, lorsqu'un homme, celui qui depuis quelques instants suivait les femmes dans le

parc, s'élança soudainement à son côté et abattit la main sur son fusil.

— Tonnerre 1 mugit la Théroigne.

Trois- Mai avait poussé un cri de joie.

— Emile ! exclama-t-elle, Emile ! . . .

Et, se retournant vers le duc de Noyal-Treffléaa stupéfait :

— Ah I vous voyez bien, mon père, que j'avais raison!

Pendant ce temps-là une lutte s'était engagée entre Emile et Théroigne de Méricourt. Écumante, la rage aux lèvres, celle-ci vociférait :

— Vous périrez jtous les deuxl

En effet, comme les harpies au bec et aux pattes d'airain, les poissardes allaient se jeter sur eux, et rien ne semblait pouvoir les arracher à ce péril.

Le duc de Noyal-Treffléan, enlacé convulsivement par sa fille, cherchait à saisir son épée sur un guéridon, afin d'éventrer au moins cinq ou six de ces femelles, quand un secours inespéré lui arriva.

La porte du pavillon opposée à la fenêtre s'ouvrit bruyamment, livrant passage à une grosse harengère, pavoisée de rubans et habillée avec folie.

D'un coup de poing, elle renversa le flambeau qui éclairait tout ce désordre, et l'obscurité régna complète. Alors, profitant d'un premier moment de surprise et de trouble, elle entraîna le duc et Trois- Mai, en leur disant vivement à voix basse :

— Par ici 1 par ici 1 je suis François Soleil !

Sur la table d'un cabaret, les coudes appuyés, l'œil stupide, cette femme qui est assise, plusieurs bouteilles devant elle, c'est Théroigne de Méricourt.

Elle boit en attendant le jour.

Le cabaret est triste et éclairé à peine ; l'hôte dort sur un comptoir; il a la face dans le vin et les bras étendus.

La nuit est noire comme du charbon; parla porte restée ouverte toute grande on entend la pluie qui tombe, et ce bruit a quelque chose de monotone et de navrant. Il faut descendre plusieurs marches pour entrer dans ce bouge, où Ton sent à plein nez l'odeur des brocs.

« LA FIN D£ L'ORGIË 43

D^autres femmes sont assises à d'autres tables ; la plupart sonimeilleut par terre, attendant comme Théroigne que le jour leur permette de courir au château de Versailles^ où TafTaire sera chaude.

n est deux heures du matîn^ on entend par intervalles les cris qui remplissent la place d*Àrmes et les chansons dont s'égaye la salle de ^Assemblée. Ces préludes nocturnes d'une émeute sont pénibles; c'est la menace plus affreuse c(ue l'exécution, c'est le geste plus terrible que le coup.

La Théroigne remplit son verre et boit. Le vin roule, épais, dans sa poitrine et daiis sa raison. Elle boit souvent; c'est du vin rouge, dont le verre reste teint après qu'il a été vidé. Mais cela lui importe peu. Elle est seule à boire. Ses armes sont déposées à côté d'elle, sur le banc. Par moments elle y jette un regard, et sur ses lèvres humides et rougies flotte un sourire de cruauté. Le vent noir s*engouffre dans la porte du cabaret; des gouttes de pluie s*en viennent tomber jusque âur les pieds de la buveuse.

Théroigne prend sa bouteille et verse toujours. Elle a le calme et l'habitude. Les objets extérieurs

disparaissent à ses yeux. Cependant, l'ivresse est là autour d'elle, qui -désire et qui rôde, semblable à ces oiseaux sinistres qui tournoient longtemps autour de leur proie, attendant, pour s'abattre, qu'elle ne bouge plus.

— Puis-je venir? semble dire l'ivresse.

— Pas encore.

Et la deuxième bouteille égouttée, l'ivresse redemande s'il est temps.

— Tout à l'heure, lui répond-bu.

L'ivresse s'impatiente, on dirait Barbe-Bleue criant à sa femme : « As-tu bientôt fini tes prières?... »

Mais cette nuiWà, c'est Théroigne de Méricoart qui cherche l'ivresse et qui va .au-devant. Elle a besoin de s'étourdir, de se monter la tête. Elle voudrait prendre sa pensée à deux mains et la noyer par le cou, comme on fait d'un chien. Bois et disparais! Mais la pensée est capricieuse, et elle ne regimbe jamais tant que lorsqu'on veut l'asservir. La pensée de Théroigne se débat dans les flots du vin rouge et revient incessamment à la surface.

