‹ La fin de l'orgieChapitre 3 sur 4 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

— Je t'aime I

C'était sous une tonnelle embaumée que résonnait doucement ce mot, murmuré à l'oreille d'une jeune fille et à une portée de lèvres de son cœur.

Pour qu'elle l'entendit mieux^ ce mot, tout avait, fait silence autour d'elle, les insectes dans les herbes, le vent dans les arbres. Il faisait un grand jour blanc et bleu.

— Jet^aime!

On était au mois d'août, mois brûlant et joyeusement vert, mois des raisins. La journée décroissait, et les murs commençaient à allonger leur ombre paresseuse sur les routes, toutes éclatantes d'une pous-

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sière fine et reposée. Immobile comme «ne peinture, le paysage se détachait avec un relief surprenant sur un horizon d'une crudité napolitaine.

Une lourde charrette passait, traînée par une paire de gros bœufs en sueur. Elle mettait une heure à parcourir im quart de lieue. C'était la partie vivante du tableau. Un pâtre dormait, la tête dans du foin. Quelquefois aussi, un oiseau> bouquet harmonieux^ selon une expression de V Encyclopédie , s'échappait d'une touffe de bruyère, en 'jetant un cri; on le voyait monter rapidement, tourner, puis redescendre et se perdre dans un massif.

Les moulins n'allaient plus. Des gouttes de sueur coulaient de leurs ailes.

— Je t'aime I

Cela se passait au Bas-Meudon, presque au bord de la Seine, à deux pas de la capitale du monde sanguinaire. L'amour était revenu de l'émigration.

Que de bonheur enfermait cette tonnelle ! Chastes enfants, la poésie descendait sur eux par les épées d'or du soleil, par la vapeur céleste, par les branches entrelacées sur leurs &onts, par les parfums errauts ! La poésie leur souriait ; ^ elle se faisait

riiumble servante de leur jeunesse et de leur aiuour, et pour cela elle ne leur demandait rien, rien qu'un regard d'admiration ou une parole : c Mon Dieul que c'est beau 1 »

Gomme un filet d'argent incrusté entre des boiseries vertes, la rivière passait, unie et resplendissante, sans faire de bruit et sans vouloir déranger personne.

— Je t'aime 1

La tonnelle était bien petite. Tout juste la place de. deux amants. Ni l'un ni l'autre ne songeaient à s'en plaindre. Autour d'eux, les feuilles se resserraient pour les cacher au jour trop ardent. Parmi le gazon où posaient leurs pieds, quelques fleurs de pauvre, bleuâtres ou ros^$^ poussées dans des coins, les regardaient avec discrétion.

Rien de gai comme une tonnelle. Les Allemands le savent bien, eux qui en mettent au bout de tous leurs jardins, pour venir y philosopher et jouer du

violon.

Ces fragments de vieux châteaux, ces ruines qui ne sont plus bonnes qu'à fournir des sujets pour la mine de plomb où la sépia, ces arceaux gothiques

valent-ils, dans leur majesté pesante, une seule de ces petites boites feuillées contenant un couple d'amoureux, comme un nid contieiit un couple d'oiseaux, et que je m'étonne souvent de ne pas voir s'envoler toutes seules, pour aller se placer dans le ciel I

— Je t'aime !

Au milieu de cette nature si radieuse dans son calme, ce mot était né tout naturellement sur les lèvres du jeune homme. La jeune fille n'avait pas répondu; cœur qui approuve, bouche muette.

Elle n'avait mè,me pas rougi; ce qui aurait beaucoup étoimé Sterne, si le hasard Teût fait passer parla.

Non loin d'eux s'élevait, entre deux peupliers, une maisonnette grisâtre, à deux étages seulement, une oasis encore. L'œil se reposait avec douceur sur ces volets, par l'entre-bâillement desquels on voyait flotter une mousseline agitée par un vent frais.

— Je t'aime !

