‹ La fin de l'orgieChapitre 2 sur 4 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Ceux qui ont vu la Terreur commencent à s'en aller de toutes parts. Il faut se hâter de les interroger, ces livres vivants, édition qui s'épuise d'un ouvrage détestable. Quelques témoins et quelques acteurs encore, les derniers, végètent obscurément, au fond des vieilles maisons, dans les vieilles rues. Ils errent par les temps de soleil dans le Luxembourg et dans les Champs-Elysées. Tel portier moisi, qui s'est barricadé contre la mort dans ime loge du Marais, regardez-le : ce fut autrefois un sans-culotte des plus agissants, il avait toujours l'écume à la bou-

che ft ne parlait dans les clubs que pour se plaindre du chômage de Saint-Guillotinette. Il est de beaux et charmants vieillards, de ceux qui tapent sur la joue des enfants, qui portaient jadis le bonnet rouge. Il est des femmes de faubourg, blanches et paralysées, qui ont tricoté longtemps au tribunal révolutionnaire et dansé dans le palais du roi sur les cadavres des Suisses. Ces rares tronçons s'agitent silencieusement et passent inconnus jusqu'au jour de leur mort, où les voisins épouvantés apprennent seulement que depuis une trentaine d'années ils habitaient sous le même toit qu'un régicide ou sur le même palier qu'une sœur de Marat,

Après avoirf plus que dans les livres, essayé de lire dans ces débris humains, je vais essayer de montrer un des coins de cette histoire du crime, où la réaUté se hisse jusqu'à la poésie du cauchemar.

La Révolution, qu'un de nos représentants de Saône-et-Loire a appelée l'Évangile armé, la Révolulution avait fait son chemin ; maintenant, elle venait de changer son nom de République en celui de Terreur.

Sur la place Louis XV on avait imaginé une ma-

chine gouvernementale d'une politique très-simple et ti'ès-expéditive, fonctionnant presque toute seule, et que l'on s'habitua bientôt à voir, comme on s'habitue à voir le Louvre et les Tuileries. EUe passa à Fétat dé monument public.

On avait trouvé d'assez gentilles métaphores'pour ne pas la nommer par son vrai nom. On l'appelait la petite fenêtre^ et les jours ou l'on était bien gai on dansait autour d'elle. Les plus grands et les plus célèbres personnages de France mirent tour à tour la tète à la petite fenêtre.

. Or, ce jour-là, c'était jour de guillotine, comme la veille, comme l'avant- veille.

Une charrette allait doucement au pas le long des quais, par un joyeux rayon de messidor. EUe emportait plusieurs malheureux, hommes et femmes, aux yeux fixes.

La foule la regardait comtne elle eût regardé toute autre charrette ; ces promenades étaient si communes t

Le cocher, gros garçon d'une physionomie réjouie et franche, murmurait un bout de chanson, interrompu de temps en temps par un coup de fouet donné

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à ses ros.«cs. Comme ou passait sur le quai deTÉcole, il leva la tète vers une fenêtre au cinquième étage, et envoya un baiser à une jeune fille très-jolie, qui se cacha en souriant derrière le rideau. C'était son amante. Ils se voyaient ainsi tous les jours^

— Hue, Maury 1 cria-t-il à la plus indolente de ses bêtes; hue, carcan! dépêchons-nous, nous avons eu souvent plus lourde charge.

Disant cela, le cocher retourna la tête sur son épaule et jeta un coup d'oeil d'inexprimable dédain aux condamnés, qui n'étaient ce jour-là que de pauvres diables, à peine blasonnés: un savant, quelques menus chevaliers, et des inconnus.

— Huml petite fournée, dit le conducteur^ Fouquier devient paresseux depuis quelque temps... Hé! citoyen, range-toi donc; tu vas te faire écraser, citoyen!

Le personnage auquel s'adressait cette interpellation marchait en tète du convoi comme les commissaires en tète des corbillards. Il se retournait par intervalles pour bien voir les victimes à la figure, et il continuait à marcher.

C'était uu vieillard habillé d'une rediugote olive et coiffé d'un chapeau rond.

— Drôle d'homme! voilà trois semaines qu'il ne manque pas une exécution. Tous les matins, je suis sûr de le rencontrer à la porte de la Conciergerie. Il parait que c'est sa manière de s'amuser j^ à lui. C'est égal, ça doit bien flatter M. Sanson tout de même... Hue, Bailly ! huej Maury I

On arriva sur la place de la Révolution et la charrette s'arrêta.

Le vieillard paraissait fort inquiet, il se levait sur la pointe des pieds.

n disait :

— Il y en a un que je n'ai pas bien vu. Quel est-il? Celui d'en face, c'est le chevalier de Clidamant, je le remets fort bien, j'ai dîné plusieurs fois avec lui... Cet autre, c'est le petit Ponthieu, un avocat... Voici la comtesse de Versin ; c'était une femme charmante ; comment diable s'y est-elle prise pour être ici?... Elle regarde de mon côté, peut-être va-t-elle me reconnaître... Non. Mais c'est celui du fond que je voudrais bien voir. Il cache sa tête dans ses mains... Impossible de...

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— Gare donc! citoyen, gare donci

Et Ton repoussait le vieillard, qui ne se découi'ageait pas et cherchait à se maintenir au premier rang.

Lorsqu'il vit le cocher descendre de son siège pour aider aux valets de Texécuteur, il courut à lui, et le saluant d'un courtois sourire, il lui ofîrit sa tabatiêre.

— Merci, dit l'autre brusquement, merci 1

Le vieillard huma sa prise d'un air aimable, et montrant la charrette :

— Eh bien! dit-il, cela ne va doue plus, l'ouyrage?...

— Dame! tu vois, citoyen; il y a des jours mauvais. Demain ce sera peut-être mieux.

— Vraiment?

Le vieillard parut enchanté.

— J'ai vu de fort belles décapitations, ajouta-t-il; mais celle d'aujourd'hui me semble un peu mesquine; j'avais compté sur un général au moins ou sur un pair. Je suis fâché de ce contre-temps. Voyez, la place est presque déserte. Le tribunal se néglige, cela fait le plus vilain effet sur le peuple*

ûir

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Un gendarme, approuva silencieusement.

— Je voudrais bien voir ce dernier condamné qui se tient courbé...

— Mais range-toi donc, citoyen I Es-tu entêté, morbleu I tu vas être confondu avec les condamnés, et Ton va t'empoigner comme tel.

— Ahl voilà M. Sanson, continua le vieillard sans faire semblant d'entendre ; il monte sur Téchafaud J' il paraît soucieux aujourd'hui. Est-ce que la machine n'irait pas? Diable I ce serait contrariant.

— C'est un habitué, pensa le gendarme.

Le vieillard se donnait un mouvement infini pour ne perdre aucun détail de l'exécution qui allait avoir lieu.

— Je ne sais pas jusqu'à quel point je ne préférerais pas la place de Grève pour ces cérémonies*là. > Vous rappelez-vous, citoyen, la mort du ci-devant marquis de Favras? voilà qui était imposant. Le terrain est trop vaste ici, une foule de nuances vous échappent forcément... Ahl M. Sanson fait signe à la charrette d'avancer.

On a probablement reconnu dans cet original le

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citoyen Noyal-Treffléan, ua des meilleurs patriotes d'alors, fort considéré dans son district.

Le citoyen Noyai -ïreffléan, que Ton désignait sous le nom de Céthégus, était fou de républicanisme. Il ne quittait pas la place de la Révolution. Du reste, c'était un homme parfaitement conservé ; il avait l'aspect blanc et doux des bourgeois les plus débonnaires.

Le citoyen Noyal-Treffléan prenait un vif intérêt à retrouver ses anciens amis sur les bancs des tombereaux. Il ne faut donc pas s'étonner s'il cherchait tant à voir aujourd'hui ce condamné qui inclinait la tête,

— Je ne suis pas certain que ce soit un homme... attendons... Il faudra bien à la fin qu'il ou qu'elle montre sa figure.

Il savoura une seconde prise.

A un cahot de la voiture, rendue tout à fait au pied de la guillotine, il s'écria :

— Ahl c'est une femme!... la secousse lui a fait lever les yeux... Mais... oui... je connais ces yeuxlà... je les ai vus chez moi... Ohl oh!

La femme qu'il regardait était d'une maigreur

effrayante, ascétique. Elle promenait un regard froid et tranquille sur la place où elle allait périr.

— Ehl parbleu! dit le citoyen Noyal-Treffléan en frappant dans ses mains ; j'y suis tout à fait, c'est cette danseuse de l'Opéra, cette Clarendon qui s'est faite Carmélite.

L'exécuteur Sanson avait fini d'inspecter la terrible manivelle; tout promettait de bien marcher. Il se mit à son poste.

Le tombereau s'ouvrit.

Au moment où le citoyen Noyal-TrefQéan devenait le plus attentif, il se sentit tirer doucement pai' sa redingote.

Il se retourna et aperçut une jeune fille vêtue de blanc, agenouillée...

— Monsieur... sauvez ma mère... et je vous aimerail... dit-elle à travers des sanglots.

Il poussa une exclamation d'étonnement.

C'était Trois-Mai, c'était la fille de la Clarendon.

Trois-Mai, depuis quelques mois^ avait abandonné la demeure du duc de Noyal-TrefQéan, parce que, .

lasse de demander à cet homme Thistoire de sa naissance et le nom de la pauvre délaissée à qui elle devait le jour, son cœur l'avait emportée un beau matin vers la marquise de Perverie, la seule qui pût lui révéler ce secret.

Longtemps elle avait rêvé d'entreprendre ce voyage avec Emile, son ancien compagnon de souffrance, mais elle Tavait attendu en vain.

N'allez pas croire qu'il l'eût oubliée cependant. Il

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l'aimait, comme on pouvait aimer alors qu'un vent ^ mouillé de sang soufQait sur la France.

Paris, livré aux bouleversenlents quotidiens de là Révolution, avait mis son cœur de côté pour ne * garder que son cerveau bouillant. Éinile, malgré lui, s'était laissé emporter par la fièvre politique. Au milieu de la mêlée, comment eût-il pris leicmps de songer à son amour?

Ne voyant donc plus revenir Emile, Trois-Mtti profita de l'indépendance sans bornes que lui laissait le duc, et s'étant renseignée sur le lieu où la marquise de Perverie avait son château, elle partit.

La marquise de Perverie, devenue la citoyenne Perverie^ avait jusqu'à ce jour échappé aux dénonciations, grâce à la modestie de son existence et aux nombreux bienfaits qu'elle répandait aux environs de Nantes.

Quand la jeune fille lui eut dit qui elle était et le but de sa visite, la marquise leva sur elle un regard plein de tristesse.

— Mon enfant, répondit-elle, pendant longtemps je vous ai cherchée avec anxiété dans Paris; j'avais pour vous des sentiments de mère, quoique je ûe

sois que Tamie de celle qiii vous a mise au monde. Je ne vous dirai pas combien mes perquisitions furent pénibles et difficiles. Lorsque j'appris • que vous étiez à Versailles chez le duc de Noyal- Treffléan, cette nouvelle me fit autant de mal que »i l'on m'eût annoncé votre mort. Vous savoir avec cet homme... et ne pouvoir vous arracher à lui, car dans les premiers temps il vous gardait presque à vue ; vous savoir livrée aux influences de sa redoutable philosophie et peut-être imbue déjà de ses systèmes, tout cela me glaça le cœur, et lorsque votre mère me demanda :

— Qu'est-elle devenue ?

Je lui répondis :

— Priez pour elle, Dieu seul peut la sauver I Cet accueil déchira le cœur de Trois-Mai.

— Madame 1 dit-elle, si j'avais été indigne de ma mère, serais-je venue ici comme je suis venue, seule, presque sans ressource, à travers tous les dangers de notre époque, pour vous supplier à mains jointes de me conduire à ses pieds si elle ept vivante, à Bo^

tûml)6au ai ellQ ait moile |

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La marquise la baisa au front en versant des larmes de joie.

— Pardonnez-moi, mon enfant; oui, je voismaintenant que votre bon ange n'a pas cessé de veiller sur vous. Rassurez-vous donc, votre mère existe.

— Ma mère I

— Elle est près de nous.

— Et vous me la ferez connaître? '

— Oui.

— Quand? s'écria la jeune fille avec cet accent que rame avide de bonheur communique à la voix.

— Aujourd'hui même.

Ce mot la fit pâlir.

Elle ne put que se précipiter sur les mains de la marquise de Perverie et les couvrir de baisers.

Il y a sur les bords de la rivière d'Erdre, non loin du château de Perverie, les quatre murs noircis d'un ancien monastère ayant appartenu à Tordre du Mont-Garmel. Oublié par miracle dans la saulée qui le voilait, ce monastère existait encore au commencement de la Terreur.

La moitié des religieuses l'avaient déserté, craignant la dénonciation et l'incarcération : il n'y res*

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tait (fae les plus îésolues et les plus saintes, des femmes à qui les tourments de ce monde impor* taient fort peu et qui préféraient aller au-devant du martyre plutôt que de l'éviter. Les paysans^ qu'elles ne gênaient en rien^ fermaient les yeux sur leur dévotion clandestine, — et au fond ils n'étaient pas fâchés qu'on priât pour eux.

Ce fut dans ce couvent que la marquise de Perverie conduisit Trois-Mai.

L'exiguité avec laquelle le règlement de Sainte- Thérèse sacrifie aux besoins matériels et aux attachements de famille irrite l'œil profane, parce qu'il faut, avant d'oser sonder cette vie d'ascétisme, s'être agenouillé sur la pierre et l'avoir mouillée de ses larmes.

A la vue de la grille hérissée à travers laquelle sa mère allait lui apparaître, Trois-Mai sentit un frisson douloureux. ïout faisait silence à l'intérieur; on entendait à peiné le bruit d'un tabouret remué ou le frôlement d'une robe de laine.

Enfin, on s'approcha du parloir, puis de la grille.

Une voix, qui transperça la jeune fille, prononça plaintivement deux ou trois mots latins, pieux salut

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que doivent également échanger les trépassés s^ils se rencontrent dans les plaines étemelles.

Après quoi^ un rideau tiré permit au regard de pénétrer jusqu^à la sœur Élisabeth-des-Anges.

Un combat terrible avait lieu en ce moment dans le cœur de cette femme : la nature poussait des cris déchirants, et les lois de sainte Thérèse étouffaient de leur poids lugubre ces derniers mouvements hu* mains.

C'est pourquoi la sœur Elisabeth était si pâle.

Il avait été impossible à madame de Perverie de prévenir la religieuse, et de la préparer elle-même à ce coup inattendu. Les moyens intermédiaires ofiraient alors d'invincibles difficultés, et, d'un autre côté, l'impatience filiale se fût avec peine soumise à de nouveaux retards.

La sœur tourière, en annonçant la marquise et une jeune fille nommée Trois-Mai, avait seule appris à la pécheresse l'épreuve douloureuse à laquelle la Providence venait la soumettre.

Brisée par les battements de son cœur, blanche comme une de ces belles statues de marbre qui décorent les cénotaphes princiers, elle n'o9'>tt lever les

yeux, craignant d'être emportée par Ja voix de la nature.

Après s'être recueillie dans un effort surhumain, elle arrêta cependant son regard sur la figure de Trois-Mai inondée de larmes.

Il y avait une certaine ressemblance entre la jeune fille et la Carmélite, mais il en eût été autrement qu'elles se fussent reconnues aussi bien. Un lien

magnétique unissait leurs âmes et disait la vérité

comme eussent pu le faire des registres fouillés ou ' des témoins attendris.

— Ma mère I s'écria Troi&-Mai.

Ce cri retentit au loin sous les froides voûtes du monastère.

Madame de Perverie sanglotait. Sœur Elisabeth, le souffle suspendu, les traits tourmentés, ne pouvait ni parler ni pleurer.

Trois-Mai se précipita contre la grille, dont les ferrures établissaient entre elle et sa mère une barrière infranchissable. Elle fee déchira aux piques de ce cruel instrument de réclusion, et quelque mignons et effilés que fussent ses doigts, ils ne purent accoinplir que la moitié du chemin.

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— Oui, dit enfin la Carmélite^ vous êtes ma fille^ et s'il m'était permis d'écouter l'impulsion de mon cœur, j'irais vers vous pour vous presser dans mes bras et ne plus vous quitter; mais j'obéis a mes vœux en enfermant au dedans de moi les pensées qui m'émeuvent si vivement à cette heure. Dieu m'a accordé une grâce en me permettant de vous voir. Souverainement bon envei^s vous comme envers moi, il vous a faite belle de cette beauté qui dit .des vertus; je l'en remercie en m'humiliant devant son ineffable puissance; mais à ces regards que j'échange avec vous, à cet entretieijL qui est l'instant le plus doux de ma vie, doivent se borner les exigences de mon amour pour vous. La vie corporelle est celle qui n'est réellement rien sur ia terre, rien à moins qu'elle ne soit employée à notre purification. Efforcez-vous donc, mon enfant, vous que j'aime, vous n'en doutez pas, efforcez-vous de vous unir à moi dans la vie immatérielle, afin que nos cœurs s'élèvent ensemble vers Jésus- Christ, et que nos àmcs se rencontrent un jour dans la béatitude céleste I

L'accent qui accompagnait ces mots exprimait

l'immensité du sacrifice que la Carmélite faisait en

ce moment, car chacune de ses paroles emportait avec elle nn lambeau de son cœur.

— Oh ! non, dit Trois-Mai, non, il n'est pas possible que vous vous soyez condamnée à vivre éternellement séparée de moi. Si vous saviez combien j'ai été malheureuse du jour où je me suis aperçue qu'il manquait à ma vie d'enfant les délicieuses caresses d'une mère ! Voyez^ je vous ai trouvée si tard, c'est bien le moins que nous nous aimions maintenant. Il y a quinze ans que je vous appelle, et au moment où vous pouvez m'entendre, vous resteriez ^urde à nies sanglots I

— Trois<-Mai, au nom de tous mes malheurs que vous ne connaissez pas, au nom de mes souffî*ances que vous ignorerez toujours, je vous supplie de m' aimer comme si j'étais morte, et comme si au travers des barreaux de mon sépulcre il vous était permis de vous entretenir avec moi I

Longtemps cette scène navrante se continua en ces termes; la Carmélite eut peine à obtenir que Trois-Mai renonçât au fol espoir de l'entraîner hors du couvent.