Tout bas elle se rappelle les événements de la soirée et par quel incroyable hasard le duc de Noyai-

Trefftéan a été soustrait à sa vengeance. A ce souvenir, on voit son buste agité par un tremblement. Elle marmotte dans ce pâteux idiome de gens pris de boisson et que leur langue embarrasse à l'égal d'une éponge alourdie :

— Les autres payeront pour lui demain... Oui, demain sera le grand jour. Je serai sans pitié pour les nobles, je les écraserai tous, tous! tous! Peut-

être se trouvera-t-il dans le nombre... J'ai la tète qui me brûle... L'avoir tenu au bout de mfon fusil et le savoir encore vivant, et penser qu'il se rit peut-être de moi au nyoment où je parle!... Pouah! ce vin ne vaut pas le diable, j'aurais mieux fait de demander de l'eau-de-vie... cela agit plus vite... Et cet Emile, ce traître, lui aussi ligué contre moi! Qui s'y serait attendu ?.. J'ai soif...

Théroigne boit encore. Elle rit à son vin qui ne rit pas, lui, mais qui bouillonne sérieux et chaud, comme un vin de révolution.

Elle se sent serrée dans sa jupe d'amazone et fait sauter deux ou trois boutons de son corsage. Comme cela, elle respire mieux. Sa tête bat le vide sans contrainte. C'est Érigone affolée de Bacebus,

Ërigone couronnée de grappes noires, le sein sans

voiles et se tordant sous les délires du vin.

Un quinquet filant Téclaire en plein, réclaire seule ; les autres femmes dorment dans une obscurité mal« propre, elles ronflent avec un bruit d'océan.

Au dehors la pluie s'est ralentie un peu.

Depuis quelques instants, un homme s'est arrêté devant le seuil du cabaret ; il a regardé d'un air timide et curieux. Ses habits sont ruisselants. Il croit que tout le monde dort, et il se hasarde enfin à descendre les marches.

C'est un homme que nous connaissons, il est vêtu de rose, il a des escarpins ornés du rubans; mais cette nuit-là ses rubans sont couverts de boue, ses escarpins crevés traînent l'eau après eux. H fait pitié, car il est percé jusqu'aux os; et son habit de satin, qui a la transparence d'une pelure d'oignon, s'est collé sur lui comme une seconde épiderme.

D*où vient-il? Son visage craintif et doux est entièrement bouleversé; son œil droit exprime l'abattement^ son œil gauche exprime la terreur.

Pauvre AriodantI

Il tient sa flûte sous le bras. 11 entre dans le cabaret, n marche sur la pointe des pieds et cherche une place pour s'asseoir, une place où il ne gène personne, car il va tomber de fatigue.

Comme Théroigne ne fait aucun mouvement^ il croit qu'elle est endormie^ et c^est sur le banc en face de Théroigne qu'il se pose, sur le coin et sur le

bord de ce banc. Puis il retient sa respiration et regarde tout autour de lui, comme pour se rendre compte de l'endroit où il se trouve; son visage peint l'étonnement, il croit faire un vilain rêve.

Mais en relevant sa petite tète dodelinante voici qii'il aperçoit, dardés sur lui, les yeux de la courtisane. ••

Âriodant s*eflfraye de cette femme tout de rouge habillée, et qui le regarde comme le soleil regarde un coquelicot. 11 ne sait s'il doit rester ou s'en aller. Elle le toise en silence, et quand elle l'a toisé elle se remet à son verre. Lui, cependant, reprend un pende confiance, il parvient à rassembler sur ses lèvres les éléments d'un sourire, et après un quart d'heure d'hésitation il s'enhardit à prononcer les mots suivants :

48 LA FIN DE l'oRGIK

— Madame, qu'est-ce qui se passe doue à Versailles?

La Théroigue dit :

-^Hein?...

Ce qui oblige Ariodant à répéter sa phrase insolite, mais cette fois avec une voix tremblante et presque inintelligible.