Ai-je dit que ces deux amoureux étaient Emile et Trois-Mai ? D'ailleurs, qui cela aurait-il pu être ? Il ne reste plus qu'eux seuls dans mon œuvre, pour

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aimer. Ce sont les deux tètes sympathiques sur lesquelles j'ai placé mon espoir et ma confiance; elles intercéderont auprès du lecteur pour les scènes violentes que j'ai dû évoquer.

Hélas I les murailles de l'histoire se dressant de toutes parts autour d'elles, ont souvent comprimé les mouvemepits de leur âme. Cela a été une nécessite funeste.

La part du cœur est petite dans ce livre, je le sais. Mais qu'on examine quelle fut la part du cœur dans toute cette fin du dix-huitième siècle; qu'on me cite les amants célèbres de ce temps-là, ou si l'on ne peut les citer, du moins qu'on se les imagine !

Heureux les romanciers qui, frétant la barque de Cnpidon, peuvent accomplir le long de cinq ou six volumes ce voyage tant de fois recommencé autour des passions amoureuses. Heureux l'auteur de la Clarisse et l'auteur de la Manon Lescaut/ Heureux ces écrivains qui placent le monde dans un boudoir ou dans un grenier, à qui il ne faut, pour installer leur drame ou leur roman, qu'un espace de quelques pas, de quoi seulement y traîner les genoux de leur héros !. Ils peuvent s'extasier à leur aise sur le

son d'une parole^ sur le frisson d'une boucle de cheveux ! Ils peuvent, tant qu'ils veulent^ suivre une robaà la trace, et s'accouder à deux, le soir, sur des balcons ? Le lecteur les aime ceux-là, et je le conçois : Ils sont si bons pour le lecteur, ils ont tant de ménagements pour lui I Après qu'ils l'ont fait larmoyer, ils ne manquent jamais de lui essuyer les yeux. Us fournissent les larmes et ils fournissent le mouchoir. Ils provoquent l'attendrissement par tous les moyens possibles ; ils font appel aux souvenirs d'enfance, aux désirs romanesques, à la générosité. Ce sont de bons auteurs et ce sont des auteurs heureux. Ils n'empruntent qu'à leur cœur. Peu leur importent Charlemagne et Ptolémée, Caton et Robespierre • Ox\ va ce jeune homme qui pénètre la nuit dans cette chambre où veille une lueur pâle ? Pourquoi cette femme, si jeune et si belle, est-elle noyée dans les larmes? Et voilà leur récit entamé; ils n'en demandent pas davantage, l'imagination les pt'end en croupe. Ils ne font pas peur aux jeunes filles. Ils ne rappellent rien de fatal aux pères et aux. grandspères. On sait que leurs spectres ne sont pas des

spectres historiques.

âl8 LA FIN DE l'orgie

La part du cœur^ romanciers, ne l'oubliez jamais; laites-là toujours la plus large que vous pourrez. Ce ne sont pas des Iliade qu'il faut aux multitudes. La note émue de Béranger s'introduisit et descend bien mieux dans les caves de Tintelligence que la gamme retentissante d'Homère!

Arrètons-nôus donc un instant sur ce tableau d'amour et de vertu que ma plume eût désiré reu'* contrer plus tôt, et que toujours Faction barbare a jusqu'à présent repoussé.

— Je t'aime I

Les mains de Troi&-Mai et d'Emile s'étaient réunies.

Depuis plusieurs mois ils habitaient cette petite maison de campagne avec madame la marquise de Perverie, qui, après le 9 thermidor, était rentrée dans presque tous ses biens.

Jusqu'à cette époque, le dévouement du bon ma'

jordome Turpîn n'avait pas failli un seul jour à ces

trois personnes si dignes d'intérêt. Il avait aban''

donné sa table d'hôte de la rue du Chevalier-du-

Guet, pour mieux se consacrer à leur service.