Madame de Perverie, du reste, vint à son secours.

en expliquant à Trois-Mai qu'il n'en était pas d'une

vocation déterminée par le repentir comme d'une exagération de piété mise en opposition avec des devoirs de famille.

Trois-Mai se résigna donc^ à ne voir en sa mère ' qu'un ange gardien présidant à toutes ses pensées.

Cette entrevue solennelle ouvrit des relations fréquentes enjre sœur Elisabeth et la jeune fille. Aussi souvent qu'il leur fut possible^ madame de Perverie et elle revinrent écouter ses douces et chrétiennes exhortations.

De Nantes au monastère, il n'y avait pas une grande distance; elles accomplissaient le trajet à pied^ comme une simple promenade^ afin de ne pas éveiller la police révolutionnaire.

Mais^ un jour qu'elles se dirigeaient vers le couvent, elles aperçurent de loin une colonne de fumée, panache d'un incendie. '

Effrayées, elles s'arrêtèrent sous le poids d*un même pressentiçient. La pauvre Trois-Mai tomba à genoux, en s'écriant :

— Mon Dieu ! si (f est le couvent qui est ainsi en

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flammes, sauvez ma mèic ou pcrmctlez-moi de mourir avec elle I

Leur cruelle incertitude ne fut pas de longue durée. Au-devant d'elles s'approchait une charrette 'flanquée de soldats.

C'étaient des royalistes que Ton dirigeait sur Paris.

Pauvres royalistes 1 Triste gouveruement, réduit à craindre de pareils ennemis : trois carmélites et un vieux prêtre I

On avait par le feu détruit leur repaire, c'est-àdire leur couvent, et parce que la ville de Nantes répugnait à voir guillotiner des gens d'église, on envoyait à Paris ces nouvelles victimes condamnées

d'avance.

Parmi elles, Trois-Mai reconnut sa mère.

Je renonce à peindre la terreur de l'enfant et de la marquise de Perverie. Sans hésiter, elles s'élancèrent vers la fatale charrette.

Cette fois, la Carmélite ne put refuser son étreinte maternelle à sa fllle.

Ce fut un spectacle à navrer les soldats patriotes.

De Nantes à Paris, elles firent le voyage en mau-

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géant le pain noir qu'on leur distribuait et en chantant des cantiques lorsqu'elles avaient froid ou soif.

Arrivés au lieu de destination, les prétendus royalistes furent enfermés à Saint-Lazare^ mais aucune supplication ne put faire admettre Trois-Mai ni madame de Perverie parmi eux.

Le procès des carmélites et du vieux prêtre fut aussitôt fini que commencé ; la voix du geôlier vint les appeler à passer par les mains de l'exécuteur des arrêts criminels du tribunal révolutionnaire.

C'est pourquoi M. le duc de Noyal-Treffléan avait reconnu la sœur Élisabeth-des-Anges dans le lugubre tombereau.

— Sauvez ma mère, et je vous aimerai I

Ce cri, dans ses émouvantes syllabes^ avait enveloppé le cœur du duc de Noyal-TrelQéan.

— Tu m'aimeras?.., bien^sûr?... répéta-t-il.

— Oui I oui.

— Et pour toujours au moins, cette fois ?

— Pour toujours I dit Trois-Mai.

— Mais comment faire? se demanda-t-il; quel moyen employer ?

Il tournait la tète aux quatre coins de la place, n regardait Téchafaud où Sanson se tenait^ coiffé d'un bonnet de fourrure à queue de renard^ surmonté d'une cocarde plus large que la main. Il aurait voula crier :

— Arrête !

Mais cette manifestation lui eût coûté la vie, sans sauver celle de la Carmélite.

Trois-Mai l'interrogeait des yeux avec angoisse.

— Mon père?...

— Oui... attends... attends... je vais trouver... Mais il ne trouvait pas, et le temps se passait, et

dans moins d'un quart d'heure peut-être tout allait être consommé.

Le premier condanmé était au pied de Téchafaud,

un vieillard, à qui l'on avait coupé sa dernière poi-

gnée de cheveux, à qui l'on avait lié les mains par

* derrière. 11 marchait lentement (cela se conçoit) : le

peuple en prenait de l'impatience,

— Allons donc, tas de lambins I est-ce que vous n'en finirez pas aujourd'hui?

Cette apostrophe, qui souleva quelque jovialité dans la foule, partait d'un homme en carmagnole^ qui, lui aussi, paraissait s'intéresser à l'exécution.

Trois-Mai en fut saisie à un tel point qu'elle faillit en perdre connaissance.

Au contraire, le duc de Noyal-Treffléan fit un baut-le-corps de contentement, et courut à ce par-

ticulier, que sa voix venait si heureusement de trahir.

— Soleil 1 s'écria-t-il.

— Eh bienl quoi? qu'est-ce? dit l'intendant, dont le régime républicain avait considérablement modifié les respectueuses allures.

— Un mot à l'écart.

^- Vous choisissez drôlement votre temps, vous! répliqua Soleil ; attendez au moins que Taffaire soit bâclée.

— Tout de suite! dît le duc.

— Allons, soit.

Tous deux prirent du champ. Trois-Mai les suivait, effarée, anxieuse...

Lorsqu'ils furent loin des oreilles indiscrètes, le duc parla ainsi :

— Tu vois cette femme... assise... seule... sur le dernier banc de la charrette?

— Oui, c'est la Clarendon.

— Comment le sais-tu?

— Est-ce que je ne lis pas tous les matins l'affiche de Tisset?

Ce Tisset était un libraire qui avait mis pour en-

seigne au-dessus de sa porte une guillotine coloriée, entre les montants de laquelle étaient inscrits les noms des personnes qui devaient périr dans la journée sur les quatre places affectées aux exécutions : place de Grève, place du Carrousel, place de la Révolution et place du Palais.

Le duc continua :

— Aujourd'hui ce n'est plus la Clafendon; c'est la mère de Trois-Mai... de ma fille.

— Gomme vous voudrez, dit François Soleil.

— Cent mille livres pour toi si tu la sauves I

— M. le duc sait bien que cela m'est impossible.

— Deux cent mille livres I

— Pour trois cent mille, je ne pourrais vous satisfaire.

— Eh bienl reprit le duc qui surprit un regard suppliant de sa fille, eh bien ! toute ma fortune I

— Vous tenez donc beaucoup à sauver cette femme? dit Soleil étonné.

— Moi particulièrement? non, répondit le duc en baissant la voix; mais c'est ma fille qui y tient.

Et sûr un geste de son interlocuteur :

— Que veux-tu, Soleil?... j'ai des cheveux blancs,

et personne ne m^aime... C'est nne faiblesse, je le sais... Empêche qu'on exécute cette religieuse^ et ma fortune est à toi.

— Votre fortune... votre fortune... Autrefois c'était quelque chose.

— Tu refuses?

— Non. J'accepte.

Le duc de Noyal-TrefQéan contiiît mal un éclair de joie sous ses cils blanchissants.

— Dépêche-toi, dit-il, car il n'y a pas une minute à perdre.

— J'entends, réponiit François Soleil, mais auparavant nous avons une petite formalité à remplir.

— Quoi encore? ^

— Ûhl presque rien... un simple engagement à

signer.

— Un engagement? moi I

— Oui, monseigneur.

— Avez-vous donc perdu la raison, monsieur Soleil?

— Non, citoyen, répondit l'intendant avec effronterie.

Le ci-devant duc sentit le chaud de la colère monter à son visage.

Mais sa fille était là, les mains jointes, qui attendait; et il ne pouvait pas décemment lui marchander

la vie de sa mère.

— Oh I tu me payeras ton insolence, drôlej grinçat-il entre ses dents.

Soleil Tentraina vers une des échoppes qui salissaient la place de la Révolution...

Trois-Mai resta sur le seuil, à genoux, priant Dieu pour sœur Élisabeth-des-Anges.

Mais, malgré elle, ses regards se tournaient toujours vers le chariot de la mort, et malgré elle aussi elle fut témoin d'un affreux spectacle.

C'était l'exécution qui commençait.

Une fois au haut de l'échelle, le premier condamné, le vieillard, se vit empoigiié par quatre bras, comme un fardeau, et posé contre la bascule. Puis la bascule fut renversée. Puis elle fut poussée.

Un aide s'assura que le cou était bien dans le cintre.

— Bon, dit-il, le pain est sûr la pelle, il n'y a plus qu'à l'envoyer cuire.

— Abaissez la traverse, cria Sanson ; ôtez le cadenas maintenant. Bien. A présent, lâchez la déclique.

Le couteau fila, la tête disparut...

Trois-Mai avait fermé les yeux et poussé un cri.

Elle frappa vivement contre la porte de réchoppe.

— Mon père I mon père ! hâtez-vous...

— Un instant donc! répondit la voix grossière de François Soleil.

— mon Dieu ! disait Trois-Mai.

C'était au tour du deuxième condamné, un jeune homme celui-là... Avant de l'envoyer dans l'autre monde la tète la première, le bourreau examinait sa machine et s'assurait qu'elle pouvait suffire à une ample consommation dliommes, car c'était une machine neuve, une vierge.

La précédente s'était rompue après avoir tour à tour servi à madame Dubarry, la courtisane sans courage, qui pleurait, criait, donnait des coups de pieds à l'exécuteur; après avoir servi à Chénier et à Louis XVI, à madame Roland la fière et à mademoiselle de Gorday la forte; elle sMtait rompue, la minotauresse, lasse de donner son coup

de dent à tant de monde^ et la mâchoire détraquée par sa dernière indigestion de chair humaine.

Sanson donnait donc un œil de tendresse et de vanité à ce nouveau et cher petit rasoir national,

qu'il venait si bien d'étrenner. Il le flattait de la main, l'examinait du haut en bas et le trouvait irréprochable. Il se disait qu'il ne pouvsût manquer de lui en revenir beaucoup d'honneur dans le monde. Ce Sanson aurait pu être surnommé Thomme-guillotine. Il n'avait paâ son semblable pour manier un' échafaud ; il le dressait et l'emmanchait ; il posait les jumelles sans fil à plomb. Avec lui, tout était en place, les traverses, les tenons, la barre, rien n'y manquait, et le mouton jouait on ne peut mieux dans sa rainure graissée.

A cette époque, on ne suffisait pas à fabriquer ces mécaniques; c'était Sanson qui présidait à leur confection, et qui les expédiait dans les départements, après avoir numéroté lui-même chaque morceau et y avoir joint des instructions complémentaires écrites de sa propre main. Ces commandes se succédaient avec une telle rapidité que souvent on n'avait pas

le temps de les peindre à la belle couleur rouf);e. Sombre roi cour<^pné de fer, bourreau, toi qui as si longtemps régné sur la France et qui, après lui avoir mis ies menottes, lui as tiré tant de sang! grand dénoueur de tragédies, acteur shakespearien d'une pièce inconcevable, Sanson, vieux Sansonl est-ce que le sommeil de ta tombe (car tu as une tombe et tes victimes n'en ont pas) n'est jamais troublé par des visions de chemises rouges et par des processions de gens décapités ? J*ai vu une gravure qui te représente debout sur ton trône, qui est de pourpre aussi ; et,^ans cette gravure, chaque pavé de la place de la Révolution est une tète montée sur un clou : un millier de tètes sur autant de clous I Toutes ces tètes se tournent vers toi pour te maudire; les

unes ont les larmes aux yeux, les autres te bra-

• ventet te regardent; elles semblent t'attendre au

tribunal de là-haut. Sansonl estril possible que

tu dormes dans un des cimetières de Paris, comme

le premier bourgeois quelconque, sans que tes vie-

times s^en viennent toutes les nuits te tirer par les

jambes en te disant : c JRends^ousnos têiesl d

Pour moi, il me semble les entendre à travers les

LA FIN DB l'orgie 99

arbres. Celle*ci te dit : a J'étais un savant illustre, une des gloires sérieuses du pays ; j'avais demandé trois jours à la Convention pour achever un problème utile, on m'a refusé trois heures; rends-moi ma iêtel» Celle-là te dit : « J'avais seize aps^ j'étais une jeune fille, presque une enfant, j'étais chérie et belle ; on m'envoya à la mort pour m'avoir surpr ise toute tremblante dans l'escalier de Robespierre à qui j'allais demander une grâce; rends-moi ma têtet » De toutes parts^ sous la terre qui se lève, on n'entend que ce cri^ sorti de mille troncs sanglants : a Rendsmoi ma tête ! » ' Il se peut que Dieu te pardonne^ ô S'anson I car

Dieu a la sublimité de la miséricorde. Mais quelle ne devra pas être l'infinité de ton repentir, vieux bourreau de France, tueur de roi, tueur de reine, tueur de princes, tueur de mères et d'enfants ? Ccwibien d'éternités il te faudra pour te laver du fleuve de malédictions qui coule sur toi!

Revenons à nos faits.

Au pied de l'échafaud neuf, dansaient et chantaient celles que Ton avait surnommées furies de guillotine et qui s'enorgueillissaient de ce surnom.

iOO LA FIN DE l'orgie

Elles étaient bien douze au mpins, dignes toutes les douze des créations des poètes les plus forcenés.

Autrefois elle avaient été des femmes...

Elles se tenaient par la main et répétaient en chœur, après chaque tête tombée, ou après chaque saut de carpe, pour leur emprunter une de leurs expressions, elles répétaient le national refrain :

Ah! ça ira, ça irai Les aristocrates, on les pendra; Par la liberté tout s'établira.

Ces danses et ces chants que Trois-Mai entendait et voyait, augmentaient sa frayeur.

Pour la seconde fois elle heurta contre la porte de l'échoppe, en s'écriant :

•- Mon père... ô mon père!... il sera trop tard...

A la fin, le duc de Noyal-Treffléan reparut. 11 venait de signer à François Soleil l'entière donation de ses biens, lesquels, quoique fortement écornés par les prodigalités du propriétaire, étaient encore considérables.

LA FIN DE l'orgie iOl

— Mais me voilà ruiné I avait-il dit.

— Non, monseigneur ; jusqu'à la fia de vos jours je m'engage à vous procurer surprises et plaisirs comme par le passé.

— Allons! pensa le duc; ma fille m'aimera...

François Soleil, son acte en poche, s'élança vers

Téchafaud qui fonctionnait rapidement. .

Un, deux, trois, quatre condamnés s'étaient succédé sur la planchette ; le cinquième montait à Téchelle, et en montant il riait au nez de la foule.

— Hue! l'aristocrate, hue! criaient les furies indignées; va éternuer dans le sac! va rire dans le panier, mon fifi !

Le condamné, qui avait beaucoup de sang- froid, cracha sur elles, une fois qu'il fut monté.

C'était un charmant garçon.

Un jeune vicomte, je crois.

Mais bien lui en prit d'être poussé promptement sur la bascule par l'aide-bourreau et d'être en une seconde débarrassé de sa tête; car les furies, parmi lesquelles avait couru un frémissement de rage, s'étaient précipitées à la fois sur les degrés de la gaîllotine.

102 LA FIN DE l'OUGIE

• Une seconde plus tard, elles l'eussent égorgé de leurs mains, déchiré, mis en pièces I

Soleil profita avec habileté de ce mouvement pour se glisser parmi les valets de l'exécuteur. 11 frappa siur l'épaule de l'un d'eux et lui parla à l'oreille.

Celui-ci fit un geste de tête négatif, et lui montra du doigt un autre valet, le msdtre-valet, qui s*occucupait avec Sanson à repousser les femmes.

Près de la statue de la Liberté où ils s'étaient retirés, le duc de Noyal-Treffléan et sa fille suivaient cette scène avec l'intérêt que Ton comprend.

Le regard de TrOis-Mai se partageait entre Téchafaud, où se débattait une question de vie ou de mort, et le tombereau sur lequel soçur Élisabeth-des -Anges murmurait une suprême oraison dont elle croyait bien que Vamen allait être prononcé par le couperet.

Soleil joignit sur l'échelle le mattre^valet, qui était un de ses intimes, et lui expliqua l'affaire en peu de mots, car ni l'un ni l'autre n'avaient le temps de causer.

Le maître-valet haussa, les épaules et 'voulut remonter; alors Soleil tira le papier signé du duc^ et le lui montra.

Ce colloque s'échangea entre euxj

— Laisse-moi.

— Veux-tu cinquante mille livres ?

— Allons donc, c'est ma tête pour sauver celle de ta rehgieuse; pas si bête. Va-t'en,

— Combien donc?

— Rien du tout; Sanson est terrible, il me tuerait. Descends.

Soleil descendit.

Pendant ce temps-là, le maître-valet réfléchissait.

Il rappela Soleil, alors que le pied de celui-ci abandonnait le dernier échelon.

— Le partage! lui dit-il.

— Soit, répondit 1 autre.

Sanson pourchassait toujours les furies en leur disant ;

— Vous voyez qu'il est bien mort; est-ce que Sanson manque jamais son coup? Allons^ tenez-vous tranquilles, on va vous montrer sa tète...

Tandis qae Sanson parlait ainsi^ le maitre-yalet avait prestement remonté le couteau de la gcdllotîne et avait tout mis en œuvre comme pour l'exécution qui allait suivre, lorsque tout à coup, aa moment où Ton s'y attendait le moins, le couteau mal fixé descendit et s'abattit à faux sur un sac de cuir renfermant une hache de main, des tenailles et plusieurs autres instruments de fer.

Il y eut un broiement sourd.

Le couperet était ébréché en plusieurs endroits.

Quand il vit Sanson accourir, après avoir lâché le plus tempétueux de ses jurons (un juron de bourreau! ), rimprudent valet eut envie de se précipiter en bas de l'échafaud; mais la première pensée de l'exécuteur n'avait été que pour son couperet.

Un si beau couperet ! et neuf comme sa guillotine t Voilà qu'il ne pouvait plus servir maintenant.

On imagine bien que, lorsque Sanson se retourna pour châtier Tauteur d'un tel méfait, on imagine bien, dis-je, que celui-ci avait disparu.

— Allons^ grommela le bourreau^ remettons la partie à demain...