— Tu demandes ce qui se passe à Versailles, toi, répondit la Théroigne ; ah çà ! tu es donc aveugle et sourd... ou bien tombes-tu de la lune? Ohé, Françoise et Marie^ en voilà un qui demande ce qui se passe à Versailles!

Mais Françoise et Marie dorment comme des bûches.

— Est-ce que tu serais un aristocrate, par hasard ? reprend-elle en fronçant ses noirs sourcils.

— Je suis un domestique.

— Ah ! c'est cela... on te laisse dans l'ignorance... on le cache les événements politiques. Voilà bien les nobles ! Tiens, bois un coup...

Ariodant n'ose pas refuser.

— Prends, ne te gêne pas, dit la Théroigne. Bois,

pauvre domestique; bois, victime des préjugés; bois tout ton saoul, pour te venger de la société. Ne me demandes-tu pas ce qui se passe à Versailles ?

*— Oui, dit Ariodant en s'essuyant la bouche.

— Eh bien! voilà. Je vais te le dire. Ce qui se passe à Versailles, c'est la justice. Tu comprends. Le peuple veut qu'on l'écoute à son tour, il souflfre. Bois donc! Le peuple n'aime pas le? nobles, parce que les nobles ne l'aiment pas, c'est clair. Le peuple est bon et possède tous les grands iustincts. IL va tuer les nobles et raser leurs hôtels, parce que leurs hôtels sont trop beaux et que c'est honteux. Certainement il ne tiendrait qu'à lui de s'y installer, mais il sait que ce n'eist pas sa place, et, comme il ne veut pas que d'autres s'y mettent, alors il préfère les démolir. C'est bien simple.

— Comment! murmure Ariodant ébahi; on vient tuer les nobles ?

— Oui.

— Et les ducs aussi?

— Parbleu ! s'écrie Théroigne de Méricourt.

— Mais alors, qu'est-ce que je deviendrai, moi?

— Ce que tu deviendras? tu deviendras libre, libre comme Toiseau, libre comme l'air I

— Hélas I voilà un jour que je suis libre, soupire Ariodant, et voilà un jour que je suis malheureux.

— C'est que tu n*es pas encore accoutumé à la liberté ; tu t'y feras,

— La liberté, ce n*est donc pas le bonheur?

— C'est mieux.

Ariodant se tait, et la Théroigne lui verse à boire. L'ivresse l'a gagnée et la tient tout entière. Elle regarde les murs, elle regarde le plancher; il se fait une musique dans sa tête qu'elle écoute distraitement. Le cabaret, à demi plongé dans l'obscurité, se teint à ses yeux de couleur d'or. Joignez à cela l'homme rose qu'elle a vis-à-vis d'elle. Théroigne est heureuse, Théroigne est belle, elle se mire dans son verre et caresse la bouteille aux flancs sombres ; puis elle entonne des chansons, chansons amoureuses, chansons grivoises, chansons politiques et guerrières. Sa voix appelle le jour.

— Qu'as-tu donc à ton côté? C'est une flûte. Joue^ moi de la flûte. Tra la la la la !

Ariodant obéit.

LA FIN DE L'oBGIE 81

— Plus vivement, plus gaiement ! Fi de cet air mélancolique? Ës-tu un joueur de cimetière? Bois une rasade^ le vin donnera des ailes à ta chanson I Âhl quand j'étais jeune, comme j'en savais de belles 1 Écoute... Non, ce n'est pas cela... Presto I allegro!

Ariodant mouille sa flûte de ses larmes. Il joue de la sorte tous ses beaux airs, il les joue pendant une heure au moins, et il réveille le cabaret.

Les femmes qui dorment le nez en terre se re^ muent^ et ayant Toreille ouverte elles ouvrent l'œil. Elles voient par la porte une pâle lueur qui est le jour, elles entendent le son d'un instrument et elles se demandent où elles sont. Peu à peu la oonncdssance leur revient en s'apercevant les unes les au? très. Elles se soulèvent, elles se lèvent, elles bâillent^ elles s'étirent, elles se remuent sur le sol Comme des l^ves ; ce réveil est horrible ^ voir. Elles viennent, en s'appuyant aux tables, se poser diversement autour d' Ariodant, les unes assises, les autres debout.

n les examine d'un air effaré, tout en jouant, et, malgré lui, il coiiipare cette matinée hideuse

aux matinées du parc, alors que sa flùtcv résonnait sous les ombrages brillants de rosée et réveillait les oiseaux frissonnants. Au lieu d'ombrages, il n'a que la voûte suintante d'un mauvais gite; au lieu d'oiseaux, que les masques terreux d'tme douzaine d'abruties, qui Técoutent comme les lices devaient écouter Orphée. Il comprend dès lors que quelque chose se trame et que la poésie va se retirer de sa vie. Aussi ce qu'il leur joue est-ce son chant du cygne, son adieu mélancolique.