Mais ce qu'il n'avait pas abandonné, c'étaient ses

Ik FIN DE L'OKGIB 219

principes républicains ; une teinte de misanthropie s'était glissée dans son caractère, du jour où il avait été forcé de quitter le bonnet rouge.

Pour Emile, après avoir essayé de plusieurs métiers il avait pensé à se faire auteur.

Gomment s'élever au rang de sa fiancée et de Madame de Perverie sinon par Tintelligence, cette fée superbe qui cloue des ailes au dos du malheureux le plus disgracié de fortune et de naissance ? Il avait l'exemple d'Amyot et d'Alembert, un autre aussi qui se dressait devant lui avec une irrésistible puissance : celui de Rousseau.

Tous ces hommes et tant d'autres qui constellent de grains d'or le firmament de Thistoire, étaient sortis de la foule, faibles et inconus, et par leur génie ils avaient forcé la France à retourner la tète pour les admirer et saluer leur marche triomphale.

«— Je ferai comme eux I s'écria-t-il.

n composa un roman et fit deux ou trois pièces de théâtre.

Le roman avait obtenu un succès tranquille, mais honorable.

Ses ouvrages dramatiques avaient moins réussi.

Toutefois on s'accordait en maints lieux à lui reconnsdtre de Timagination, du feu, et de la force dans la pensée.

Avec le caractère qu'on lui sait et après les événements auxquels on l'a vu mêlé, ce jeune homme ne pouvait réellement pas être autre chose qu'un auteur. .

Le rêve primait l'action en lui, et, par un de ces hasards si déplorables et si communs, toujours l'action l'avait accaparé et tordu.

Malgré le trouhle des temps, Emile était en droit d'espérer une position suffisante; car il tenait du ciel deux inappréciables dons, l'amour et l'esprit de conduite, qui ont mené si loin tant d'hommes intelligents.

La France commençait à reprendre haleine.

Elle était parvenue à se délivrer de son cauchemar terroriste, et, sans voir encore bien clair dans son avenir, du moins y voyaitrelle un peu dans son présent.

Il n'en fallait pas d'avantage pour mettre la plume à la main de quelques esprits originaux et

pour rendre aux arts leur part modeste dans les préoccupations publiques.

Emile, Trois-Mai et la marquise de Perverie vivaient donc à peu près heureux dans cette retraite du bas-Meudon.

— Vois, disait le jeune homme à la jeune fille, comme le ciel se montre beau et bon pour nos amours l comme la nature verdoyante semble nous reconnaître pour ses enfants I comme uqus faisons bien de nous aimer !

Terrassés par la chaleur, les oiseaux ne chantaient pas. Ils étaient, eux,les seuls oiseaux de ce paysage.

Il y avait une demi-heure déjà que diu'ait leur entretien, et il n'était pas près de finir, lorsqu'un bruit de feuilles se fit entendre tout auprès d'eux.

Leurs tètes se levèrent à la fois.

C'était la marquise de Perverie qui arrivait pour les surprendre.

Us ne furent pas confus, car ils n'avaient aucun reproche à se faire.

— Faut-il donc venir vous chercher, mauvais enfants qui lï^e do^qez tant d'inquiétude? Ce soleil von s

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fera du mal^ je vous l'ai dit bian des fois. Rentrez au logis

Trois-Mai prit le bras d'Emile,

La marquise marchait en avant.

Tous trois arrivèrent ainsi à la maison des pea-> plient.

Une fois qu'ils furent entrés dans un petit salon décoré avec simplicité et goût^ madame de Perverie alla s'asseoir à sa broderie, près de la fenêtre.

La jeune fille se mit à ses genoux sur un ta« bouret.

Emile, resté debout^ examinait ce tableau déli** cieux.

Après quelques minutes données au silence, la marquise abaissa les yeux sur Trois-Mai.

Et lui prenant une main dans les deux siennes :

<— Mes amis^ dit-elle^ il est temps de vous marier.