LA FiX DE LUKGI:: 105"

Il ne restait plus dans la cbonctto que deux coudamnés, le vieux prêtre et la Carmélite.

Le peuple murmura bien un peu; mais quoi!

l'instrument faisait défaut, et Sanson avait donné assez de preuves de civisme pour qu'on ne raccusât pas de connivence avec le hasard.

Quelques furies cependant, qui voyaient à regret leur échapper celte proie, lui conseillèrent de recourir à la pendaison; il leur répondit qu'il devait strictement se conformer aux instructions du comité du Salut pubUc. .

La charrette se remit donc en route, au grand étonnement des deux condamnés et à la joie profonde de Trois-Mai.

— Ce Soleil est vraiment un maraud incomparable! pensait le duc de Noyal-Treffléan qui avait apporté à Texamen de cet épisode la triple attention du père, du propriétaire et de l'amateur.

De son côté, François Soleil n'eut pas plutôt vu le tombereau disparcdtre après avoir tourne les Tuileries, qu'il hâta le pas.

— Tout n*est pas fini; il s'agit maintenant d'ob-

106 LA FIN D£ l'orgie

tenir la grâce de là religieuse ; courons chez Robespierre.

La place de la Révolution se vida peu à peu. - Il n'y resta bientôt plus que le père et la fille. Celle-ci allait se retirer, lorsque le duc lui dit ;

— Vous êtes faible et souffrante, laissez-moi vous accompagner.

Après le sacrifice qu'il venait de faire en faveur de sa mère, Trois-Mai aurait eu mauvaise grâce à le refuser.

Elle s'appuya donc sur son bras, et silencieusement contraints, tous deux arrivèrent devant une modeste maison de la rue de Thionville.

Là, Trois-Mai s'arrêta en baissant les yeux.

— Puis-je entrer? demanda timidement le duc de Noyal-Trefiléan.

Elle hésita.

— J'habite avec madame de Perverie^ réponditelle.

, Le duc fit une grimace à ce nom.

— Je comprends, murmura-t-il.

Et il ajouta avec quelque amertume :

— Madame de Perverie m'empèchera-t-elle de pénétrer chez ma fille?

— Non, dit Trois-Mai avec un angéliqae sourire; elle et moi nous viendrons vous ouvrir le jour où vous nous ramènerez ma mère.

Robespierre était seul dans son cabinet.

Il venait de sortir de la Convention, avec son escorte composée de Nicolas le Noir, de Didier, de Girard et de plusieurs juges du tribunal.

Au moment d'arriver chez lui, une partie de l'escorte se séparait, allait ouvrir la porte avec empressement, et attendait Tex-avocat d'Arras, qui se présentait toujours avec un air de grande importance.

Il était seul dans son cabinet.

Ses traits comme son caractère s'étaient sensiblement assombris depuis ces dernières années. Ses yeux petits et ternes s'étaient rougis de taches sanglantes. Pâle déjà de sa mort future, comme on Ta

LA FIN DZ L*Ol\GIE 109

dit, la peur qu'il avait portée dons les âmes commençait à retomber dans la sienne.

Un grand nombre de lettres jonchaient son bureau. Il les décachetait avec une curiosité fébrile et les parcourait.

C'étaient des rapports de police et des messages d'agents révolutionnaires.

Un de ces papiers suffira pour faire juger de la nature de tous les autres :

a Hier, le député Thuriot, au sortir de la Convention nationale, est allé rue des Fossés-Saint-Bemard, section des Sans-Culottes, n** 1220, où il est entré pour diner. Il est sorti de cette maison à sept heures et demie; il a ensuite rencontré un citoyen sur le quai de TÉcole, section du Muséum, prochç le café Manoiu'y, où ils sont entrés et ont bu ensemble une bouteille de bière. Après, il est allé rue d'Orléans- ' Honoré, maison de la Providence, meublée, n® 16, où il s'est arrêté environ vingt-cinq minutes. Il est sorti à huit lieures et demie, avec une citoyenne qui avait une lévite couleur puce et un grand châle à bordure de couleur, jupon blanc, et sur sa tète un

jnouchoir blanc arrangé de manière qu'il formait un

bonnet. Us sont allés ensemble jardin Égalité où ils ont fait plusieurs tours, après lesquels ils sont allés place Égalité^ au n^ 163. Ils y sont entrés à neuf heures et demie, ils ont soupe, et à^ onze heures ils n'en étaient pas encore sortis. Je me suis retiré, n'étant pas certain s'ils en sortiraient, o

— Imbéciles agents I niais ! murmura^t-il.

Robespierre décacheta encore quelques autres rapports sur Tallien, qui depuis deux ou trois jours avait des conversations mystérieuses avec un homme au gros bâion^ en veste rouge et blanche à grandes raies ; sur Bourdon (de l'Oise) qui bâillait à la Convention pendant que l'on apprenait les nouvelles avantageuses; sur Legendre, sur Barère^ sur tout le monde enfin.

n ne vit rien qui l'intéressâté

Quant aux dénonciations^ elles ne portaient que sur de pauvres diables indignes de la mort^ indignes de la vie; c'étaient des commérages dans le genre de celui-^d, signé par une femme Labessey rue de l'ÉgaUté :

« On peut envoyer chercher la citoyenne Fiot et la nommée Lacroix^ qui demeurent même rue que

LA PIN DE l'orgie 111

moi, n^ 336. Un jour^ étant chez moi, je ne me sou* viens pas du commencement de leur converiïation^ parce que j'étais occupée à quelque chose; mais oe qui m'a frappée, c'est que la citoyenne Fiot se mit en colère et dit à là Lacroix : et — Tais-toi donc, à t'entendre il semblerait que Robespieire est un intrigant. » Elle lui prit la main et lui dit: a — Tu as mis le nez dessus, tu mangeras de la bouillie. &

Impatienté, Robespierre déchira plutôt qu'il n'ouvrit cinq ou six lettres encore, toutes d'écriture inconnue, lettres anonymes celles-là, lettres de menace et de fureur.

Une d'entre elles le frappa cependant ; voici ce qu'elle disait : '

« Tu vis encore, tigre imprégné du plus pur sang de la France 1 tu vis encore 1... Écoute, lis l'arrêt de ton châtiment. J'ai attendu, j'attends encore que le peuple sonne l'arrêt de ton trépas, que juste, daift sa fureur, il te traîne au supplice. Mais si mon espoir était vain, s'il était différé, écoule, lis, te dis»je : cette main qui trace ta sentence, cette main que tes yeux égarés cherchent à découvrir, cette main qui presse la tienne avec horreur, percera ton cœur in-

ilâ LA FIN DE L'oAGIE

humain,.. Tous les jours je suis avec toi, je te tois tous les jours; à toute heure mon bras levé peut chercher ta poitrine... le plus scélérat des hommes^ vis encore quelques jours pour penser à moi I dors pour rêver de moi ! Que mon souvenir et ta frayeur soient le premier appareil de ton supplice!... Adieu^ ce jour même en te regardant, je vais jouir de ta terreur. »

Robespierre achevait à peine la lecture de cette effrayante épltre, qu'un léger bruit de pas se fit entendre derrière lui.

Il se leva, épouvanté...

n croyait déjà apercevoir son futur assassin ! Ce n'était que son secrétaire, qui venait prendre 'ses ordres.

Robespierre se remit avec promptitude, et, rejetant froidement la lettre anonyme sur son pu^ pitrfe :

* — Il me semblait que je t'avais défendu d'entrer dans mon cabinet avant que je t'eusse fait prévenir, citoyen Emile !

— Si ma présence te gêne, Robespierre, je suis prêt a me retirer.

LA FIN DE L'ORGIK ti3

— Non, demeure. Toute cette correspondance me fatigue. Je ne sais ce que j'éprouve aujourd'hui, mes mains sont moites et j'ai du feu dans la tète, Âssieds-toi^ et prends cette liasse; ce sont les.rap"* ports des départements. Ne me Us que les faits essentiels.

Pendant qu'il parlait, le secrétaire Emile,— c'était notre héros, — l'examinait avec attention. Il avait été surpris, en entrant, de l'altération des traits de Rohespierre. Emile s'assit sans prononcer une parole, et commença le dépouillement qu'on lui commandait.

— Eh bien? dit Robespierre après un instant.

— C'est d'abord Pilot,qui t'écrit de VUle-Aflfranchie que sa santé se rétablit cha(^ie jour par l'effet de la destruction des aristocrates. La fusillade et la guillotine ne vont pas mal, dit-il ; soixante, quatrevingts, deux cents à la fois sont fusilléSy et tous les jours on a le plus grand soin d'en mettre tout de suite en état d'arrestation pour ne pas laisser de vide dans les prisons.^

— Est-ce tout ?

— Il te prie encore d^abonner au Journal des Dé-

144 LA FlA DE l'orgie

info et à celui de la Montagne Fadministration du district de Ville-Affranchie.

^ Ceci te regarde^ citoyen Emile. Prends-en note.

— Je crois, ajoute Pilot, que la présente trouvera ma femme auprès de toi; embrasse-la bien pour moi, et pour toi si tu veux. Il dit encore qu*il s'occupe de te faire passer plusieurs paires de bas.

— A une autre, fit Robespierre.

— Celle-ci est de Payan, contenant sous son pli un rapport du citoyen Benêt, greffier de la commission populaire d'Orauge. /

— Voyons le rapport du citoyen... Benêt.

« Je fenvoie ci-joint, mon cher ami, quelques exemplaires des premiers jugements de la commission ; tu les recevras exactement à l'avenir. Je me charge d'autant plus volontiers de cette tâche, qu'ayant été toi-même acteur anti-fédéraliste dans le Midi, tu ne pourras voir qu'avec plaisir tomber les tètes contre-révolutionnaires. Depuià primidi, plus de soixante scélérats oyt courbé le^ front; le peuple a applaudi avec transport à leur chute. Tu connais la position d'Orange ; la guillotine est placée

LA FIN BE l'orgie 115

deyfint la montiagiie. On .dirait que toutes les têtes lui rendent en tombant Thommage qu'elle mérite ; allégorie précieuse pour de vrais amis de la liberté I Cela va^ et ça ira I adieu^ mon ami, je t'embrasse. »

— Ce Benêt vaut mieux que son nom, objecta Robespierre en souriant; il faudra lui confier un poste et un emploi de plus d'importance. Continue^ citoyen Emile.

Emile continua.

La correspondance était longue ; elle était surtout monotone. De toutes parts on n'informait le tyran que de la grande transpiration révolutionaire, pour parler comme CoUot-d'Herbois.Oui, ce devait être fatigant, ainsi que le disait tout à l'heure Robespierre. Toujours la guillotine, toujours des têtes, toujours le ban I du l)ucheron qui met sa coignée dans un arbre. Et ici Tarbre c'était la France. Il y avait de quoi donner des vertiges, même à Robespierre, surtout à Robespierre. D est des heures où l'optique des événements s'embrouille tout à fait aux yeux des hoinmes placés sur le pic du pouvoir. Ils regardent encore^ mais ils ne voient plus.

Comment Emile était-il devenu le secrétaire de

Robespierre? Le commeat de certaines existences révolutionnaires sera toujours bien difficile à expliquer. Comment Henriot, cet épousseteur de guéridons^ était-il devenu général de Paris ? Gomment Danton avait-il dépensé, bu et mangé tant d'argent? Gomment tous ceux qui étaient en bas s'étaient-ils trouvés soudainement en haut? Dire cela, c'est dire comment les révolutions se font, c'est éventer le secret de la destinée.

Emile avait roulé dans tous les chemins de la république; il avait suivi chaque idole du jour, depuis Sylvain Bailly jusqu'au Neufchâtellois Jean- Paul Marat. Il avait interrogé tous les systèmes et tous les hommes. Il s'était mêlé au peuple^ d'où il était sorti et où il aurait voulu rentrer; mais le peuple l'avait repoussé comme trop réfléchi dans l'action.

De système en système il en était venu à la terreur, d'homme en homme il en était arrivé à Robespierre. Avec quelle répugnance n'accomplissail-il pas ses fonctions auprès de lui 1 Mais il fallait marcher, marcher comme la Révolution; nul ne pouvait impunément se détourner ou s'arrêter en chemin.

Ils Teussent broyé, ceux qui venaient par derrière. D'ailleurs, une rage secrète poussait Ëmile^ il voulait voir la fin de son rêve et assister au dernier soupir de son illusion...

Ce jour-là, Robespierre se retira de bonne heure dans son appartement.

Emile, après avoir mis en ordre tous les papiers de correspondance, allait sortir à son tour lorsqu'il se trouva face à face avec François Soleil.

Emile avjait un profond mépris pour ce valet, • reflet odieux de son maître.

Aussi ne chercha-t-il pas à dissimuler sa contrariété.

— Vous ici? dit-il en le toisant.

— Estce que cela vous étonne? répondit François Soleil; vous y êtes bien vous-même.

— Que voulez-vous?

— Un service, puisqu'il faut parler bref.

— De moi?

— Dô vous.

Un sourire ironique passa sur les lèvres d'Emile. Soleil le laissa passer.

— Savez-vous, reprit-il avec une imperceptible

118 LA 91N DB l'orgie

nuance de. sarcasme, que vous êtes devenu un homme influent depuis que vous avez Thonneur d'approcher le grand, le sublime, rincorruptible Robespierre?...

-^Je suis pressé, dit Emile qui voulait briser cette conversation.

— Je comprends, répliqua Soleil; quelques arrestationsà or4lonner sans doute, des exécutions nonvelles. Ah ! vous allez bien en besogne, recevez mes compliments, on vous renomme partout.

Emile frémit.

— Venez au but, dit-il.

— Le but, le voilà. Il vous surprendra, n'importe. Je viens vous demander la grâce d'une pauvre femme qui doit être exécutée demain.

— La grâce d'une femme? vous venez me demander une grâce, vous 1

— Moi.

— En vérité, je ne sais lequel des deux est le plus étrange, ou du mot ou de l'homme qui le prononce. Une grâce 1 mais le tribunal lui-même ne pourrait vous l'accorder!

— Aussi n'est-ce pas au tribunal que je m'adresse.

— Mais Robespierre, entendez-vous bien, Robespierre ne saurait l'obtenir qu'à grand'peinel

— Aussi n'est-ce pas à Robespierre que je la de* mande.

— A qui donc?

— A vous, dit tranquillement François Soleil.

Emile le regarda bien entre les deux yeux, pour s'assurer s'il ne se moquait pas ou s'il n'était pas fou ; puis il haussâmes épaules. .

— Je vous répète que je suis pressé, laissez-moi partir.

— Vous ne m'avez pas répondu au sujet de cette

grâce, continua Soleil qui ne s'émouvait de rien.-

— C'est impossible.

— Impossible?

Emile fit trois pas vers la porte pour se débarrasser de son interlocuteur.

— Alors, c*est dommage, dit flegmatiquement ce* lui-ci ; car la pauvre femme pour qui je venais vous implorer ne vous est pas entièrement inconnue.

-=*• Adieu.

— C'est la mère de Trois-Mai*

— Hein?

A ce nom, Emile s'était brusquement arrêté i

Il courut au valet et lui saisit le bras.

— Qu'est-ce que vous avez dit?... Quel nom avezvous laissé échapper? La mère...

— La mère de Trois-Mai, oui, citoyen Emile.

— Elle doit périr demain sur l'échafaud?

— Elle devait même périr aujourd'hui, mais le coup a manqué. Ne le saviez-vous pas?

— mon Dieu 1 mon Dieu ! s'écria le jeune homme au comble du désespoir. .

François Soleil le regardait en dessous.

' — Eh bien? demanda-t-il après un moment de silence.

— Hélas! dit Emile, que voulez-vous que je fasse? je ne suis rien, je ne puis rien. Mon cœur est déchiré, mais ma volonté est impuissante.

— Trois-Mai en mourra.

— Comment faire? A qui m'adresser?

— A Robespierre, parbleu I

— Alil s'écria-t-il, vous ne connaissez donc pas Robespierre, vous qui venez me parler de grâce dans sa maison!

— Un blanc-seing de lui suffirait.

— Jamais il ne m'en laisse.

LA FIN D£ L'OAGIE i2i

— Il faut vous en procurer.

Emile réflécliissait.

Tout à coup une résolutLou énergique s'imprima sur sa physionomie et, se frappant le front :

— Soit, s'écria- t-il; demain la mère de Trois-Mai sera sauvée, ou moi je serai mort !

— Mort... mort. . murmura Soleil, cela ne ferait pas mes affaires.

— Partons I

— Mais quel est votre moyen?

— C'est mou secret ! répondit Emile en l'entrainant«

Jetons un coup d'œil sur le Paris de la Terreur et essayons de reconstruire avec la plume cette arène de pierre et de bois, qui se renouvelle tous les cinquante ans. Rebâtir une maison, c'est reniettre debout une idée. Vivez dans la rue si vous voulez bien connaître votre siècle. D'autant mieux que la vie en dehors a toujours été la vie des Français, et que s'ib n'habitent pas de maisons de verre, c'est qu'ils sont encore à trouver un architecte. ^

Tout était peuple dans Paris, sous la Terreur, ou du moins tout était peuple par le costume. Plus de fracs à paillettes, plus de soutanes, plus de livrées. La loi du niveau avait siui;out été mise en exécution par

LA FIN DE l'orgie i23

les tailleurs. Peuple de frères^ oui, mais peuple de frères mal habillés. La soie est une corruption, la bure est un progrès. Et le capucin Chabot avait fait fureur avec sa veste de sans-culotte, sa chemise ouverte à la poitrine et ses pieds nus dans ses gros souliers, a Ah 1 voilà un républicain^ » s'était-on écrié; a voilà un Spartiate^ cdui-làl A la bonne heure! »

Ce peuple se contentait donc des maisons vieilles qu'il n'avait pas démolies, et il ne se pressait pas d'en bâtir de nouvelles. Il avait fait son Ut daus la ville de Louis XY et de Louis XVI, et il achevait d'user les matelas. Les excès du cynisme avaient remplacé les excès delà coquetterie : Crispin était devenu président de section et Lisette sous-secrétaire de la Société des fenmies révolutionnaires^ qui tenait ses séances dans lechamier de l'église Sâint-Ëustaehe.