Quand il a fini, elles s'aperçoivent qu'il pleure.

— Voilà son vin qui lui sort par les yeux, dit Théroigne; il a la flûte tendre.

— Qu'a-t-il donc, ce perroquet ? demande Fran- * çoise.

— Il ne veut pas qu'on tue les nobles, répond Théroigne; ça lui fait de la peine à ce chéri.

♦ — Voyez-vous pas ? ^

— A quoi est-il bon, alors?

— Hélas I mesdames, répond Ariodant, je ne suis bon qu'à être heureux. Je sais bien que cela ne vous parait pas suffisant, mais je n'étais pas fait pour être un homme. J'aurais dû naître un bel arbre de prin-

temps ; j'aurais chanté et brillé toute la journée, voilà ce qu'il m'aurait fallu. Je ne peux vivre qu'à rômbre des nobles, dans leurs salles et dans leurs parcs. Pourquoi vouloir faire de moi un maître, tandis que je ne suis bon qu'à être un domestique? Je serai un maître affamé et en guenilles^ je suis un domestique pansu et couvert de riches étoffes. Je ne veux pas changer. Je n'ai ni esprit, ni génie, ni talent;. je ne suis bon absolument qu'à être ce que je suis. J'aime, moi, petit et chétif, à me voir entouré de gracieux visages, de gens magnifiques, de meublés et de tableaux de prix; du moment où je serai privé de tout cela, je mourrai. Hélas ! je vois bien que la révolution que vous faites ne me profitera pas. Pourtant si j'ai pu vous amuser quelques minutes, je vous prie de m'accorder une grâce, ce sera la premier^ et la dernière, ce sera la seule, mesdames.

On avait écouté cet étrange et naïf discours avec un étonnement sans pareil. Quelques-unes n'y avaient rien compris. Toutes regardent cet individu rose, qui avoue si franchement son amour du beau, du riche et du gai.

— - Quelle est celte grâce? demande la ïhéroigue.

—Promettez-moi, dit Ariodant, d'épargner un de ces nobles dont vous parliez* ^^ Ton maître, sans doute ?

— Oui.

Un* brouhaha d'indignation s'élève parmi les femmes. Mais Théroigne les réprime du geste, -î- Et.rf* le nom de ce noble ? ,

— C'est un digne seigneur, un riche et généreux gentilhomme^ c'est le due de Noyal-Treffléan...

Théroigne blêmit. Tout le sang se retire de ses veines, tout le vin de sa tête. Le duc! le duc! le duc ! Ce nom lui apparaît continuellement comme une raillerie insolente.

Elle rejette les bouteilles d'un revers de bras, et s*appuyant des deUJc poings sur la table, elle met sa figure éblouissante de rage à deux lignes de celle d'Ariodant : ' #

— Ah 1 tu es le laquais du duc dé Noyal-Ti'effléan ! Ah ! ah l'tu es son esclave, son confident, sOn espioti peut-être ! Tu es le laquais du duc de Noyal- Treffléan, et tu oses le dire, ici, tout haut, devant moil Parbleu, tu es un drôle bien avisé I

Ariodant tremble.

Les femmes se sont resserrées autour de lui, Elles grondent.

Mais Théroigne :

— Non I non! laissez-le-moi; il m appartient; c'est un émissaire du duc de Noyal-Trefiléan. Car tu Tas dit, n'est-ce pas? j'ai bien entendu. Le duc 1 Qu'estce qu'il t'envoie faire icij le duc ?

Elle le secoue au collet^ lui^ pâle^ ahuri^ sans résistance.