Ces paroles firent épanouir deux roses sur les joues de la jeune fille.

Emile en trembla de bonheur.

— Nous marier?... balbutia Trois-Mai, . — Oui, continua la marquise, il faut qu'un mi-

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mistre de Dieu bénisse l'union de vos deux cœurs et sanctifie votre amour.

— Madame de Perverie a raison, Trois-Mai, murmura Emile en se rapprochant des deux femmes.

— Croyez-vous que ce ne soit pas mon vœu le plus cher ? répondit la jeune fille en lui adressant un regard de reproche ; mais vous savez bien que je ne m'appartiens pas?

— Que voulez-vous dire ?

— Ma mère est morte, mais mon père existe.

— Votre père ? prononça la marquise avec un froncement de sourcils qui indiquait une juste aversion.

'— Quels qu'aient été ses torts, reprit Trois-Mai avec un accent ferme, je ne puis ni ne dois disposer de ma main sans son agrément.

— Hélas I ma pauvre enfant, votre père ne pense sans doute guère à vous.

— Vous oubliez, madame, que sur une prière de paoi, il a cependant sacrifié toute sa fortune.

Un silence suivit ces quelques mots.

Il n'appartenait qu'à la marquise de le rompre,

ce. qu'elle fit avec un mécontentement mal dissimulé.

— Mais votre père, ma chère Trois-Mai, nul ne sait ce qu'il est devenu; deux» ans se sont écoulés

depuis que vous n'avez eu de ses nouvelles.

— C'est vrai.

— Qui vous dit qu'il n'est pas allé rejoindre votre malheureuse mère au tombeau !

La jeune fille inclina la tête sans répondre. Mais, en surprenant le regard. d'Emile attaché sur elle, une larme parut au bord de ses paupières.

— Trois-Mai? s'écria-t-il.

— Non, quelque chose me dit que mon père n'est pas mort, un des noms les plus fameux de France ne s'éteint pas ainsi dans l'obscurité, croyez-moi.

Emile réfléchit un instant.

— Ainsi, demanda-t-il, ce n'est rien que le consentement de votre père qui vous arrête?

— Qui pourrait m'arrêter encore?

— Ce consentement obtenu, la fille du duc de Noyal-Treffléan accordera sans regret sa maiu à riuiioble enfant de rhqspice?

— Ne lui a-t-elle pas déjà donné son cœur ? répondit Trois-Mai avec une ineffable expression.

— Eh bien I si votre père existe, soyez sûr que je le trouverai. Je pars demain pour Paris.

— Vous nous quittez ? murmura la marquise de Perverie.

— Pour revenir bientôt.

— Dieu vous conduise alors! soupira-t-elle; mais je doute du succès de votre entreprise. Si le duc eût été vivant, le bruit de ses folies nouvelles fût parvenu depuis longtemps jusqu'à nous.

— Madame... supplia Trois-Mai.

— Que voulez-vous, chère enfant? vous ne m'ôterez pas mes appréhensions.

— Rappelez-vous que le duc a passé soixante et quinze ans, objecta Emile à son tour.

— Et vous aussi, dit la marquise en souriaat avec amertume, vous le connaissez si peu ! Ah I Ton voit bien qu'il ne vous a pas fait autant de mal qu'à moi... I

Elle ferma les yeux, mit sa main sur son front et resta quelque temps en rêverie.

Les deux jeunes gens respectèrent cette douleur.

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Mais à la dérobée, Trois-Mai trouva le moyen de serrer la main d'Emile, en témoignage de recon* naissance.

La marquise de Perverie se remit ensuite à sa broderie.

— La belle journée I dit-elle en écartant le rideau de la fenêtre.

Emile partit pour Paris le lendemain matin, après avoir promis à Trois-Mai de lui écrire pour lui faire part du résultat de ses démarches.