Du reste, il n'y avait pas un monument que la Terreur n'eùl souillé. Prenons le plus admiré^ le plus respectable, le plus antique de nos temples, prenons Notre-Dame, Qu'avait-on fait de Notre- Dame? un endroit à boire^ où des filles d'Opéra venaient chanter des hymnes à la déesse Raison;

un théâtre dont Robespierre et la Harpe s'étaient constitués les principaux acteurs. Saint parvis! n'as-tu pas vu des goujats, montés à rebours sur des ânes affublés d'étoles et sur des mulets couverts de chasubles, prendre le menton à des bacchantes couronnées de chêne qui portaient la croix d'argent 1 — Encore était-ce peu de chose, la profanation de Notre-Dame. Mais des autres églises on avait fait pis. Quelques-unes étaient devenues des sérails, des magasins d'épicerie ou des salles de bals. Le temple André-des-Arcs abritait les plus impossibles orgies, Saint-Eustache, aux jours de fêtes, convertissait ses chapelles en petits restaurants, où la nappe était mise et où femmes, enfants, vieillards, venaient dévorer du jambon, des andouilles, des viandes froides et des pâtisseries. Une décoration représentant des rochers et des arbres avait pris la place du maitre-autel et du chœur* A Saint-Gervais, les femmes du marché Saint-Jean entraient avec leurs éventaires; toute l'église sentait le hareng; il y avait contredanse dans la chapelle de la Vierge. Sur la place de Grève on brûlait les reliques de Sainte-Geneviève, une

vierge du peuple cependant ! Mais lorsque le peuple règne, épargne-t-il les siens ?

La seule, la grande église d'alors, le Westminster de la France (ô ridicule!), c'était le Panthéon, où les grands hommes sont enfouis dans des caves; le Panthéon, où la Convention, à court de célébrités, envoya un jour les restes d'un général qui s'était brûlé la cervelle. Gloire au suicide ! Pantkéoniser^ dépanthéoniser ^ deux mots nouveaux dont s'augmenta le dictionnaire.

Procédons toujours par grands édifices. Nous apercevons les tours du Temple qui élèvent dans les airs leurs flèches. Où donc est le fiacre qui mena au supplice le roi cahoté, en compagnie d'Anaxagoras Chaumette et du gracieux Hébert, cet élégant jeune homme, si différent de Tidée qu'on se fait du père Duchesne? Le Temple ! à ce nom il me semble entendre le bruit douloureux que fait sur l'épaule du dauphin le tire-pied du cordonnier Simon. Le Temple a été chanté par ce pauvre Régnault-Warin dans plusieurs de ses romans, et • notamment dans celui qui est intitijlé le Cimetière de la Madeleine*

Ici llIâtel-de-Yille, où s'est nouée la Révolùtioii et où elle sera dénouée; THôtel-de-Ville^ Gapitole et roche Tarpéienne à la fois; palais chef-d'œuvre, dont le bourreau s'est feit concierge, et d'où l'on n'a que deux pas à faire pour se rendre à l'échafaud.

Tout auprès^ le Palais-de-Justice^ menteur à son nom, où siège le tribunal révolutionnaire^ dans la grande chambre du Parlement. Voyez-vous cette multitude dont le haut escalier est encombré? elle pousse des cris de joie et vomit des insultes; c'est la horde gagée pour applaudir à la condamnation des victimes. Patience ! celui qui a créé le tribunal révolutionnaire, Danton, périra bientôt par le tribunal révolutionnaire. L'ouvrier sera tué par son œuvre.

Le Luxembourg! prison et jardin^ larmes de détenus et chants d'oiseaux, voilà ce que la Terreur avait fait du Luxembourg. Trois mille personnes des deux sexes remplissaient le palais du haut en bas^ pèle-mèle^ sans pudeur. C'était ce que le gouvernement nommait notre magasin à guillotine. Le directeur, un homme qui avait de rimagination,

LA rm Ds l'orgii iî7

avait trouvé le moyen de mettre en prison la prison elle-même, en faisant construire tout alentour un mur en planches de dix pieds de hauteur, afin d'éviter toute communication entre les prisonniers et le publie.

Là-bas, ce sont les Invalides, sur Tesplanade desquels la Convention nationale faisait élever alors un rocher colossal au sommet duquel Hercule^ avec sa massue, était représenté foulant aux pieds le Fédéralisme ; tout cela, d'après les dessins du peintre David, cet éncrgumène citoyen.

La Terreur humiliait, par tous les moyens possibles, ses monuments. Après avoir balafré les Tuileries, elle faisait du Palais-Royal quelque chose »de dégoûtant et à quoi ni le cardinal Dubois ni la Fillou n'avaient osé songer. De ce brillant jardin où l'esprit et l'amour se promenaient de compagnie, la Terreur avait fait une boutique, une tabagie et le reste. A la débauche I tel aurait dû être le titre inscrit au fronton de la Maison>Égalité. Les peintres n'auront jamais de couleurs assez crues, les écrivains assez de métaphores égouttières pour dépeindre cette caverne illuminée. Telle ar-

cade renfermait, dans la même maison, une académie de jeu, un armurier et un ancien prêtre; de manière que, sans sortir, on pouvait facilement se ruiner, se confesser et se tuer. Aussi, était-ce une habitude de dire : « Ahl il n'y a qu'un Palais- Égalité au monde I » Ceux qui ont vu les scandales permanents du Cirque et des galeries en ont encore des étincelles dans les yeux; la Terreur avait installé-là ses délassements; c'était là que les gouvernants venaient faire leurs fredaines; là que se tenaient les conférences célèbres entre Journiac de Saint-Méard, le libraire Desenne et un chef de cuisine qui portait un jabot si volumineux' qu'on l'appelait le représentant des jabots.

Le Palais-Égalité n'était pas seulement concentré dans le jardin et dans les galeries, il l'était surtout dans les caves. Par des . soupiraux ardents, vous aperceviez des troupeaux de nymphes qui bondissaient au son d'un orchestre d'aveugles. Le feu des cuisines brûlait vos pieds. Dedans, dessous, tout était, délire, luxure, lumière, cris, bras nus, souliers crevés à la danse, apostrophes, baisers, bouchons sautants, bouquets à terre. C'était 1« beau

LA PIN DE l'orgie • 129

temps du punch qui commençait : tout le monde prenait du punch et sentait le punch. Vu de hant^ la nuit, de la butte Montmartre, par exemple, le Palais-Égalité semblait un incendie dévorant un coin de Paris, une gueule de volcan soufflant la flamme bleue et jaune. Cette grande lueur s'épanchait aux alentours et éclairait la rue Honoré jus- ^qu*à la barrière des Sergents, et s'en allait mourir dans les repoussantes petites rues qui avoisinaient le Louvre, telles que la rue Froidmanteau, la rue du Chantre, où avait demeuré Crébillon fils, la rue des Poulies et la rue Pierre-Lescot. On voit que la République avait son fanal, fanal mugissant, qui semblait dire à l'honneur, à la vertu, au talent, au patriotisme : « N'approchez pas I »

Ce point excepté, ce n'était dans Paris que tourbe, obscurité, tristesse. Après la Maison-Égalité, il n'y avait plus qu'un monument : la Conciergerie. Une prison et un lupanar, c'était Paris sous la Terreur.

Les beaux quartiers étaient déserts. Désert, le faubourg Germain, désert^ le faubourg Honoré. Toute la population s'était tassée, reculée, dans le

Paris détlpliep rV la Cité, du quartier Latin et de

rHôtel-de-Ville; même ceux qui menaient la population, les représentants du peuple, la tête du parti, les savants, les écrivains. Voici la petite rue du Paon où demeurait Chaumette; l'étroite cour. du Commerce où demeurait Danton; le cloître Benoît, résidence de Lalande, premier athée de France, à qui plus tard le Premier Consul ordonna d'avoir à croire en Dieu sous un délai de vingt-quatre heures ; la rue des Deux-Portes habitée par Anacharsis Clootz, Torateiu* du genre humain; la rue de la Perle, laide et obscure, que le beau Tallien avait choisie.

Cet amour du laid, qui s'étendait des maisons aux costumes et des costumes aux personnes, était entretenu par l'effroi de la classe bourgeoise, restée sans force pour la résistance, et qui, maintenant, en était réduite à se modeler sur le peuple, afin d'être confondue avec lui; de la classe bourgeoise, qui n'osait plus donner signe de richesse ni même d'aisance, qui ne bâtissait plus, qui se tenait coite. Du reste, la stupeur était si profonde et si générale, comme le rapporte un chroniqueur, que si Ton eût dit à un particulier : a A telle heure la charrette

LA FIN DE L*ORGI£ l3i

passera devant ta..maîson^ tu descendras et tu t^ placeras I x> Le particulier serait descendu, aurait attendu la charrette et s'y serait placé.

Tout concourait à justifier cette stupeur. Un bourgeois ne pouvait sortir de chez lui avec sa femme et sa fille sans risquer de se trouver face à face avec les to/>e^i«r^^ qui le rudoyaient pour peu que sa figure leur déplût ou que sa cocarde ne fût pas bien mise. On appelait ainsi une compagnie de scélérats armés de ces bâtons tortus qu'on désignait sous le nom de constitutions ; c'étaient les janissaires du comité de sûreté générale; ils n'allaient que par bande d'au moins de douze; leur point de réunion était le café de Chrétien, juge au tribunal révolutionnaire.

Si Ton ne rencontrait pas les tape-durs, on se croisait inévitablement avec la charrette mortuaire, ou bien avec la voiture du rapporteur qui la précédait et qui était montée par une sorte de bête brute, que l'on a vu pendant dix-huit mois vomir en se retournant des imprécations atroces sur les condaipnés.

On conçoit que la pluralité des Parisiens se con-

i3â LA FIN DE l'orgie

tristÀt d'un tel spectacle et que le caractère français en reçût un contre-coup momentané.

Le gouvernement ne faisait aucun frais pour égayer la population; il laissait ce soin aux hommes de la rue^ aux saltimbanques, aux diseurs de bonne aventure, à ceux qui cassent des noyaux de j»èche avec leur derrière, à tous les Galimafrés du Pont- Neuf et de la place Germain-l'Auxerrois. De fait, jamais les histrions n'eurent plus d'agrément que sous la Terreur; on les laissait danser, jongler, jouer de la trompette, exhiber des phénomènes, prendre des bains de plomb bouillant. Ils étaient heureux, et jamais on ne les paya en assignats.

11 y avait aussi*afûuence de bouquetières, essaim qui remplissait les boulevards. Le procureur de la commune en avait fait ses espionnes de prédilection ; elles grimpaient aux voitures, elles forçaient les portes des maisons, elles entraient partout, malgré les valets et malgré les maîtres, même quand on était à table.

Pour les théâtres, jamais ils n'avaient tant afûué, jamais ils n'avaient été plus curieux, et jamais pourtant ils u'ave^ient été paoîn^ suivis, Vaipeipent

LA FIN DE l'orgie • i33

se faisaient-ils aussi horribles et aussi extrêmes que les événements, la foule ne s'y rendait qu'avec répugnance et comme elle se serait rendue dans un club où il aurait fallu payer sa place. C'est que rien n'était moins gai que les pièces de Sylvain Maréchal, d'Aristide Valcour et même du citoyen Laya, si courageuses que fussent celles-ci ; mais le moyen d'amuser avec des héros appelé Duricrànes et Nosophage, comme dans VA mi des lois; le moyen de rire à gorge déployée en voyant le roi d'Angleterre, le pape et Catherine de Russie se jeter couronnes et tiare à la tête, et se colleter pour dévorer un morceau de biscuit, comme dans le Jugement dernier des rois. Passe encore pour la Sopho de la citoyenne Delthéïs Pipelet, devenue plus tard princesse de Salm I

Puis, les acteurs avaient fini par trop s'identifier avec leurs rôles. On sait combien d'acteurs ont pris part au grand drame politique : Dugazon, le spirituel valet du Théâtre-Français, valet qui ne voulait pas de maître; Trial, le confident de Robespierre; Collot d'Herbois, dont l'espérance était de faire topiber toutes les tètes dont Jes Jïouches

134 tk FIN DE I.*0RGI2

l'avaient sifflé ; Dorfeuille et Grammont ; Fusil, Bordier et plusieurs autres. Aussi les comédiens ne faisaient-ils pas plus rire que les pièces.

Cependant on se serait bien encore laissé aller de temps en temps ; mais par malheur il arrivait quelquefois que les représentations étaient troublées par les actes arbitraires de l'inspecteur Marino, membre de la commune et administrateur de police^ qui ouvrait les loges et en faisait sortir les femmes honnêtes à grands coups de pied, — ce qui nuisait un peu à l'illusion et à Toptique théâtrale.

Voyez-vous, il faut tâcher d'oublier le théâtre de la Terreur. Cela a pu être pittoresque, mais cela a été barbare, déclamateur, bourbeux. Pigault-Lebrun, qui a cru faire le farceur en mettant en scène des dragons et des bénédictines, n'a été que choquant et brutal. Je lui préfère de beaucoup le Cousin Jacques, qui rimait des opéras*comiques où l'on voyait de braves paysans aux grosses joues et de petites filles en bavolets qui s'évertuaient à chanter : Gnia pas dmal à ça, Colinette, gnia pas (Tmal à çal

La Terreur a encore été bien heureuse de trouver

LA FIN D£ l'orgie 135

madame Saint-Aubin pour lui faire remplir ces rôles dlnnocente et de cueilleuse de noisettes.

Et d'ailleurs, les beaux-arts, les belles-lettres, les ielles peintures, qui est-ce qui s'en occupait, je vous le demande ! Était-ce David, dont j'ai prononcé le nom tout à l'heure, ce David qui avait dessiné et fait élever sur le carré du Pont-Neuf des polichinelles de bois à la place de la statue de Henri IV, le seul monarque qui eût rêvé pour son peuple le droit à la poule au pot? Étaient-ce M. de Fontanes et M. Joubert, occupés à courir le guilledou dans la rue du Fouarre et dans la rue de la Bûcherie, et recherchant tous deux l'amitié de Rétif de la Bretonne?

Laissez donc 1 La préoccupation de la France avait bien d'autres objets en but, plus actuels et plus horripilants. Autrefois, ce qui occupait Paris à son réveil, c'était un pont-neuf, une turlutainey les amours de la Guimard, le dernier apologue oriental inséré dans le Mercure^ une. façon de corsage ou une couleur de rubans. Mais, alors, qu'est-ce qui faisait, dès le point du jour, sauter les Parisiens hors de leur Ut? C'était le tambour, c'était le

toscin, c'était le canon. On n'osait plus faire de joumaax, car chacun savait trop ce qu'il en coûtait. On n'osait plus afficher de placards, depuis qu'Olympe de Gouges avait payé les siens de la mort. On n'osait plus prendre la parole à la tribune, de crainte d'être assommé, séance tenante, par le boucher Legendre, le même qui voulait que Ton coupât le corps de Louis XVI en quatre-vingttrois morceaux et qu'on l'envoyât ainsi aux quatrevingt-trois départements.

Ah I Paris n'était pas un site agréable, on doit en convenir. Le duc de Brancas avait eu raison de le quitter, en sabots et en blouse bleue, chassant devant lui un troupeau de deux cents moutons. Bien en avait pris aux hommes intelligents de fuir cette succursale de l'enfer; bien en avait pris à l'abbé Maury et à Choiseul-Gouffier. Quant à ceux qui n'avaient pas le temps de fuir, ils étaient mangés par les loups comme Pétion, ou ils expiraient comme Condorcet dans les horreurs de la faim.

Mais la faim, elle était aussi dans Paris ! elle menaçait, elle grandissait. On attendait cinq ou six heures à la porte des bonlauf?ers, ot c'est do là que

«latent le nom de queues donné aux rassemblements. Des affiches émanées de la Montagne proposaient un carême patriotique, afin de laisser aux animaux le temps de renouveler leur espèce. La Montagne plaisantait, la Montagne était gaie.

C'est de cette époque que se propagea, dajis d'effrayantes proportions, l'amour des pamvres pour Teau-de-viej ce poison qui tue chaque jour la France en détail. Pour beaucoup de malheureux, l'eau-devie était une nourriture presque exclusive.

La disette et Téchafaud I C'était bien. L'ange exterminateur n'aurait pas été plus expéditif.

Son morceau de pain dévoré en quatre bouchées, le peuple allait faire ensuite la digestion sur la place de la Révolution, qu'il appelait aussi le théâtre de la guillotine^ seul théâtre qui ne désemplit jamais.

Déjà, l'on parlait d'établir un puisard en pierre sous l'instrument de mort et d'y ménager des couloirs pour le sang humain.

Déjà, l'architecte avait tracé le plan de cette bâtisse...

Cette fois donc, ils devaient être satisfaits, ceux qui aiment la vie mouvementée et remplie.

Pas un jour ne se passait sans apporter sa dose de monstruosités. Leur existence ne s'en allait plus en langueur, comme autrefois.

Voilà le bénéfice des révolutions, c'est qu'elles nous débarrassent totalement des blasés^ des gens qui s'ennuient. Qui bâiUe devant un fer levé? -

Cependant, dix-huit mois encore d'un tel régime, et je ne jurerais pas que la satiété ne s'y fût mise.

Voilà, à traits rapides, ce qu'était Paris sous la Terreur, ce qu'il n'avait jamais encore été, ce qu'il ne sera jamais plus.

YI

II faisait nuit.

Deux touffes de fleurs embaumaient la chambre à coucher de Robespierre; les croisées étaient restées ouvertes à cause de la chaleur.

Aucun luxe ne régnait dans Tameublement, mais les rideaux de lit étaient d'une finesse et d'une blancheur remarquables.

Une heure sonnait aux horloges de Paris, sentinelles d'airain échangeant leur cri de vigilance, lorsque le dictateur entra dans son antre à tenture de lin.

n se jeta sur une chaise, comme un homme harassé par un labeur pénible.

— Allons, je n'ai pas perdu ma journée 1 dît-il.

Soudain Robespierre se leva^ par un de ces mouvements nerveux qui lui étaient familiers.

— Toujours les fenêtres ouvertes I s'écria- t-il ; j'avais pourtant bien recommandé qu'on les fermât à la tombée de la nuit.

