ÉPILOGUE
C'était en 1816* — - L'Europe commençait à se remettre de ses secousses ; Paris et la France^ agités si longtemps par les turbulences gigantesques Se Tempereur^ essayaient de se rendormir du sommeil des Bourbons. On s'amusait paisiblement au jeu de vive le roi^ vive noire père, et l'on fêtait la Saint-Louis dans les théâtres et dans les promenades publiques.
Par un beau matin de cette année-là, une vingtaine de badauds rassemblés sur la place du Musée, à quelques pas du Louvre, paraissaient prendre un intérêt fort grand aux lazzis d'un paillasse. On sait que la place du Musée fut longtemps le refuge et l'école des saltimbanques. Du cabaret de Besader,
faisant le coin de l'ancienne rue Froiâmanteau^ se sont élancés les plus célèbres joueurs de gobelets^ physiciens^ tireurs de cartes, nécromans et vendeurs d'élhdr.
Des paradistes immortels ont commencé et fini sur la place du Musée^ tel que M. Charles, le dernier Bobèche de Tivoli.
Le paillasse qui avait ce jour-là le privilège d*exciter le rire des assistants, était un de ces jeunes gar*çons dont une précocité vicieuse a depuis longtemps effacé rage sur les traits. 11 louchait avec fureur et était plus ravagé de petite vérole qu'une écumoire. Son costume se composait de la veste rouge> de la culotte jaune et des bas à pois.
Voici le dialogue qu'il était en train de débiter avec son maître, un vieux diseur de bonne aventure, magnifique de sérieux et drapé dans un carrick à sept collets :
— Monsieur, je viens vous demander mon congé.
— Pourquoi donc cela, mon garçon. Est-ce que tu n'es pas content de moi ?
. — Oh 1 si fait, notre maître, vqus êtes tout ce qu'il y a de plus brave dans les ganaches.
278 LA FIN DE l'oaGlE
— Gomment, malhonnête, c'est comme cela que tu me parles ?
— Ne vous f&chez pas, notre maître^ j'ai cm vous faire un compliment.
-— H est joli le compliment. Mais, voyons, est-ce la table que tu ne trouves pas> assez somptueuse?
— La table? c'est un beau morceau ! tout plein cœur de chêne; c'est dommage qu'il n'y ait rien dessus.
— Ah! coquin 1 tu fais l'impertinent, je crois. Je vais te châtier de la bonne manière,
— Tant il y a, monsieur, que je vous quitte.
— Décidément?
— Oui, monsieur.
•— Et que vas-tu faire ?
— Monsieur, c'est que je vas me marier en mariage, tout comme je vous le dis.
— Ah 1 comment s'appelle ta future?
— Ma friture?
— Ta future, celle que tu vas prendre pour femme.
— Monsieur, elle s'appelle Margot, sauf votre respect.
— Margot, dis-tu? c'est un fort beau nom. Et ta future appartient-elle à une famille honnête?
— Certainement; ses parents ne disent de sottise à personne.
— Imbécile! ce n'est pas là ce que je te demande. Sont-ce des gens comme il faut?
— n n'y a ni bossus ni tortus dans sa famille.
— Tu ne m'entends pas. Sont-ce des gens, là... je ne sais comment t'expliquer cela... des gens en dignité.
— Ahl oui, oui. Son père occupe une position extrêmement élevée.
— Boni
— Il est couvreup.
Et la foule de rire en se tenant les côtes.
Le maître haussait les épaules et prenait du tabac avec lenteur.
Quand cette petite scène en forme de prologue fut terminée, le maître passa à d'autres exercices, et distribua plusieurs cartes à cinq ou six personnes de l'assemblée.
T- Valet de trèfle ? demanda-t-il.
Le valet de trèfle s'avança d'un air timide. C'était
un jeune miUtaire, béut et rose. U vieul disfeùr de bonne aventure, après l'avoir regardé d'un «eu perçant, marmotta à son oreUle les paroles suivantes, tout en maniant le jeu de cartes :
Contrariétés suivies d'mi grand bonheur, qui •a d'un homme brun qui veUle sur vous
depuis *w«. ,
\ \apB...Dix de carreau, c'est une grande
route: vous veP**** . ^
Kl A Nffez... Dame de cœur: une femme
blonde que vous^ëîl „ , . ...
- et dont vous aUez bientôt avoir dey nouvelles... Me ...
•-vous... VOICI une assemblée d'hommes... elle aura . /% ^i
-^le soir... Quelqu'un prend chaudement vos inteîv . ♦ ^ ^ N^. Argent...
encore argent... Coupez de la main galK «. j Le valet de trèfle a les jambes en l'air : c'est"^ -^ signe... Une affaire qui vous préoccupe es\ jg point de mal tourner. Encore une nouvelle., q^^j âge avez-vous?
— Vingt-trois ans^ dit le jeune guerrier tout pitant d'émotion.
— Dans trois jours votre sort changera. A^ pique et neuf de trèfle.... Coupez encore de la n gauche... Grand* bonheur. Vous vous marierez plus ^
tôt que vous.ne'pensez... Quel est le quantième flo-
jourd'hui? le 6 novembre. Souvenez-vous que c'est un homme de quatre-vingt-onze ans qui vous parle. Yoilà... Remettez votre schako maintenant. C'est deux sous.
-r Encore? murmura le militaire^ je vous en a donné deux avant de commencer.
— Donnez toujours, enfant de Mars.
L'enfant de Mars s'exécuta et tira de sa poche^ avec des efforts inouïs, une seconde pièce de deux sous enveloppée dans du papier.
Le vieux bonhomme examina de nouveau son jeu et appela le roi de carreau, puis la dame de pique. Plusieurs innocents se succédèrent de la sorte^ et au bout d'une demi-heure la recette s'était élevée à vingt-quatre sous. Alors il ferma sa table pliaûte, la mit sous son bras, et entra chez le marchand de vins*
Ce tireur de cartes était le duc de Noyal-TrefQéan^