Il fut frappé de l'animation singulière et folâtre qui régnait dans les rues, après la tristesse sombre qu'il avait eu tant de fois Toccasion d'observer. La Jeunesse dorée^ menée par le fils de Fréron et par Barras^ remplissait d'extravagance et de gaieté cette ville si longtemps vouée à la décapitation.

Des voitures ^e toute sorte faisaient voler la pou^ sière des Champs-Elysées, lorsqu'il entra. C'étaient des cabriolets-solo avec des sonnettes, des carriks attelés de deux coursiers, des fape-culs nouveaux, des

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berlines aux stores coloriés, des chars antiques. Un auteur satirique du temps écrivait : t On va chez ses créanciers en demi-fœ^tune^ chez son mari en dormeusCy chez son amant en diligence, »

Plus Emile avançait dans Paris, plus l'étonnement le gagnait. Il interrogeait de temps en temps sa mémoire, afin de bien se convaincre que Tépoque du carnaval était passée depuis six mois.

Moi, du reste, qui me passionne aisément pour toutes les excentricités de Thistoire^ c'est à peine si je crois au Directoire et à ses pompes. Les estampes fidèles de Carie Vemet et les remarquables aquatintes de Debucourt me laissent dans un ahurissement voisin de Tincrédulité, ;Je n'ose pas envisager d'un œil sérieux la réalité de ces personnages vêtus en jockeys, en mylords, en généraux, en paillasses et en postillons.

Cette orgie de rubans de mousseline, de cade^ nettes, de bâtons noueux, d'habits sans fin, de breloques, de bas chinés, cet abus du fantasque et de l'impossible me précipite dans des stupéfactione que je ne cherche pas à dissimuler. Les hommes et les femmes du Directoire ressemblent à tout ce qu'on

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voudra, excepté cependant à des femmes et à des hommes. Leur langage même ne se rattache à aucune tradition. Je crois voir des pantins, je crois ouïr des vaucansonneries; je cherche la boîte d*où iLiont pu s'élancer.

Emile donna quelques heures à la contemplation de ce spectacle inouï. Ensuite il s'occupa activement du duc de Noyal-Treffléan^ et s'en alla demander de ses nouvelles à d'anciens Jacobins qu'il avait connus lors de son emploi chez Robespierre.

Us lui apprirent que le duc avait été condamné par le tribunal terroriste, mais qu'il était parvenu à s'évader de la prison où il avait été renfermé^ fait d'autant plus extraordinaire qu'à l'époque de son incarcération il ne possédait pas un sou vaillant.

— Peut-être a-t-il passé à l'étranger, lui dit-on; mais si, contre toutes les prévisions, il est resté à Paris, il n'y a qu'un endroit où vous puissiez espérer le voir.

— Quel endroit? demanda Emile avec empressement.

— Le Bal à la victime .

n y avait alors deux cents bals à Paris*

Deux cents I

Ceux de Rtiggîeri, de Lucquel, de Mauduit, de Wenzel et de Montansier étaient les plus célèbres. Mais les Bals à la victiitie se tenaient seulement à rhôtel Richelieu, palais enchanté^ décoré par des palettes d^Opét-a et étincelatit de lumières du plancher au plafond. Dès qu'on y mettait Ife pied^ c'était une cohue d'aigrettes, de dentelles, de gaze; robes athéniennes^ sandales h)iiiaines^ diadèmes de brillants^ coiffures en anneau de Saturne^ chignons à la Nina du bonnets au retentir éTEutalie^ boucles de cheveux morales et âentimentales, collets noirs et collets, rouges, pantalons féminins couleur de chair, chemises de llnon^ eheyeluriBs blondes empruntées atix tètes des guillotinés, éventails verts et cassolettes, tout un chaos de lumière, de peau^ d'étoffes et de métaux, fouetté par un fougueux or<*

chestre.

Lorsqu'Émile entra, il fut ébloui.