Il se pencha au dehors,

— Comme la rue est tranquille I comme la ville entière dort d'un sommeil profond! C'est mon ouvrage, cependant. On n'entend plus comme autrefois, dans les maisons, le bruit insolent de Torgie, les rires, le tintin des verres. Tout se tait.

n ferma les fenêtres et fit quelques pas dans sa chambre.

Le parquet rendait de petites plaintes sous l'escarpin qui le pressait.

Robespierre alla sentir les fleurs. ^

Mais son front s'assombrissait sous des réflexions sinistres.

Et tout en effeuillant une rose, il murmurait :

— Oui, j'ai beau m'efforcer à broyer la réaction, je n'ai d'autre récompense à attendre que la mort. Moi, l'homme de bien, moi, le sauveur delà France, moi, le protecteur de tous les arts et de toutes les

vertus, je serai probablement assassiné par quelque misérable I

Telles étaient les idées qui l'opprimaient invariablement chaque soir^ lorsqu'il se retrouvait seul avec lui-même, la plus terrible compagnie qu'il pût souhaiter.

— Couchons-ndus, dit-il, peut-être pourrai-je dormir aujourd'hui.

Il quitta son célèbre habit vert, qui allait être prochainement remplacé par un habit à la polonaise que David s'occupait à lui dessiner.

Puis, allant se placer devant sa glace, il ajouta :

— Heureusement, la nation jugera mes œuvres quand je ne serai plus ; et cette espérance me console. Alors les Français me dresseront des statues ainsi qu'à ce Vincent de Paule qu'ils ont la faiblesse d'aimer parce qu'il a ouvert des asiles aux enfants délaissés. Gomme si je n'avais pas fait bien davantage!

En parlant de la sorte, Robespierre mettait un bonnet de nuit à fontange.

H — Pourquoi donc, dit-il tout à coup, ai-je sans cesse le souvenir de cette lettre de tantôt, de cette

lettre remplie de folles menaces? J'ai attendu^ faU tends encore que le peuple te traîne au supplice. L'auteur s'est bien gardé de se nommer. Que disait-il encore? Si mon espoir est vain^ cette main percera ton cœur. Le foui

Une seule lumière brûlait sur la cheminée^ éclairant le corps maigre et à demi nu de Robespierre.

La peinture ne descend pas assez dans les intimités de l'existence. Certainement un homme qui ôte sa cravate et qui se couche n'a rien d'extraordinaire en . lui. Mais appelez cet homme du nom de Robespierre, et l'intérêt se hausse immédiatement. Robespierre se déshabiUait.

— A l'heure qu'il est, pensait-il, mon envoyé secret doit être auprès de la fille de Louis XVL Comment aura-t-elle accueilli mon indirecte demande? Plusieurs fois mon portrait a dû être mis sous ses yeux. Espérons...

Il se rapprocha de la glace et donna un air de coquetterie à sa coiflFure nocturne.

Après quoi, il prit la lumière et regarda soigneusement sous son lit.

LA FIN UE l'orgie 143

Il ne vit personne; et après un dernier tour dans sa chambre, il se décida enfin à se coucher.

— Je suis^ bien bon de m'inquiéter d'un tel chiffon. Cette main percera ton cœur,.» Tu crois donc qu'il est facile de parvenir jusqu'à moi, vil suppôt du royalisme? Il épie l'instant, dit-il, il cherche ma poitrine...

Robespierre se retournait.

— Qu'est-ce donc qui me gêne ainsi?

Et en s'écriant :

— Serait-ce la feuille de rose du sybarite?

n chercha, et ce qu'il trouva était une liste de proscription.

Délicatement il la posa sur la table de son lit.

— J'aitert de m'occuper de cette lettre. Mais c'est plus fort que ma volonté. Tous les jours je suis avec toi; je te vois tous les jours... C'est singulier !

Robespierre s'endormait.

Sa parole devenait de plus en plus lente* Ses yeux se fermaient et s'ouvraient.

Il balbutiait :

— Vis encore.,, quelques jours,., pour penser à moi.., dors pour penser à moi...

Tout à coup il lui sembla que ses rideaux s'écartaient et qu'un homme s'accoudait lentement sur le bois de son lit.

Robespierre allait crier.

Mais une lame de couteau jeta son éclair dans la chambre!

Le dictateur rengaina dans sa gorge l'appel qu'il allait invoquer et devint plus pâle que ses draps. -

— Malheureux ! prononça-t-il, ne comprends-tu pas que tu joues ta vie en menaçant la mienne?...

— Ma vie? répondit l'homme au poignard qui portait un masque à la figure, j'en ai horreur autant que delà tienne. Ma vie n'a de force que pour lahaine^ à présent. Et de tous ceux que je hais, Robespierre, tu es le plus cruel et le plus coupable. Tu as trompé toutes mes convictions et toutes mes croyances. Si je voulais énumérer tes trahisons et tes crimes, ce serait trop long. On n'ôte pas les dents à une vipère, on l'écrase. C'est pourquoi je suis venu t'écraser.

— Qui es-tu pour me parler ainsi?

— Je suis l'auteur de la lettre anonyme que tu as reçue ce matin.

LA FIN DE l'orgie i4o

— Toi!

Robespie:?re se dressa sur son séant.

Mais du tranchant de son couteau Thomme masqué coupa le cordon de sonnette qui pendait au chevet.

— Qui te dit que Ton n'a pas trompé ta religion? murmura Robespierre; ton aveuglement m'épouvante.

— Ce n'est pas vrai. Rien ne t'épouvante ici, rien, que ce couteau.

— Que veux-tu?

L'homme masqué réfléchit.

— Donne-moi la clef de ton secrétaire.

— La clef?...

— Oui, elle est sous ton oreiller.

— La voilà.

— Maintenant où sont tes blancs-seings?

— Le premier tiroir à droite.

L'homme se conforma à ces indications.

— Bien! dit-il en enfouissant dans sa poitrine un papier signé.

Robespierre haletant.

— As-tu fini? demanda-t-il.

146 LA FIN DE l'0RGI£

— Fini! répéta l'autre; oui, peut-être devrais-je en finir maintenant^ car l'occasion est belle, et je ne la retroaverai pas sans doute de longtemps...

n restait indécis, à deux pas de la couche, balançant son couteau.

— Mais non, reprit*il, si tu mourais, ta signature n'aurait plus le pouvoir que j'en attends. Vis donc, Robespierre, vis pour penser à moi... dors pour rêver à moi/

Terminant par ces mots, il ouvrit une croisée et s'élança dans la rue, en s'accrochant aux gonds des volets et aux tuyaux des gouttières.

A peine avait-il fait dix pas sur le pavé qu'il se trouva face à face avec un individu qui paraissait l'attendre.

Cet individu était François Soleil.

-— J'ai tenu ma promesse ! lui dit l'homme masqué en tirant de sa poitrine un papier qu'il lui remit.

«- Merci> dit François Soleil*

Gomme Tayare Âchérou,la Terreur ne lâchait paa facilement sa proie. Mais la signature de Robespierre était un talisman devant lequel s'ouvraient ou se fermaient toutes portes.

Sœur Elisabeth' des-Ânges fut donc rendue à la liberté.

La pauvre femme ne pouvait croire à tant de bonheur.

n fallut que François Soleil l-entraînàt hors de la prison; car c'était lui qui était venu la chercher au point du jour.

Elle avait tant souffert depuis quelque temps que ses pieds pouvaient à peine la supporter*

148 Lk FIN DE L'OKGIE

— Appuyez-vous sur moi, lui disait Soleil en examinant sur son visage les traces laissées par Tâge et par la pénitence, et en cherchant à retrouver quelque chose de la danseuse d'autrefois sous la Carmélite d'aujourd'hui.

Mais il hocha la tête, et il pensa :

— Elle est bien changée, la Glarendon; elle a bien vieilli, la repentante.

Elle, de son côté, attachait ses yeuxtremblottants sur cet homme, et elle avait un vague jsouvenir de sa physionomie.

— Qui êtes-vous? lui demanda-t-elle enfin.

— Un ami, répondit-il.

Le son de cette voix troubla la sœur Elisabeth. Elle s'arrêta.

— Qu'avez-vous? dit François Soleil, inquiété.

— mon Dieu! mon Dieu! c'est bien étrange!

murmura-t-elle en passant sa main sur son front et sur ses yeux.

Soleil devina,

— Marchons, ma sœur, marchons.

Il essayait de cacher une partie de ses traits avec son mouchoir.

Mais elle le regardait toujours.

Et tout son corps avait le frisson.

— Ma sœur, le temps presse, marchons^ je vous en conjure.

— Oh! je vous reconnc^isl dit-elle d'une voix sourde, je vous reconnais I

— Venez I

— Vous êtes ce serviteur du duc que j'ai connu autrefois, du temps de mon infamie.

Il hâtait le pas.

— Non, dit-elle, je n'irai pas plus loin , je ne veux

pas vous suivre.

— Ma sœur...

— Non!

— Au nom du ciel, venez !

— Qui vous envoie?

— Votre fille.

— Ma fille! Vous la connaissez, ma fille? Vous ! •••

Soleil détournait la tête. ^

— Oh! je fais un mauvais rêve, sans doute, ,prononcait-elle.

— C'est vers elle que je vous conduis.

«- Ditesrvous vrM?

iiO LA FIN DB L'ORGIE

— Je le jure I

Sœur Élisabeth-des- Anges se tut et se laissa guiv der.

La matiiiée était sans soleil; on rencontrait peu de monde dans les rues.

Quand ils furent à hauteur du Pont-Neuf, un homme dont Timpatience se trahissait par des regards chercheurs, quitta le parapet où il était ap- • puyé, et s'avança vers eux.

C'était le duc de Noyal-Treffléan, qui attendait la Carmélite pour la conduire chez Trois-Mai, ainsi qu'il le lui avait promis la veille.

D'abord, sœur Elisabeth ne le vit pas s'avancer.

. Ce ne fut que sur im salut de François Soleil qu'elle leva la tête.

— Quel est ce vieillard? demanda-t-elle.

Le duc la regarda à son tour.

Ce fut un moment de silence. t

Elle était immobile. Mais bientôt ses yent s'ai grandirent, sa bouche s'ouvrit, elle étendit ses mains devant elle, et elle poussa un cri d'eflOroi. François Soleil la soutînt.

— Qu*a-t-elle donc? fit le duc, étonné.

LA FIN DK l'orgie 151

— Elle vous a reconnu.

^ — Ce n'est que cela?

— Dame 1 il paraît que cela suffit pour la faire évanouir ; et puis, vous vous montrez tout d'un coup sans dire gare.

— Il fallait la prévenir, répliqua le duc avec humeur.

— Est-ce que j'ai eu le temps? Ces religieuses sont si impressionnables! un rien les fait palpiter. J'ai vu le moment où elle ne voulait plus me suivre, après m'avoir reconnu, moi aussi,

— Attends, la voilà qui revient à elle...

EflTectivement, sœur Élisabeth-des- Anges rouvrait les yeux. Mais ses yeux étaient hagards.

— Laissez- moi, disait-elle d'une voix affaiblie, laissez-moi I

— Votre fille vous attrad I lui soufflait François îoleil.

— Lui! c'est lui! il revient me prendre, et cette fois pour toujours I

— Elle extravague, dit le duc.

— Essayez de marcher, ma sœur; encore quel-

i52 Là fin de l'orgie

ques pas, et vous allez revoir votre fille, votre fille, entendez-vous?

— MafiUe?...

— Oui.

Deux larmes parurent aux paupières de la pauvre femme.

Mais en se voyant entre ces deux hommes, toute son horreur lui revint.

— Monsieur, dit-elle en s'adressant à Soleil, car elle n'osait envisager le duc de Noyal-Treffléan, monsieur, si vous êtes humain, si vous avez quelque pitié, oh ! faites-moi ramener en prison.

Le duc haussait les épaules.

— Monsieur! je vous en prie... ramenez-moi! ramenez-moi I...

— Mais votre fille?

— Ma fille priera pour sa mère.

— Dépêchons, dit le duc, voilà des curieux qui s'attroupent.

Il saisit le bras de la religieuse.

Elle tressaillit comme sous la morsure grésillante d'un fer rouge.

^ Allons, i^adainp,,,

— Grâce! balbutia-t-élle.

— C'est à l'entrée de la rue, là ; un peu de courage.

— Je ne puis...

C'était navrant à voir, cette femme suppliante^ éplorée, et pour ainsi dire traînée par ces deux individus. Soleil lui-même se sentait affecté désagréablement^ et il fronçait le sourcil, ce qui était sa maniôre d'exprimer sa sensibilité.

Le duc, lui, n'éprouvait que de l'embarras et de l'impatience.

Il avait promis à Trois-Mai de lui ramener sa mère, et il voulait tenir sa parole, car c'était à ce prix que l'amour de sa fille devait lui appartenir. '

Il pressait donc la Carmélite, il la suppliait ; mais chacune de ses paroles lui tenaillait le cœur, et chaque fois que son bras la touchait, elle sentait la vie se retirer d'elle.

— Comment faire ? se demandait-il. >

Soleil était hésitant.

Enfin, le duc se décida.

Il saisit tout à coup la religieuse dans ses bras, et, l'emportant comme une proie, il prit son élan vers la rue de Thionville.

154 LÀ FIN DB l'orgie

La Clarendon ne jeta pas même un cri.

Sa figure, d'un blanc de linceul, flottait^ abandonnée, sur Tépaule du duc...

n précipita sa course.

n arriva devant la maison habitée par Trois-Mai et par madame de Perverie.

La porte était fermée.

Sous sa main robuste, le marteau résonna pjlusieurs Ibis.

— Ma fille! ma fille ! appela-t-il.

Trois-Mai descendit, rapide^ émue.

— Voici ta mère, exclama le duc, dont la figure resplendissait de joie; ta mère libre!...

— Ma mère!

La jeune fille regarda... et un cri déchirant sortit de ses entrailles.

A son tour, le duc de Noyal-Treffléan jeta les yeux sur la Clarendon.

Ses bras se détendirent.

U ne tenait plus qu'un cadavre.

La révolution causée en elle par l'aspect imprévu de l'auteur de tous ses maux avait déterminé la mort de sœur Élisabeth-des-Anges.

Emile ne demeura pas longtemps sous les ordres de Robespierre.

Trois-Mai et la marquise de Perverie restées seules et sans ressources avaient besoin d'un appui.

Emile était reconnaissant .

U se souvint que la première lui avait donné son cœur et que la seconde lui avait ouvert sa maison. Il crut qu'il était de son devoir de leur vouer son existence, au moins pendant les jours orageux que la France traversait.

Ces trois personnes vécurent donc réunies dans Une ombre silencieuse. La mort de sœur Elisabeth avait répandu sur elles un vdile de tristesse ({u'Émile ne cherchait pas à dissiper^

11 comprenait cette douleur d'une fille pleurant sa mère^ et, disons plus, il l'enviait.

Oui, il est des douleurs qu'on envie.

Lui n'avait pas de larmes à pleurer, il ne pouvait pas partager avec les autres.

La misère se glissa peu à peu dans cet humble intérieur. Emile s'épuisait en efforts pour empêcher ses invasions ou pour la soustraire aux yeux des deux femmes.

Il n'y réussissait guère que vis-à-vis de madame de Perverie, qui était restée grande dame sans le sçivoir et parce que sa nature était telle.

Pour Trois-Mai, qui avait commencé la vie par la souffrance, pour Trois-Mai dont la fortune n'avait été que passagère, elle comprenait davantage les embarras d'Emile, elle savait apprécier ses sacrifices.

Quelques bijoux furent vendus par elle, mais on n'osait pas trop se défaire de ses bijoux dans la crainte d'être dénoncé comme aristocrate. Bien des fois rinquiétude du lendemain se peignit sur le visage du jeune homme.

Seul, il eût affronté stoïquement la détresse, ainsi qu'il avait déjà eu maintes fois l'occasion de le faire.

|,A if'iïi D£ L'OUGll^ 157

Mais entre ces deux auges de beauté et d'infortune, son rôle ne pouvait plus être le même. Il fallait qu'il triplât son imagination pour subvenir aux besoins de deux existences si obères.

Le duc de Noyal-Treffléan n'avait plus reparu depuis la catastrophe fatale qui avait mis à bas toute ses espérances paternelles. Trois-Mai d'ailleurs n'aurait pas eu assez de force pour supporter sa présence. Elle eût aimé sour père à cause de sa mère, mais sa mère expirée ne lui laissait plus dans le cœur pour le duc qu'cloignements et ressentiment.

A défaut de Trois-Mai, Emile, malgré ses justes répugnances, pouvait du moins s'adresser à lui. C'est ce qu'il essaya de faire.

Pour cela, il se mit à sa recherche, et ce ne .fut pas sans peine qu'il parvint à découvrir sa retraite nouvelle •

Le duc de Noyai -Treffléan avait abandonné son district et cédé la petite maison proprette qu'il habitait, pour s'en aller demeurer dans un taudis de la rue du Chevalier- du -Guet, une des rues les phis bourbeuses et les plus étroites de Paris.

— Kst-ee la peur qui le fait se cacher dans ai trou?

se demanda Emile; quel autre que moi s'aviserait de venir chercher ici le favori de Louis XV.

Le portier auquel il s'adressa pour demander le citoyen Noyai -Treffléan lui indiqua le quatrième étage avec une expression souveraine de dédain. C'était le plus mauvais appartement de la maison, qui en contenait cependant de bien mauvais.

Emile tâtonna longtemps dans l'escalier qui était sombre, puant, humide et sans rampe.

Arrivé à une sorte de paher, sa main errante rencontra une patte de lièvre qu'il agita d'abord discrètement. Personne ne répondant, il sonna un peu plus fort.

Enfin, un pas lourd et traînard se fit entendre, et, à travers une porte qui s'entre- bâilla, Emile aperçut un vague amas de linge qui ressemblait à une femme.

Il demanda :

— Le citoyen Noyal-Treffléan, s'il vous plaît?

La vieille femme le regarda sans comprendre ou plutôt sans entendre.

— Vous demandez mademoiselle Sophie Aruould?

miu:mura-t-elle; c'est ici, entrez.

Emile demeura stupéfait devant ce nom.

Sophie Arnould dans ce grabat 1 Sophie Amould rue du Chevalier-du-Guet! Ce souvenir galant dans cette auge à sans-culottes I

Il ne répondit rien, il ne sut que répondre.