Le jour est arrivé, le grand jour. Il est entré dans le cabaret, il a réveillé l'hôte. L'hôte s'enquiert du bruit que l'on fait. On ne lui' répond pas, on presse Âriodant et on le menace. Avec le jour arrivent les huées de la rue, les cris, l'appel aux armes. Tout Versailles est sens dessus dessous. Deux ou trois coups de feu isolés ont retenti dans la direction du château. On voit passer des groupes ardents, hommes et femmes, des députés* Voilà le jour, le grand jour qui ravive toutes lès haines et toutes les fureurs, toutes les ambitions et toutes les folies 1

— Théroigne, il est jour, abandonne cet insensé et courons BU château,

— Qu'il vienne avec nous ! dit une autre.

— Tiens, prends ce sabre et marche.

On donne un sabre à Ariodant, mais Ariodant laisse choir ce sabre trop lourd pour son bras. U retombe sur le banc, d'où le poignet de Thérqigne essaye de Tarracher.

— Non, dit-il.

Le cercle des femmes tombe sur lui, les unes le prennent à la gorge, les autres le tirent par les pieds. Il est à terre. On a vu luire une flamme d'acier. C'est une mêlée sans forme ; l'hôte s'esquive et va mettre sa conscience à l'abri dans sa cave. '

Ariodant pousse des cris inarticulés, il est enseveli sous une colline de femmes, il appelle au secours.

Tout à coup, sur le seuil du cabaret, un homme se montre.

C'est rhomme à la hache, c'est Jourdau Coupe- Tète.

Il contemple un instant ce tableau qui semble lui faire plaisir, car ses lèvres s'écartent et il sourit. U descend enfin.

A son aspect, les femmes se détournent. Elles lui désignent du doigt l'infortuné joueur de flûte. Le Coupe-Téte a compris. U fait entendre un ricane-

ment joyeux, et saisissant sa hache il se dirige vers la victime.

Ariodant, dont Thabit de satin n'est plus qu'un lambeau, Ariodant tente de se relever lorsqu'il aperçoit Jourdan Coupe-Tête. Il ouvre la bouche pour crier, et reste glacé d'horreur.

Jourdan Goupe-Tète n'a plus que deux pas à faire, mais il vient de distinguer une tache sur sa hache et il s'arrête pour Tessuyer avec un pan de sa redingote.

Ariodant le regarde ; sa situation est atroce, il rampe sous la table et recule tant qu'il peut.

Son bourreau ne s'en inquiète pas davantage que d'une araignée qu'il sait pouvoir atteindre en deux enjambées; il nettoie son arme, la rend bien luisante. Quand il a fini, il cherche de l'œil, et voit Ariodant tout contre le mur, qui se blottit et s'efface. 11 va à lui. Ariodant, que la peur galvanise, se jette de côté, mais il rencontre les femmes ; il court derrière le comptoir, il implore une issue. Jourdan Coupe- Tête le suit impassiblement.

Cette chaçse va unir, Ariodant reucontre une pQrtOj, il U pou8s§ de.a penQu^, tt aq croit ^auvé,

58 là FIN DE L'ORGIB

Malheur I c'est un cabinet sans issue. Jduràan le suit et entre derrière lui. La porte se referme. * Un ci-i afifrèùx...

-^ A ta santé, Coupe-Tëte! dit la Théroigneen lui Tét^sant à boire.

— A ta santé ! ré|)6ndit-il en careâsant sa barbe*

j^ Et tnainteùâiit, au (château I crient les femmes, au château !

td tête d'Ariodant est mise au bout d'une pique, et, précédées de cet étendard sanglant, les Parisiennes (|uittent le cabaret, sous la conduite de Théroigne de Méricourt.

On sait ce que dura Tassaut et comment la famille i'oyale, mitron et mitronneauXy furent ramenés en triomphe I Quel triomphe 1 Mais le peuple a de ces caprices étonnants !

Versailles, de ce jour-là, fiit dépossédé de son prestige ; Versailles ne fut plus Versailles. Le peuple était entré dans le palais, dans le parc; il était entré partout ; il s'était regardé dans les hailteà glaces vénitiennes, lui et ses pieds de cuir; il s'était tegardé et il s'était trouvé -très-laid, ce qui l'avait outré. Aussi, dans son dépit, avait-il cassé les glaces

et coupé le cou à deux ou trois gardes-du- corps.

Alors il s'était trouvé moins laid.