Des chars attelés de colombes et guidés par des Vénus étaient peints au plafond, se dirigeant à travers des nuages qui éblouissaient^ percés par des

rayons de soleil. C'était TÂnrore [aux doigts fleuris, c'était Hébé, c'étaient des chœurs de nymphes.

Sans guide^ il marcha au milieu des femmes transparentes et des hommes enharnachés comme des paysans fastueux. Il se fraya un chemin entre les chapeaux à la prussienne^ les gilets anglais^ les chemises hollandaises et les bottes russes. En passant^ il défrisa bien quelques coiffures à la Titus^ à VAlcibiade et à la Caracalla. Il alla, coudoyant danseurs et danseuses, causeurs et causeuses, dans la vapeur rougeàtre où ils se mouvaient, les re^ gardant tous en face, afin de voir s'il ne reconnaîtrait point parmi eux celui qu'il cherchait, le père de Trois-Mai, le duc de NoyaUTreffléan.

Il fallait qu'il le trouvât, car c'étaient tous les gens sans cœur de la f^rance qui s'étaient donné rende2-vou8 dans cette salle étouffante^ tous les cyniques, toutes les courtisanes^ tous les égoïstes, tous les Don Juan, toute l'écume éclatante et bruyante de ce pays sans pareil. Le duc devait se trouver là, au milieu, au sommet I

Emile tournait la tète en tous les sens. Mais il ne le voyait pas encore.

En revanche, il vit quelques-unes des célébrités d'alors; il vit Garat^ Thomme-rossignol, personnage arrogant^ et qui poussait jusqu'au ridicule Tamour de lui-même. Garât, pour se singulariser^ était venu en habit négligé, en bottes, les cheveux en désordre. Il se donnait les airs d'un homme de cour, et se carrait au milieu de cinq ou six fanatiques^ mendiants de roulades^ qui lui faisaient cortège.

Il vit madame TalUen , l'âme de - toutes les fêtes du Directoire. C'était une belle femme ,qui n'accusait guères plus de vingt-cinq ans, tête espagnole, sourire français. On ne savait ce que Ton devait le mieux admirer en elle, ou de la richesse de sa titille ou de la perfection de son bras. La critique ne pouvait s'attaquer qu'à son nez^ qui^ dans le fait, était assez vilain. Elle était vêtue à l'antique et chaussée de cothurnes. Une tunique diaphane laissait presque toute la gorge à découvert, et du milieu de ses magnifiques cheveux noirs s'échappait un croissant de diamants.

D'autres femmes suivaient madame Tallien, les unes en perruque à la Bérénice, les autres en habit

d*aniazone avec un bonnet de velours écarlate posé sur le côté de la tète; celles-ci avec un chapeau à lucarne et un chàle rouge ; celles-là en spencer et en casquette anglaise; quelques-unes avec turbans inondés de perles. C'étaient toutes des merveilleuses émérites; elles marchaient en ramenant les plis de leurs robes sur le bras droite laissant voir leurs bas à coins rapportés ou leurs bottines à l'écuyère. Leur bourse était appendue à la ceinture, et, comme elles n'avaient pas de poches, elles faisaient porter leur mouchoir et leur éventail par des jeunes gens, qui les suivaient en papillonnant autour d'elles à l'instar des sigisbés d'Italie.

Il y avait des femmes qui dansaient en s'accompagnant du tambour de basque ; il y en avait d'autres qui jouaient de la harpe sur des estrades ornées de draperies.

Dans les pièces attenantes, des tables étaient dressées et surmontées de fruits à la glace, de cœurs à la fleur d'orange, de perdrix. Une population d'agioteurs s'y pressait. On causait politique, dans les entr'actes laissés par le violon de Rode.

— Paole victiméef cela ne peut pas durer, disaient

les incroyables, que l'on appelait aussi des bêto^ craies.

Emile, emporté par tous. les groupes, se bissait vainement sur les banquettes de velours et sur les chaises. Il ne voyait rien venir.

Pas de duc.