La vieille gronmiela et referma la porte.

Emile monta encore.

Cette fois, ce fut le citoyen Noyal-Treffléan luimême qui vint lui ouvrir, dans le simple appareil d*un démocrate en carmagnole et en pantalon rayé rouge.

Il ne .fut pas fâché de voir Emile, car il comprit qu'il venait lui parler de sa fille.

— Entrez^ lui dit-il avec empressement.

Emile promena un regard triste sur Tameublement plus que modeste de l'ancien duc : son espoir diminuait.

— Vous voyez, fit le citoyen Noyal^TrefÛéan, vous voyez l'état où m'a mis la Révolution ;il ne me reste pfus que ce simple mobilier;

Ce début inquiéta Emile.

— M'avez-vous deviné? dit-il avec mélancoliCi

— Oui.

— Vûtrt^ tille eat pauvre.

Le duc fit un mouvemeut.

— Pauvre? Trois-Mai?

— Elle n'a que moi pour soutien.

Mordu dans son affection et dans son orgueil, le (lue baissa la tète.

Ensuite il regaida Emile.

Sans doute il lui trouva l'air bon et digne, car il lui ira[)pa sur Tépaule en lui disant :

— Merci.

Ce geste émut Emile; tout ce qui vient du cœur d*un débauché est précieux à recueillir.

— Pauvre 1 répéta le duc.

Et il répéta :

— Hélas I moi aussi, je suis pauvre.

— Comment I monsieur le duc?

— Je n'ai pas une obole; comme Bias, je porte maintenant ma fortune avec moi. ,

— Serait-il possible?

— C'est l'interrogation que je me pose souvent à moi-même, et la réalité me force toujours à répondre : Oui.

— Vous, ruiné î

LA PIN DE l'ORGTE Ifil

— Absolument.

— Mais cependant vos biens, vos maisons, vos châteaux?

— Biens, châteaux et maisons ne m'appartiennent pUis.

— Ociel!

— Ils sont passés à un autre propriétaire, dit le duc avec un soupir.

— A qui donc? fit Emile.

— A Soleil.

— Mais par quelles circonstances?

— Ohl c'est bien simple, répondit M. de Noyal- Treffléan; Soleil avait promis de soustraire la Glarendon à l'échafaud; en revanche, j'avais promis à Soleil de lui abandonner toute ma fortune ; Soleil a tenu sa promesse, j'ai dû tenir la mienne .

— Ainsi, vous ne possédez rien?

— Plus rien !

Emile demeura anéanti.

* — Mais vous? demanda le duc.

— Je n'ai ni emploi ni argent.

— Diable de temps ! murmura-t-il ; de quel peuple cette Républiqu? a-t-elle donc fait le bonheur ?

163 I*A FIN DE l'oEGIE

Emile allait partir, le cœur noir et désespéré, lorsque M. Noyal-Tref fléau lui dit : ^

— Un moment encore. Je ne veux pas que le souvenir de ma fille ^ misérable et sans pain, vienne m' assaillir dans mes nuits sans sommeil. Je ferai pour elle tout ce qu'un père doit faire et peut faire. Revenez à quatre heures.

— Ici?

— Ici. n y a une table d'hôte où quelques-unes

de mes connaissances se rendent habituellement. Trouvez-vous y, je vous invite.

Pour qu'Emile acceptât, il fallut que l'image de Trois- Mai se présentât bien vivement à son esprit.

— Je serai ici à quatre heures, dit-il.

Le duc avait dit vrai. Il n'avait plus en poche un màravédis. François Soleil l'avait inexorablement dépouillé, car François Soleil avait aussi ses représailles à exercer contre lui. — De toutes les qualités humaines, le duc de Noyal-Treffléan n'en avait conservé qu'une seule : c'était la fidélité exacte et scrupuleuse à sa parole. Soleil le savait.

Ainsi que cela était convenu, Emile revint l'aprèsmidi dans la rue du GhevaUer-du-Guet.

LA ÏIN DE l'orgie 163

C'était au rez-de-chaussée que se tenait cette table d'hôte, si toutefois on peut accorder ce nom' à une chambre d'une horrible simplicité et que décorait seul un buste en plâtre de Marat.

Vingt personnes au plus étaient assises autour d'une table couverte d'une nappe rousse.

C'étaient de vieilles têtes, comme celle du duc de Noyal-TrefÛéan, qui, en voyant entrer Emile, lui indiqua une place auprès de lui.

Emile s'assit après avoir salué tout le monde. On se trouva un peu à l'étroit, par l'arrivée de ce nouveau convive.

— Approchez-vous davantage de mon côté, lui dit le duc; vous pourriez gêner M. Greuze.

M. Greuze était le voisin de droite de notre héros, n était chargé de soixante et dix années, ce dont il ne s'effrayait pas plus qu'il ne fallait. Vieillard charmant, il conservait encore sur sa physionomie franche et bonne le sourire de ses tableaux.

Emile contempla avec une admiration mêlée de respect le peintre de la famille et de la nature.

Puis il se demanda quelle était cette maison

164 LA FIN DE l/ORGIK »

étrange où se donnaient rendez-vous ces réputations d'un autre temps : Greuze et Sophie Arnould.

Son étonnement redoubla lorsqu'il entendit en face de lui le dialogue suivant :

— Savez-vous quelque chose de nouveau, M. le marquis?

— Du nouveau? répondit une sorte de petit squelette poudré ; mais je bouche mes oreilles et je ferme mes yeux pour ne rien savoir de nouveau. Ohl quel horrible nouveau que le nouveau d'à présent!

— Le fait est que celui qui serait arrivé il y a dix ans dans les coulisses de l'Opéra avec le bulletin d'une journée de ce temps-ci, aurait joliment épouvanté toutes nos dames. "

C'était Sophie Arnould qui parlait.

Sa petite tête spirituelle avait encore gardé les étincelles de deux yeux adorables.

.T- M. de Condé est-il définitivement passé en Russie? demanda quelqu'un à M. de Noyal-Treffléan.

— Pas encore, répondit celui-ci.

— Pauvre duc! comme il doit regretter son châ- ^teau de Chantilly I

— Mais, à propos, vous savez que madame Sté-

LA FIN DeVorGIE 165

phanîe de Bourbon donne en ce moment pour vivre des leçons d'écriture et d'orthographe.

— Ah bah I .

— C'est la vérité pure. Voilà où nous en sommes, messieurs I Une princesse du sangl une Bourbon- Conti !

Un silence suivit ces paroles.

Ce fut Sophie Arnould qui le rompit.

— Dites donc, Laujon, est-il vrai que ce pauvre Ghamfort ait été exécuté?

— Pas précisément, répondit le chansonnier, il s*est tailladé lui-même à coups de poignard dans sa maison, et il est mort simplement des suites de ses blessures.

— Quel dommage! un si aimable jeune homme !

Vous souvenez-vous, Laujon, des vers qu'il m'adressa?... Dorât n'eût pas fait mieux... Comment cela commencait-il donc?

Laujon sourit et fut assez galant pour se rappeler les vers de Ghamfort :

De mille amants elle fait la folie ; Dans nos jardins c'est à qui la suivra :

466 LA FIN bK l'orgie

Et quand on dit : Mon Dieut qu'elle est jolie! On est bien sûr que Técho répondra.

Si pour son teint, Flore, dans sa corbeille, Sut assortir ses bouquets précieux.

L'esprit a fait en faveur de Toreille Plus que sa main pour le charme des yeux.

— Assez! assez I murmura Sophie Amould qui sentit une larme sous sa paupière à ce ressouvenir d'un si beau temps.

Pauvre femme! pauvres gens!

Car c'étaient tous les débris d'une cour volage et d'une époque de sourires, que la rue du Chevalierdu-Guet abritait en ce moment; c'étaient des barons, des vicomtes, des chevaliers, le reste fleuri du dixhuitième siècle.

L'Opéra et le Parnasse avaient émigré de compagnie dans cet endroit hideux, et tous les jours, à la même heure, ils venaient encore y parler ce langage harmonieux et coquet, dont le couperet de Sanson détachait chaque jour un trope ou deux avec une tête de poëte ou de grand seigneur.

C'était toute la France amoureuse et glorieuse recelée dans un coin de Paris, à l'ombre du buste de

Marat. C'était l'esprit, le Lel air, la grâce, qui cherchaient un dernier refuge pour s'y endormir doucement, mais qui ne voulaient pas quitter leur ville natale, si ensanglantée qu'elle fût.

Tous les partis éteints ou disparus étaient représentés là. n y avait même un abbé, oui, un abbé, ce qu'on appelait autrefois un petit collet , cette chose remuante et brillante.

Là était ce bon vieux Laujon, un Anacréon, un Momus, comme on disait autrefois, Laujon qui dans les bons temps chantait le Mai^ chantait gué/ chantait tout ce qui se boit ou s'embrasse. Laujon était là. Il ne chantait plus; cependant on avait voulu le faire chanter, et le gouvernement lui avait demandé je ne sais quoi, une cantate nationale. Vainement Laujon avait-il répondu : a Je n'ai plus de voix 1 II ne s'agissait pas de sa voix, il s'agissait de sa tête ; c'est ce que ses amis essayèrent de lui faire comprendre. 11 le comprit, et, bien qu'enragé royaliste, il composa la cantate bon gré mal gré, et il l'envoya au gouvernement en écrivant malicieusement au bas de ses vers : Par le citoyen Laujon^ ré^ pvhlkain pour la VIE.

i68 LA PIN DE l'orgie

Le haut bout de la table, le bout important, était occupé par un couple âgé et silencieux ; c'étaient les deux plus anciens pensionnaires de la maison.

Figurez-vous deux grosses têtes bien épaisses, des yeux éraillés, des paupières douleur de flamme^ un tronc arrondi sur le modèle d'une tonne.

Ils se tenaient immobiles sur leur siége^ ne levant leurs regards que sur les plats et les assiettes, mettant à plaisir en branle leurs lourdes mâchoires, portant aux verres une main exercée, aimant le sérieux autant que le silence, et Teau-de-vie encore plus que le vin.

C'étaient deux célébrités aussi, c'étaient M. et madame Ramponneau, de bachique mémoire.

Ramponneau, dont la gloire impérissable rayonne encore dans tous les cabarets de la Courtillel Ramponneau, que brûlaient d'examiner les ducs, les marquis et les princes, et qui, roi de son bruyant quartier, ne montrait la face de son auguste personne que par une excessive bonté d'âme ! Voltaire l'avait immortalisé dans ses Facéties -et "Paiissoi l'avait chanté dans sa Dunciade,

Voilà les gens avec lesquels Emile se trouvait.

LA FIN DE l'oRCtTE 1()9

Il n'avait ni assez d'yeux pour les voir, ni assez d'oreilles pour les entendre.

Comme le pays tout entier, an milieu des luttes intestines de la Révolution, il avait complètement perdu la mémoire des gloires anciennes, ou peut-être s'imaginait-il qu'elles avaient péri dans la tourmente. Maintenant, iL revoyait le passé, le passé vieilli, dépouillé, traînant sa vieille épée, sa vieille dentelle, le passé n'ayant plus un liard pour s'acheter du rouge et du musc, diuant à la grâce de Dieu, cherchant sa mémoire et ne la retrouvant pas toujours, le. passé qi4 ne veut pas mourir pourtant! LaujonI Greuzel Sophie Arnouldl le chevalier ! le vicomte et monsieur l'abbé ! Tout ce monde attendant un maigre potage qui ne vient pas I

(( Sonale, que me veux-tu? » disait Fontenelle. La Révolution aisait comme Fontenelle : « Comédie, art, litérature, rubans, amours et. petits vers, que me voulez-vous ? Que venez-vous faire ici? Voulez-vous bien vous sauver 1 » Fit ils se sauvaient ou ils se cachaient. L'auteur de Figaro, proscrit, courait le monde : M. de Bernis allait mourir, M. Claris de Florian aussi ;Marmontel attendait pour cela le 31 dé-

cembre. Tous laissaient faire lès hommes nouveaux et les gloires nouvelles. Ceux qui étaient restés à Paris, par courage, par curiosité ou par paresse, ceux-là étaient bien pauvres et mangeaient bien peu. L'Institut lui-même ne mangeait plus, car l'Institut était au diable !

On était trop heureux de trouver une table d'hôte comme celle où j'ai conduit mon lecteur.

Cependant, tant est grande la conscience de la noblesse et de l'art, grande l'habitude de la distinction, que tous ces personnages renommés gardaient encore au sein de leur passager abaissement cette égalité de caractère qui est l'indice des races supérieures.

Ils se traitaient mutuellement et se parlaient comme s'ils eussent été à une table aristocratique, avec des valets derrière eux et des girandoles sortant de chaque panneau au bout d'un bras de bronze. Ils avaient les mômes attentions et les mêmes raffinements de langage.

Emile n'en revenait pas.

Un autre spectacle pjus curieux encore l'attendait.

lA FIN DE I'OUGIE i71

C'était l'apparition de Thôte, qui était en même temps le chef de cuisine.

A son aspect, toute conversation cessa.

Il était eflfrayant, cet hôte, il avait la chevelure en désordre, la barhe épaisse et longue, le geste brutal, la voix rude; il avait de gros yeux qui roulaient dans leur orbite comme des écureuils dans leur cage.

C'était un sans-culotte de la plus belle venue, un bon patriote, enfin, comme le peuple appelle tous * ceux qui sont laids, bêtes et robustes.

Il apportait du bouillon dans une vaste soupière, et il l'apportait même avec une certaine solennité malgré ses apparences démocratiques.

Les convives déguisaient mal leur satisfaction à l'approche de cette manne fumante, et les époux Ramponneau essuyaient déjà leurs assiettes avec une méticuleuse gloutonnerie, lorsque tout à coup I en apercevant Emile, le chef de cursine lâcha ensemble une exclamation de surprise et la soupière qu'il tenait.

Vicomtes, ducs, marquis, comédiennes et poètes

laissèrent voir mie consternatiôii profonde sur leur visage. Ramponneau poussa un gémissement.

— Ma foi ! tant pis, dit l'hôte bourru ; vous vous passerez de potage aujourd'hui, il n'en reste plus...

Et il alla frapper sur l'épaule du jeune homme qui avait déjà reconnu en lui une de ses connaissances d'autrefois, son collègue chez madame de Perverie, le philosophe majordome Turpin.

Tous les deux échangèrent une poignée de main; mais ils durent remettre à plus tard leurs confidences, en présence des nécessités du service.

Pas de potage I

Le dix-huitième siècle était resté désappointé.

Et les nombreux regards en dessous lancés à Emile semblaient accuser sa malencontreuse venue à la table d'hôte de la rue du Ghevalier-du-Guet.

— Voyons, citoyen Turjân, essaya de dire le duc de Noyal-TrefÛéan ; es-tu bien sûr qu'il ne reste plus une goutte de bouillon au fond de ta cuisine?

— Mais quand je vous dis, tas de nobles, que c'est JoutI Est-ce que vous n'allez pas en mourir, pour un jour de privation? les grands! les grands! tou-

LA FIN DE l\)KGIE 173

jours les mAraes! s'écria Turpin en élevant ses bras au ciel.

Puis il ajouta d'un ton plus doux :

— Allons, vous vous rattraperez sur le bœuf...

Le dix-huitième siècle se calma.

Malgré les événements qui avaient assuré le triomphe de ses idées, Turpin était toujours resté le même, et ses efforts pour se hisser au pouvoir n'avaient amené aucun résultat sériewx. Il n'était ni assez intelligent ni assez stupide pour les masses.

Pour se venger à la fois des gouvernants et des gouvernés, il avait inventé de tenir une table d'hôte à l'usage des aristocrates .

De la sorte, il satisfaisait ses doubles instincts, car il frayait avec les grands seigneurs au millieu desqîîels la moitié de sa vie s'était écoulée, et en même temps il les écrasait, il pesait sur eux de toute sa faconde révolutionnaire. Il les appelait citoyens gros comme le bras, et dans ses forts jours de gaieté il leur disait tu. Puis il leur demandait' de l'argent, ce qui est une vengeance facile, il est vrai, mais enfin ce qui est une vengeance.

Pourtant c'était un bon homme, ce Turpin. Dans

174 LA PIN DE l'orgie ^

le fond il mentait à sa nature. Il n'aurait pas décapité un hanneton. Il faisait souffrir ses pensionnaires, mais il les aimait. Son plaisir, sa joie^ son ivresse, étaient de leur faire peur, mais voilà tout; dé les effrayer avec sa barbe, avec ses yeux, avec son coutelas, mais voilà tout. 11 ne les aurait pas dénoncés pour une dictature. Il Ips respectait, il les admirait, et son àme saignait bien plus que la leur quand il ne pouvait pas leur donner du bouillon gras.

Quelquefois aussi Turpin ressentait des mouvements d'orgueil, en disant :

— Ils ont besoin de moi ; je suis leur providence,

à ce§ fiers mortels, si vains de leur aïeux! C'est moi » qui les conserve quelques ans de plus, je suis l'embaumeur de la postérité I

Mais ses pensionnaires le connaissaient mieux qu'il se connaissait lui-même. Ils savaient son bon cœur et ils excusaient ses faiblesses.

En sa présence, cependant, nul n'osait plus qualifier son voisin de marquis ou de duc. On se conformait aux usages familiers du temps. M. de Noyal- Treffléan demandait au baron de Trois-Volets :

— Voulez-vous me faire passer du veau, citoyen?

Et Greuze, s'adressant à Sophie Arnould :

— Un peu de vin, citoyenne, disait-il.

Car Marat les regardait tous, par ses yeux de plâtre!

Donc, les convives de Turpin durent se passer de soupe ce jour-là.

En revanche, l'ancien maître 4'hôtel de madame la marquise de Perverie leur servit des viandes en abondauce, ce qui réussit un peu à calmer le désespoir des époux Ramponneau. '

Malgré cela, le dîner ne fut qu'un dîner de gargotte, mais qu'est-ce que pouvait être un dîner sous la Terreur? Restait-il un seul dîneur à Paris ? Non. Grimod de la Reynière parcourait les provinces, banquetait à Béziers chez sa tante, achalandait les charcutiers de "Lyon et de Marseille; dIAigrefeuille mangeait à la sourdine dans des caves, et Cambacérès n'avait pas encore faim.