— C'est égal, murmura Jourdan Coupe-Tête en s'en revenant (et ce mot a été conservé par l'histoire), ce n'était pas la peine de me faire venir à Versailles pour trois têtes seulement 1

— Eh bienl monsieur Soleil, m'expliquerez-vous tout ce que*cela veut dire, enfin?

Telle était la question que posait, huit jours après ces événements, le duc de Noyal-TrefÛéan à son intendant François Soleil.

Celui-ci souriait, était à son aise, remplissait parfaitement la chaise où il était assis.

— Ce que cela veut dire, monseigneur?

— Oui.

— Cela veut dire que le peuple français fait une révolution*

— Parbjpu I je le vois bien ! répondit le duc; mais PO «'pat pa^ Ppl» <^we Je VQi^a 4PWiflde,

— Qu'est-ce que vous demandez donc^ monsieur le duc?

— D'abord, pourquoi étiez-vous déguisé en femme le 5 octobre ?

François Soleil toussa, regarda une gravure, et répondit :

-- Monseigneur^ c'est que, dans mes instants de loisir, je fais de la démocratie pour mon compte.

■^ De la démocratie.

— Oui, monseigneur, c'est un nouveau mot qui exprime une ancienne chose.

— Démocratie 1 démocratie ! je le veux bien; mais enfin à quoi cela sert-il mes plaisirs?

— Monseigneur, vous allez voir.

— Voyons donc.

François Soleil prit un temps, comme font les comédiens :

— Monseigneur, est-ce que vous ne trouviez pas, depuis quelque temps, vos plaisirs bien monotones, bien fades, bien usés?

— Ma /oi 1 monsieur Soleil, s'il faut en faire l'aveu.. .

«^ G'wt pe (jjie j'avais prévu, dit Tintendapt }

aussi depuis huit mois environ m'oceupé-je d'inU'oduire un élément nouveau dans vos distractions*

— Ah ! ah I fit le duc de Noyal-Treffléan, se frottant les mains.

— Oui, Télément populaire*

— Diable I

— Gela vous étonne^ n'est-ce pas, monseigneur?

— Je Tavoue, monsieur Soleil, je l'avoue.

— Écoutez-moi bien. Un pavé qui vous tombe sur la nuque, froid et fort, vous étonne^ n'est-il pas vrai? Eh bien! le peuple arrivant à travers votre fête et soufflant sur vos bougies doit vous produire le même effet. Vous voulez le battre 6t il vous blat, c'est charmant. C'est une sensation.

— En effet, dit le duc.

— Eh bien 1 le peuple^ c'est moi. Ou pour mieux dire, c'est moi qui ai conduit le peuple, c'est moi qui l'ai conseillé, c'est moi qui l'ai poussé.

— Toi?

— Moi-même, monseigneur. Et il n'y a rien d'étonnant à cela, rien dii tout. C'est mon opyiionM En servant vos goûts je sers mes instincts.

— Àh!ahl

LA FIN DE l'0RGI£ 63

— Oui, monseigneur.

— Ainsi, c'est toi qui as conduit les femmes à Versailles ?

— C'est moi.

— Et celui qui les as conduites à la Bastille ?

— C'est encore moi.

•^ Tu es un homme étrange.

— Monseigneur est bien bon.

-^ Tu me ruines ef tu conspires contre moi pour me divertir?

— Pour vous divertir, oui, monseigneur.

Le duc de Noyal-Trefïléan se mordit les lèvres.

— Monsieur Soleil?

— Moiiseigneur?

— Je ne vous savais pas un homme politique.

— Je me réservais de vous l'apprendre, monseigneur.

— Au fond, c'est plaisant. Je vous approuve en partie. Seulement gare aux conséquences!

— Cela ne nous regarde ni Tun ni l'autre.

— C'est vrai.

— Et, puisque monseigneur daigne descendre avec moi jusqu!à des explications si intimes, je me

permettrai, quelque ridicule que je puisse paraître, de lui adresser une interrogation.

— Quelle interrogation, monsieur Soleil?

— Voici. Pourquoi monseigneur ne s'est-il pas fait démocrate?

— Oh! oh!

Le duc de Noyal-TrefiQéan mit son poing sous son menton et se prit à réfléchir.