Une fois cependant, il crut apercevoir dans une ' galerie supérieure cette figure tant désirée; mais lorsqu'au bout d*un quart d'heure il arriva au faite de l'escalier, la figure avait disparu. Ils^informa, 11 courut inutilement. Beaucoup le prirent pour un fou, quelques-uns pour un amoureux ; on le bouscula, et on lui rit au nez.

Toute la nuit se passa de la sorte pour Emile, car il persista à ne quitter le Bal des victimes que lorsqu'il fut bien convaincu de l'absence du duc de Noyal-Treffléan.

Alors seuleipent il quitta l'hôtel Richelieu, ' •

U était trois heures et deiûie du matin. La lumière brouillardée descendait sur les toits de Paris; de lointaines rumeurs commençaient. C'était plaisir de marcher sur le pavé blanc et désert. Emile

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s'en allait droit devant liiî, spngeant et les yeux baissés.

n traversa la Seine.

Il erra sur les quais, regardant les barques sommeiller.

n s'engagea dans la Cité^ qu*il avait habitée jadis et qu'il trouva dormant.

Un vent frais se dépêchait à soufQer avant que le soleil ne vînt Pabattre sur place.

Emile marchait toujours.

11 entrait dans la rue de la Vieille-Draperie^ lorsqu0 tout à OQup il recula efifrayé... Au-devant de Iqi, presque sous sefi jambes, un homme venait de surgir d'un trou.

Q^t liommQ portait une pelle, un seau et un bariUet au CQté. Il éUà\ ooiiv^rl 4p boue; il wait de nautes bottes.

Cet homme regarda Émile^ ef parut étoni^éi

Emile po^ssa un cri.

Sous ce costume étrange et souillé, il venait de reconnfidtre le duc de Noyal-Treffléan.

— Tiens! tiens I dit le duc en posant son seau à terre.

— Vousl murmaTa Emile.

— Moi, répondit le duc de Noyal-Treffléan, moimême.

— Oh!

— Âh çàl ron dirait que c'est la première fois que vous voyez sortir quelqu'un d'un égout.

— Un égout! répéta Emile, sur la figure duquel se peignit Thorreur.

— Oh I un petit égout ! dit le duc ; mais permettezmoi de retirer mon échelle, car avec tous vos étonnements vous me tiendriez là une heure...

Il se pencha, amena à lui une longue échelle^ et, avec une harre de fer, il replaça la trappe ferrée qui bouchait Torifice de Tégout.

— Là I... dit-il quand il eut fini son opération. Pui^ portant son barillet à ses lèvres, il but len-

tement quelques gorgées d'eau-de vie.

Emile était pétrifié.

— Parbleu! mon jeune ami, s'écria le duc, vous faites une drôle de figure ; est-ce que vous ne seriefe encore pas bien certain de mon identité?

— Ma fol, monsieur, s'il faut ravouer, répondit

Emile, j*hésite en effet à retrouver un Noyal- Treffléan sous cet babit.

Emile se croyait le jouet d'un rêve; il ne se lassait pas de regarder le trou et de regarder rhomme^ ses mains noires ôt mouillées^ ses vêtements infects.

—Est-ce que vous auriez mieux aimé ne pas le retrouver du tout?

— Comment cela?

— Ce serait trop long à vous expliquer en ce moment^ et le temps me manque.

— Mais il n'est pas cinq beures, dit Emile.

— Justement, c'est l'beure de mon travail; j*ai à parcourir deux lieues à'égout de ceinture,

Emile n'entendait rien à ce langage; il ne comprenait qu'une cbose^ c'est que le duc de Noyal- Treffléan allait encore lui échapper^ et il fallait qu'à tout prix Emile l'entretint à l'instant même.

— J'avais à vous parler de votre fille, lui dit-il en essayant de le retenir par le cœur.

— Ab! abl de ma fille, de Trois-Mai? Ëb bien I

parlez-m'en en quatre mots. Comment se porte-t-elle,

ma fille?