Le dîner se termina sans incident remarquable, sauf une harangue que crut devoir adresser le majordome Turpin aux assistants :

i76 LA FIN DE l'orgie

— Jusques à quand, s'écria-t-il, grands de I51 terre, abuserez-vous de ma patience?...

— Oui, oui, murmura le duc de Noyal-Treffléan ; donnez-moi du fromage, citoyen.

Le majordome'le foudroya du regard.

— Ilmefautde Targentl dit-il en revenant à la rhétorique usuelle des créanciers vulgaires; voilà trois mois que vous me payez en nouvelles de Coblentz, cela ne peut pas m'aller plus longtemps... Voyons, citoyen Greuze, quand est-ce que vous comptez me solder?

Greuze sourit et lui répondit :

— A \^ sainte asperge ou à la saint navet^ si vous aimez mieux.

— Et vous, citoyen Laujon ?

— Moi?

— Oui, vous; croyez-vous me payer avec des faridondaine' oa des faridondé?

— Eh mais I pourquoi pas ? répondit le charmant vieillard , j'ai bien payé le gouvernement avec cela.

— Le gouvernement ! le gouvernement I grommela Turpin; cela le regarde; mais mon boucher

u'échapge pag des aloyaux coutre à^% rimes. Quant à vous, mademoiselle ...

C'était à Sophie Arnould qu'il s'adressait.

— Qu'est-ce que vous me direz à voire tour? lui demanda-t-il.

— Que voulez-vous que je vous dise ? réponditelle, je ne sais que chanter; désirez -vous un air à'Af^mide?

Turpin poussa un soupir désolé.

11 courut aux deux Ramponneau, qui dévoraient leurs miettes.

— Hé I leur cria-t-il dans l'oreille. M. Ramponneau leva la tète.

— Qu'est-ce que vous demandez? balbutia-t-il.

— De l'argent! hurla le majordome joignant le geste à la parole.

M. Ramponneau demeura impassible.

— Mauvais... murmura-t-il ; pas de soupe... mauvais... bien mauvais...

— De l'argent I répéta Tuçpin sur la note la plus aiguë de la désespérance.

— Merci, je n'en ai pas besoin, repartit l'ex-roi de la Courtille.

— Citoyens, je serai obligé de fermer mon établissement I s'écria Turpin exaspéré.

Emile le calma d'un regard. '.

Les convives se levèrent.

Chacun gagna le mur, les uns pour s'en aller, les autres pour remonter dans leur chambre.

Greuze habitait un petit appartement au Louvre; Laujon avait une mansarde dans la rue Honoré ; le reste, chevaliers et marquis, perchaieut sur la branche du hasard.

Il n'y avait que le duc de Noyal-Trefûéan, Sophie Arnould et le couple Ramponneau qui occupassent la maison de la rue du Ghevalier-du-Guet.

Le duc fut un des derniers à se retirer. Sa physionomie était sombre et exprimait l'abattement.

Il s'approcha d'Emile et lui dit :

— Vous voyez, mon cher, quelles sont nos ressources ici ; nous sommes tous logés à la même enseigne. Triste enseigne, n'est-ce pas ? Vous êtes plus avancé que nous, puis/^ue vous êtes lié avec notre hôte. Adieu donc.

Mais, tout en disant adieu, il restait à la même place et paraissait embarrassé.

Enfin il se décida à demander :

— Parlerez-vous de moi à ma fille?

— Non, répondit Emile. x

Le duc se tut un instant et regarda le plancher.

— Au moins, repiit-il, accordez-moi un plaisir.

— Lequel?

— Trois-Mai doit sortir quelquefois; faites-moi savoir un jour... un soir... le lieu où je pourrai l'apercevoir de loin... sans l'accoster.

— Et sans vous montrer surtout!

-— Sans me montrer.

— Eh bien I Trois-Mai et madame de Perverîe ont rhabitude de se promener tous les dimanches autour de rUe Saint Louis.

—Tous les dimanches? ^

— Entre six et sept heures du soir, après leur souper..* quand elles soupent.

— Seules ?

*-< C'est moi qui les accompagne. Le duc de Noyal-Treffléan remercia le jeune homme pax un geste de tête et s'éloigna.

Seuls tous deux, Emile et Turpin se racontèrent

mutuellement ee qui leur était adveuu depuis leur séparation.

Lorsque le premier arriva à la détresse de madame la marquise de Perverie, le brave majordome bondit sur son siège, et jura par tous ses grands dieux qu'il ne souffrirait pas que son ancienne maîtresse eut à gémir des rigueurs du temps.

— Je fermerais plutôt ma table d'hôte, s'écria-t-il, et je .mettrais à la porte, pour la recevoir, tous ces gueux de ci-devants et d'artistes I

Aussi le fidèle serviteur se promit-il un vrai plaisir d'aller le lendemain rue de Tliionville porter le dîner de madame la marquise de Pervôrie.

— Justement j'ai conservé mon ancien costume de maitre-dF'hùtel, le plus beau, le rouge... Je veui le mettre demain, et je me ferai suivre par deux marmitons.

— Ce sera bien aristocratique, dit Emile en souriant. •

— Bahl une fois n'est pas coutume; ni elle ni vous ne me dénoncerez, d'ailleurs ; et puis, ajouta Turpiu en enfonçant son bonnet rouge sur les yeux, je prendrai ma revanche sur mes nobles de ma table d'hôto !

Où se dirigeait le due de Noyal-Treffléan, en sor- ^tant de chez le majordome?

Il allait chez François Soleil.

Ce drôle n'avait pas reparu depuis une semaine, et par son absence il laissait le duc en proie à un ennui souverain.

François Soleil demeurait dans une des maisons de son ancien maître.

Lorsque celui-ci vint y frapper, un domestique ou aide, suivant la dénomination nouvelle adoptée par la susceptibilité républicame, se présenta au guichet.

— Tiens, c'est La Brie ! s'écria le duc de Noyal-

182 LA FIN DE lIoRGIE

Treffléan en reconnaissant un de ses anciens valets de chambre.

Le domestique ne parut pas charma de cette familiarité rétrospective.

— Qu'est-ce que tu demandes? dit-il brutalement.

— Ah 1 oui, pensa le duc, c'est vrai, égalité ^ fraternité»»,

— Eh bien I citoyen?

— £h bien ! je désire voir mon ancien intendant, le citoyen Soleil.

— Je vais m'informer s'il peut te recevoir.

Et le domestique disparut, en laissant M. de Noyal- Trefïléan à la porte.

Il reparut après cinq minutes.

— Le citoyen mon maître est à table en compagnie, dit-il.

— En compagnie ?

— Ou avec des dames, si tu comprends mieux.

— Diable I il parait que mous Soleil aime à s'étourdir sur les événements politiques, murmura le dujc*

]D ajouta :

lA FIN DE t'ORGÏE Î83

— C'est bien, je l'attendrai.

La Brie ne crut pas devoir lui refuser la porte ; il l'introduisit dans une antichambre où il le laissa seul.

Un bruit de verres choqués et d'éclats de rire K™s .^™. d. 1. «01. à ..nge. i„„„W oreilles du duc de Noyal-Treffléan.

Il se promenait de long en large.

D'abord, il avait trouvé sa situation plaisante; mais ensuite il la trouva impatientante.

— Si je m'invitais ! se dit-il; c'est bien le moins •^ue je puisse me permettre.

Les idées ne pesaient pas longtemps dans la balance du duc de Noyal-Treffléan. Sitôt conçu, un projet était aussitôt exécuté.

Il poussa donc d'un revers de main les battants de la salle à manger, et il entra.

Un tableau attrayant se présenta à sa vue.

Après le pauvre festin de la rue du Chevalier-du- Guet, cela constituait un contraste réellement curieux.

Sur un fauteuil exhaussé, dans l'attitude épanouie du roi de la Fève du célèbre tableau, François So-

leil élevait au-dessns de sa tête une coupe d'or remplie de vin.

Autour de lui, groupés à une table débordant de mets et de flacons, des sans-culottes et des déesses se tenaient enlacés.

Les femmes étaient de ces malheureuses qui sont de toutes les fêtes et de tous les crimes. Elles avaient la tête renversée sur les épaules de leurs voisins, et leurs lèvres trempaient « machinalement au bord ^e tous les verres...

Le duc de Noyal-Treffléan regarda tout cela en silence pendant quelques secondes.

Beaucoup ne s'étaient pas aperçus de son entrée.

11 compta de l'œil les bouteilles vides, et, les rapportant au nombre des convives, il avança la bouche avec mépris.

— De notre temps, c'était mieux, dit-il; le peuple a un mauvais estomac.

Soleil l'aperçut.

Il avait conservé plus de raison que les autres ; il put se soulever sur son trône-fauteuil,

— Sois le bienvenu, citoyen I s'écria-t-il ; tu nons vois en train de boire à raffermissement de la Répii-

bliqûe une et indivisible. Veux- tu trinquer avec nous?

Le-duc avança son nez sur le verre le plus proche de lui..

— Pouah ! vous vous soûlez comme des^cuistres ; c'est du vin de charretier, cela. Cherchez dans le troisième caveau de droite... vous y trouverez un vin de Bordeaux que je n'ai pas eu le temps de finir...

Les terroristes ouvrirent des yeux rapetisses et des*^ bouches agrandies.

François Soleil leur jeta une clef qu'il prit à sa ceinture.

— Oui, c'est cela, dit-il; allez chercher le bordeaux et laissez-moi seul un instant avec le citoyen qui a besoin de causer avec moi. C'est un agent secret de la Convention et un ami de Fouquier-Tinville. Allez I

Après dix minutes de. bousculades, employées à l'évacuation de la salle, le duc de Noyal-Treffléan et François Soleil se trouvèrent Ubres.

Le duc s'assit et croisa les jambes.

Il contempla soji intendant qui égouttait Iran* quillement son verre et qui attendait.

--> Je ne m'amuse pas^ lui dit-il enfin.

— Bahl répondit Soleil avec un air d'étonnement légèrement coupé d'ironie.

— - Je ne m'amuse pas I répéta le duo.

■' — C'est singulier. Quoil de me voir ici, à votre place, dans votre fauteuil, buvant votre vin et dépensant votre or, cela ne vous amuse pas?

— Non.

— Gela ne vous amuse pas de me voir en haut, et de vous voir en bas ?

— Non.

— Vous êtes bien difficile I

— Je veux autre chose. Tu m'as promis de l'agrément, et je n'ai pas d'agrément.

— Ma foi, je suis au bout de làon rouleau.

Le duc le regarda sévèrement.

-— Tu te calonmies^ dit-il.

— Non, répondit Soleil.

— Cette fois pourtant ce n'est pas l'argent qui te manque; tu en as tout à ton aise, il me semble.

— Croyez-Tous? Je n'ai pas compté, répliqua Tintendant avec sang-froid..

Une telle impudence laissa le duc muet.

— Voyez-y ous, continua François Soleil, yous n'êtes pas aujourd'hui dans votre assiette ordinaire. Je vous assure que vous vous amusez beaucoup.

— Coquin, prends garde I

— Appelez-moi citoyen, s*il vous plaît.

— Je châtierai tes airs impertinents.

— Ohl ohl s'écria Soleil avec un rire grossier; vous vous croyez encore chez vous, à ce qu'il parait. Ce que c'est que l'habitude I Enfin, je vous excuse. Mais où en étais-je?

Le duc tordait un gobelet d'argent dans ses mains.

— Ah ! je vous disais que vous vous amusiez beaucoup. C'est cela. Seulement vous vous amusez trop vite. Vous n'êtes pas assez ménager. J'en suis désolé pour vous. Avec la pauvreté que je vous avais faite, avec l'extrême dénûment où je vous avais plongé, vous aviez au moins pour trois mois de plaisir. Vous avez épuisé cela en six semaines. Que voulez-vous que je vous dise ? Vous n'êtes pas raisonnable du

tout. Laissez donc mon argenterie et ne la tortillez pas si fort, vous allez me la gâter.

Le duc était stupéfait.

— Maintenant qu'attendez-vous de moi ? Que je vous divertisse. Repassez xm autre jour, le mois prochain. Jusque-là, eh bien! ennuyez-vous, cela vous paraîtra peut-être nouveau.

Soleil amena à lui une aile de volaille.

— En désirez-vous? demanda-t-il au duc; bah!

ne faites pas de façons, si le cœur vous en dit.

M. de Noyal-Treffléan détourna la tête.

Et après un moment de silence :

7- Ainsi, je ne dois plus compter sur vous? ainsi vous m'abandonnez, et les bontés que j'ai eues pour vous sont aujourd'hui complètement bannies de votre mémoire?

François Soleil se leva sur son fauteuil.

Son regard vague acquit en ce moment une étincelante fixité.

— Qu'est-ce que vous avez dit? Que venez-vous de dire? Répétez- donc un peu...

— J'ai parlé de mes bienfaits.'

lA PIN DE l'orgie 489

Soleil eut ua tel rire de rage que le duc de Noyai- Treffléan en fut effrayé. ,

— Ses bienfaits ! s'écria Soleil avec un accent de raillerie avoisinant la démence ; il parle de ses bienfaits I Oh ! pendant vingt ans il m'a avili, il m'a tué Tâme/il a fait de moi un démon à son image; pendant vingt ans il m'a fermé tout bonheur et tonte espérance, et il me parle de ses bienfaits I Oh ! oh ! oh I

Il frappait sur la table.

— Ses bienfaits 1 à lui ! à moi I ses bontés I A,h ! voyez-vous la belle vie qu'il m'a faite à côté de la sienne I comme je suis heureux! comme je ne désire plus rien I comme j'ai l'air satisfait! Au fait, qu'estce que j'aurais été sans lui ? un imbécile d'honnête homme; c'était bien la peine! Tout le monde m'aurait aimé et estimé ; la belle avance ! Tandis que , grâce à ses bienfaits, je vis seul et exécré, seul et maudit! Ses bienfaits ! Son or ! Mais je ne sais qui me retient de te le jeter à la figure, ton or d'enfer I

Les mains crispées de Soleil s'accrochaient aux flambeaux, aux couteaux, aux cristaux, à tout. Il délirait.

Le duc de Noyal-Treffléan était debout aussi.

— Je t*aî sauvé de la misère! lui cria-t-il.

— Pour me vendre à la honte!

— Je t'ai fait riche I

— Oui, riche I voilà ton mot! tu m'as fait riche et tu m'as fait criminel et bas, tu m'as fait riche !

— Soleil!

— Je me venge. Laissez-moi dire.

— Niais; c'est de ta faiblesse et de ta débauche que tu te venges I

— Mais vous ne savez donc pas tous les maux que vous m'avez fait souffrir?

— Pourquoi le saurais-je ?

— Vous ne savez donc pas toute la haine que vous avez tirée de mon cœur?

— Non.

— Vous ne savez donc pas que vous avez tué ma femme?

Soleil, le corps à demi couché sur la table, les yeux dardés, lui avait jeté ce mot arraché à ses entrailles.

— J'ai tué ta femme? moi! répéta le duc de Noyal- TrefÛéan.

— Oui, ma femme I ma Christine! ma femme 1

— Allons donc! tu deviens foui

LA FIN DE l'o&GIE • 191

— Ah! vous n'en saviez rieni vous ne vous en doutiez pas seulement I Vous ignoriez ce que chacun de vos plaisirs infâmes tuait de bonheur caché, ce que vos vices sur leur route écrasaient de vertus !

— Ta femme I tu étais marié? dit le duc, ne revenant pas de son étonnement.

Quelque chose comme une larme parut au bord des paupières de François'SoleiL

— Oui, répondit il, j'étais marié, marié comme le sont les braves gens; et je croyais pouvoir partager ma vie en deux parts, de façon à en donner une à vous et l'autre à elle ; la moitié à Dieu et l'autre moitié au diable ; je me figurais cela.

n pleurait vraiment,

— Je comptais sans vous. Le ciel m'a frappé dans ce que j'avais de plus cher. Votre ombre a passé sur mon bonheur, et mon bonheur s'est évanoui. Dès que votre nom a retenti dans ma maison conjugale, il n'y a eu place que pour les larmes et que pour la mort. Vous avez tué ma femme. Christine ! toi seule pouvais m'arracher à cette vie infernale 1 tu es morte, Christine ! morte, épouvantée par moi I morte en repoussant mon dernier baiser, en te couvrant la

l(lâ • LA VIA Uh .L*UUU1£

figure de tes mains pour ue pas me voir, morte uau» oser me pardouner I

11 s'arrêta, suffoqué.

Les cris lointains des terroristes montaient de la cave, où leur orgie se continuait, jusqu'à la salle à manger, où sanglotait leur hôte.

Le duc de Noyal-Treffléan le regardait.

Accusé, flétri, haï par son complice, c'était le dernier coupl

Et cependant il demeurait impassible.

Il se roidissait contre une émotion qui n'eût été pour lui qu'un symptôme de décadence morale.

Confusément on entendait sortir de la cave :

Ahl ça ira! ça ira! ça ira!

Par la liberté tout s'établira !

— Vous voyez donc bien, reprit; François Soleil, qu'il faut que je m'amuse après vous avoir tant amusé. Chacun son tour, c'est dans l'ordre. Moi, je ne vous ai tué personne, au moins ; tout au contraire, j'ai sauvé la mère de voti-e fille. Et il n'y avait que moi en France qui jiùt faire ce miracle.

Laissez-moi donc tranquille, à présent; je me suis usé à ce métier, depuis le temps. Aujourd'hui, je vous demande grâce.

— Eh bien ! encore un plaisir, Soleil, un seul.

— T^on, je n'en peux plus, mon cerveau est vide, je suis devenu une brute.

— Toi ! un homme qui a fait la Révolution I

— J'ai parcouru pour vous tous les cercles des sensations humaines. J'en suis revenu. Je ne pourrais que recommencer. Laissez-moi en repos.

' — Encore un plaisir, et ce sera le dernier.

— Non. C'est assez. Voilà que vous devenez vieux; moi-même je ne suis plus jeune. Restons-en là, croyez-moi, il est temps.

— Un seul...

Soleil avança sur lui et le i:egarda en croisant les bras.