— Au fait, pourquoi ne me suis-je pas fait démocrate? Vous avez raison, monsieur Soleil^ si je ne me suis pas fait démocrate, c'est que probablement je n'y ai pas pensé.

— C'est cela.

— Mais, permettez. Quel avantage trouverais-je à être démocrate?

— Ma foi I ravantage de ne plus être aristocrate.

— Oui, d'abord; mais ensuite?

— Ensuite? l'avantage de pouvoir vous ranger dans les rangs de l'agression, au lieu devons ranger dans les rangs de la défense.

— C'est quelque chose. Ensuite?

w Ensuite,.* Ma foi, le plaisir de devenir un bomii)^ fôrûcâ après avoir été m bomipe rharm wt|

iA FIN DE L'oBGIE 65

de se couvrir de vêtements grossiers après avoûf été toute sa vie habillé de soie et d'or, de parler avec une grosse voix lorsqu'on ne.parlait que du bout des lèvres, de marcher en se déhanchant et de rouler des yeux furibonds, de se méfier de tout le monde et de détrousser la rhétorique révolutionnaire, de dire : fers, tyrans, esclavage, despotisme, humanité, que sais-je enfin? d'avoir l'air perpétuellement de cacher un fer homicide, de savoir à fond l'histoire romaine afin de pouvoir citer Brutus et Gracchus, de mal vivre quand on vivait bien, de se faire laid et brutal à plaisir... Tout cela me parait joyeux pour qui n'en a pas l'habitude; et à l'époque où nous vivons, monseigneur, je ne vois guère d'autre rôle pour vous que le rôle de démocrate.

Le duc de Noyal-Trefûéan l'écoutait avec une attention très-grande.

— • Vous avez peut-être raison, monsieur Soleil ; oui, je n'avais pas songé à ce parti.

— D'autant plus que, comme c'est moi qui»pousse la démocratie, je puis faire naître des incidents tour à tour burlesques ou tragiques, selon les dispositions d'esprit de monsieur le duc.

Comment, c'est vous qui poussez la démocratie?

— Oui, monseigneur.

— Expliquez- vous? dit le duc.

— D'abord, j'ai fait prendre la Bastille, ce qui n'est pas déjà mal; ensuite j'ai amené lés femmes à Versailles, ce qui est suffisamment plaisant; et demain. ••

— Demain?

Oh 1 demain, c'est mon secret, ou plutôt c'est le

vôtre, monseigneur.

— Ainsi, monsieur Soleil, s'il fallait vous en croire, ce serait vous, vous seul, qui feriez en ce moment l'histoire de France? ,

— Oui, monseigneur.

— C'est fort ingénieux é

— Monseigneur est trop bon, répondit l'intendant.

— Et la Révolution française serait tout bonnement un épisode que vous auriez imaginé pour mes menus plaisirs?

— Précisément.

— Vous avez de l'imagination.

François Soleil souriait et se rengorgeait.

LA FIN D£ l'OBGJB 67

— Savez-vous que vous pouvez mener cela trèsloin? reprit le duc de Noyal-Treffléan,

— Aussi loin qu'il plaira à monseigneur.

— Ma foi, allez, mon cher, allez,

— Je profiterai de la permission, monsieur le duc. Toutefois il se peut que, malgré ma volonté, les événements marchent un peu vite, je vous en préviens.

— Ahl peste!

— Ainsi, prenez vos précautions.

— Merci de Tavertissement, dit le duc. Comme cela, c'est maintenant la France qui, à votre instigation, va me donner le spectacle?

— C'est la France, oui, monseigneur.

— Eh bien I commencez. Je suis prêt. Tâchez que vos machines soient neuves, que vos personnages agissent jpurieusement. De l'imprévu, de la couleur. Soignez les détails. Ne reculez devant aucune étrangeté. Je vous attends et je vous écoute. Allez. Vous avez un beau thème, et fertile. Une révolution 1 c'est heureusement trouvé ; il y a là des excès à mettre en lomière, des extravagances, des choses rares. Cela peut devenir intéressant. Le peuple est un grand acteur, il ne s'agit que de bien le souffler et de lui

fournir prestement la réplique. Soyez à votre affaire. Le prologue de votre pièce a bien marché jusqu*à présent. J'en suis satisfait. Continuez. Je vais essuyer le verre de ma lorgnette. A revoir, monsieur Soleil.

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