— Ohl mais qu'avez-vous donc dans les veines! s'écrià-t-il.

Le duc se mit à rire.

— Gomment I continua Soleil, autour de vous tout s'écroule, tout meurt, cUau milieu de cette désolation générale, qui atteint même les vôtres, vous '

n'avez à la bouche que votre mot étemel : « Encore un plaisir 1 encore une sensation 1 d

— Eh 1 réfléchis donc : je suis logique, et toi tu ne Tes pas. Je vais jusqu'au bout, tandis que tu t'arrêtes à mi-chemin, mauvais serviteur 1

Pourquoi ne serait-ce pas vous qui m'amuseriez à votre tour? Je vous donnerais pour cela les gages que vous me donniez autrefois.

— Ohl

— Vous jugeriez par là de l'agrément que j'ai eu

à votre service.

— Tu déraisonnes, Soleil.

— Dame! voilà tout ce que j'ai à vous proposer, je vous assure.

— Allons 1 fais un effort. # François Soleil haussa les épaules et marcha vivement dans la chambre.

— Quel homme! s'écria-t-il ; quel homme!

Une idée lui vint tout à coup.

/ — Eh bien î dit-il en montrant un visage teint des plus sataniques lueurs ; eh bien ! oui, je vous donnerai un dernier plaisir f #

— Ah!

— Oui, je vous procurerai une dernière sensation I

— Bravo 1

— Et vous en serez satisfait, je vous le jure, dit-il, les dents grinçantes.

— Tu te réveilles enfin I

-^ Mais après cela ne me demandez plus rien, entendez-vous?

-^ Rien I prononça le duc de Noyal-Treffléan.

— Ce sera mon chef-d'œuvre, et ce seront les colonnes d'Hercule de votre existence ! Cela fait, j'abdique...

— Oui, ajouta le duc en riant, et tu iras faire souche d'honnêtes gens, comme le valet de Turcaret.

— Âh! cela est impossible! dit Soleil avec un soupir ; 33 mourrai dans l'abîme où vous m'avez plongé.

— A quand ton chef-d'œuvre?

— Un mot de moi vous préviendra.

— Il suffit, dit le duc de Noyal-TrefQéan en se di* rigeant vers la porte.

François Soleil, abimé dans sa tristesse^ ne quitta pas sa place.

Au milieu de l'appartement^ le duc s'arrêta et se frappa le front.

Il revint.

— Soleil, dit-il avec un peu d'embarras.

— Quoi encore?

— Prête-moi un louis.

— Non.

Une me reste rien, absolument rien.

— Tant pis pour vous.

— Rien qu'un louis, répéta le duc.

Ah! vous êtes fatigant I s'écria Soleil en fouillant dans sa poche; tenez, voilà unécu de six livres,

et laissez-moi.

Le duc prit l'écu en contraignant les mouvements

de son courroux.

— Soleil, n'oublie pas ta promesse, dit-il en sortant de rappartement] songe à mon'dernier plaisir I

Trois jours après ce dialogue, l'ex grand seigneur recevait un billet ainsi conçu :

a Trouvez-vous demain matin, à onze heures, rue de la MorteUerie, devant la rnaison n*» 7, et suivez l'homme qui viendra vous y chercher. »

Nous allons voir quel fut le dernier plaisir procuré au duc de Noyal-Treffléan par François Soleil.

Rue de la Mortellerie, sur le seuil du no 7 (chiffre funèbre par sa configuration de potence), le duc de Noyai -Treffléaii attendait avec une patience et un calme, qui prouvaient jusqu'à quel point son fougueux caractère d'autrefois s'était modifié sous la pression d'une ruine complète.

Il ressemblait à un bourgeois bénévole qui, ayant perdu sa clef, regarde au loin si le serrurier requis arrive à son secours.

Gomme il faisait quelques pas vers le ruisseau, un chariot énorme surchargé de poutres faillit le broyer contre la muraille. Il fut presque tenté de croire que la surprise préparée par François Soleil consistait en ce danger d'une invention puérile.

198 LA FIN DE l'ORGIB

— Ce Soleil est devenu inepte depuis qu'il est riche, pensa-t-il.

Il regarda avec soin au-dessus de son chef, pour s'assurer que nul pot de fleurs ne menaçait son existence.

Enfin ce prologue cessa.

Un homme^ sorti de la maison n» 7, frappa brusquement sur l'épaule du duc.

— Es-tu celui que j'attends? demanda cet* homme.

— Je m'en doute^ dit l'autre.

— Alors 8ui&-moi.

M. de Noyal-TrefQéan lui répondit par un geste gracieux qui signifiait : a Vous n'avez qu'à marcher devant. »

L'homme marcha, le duc suivit.

Ce nouveau compagnon était gros taillé du buste ; ses mains, larges et velues comme des ventres d'araignées, restaient crochues au bout de ses bras pendants. Plantée sur un cou de veau, sa figure semblait béatement se confier à la garde de deux orgueilleux favoris. A en juger par la mine, ce devait être un maraud propre à tous les métiers, pourvu qu'ils ne fussent pas honnêtes.

n s*arrêta dans une maison de la rue des Arcîs, maison avenante, que le comité de salut publie avait dû purger de plusieurs de ses locataires, rentiers tremblotants^ convaincus d'appartenir à Varisfocratie mercantile.

— C'est auquatrième'étage que tu vas faire ta prise d'habit, prononça le guide.

— Ma prise d'habit t .

— Ne sais-tu pas ce que cela veut dire ?

— Je dois le savoir^ va, monte, je te suivrai toujours.

Les menuiseries de Tescalier gémirent sous leurs pas.

— Où peut donc ainsi m'envoyer Soleil? réfléchissait le duc de Noyal-Trefîléan; une prise d'habits? Est-ce que Ton voudrait faire de moi un prêtre, un conjuré ou un franc-maçon ?

n soufflait.

— Ces étages sont doubles, murmura-t-il.

— Nous voici arrivés.

Ce fut dans une chambre modeste, mais légèrement menacée par les envahissements d'une coquetterie ambitieuse, que fut introduit le duc. On se se-

200 i FIN DE l'orgie

rait cru chez une heureuse modiste de province, à voir ce charmant combat du luxe et de la simplicité. Des chaises en bois blanc, une commode à coins de cuivre poli, des gravures coloriées représentant les badinages de Flore et de Zéphyre, de Cupidon et de Psyché, une glace très-claire, voilà ce qu'était cette chambre.

Sur un tabouret, il y avait un paquet ployé dans un mouchoir de coton.

— C'est ton affaire, dit l'homme.

— Ahl

— Dépêche-toi^ car tu sais que c'est pour midi. — Me dépêcher... à quoi faire?

. — A revêtir ton costume. Qu'attends-tu encore , puisque je te répète que le voilà !

— Mon costume ?

Décidé à entrer, les yeux fermés^ dans les combinaisons de Soleil, le duc de Noyal-'ï'reffléan s'empara du paquet que lui montrait son abrupte compagnon. Il l'ouvrit et commença à revêtir les habits qu'il contenait : d'abord un grand gilet de médiocre goût, ensuite un pantaloBr à raies bleues ; plus, une lourde carmagnole.

Cette carmagnole, il la retourna et la retourna avant de l'endosser.

De petites taches rougeàtres, répandues sur les manches, avaient attiré ses regards.

— C'est sans doute un costume de boucher que l'on me donne, supposa-t-il, après avoir reconnu que ces points ternes étaient des gouttes de sang.

— Tu n'as pas fini? grommela Thomme.

Le duc endossa la carmagnole.

— Voilà qui est fait, dit-il.

— Tu oublies la coiffure.

— Où donc est-elle, la coiffure?

— Au fond.

L'homme ayant secoué le mouchoir de coton, un gros bonnet rouge sauta comme un crapaud sur les mains du duc. '

— Tiens! dit celui-ci, il a une bien belle cocarde 1

— Tu peux être fier, car ce sont les propres habits du mdtre que Ton te confie.

— Propres... murmura M. de Noyal-Trefûéan ; mais de quel maître parles-tu?

— De Sanson, parbleu!

— Le bourreau ! ce sont les habits du bourreau !

— Ah çà I te moques-tu de moi avec ton air d'ignorance?

Le duo alla vivement se placer devant le miroir. L'ensemble de sa toilette parut le frapper.

•^ Le bourreau! balbutia-t-il.

•^ Tu luiressembleâ presque,dit l'homme en riant ; à vingt pas on y serait trompé.

— Où sui^je donc ici?

— Nous sommes chez lui, chez Sanson.

— Chez Sanson!

— Mais... où donc croyais-tu être, citoyen?

M. de Noyal-Treffléan ne répondit pas.

— Chez Sanson!

Lorsqu'il eut minutieusement examiné la chambre, les chaises blanches^ les gravures coloriées, le plafond enjolivé, le parquet ciré, il se retourna vers son compagnon et il lui dit :

— J'aurais été enchanté de causer avec lui. Est-ce que je ne puis le voir?

— Tu sais bien qu'il A'est pas à Paris aujourd'hui.

— Et où est-il?

— A Montreuil-sous-Bois.

LA FIN DE L'oKGIE 203

— Quelque festin de chauds patriotes aura réclamé son auguste présence.

— Tu calomnies l'austérité de ses mœurs par tes suppositions.

— Alors dis-moi ce qu'il a été faire à Montreuil.

— Il est allé souhaiter la fête à sa mère.

— Vraiment?

— Mais tu es curieux comme un agent de la réaction, citoyen. Voici l'heure qui approche; descendons tout de suite si nous voulons être rendus à midi,

— Descendons, dit le duc.

Néanmoins, au moment où, affublé du' terrible costume, il sortit de la jolie demeure de Sanson, il éprouva ce trouble qu'il craignait tant d'avoir à jamais perdu. Où le conduisait-on et quelle nouvelle surprise lui était réservée? Cette question commençait à remuer sa cervelle.

Son compagnon hâta le pas en se dirigeant vers les Champs-Elysées.

Il y avait foule^ comme toujours, sur la place de la Révolution. Les abonnés attendaient en mangeant des cerises. Les marchandes d'eau -de-vie parcouraient les rang-» distribuant le lU* boisson et cHouffaut

sous leurs crîailleries la voix des petites filles qui offraient des cocardes et des bouquets à ce monde étrange.

Un mouvement s'opéra parmi le peuple. Toutes les têtes se retournèrent pour saluer celui qu'on croyait être Sanson. Mais les claqueurs ordinaires reconnurent bientôt que c'était à une doublure et non au chef d'emploi quHls avaient affaire. Les gens de province ou les curieux venus pour la première fois furent les seuls qui s'y laissèrent prendre, l'habit .étant l'homme pour eux.

— C'est Sanson, disaient-ils en se rangeant à l'approche de M. le duc de Noyal-Treffléan.

— Dieu I qu'il a l'air farouche! s'écriait un Gascon.

— Il devient vieux, le cher homme! soupirait une femme d'Orléans.

— Grand-prètre de laliberté, ton nom sera inscrit au Temple de Mémoire! prononçait avec emphase un exalté de Besançon.

Le duc marchait la tête haute, ne répondant à aucune de ces flagorneries. Pourtant, l'émotion commençait à ébranler ce cœur de fer.

Son compagnon; arrivé (Jevaqt le cercle formé par

les gendarmes autour de la machine à supplice, fit un signe^ et peu s'en fallut qu'on ne lui présentât les armes à lui et au duc.

Ils pénétrèrent dans l'enceinte réservée.

— Maintenant, dit ITiomme en montrant une chaise sur Téchafaud, tu n'as qu'à t'asseoir et à attendre qu'on t'envoie de l'ouvrage.

M. de Noyal-Treffléan eut un tressaillement.

— De l'ouvrage? répéta- t-il.

— Ne crains rien, tu en auras... A moins que ces gredins d'aristocrates ne nous aient joué le tour de se faire acquitter.

— Allons, murmura le duc. Soleil a moins vieilli que je ne pensais; ce quart d'heure est assez vif.

D'un pas ferme il gravit l'escalier rouge.

Il alla s'asseoir sur la chaise indiquée.

Que faire en pareil cas, à moins que l'on ne songe?

Ses yeux transportèrent son imagination aux Tuileries, dans ce jardin vert et beau que l'on avait respecté, par une fantaisie inexplicable. Il alla plus loin, il entra dans le palais même; il crut voir dans les' salons les portraits des Noyai, ces Bretons sévères, qui lui disaient ;

a Que fais-tu là-dessus? est-il vrai que tu sois des nôtres? Se peut-il que tu aies été procréé par un honnête homme et par une sainte? Viens-tu ici pour renverser l'échafaud ou pour lui apporter ta tête? entre ces deux alternatives^ il n'est pas de probe milieu. »

Cette vision troubla M. de Noyal-Treffléan ; il se leva et secoua son front. Il cherchait un sujet de distraction, son pied heurta un petit livre relié en maroquin, doré sur tranche; il le ramassa et vit que c'étaient les poésies de madame Deshoulières.

— Ah 1 à la bonne heure, dit-il en se rasseyant pour parcourir le volume.

Charmant petit livre, tu avais bercé les douces rêveries de quelque blond chevalier! Peut-être t'avaitil embelli delà sorte afin de te glisser, porteur d'un billet amoureux, sur la fenêtre de sa fiancée; peutêtre étais-tu accoutumé à être lu par deux lecteurs à la fois, comme le roman de Lancelot; peut-être te croyais-tu un gage de bonl^eur 1 Et de la poche d'un

condamné à mort, voilà que tu es tombé sur ces

planches immondes, et de là aux mains de M. le duc de Noyal-Treffléan I

Pendant quelques minutes, il lut,. comme on. lit pour soi; mais la populace, impatientée de voir le bourreau afficher tant de nonchalance, se prit à huer et à siffler.

Le duc ne s'aperçut pas d'abord que ces témoignages de désapprobation s'adressaient à lui.

Dès que les cris redoublèrent et qu'il vit les regards braqués sur lui, d*un geste il réclama le silence.

Quoi qu'on en dise, le peuple n'est pas si mal élevé qu'il refuse d'écouter un orateur qui a pour tribune Féchafaud.

Le duc s'exprima ainsi :

— Me sera-t-il permis, puisque vous ne faites absolument rien, ni moi non plus, de vous communiquer une des merveilles de la poésie du grand siècle?

Et à haute voix il lut :

Dans ces prés fleuris Qu'arrose la Seine, * Cherchez qui vous mène,

Mes chères brebis.

Les sans-culottes n'avaient guère entendu son préambule. La lecture de ces quatrains si doux et si

laineux leur expliqua quel genre de âivertissement on leur proposait.

Lefranc de Pompignan a placé dans certaines bouches noires du désert des clameurs très -sauvages sans doute ; mais en mettant de côté la partialité dictée par Tesprit de couleur, je déclare ici que les vociférations de la horde jacobine furent au-dessus de toute comparaison.

Le duc, étonné de leur profonde horreur pour la poésie, persista vainement :

J'ai fait pour vous rendre Le destin plus doux, Ce qu'on peut attendre D'une amitié tendre; Mais le sort jaloux Détruit, empoisonne Tous mes soins pour vous.

Alors il reprit son siège, et continua de lire pour lui seul, ce qui ne tarda pas à l'assoupir.

Turenne avait sommeillé sur un canon; il était iuste que M. de Noyal-Treffléan fit la même chose surun échafaud.

Sans les rumeurs de la foule, il eût longuement savouré la coupe de Morphée,

Mais ils se livraient à un vacarme, ces sans-culottes I

Alors le duc, qui n'aimait pas à être troublé dans ses moments de repos, fronça le sourcil, et il allait sans doute injurier cette multitude surnommée alors la huaille, lorsque son compagnon monta précipitamment vers lui.

— Voilà la charrette I dit ce dernier.

— Que m'importe?

-r- Gela t'importe^ puisque c'est toi qui...

Un geste précis dévoila au duc l'office horrible qu'il était appelé à remplir.

— Moi! s'écria-t-il.

— Sans doute, puisque tu as bien voulu remplacer Sanson pour un jour.

— Remplacer Sanson ! >

— Çà, dit un des aides, est-ce qu'il y a longtemps que tu n'as exercé?

— Oui, il y a longtemps.

Une petite sueur perlait au front de ce formidable personnage. La nature reprenait son empire sur lui. Il était devenu pâle, et il s^ disposait à abandonner ce pii'^destal ignoble.

2iO LA FIN DE l'orgie

— Où donc vas-tu? C'est à nous à aller recevoir les paquets; toi, tu dois attendre, tu es chez toi ici, tu es censé le maître de la maison, quoi I

— Je ne puis pas descendre?

— Non.

— Et si je voulais?

— Mais est-il bizarre, ce citoyen 1 On lui dit ijue c'est l'étiquette, et il n'en tient pas compte.

— Patience donc! cria un autre, la besogne ne sera pas longue, il n'y a qu'un condamné dans la charrette.

Effectivement, ce jour-là, chose phénoménale et incroyable, il n'y avait qu'une tête à couper.

Néanmoins le duc trouvait que c'était trop , et il s'avançait déjà, résolu à dire :

— Je ne'suis pas Sanson, je suis le duc de Noyai- Treffléan.

Mais en levant les yeux vers le condamné, il demeura foudroyé de surprise.

C'était François Soleil.

A la suite de son diner, un des couvives, qui n'avait pas trouvé le vin bon, s'était empressé d'aller trouver le comité de salut public ; et grâce à une dénon-

dation bien détaillée, François Soleil avait été arrêté, jugé et condamné en quarante-huit heures.

Le duc ne songeait plus à abdiquer ses fonctions de bourreau.

Il regardait venir son ancien serviteur.

Il le regardait monter.

François Soleil l'avait aperçu et reconnu. Il pâlissait, car le duc de [Noyal-Treffléan le guillotinait déjà de son sourire.

En mettant le pied sur l'échafaud le cœur lui manqua.

— Grâce! balbutia-t-il quand il fut à deux pas du duc.

Le duc prit carrément la place du bourreau.

Et lorsque Soleil eut été étendu sur la planche à bascule :

— Ma foil lui dit-il en se penchant, voilà en effet le meilleur de tes tours I

Et le* duc de Noyal-Treffléan tira le cordon, pour ouvrir à François Soleil la porte de Téternité.

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