— C'est que*. • ce que j'avi^s & yoo^ &k dire est un peu loog.

— Diable 1 je ne vois pas. alors eominent fiiire, dit le duc.

— Ne pouvez-vous donc disposer d'une heure?

— Impossible^ je serais mis à l'amende... et l'ouvrage avant tout!

— £h bien ! une demi-heure seulement.

— Non.

Éinile ne voulait pas le lâcher.

Le duc de Noyal-Trefflëàn, frappé de cette obstination^ réfléchit.

— n n'y a qu'un moyen, dit-il, de concilier mon devoir avec votre désir.

— Lequel? demanda Emile empressé.

— C'est de me suivre.

— Vous suivre... où cela?

— Dans l'égout Saint-Michel, oii je travaille, répondit le duc.

— SoitI prononça le jeune homme.

— Venez donc.

LA FIN DJS l'orgie > 239

Et^ se baissant, le duc de Noyal-TrefQéan ramassa sa pelle et son seau, mit Téchelle sous son bras^ et il se dirigea par la rue de La Harpe vers l'égout Saint-Michel.

Emile le suivit.

Qu'on se rappelle les élégances des premiers livres de cette histoire, qu'on se rappelle les draperies que j'ai tendues au-dessus de la tète de mes personnages et les tapis que j'ai cloués sous leurs pieds; et, si faire se peut, que le lecteur me pardonne de le conduire où je vais le conduire, dans Tégout Saint-Michel. N'est-ce pas dans un égout aussi que le xvm* siècle est tombé sur la fin de ses jours?

Paris, semblable à un théâtre, possède son premier dessous, son deuxième dessous et même son troisième dessous. Paris a ses trappes et ses chausse-trappes. Trois grandes administrations, celle

du gaz, celle des fonlaiues et celle des égouts travaillent incessamment ses flancs ligiiuodes. Nous ne parlons pas des Catacombes.

Je me promenais l'autre jour dans la ville de BatignoIles-Monceaux, et^ au coin de la rue des Dames^ je vis sortir d'un trou d'égout, pendant une demiheure environ, cent cinquante personnes. C'était étrange. Ces <5ent cinquante personnes allèrent déjeuner chez le père Lathuile^ cette célébrité qui se classe immédiatement au-dessous de Desnoyers, à la Courtille. Ils étaient tous égoutiers, et c'était leur réimion annuelle qu'ils fêtaient au printemps. Je regrettai de n'être rien qu'homme de lettres, et de n'avoir pas le droit d'assister à cette fête.

Le duc de Noyal-Treffléan conduisit Emile jus* qu'à la place Saint-Micbel, où s'élève une fontaine insignifiante à laquelle on boit^ mais que l'on ne regarde jamais. Un marchand de vin est à côté. Par la cave de ce marchand de vin, à la Treille-d'Or, le duc et Émile^ munis de deux torches, s'engagèrent avec précaution. Us descendirent une trentaine de marches et se trouvèrent dans une galerie fuligineuse qui suait de tristesse, de chaleur et de vieil-

lesse. On y voyait les anciens murs des fortifications de Philippe-ÂugQste. Pes limaçons rampaient sur ces |*uiQes respectables et les brodaient d'argent. Le duc ep brûla quelques-uns avec sa torctie. Ils étaient dans un des plus vieux égouts de Paris, faisant partie de ce que Ton nomme l'égout de ceii|ture. D fallait se tenir courbé pour le traverser et marcher en écartant les jambes afin de pe pas se mouiller. De temps en temps le bruit d'une chute d'eau les invertissait de se ranger pour éviter des éclaboussures imn^ondes.

— Nous voi^ sous le jardin du Luxembourg^ dit le duc de Noyal-Treffléan; courbez la tête.,. Est-ce quç vous n'entendez pas le chant des oiseaux?

— Non, 4it Emile.

Ce qu'il entendait bien mieux, et ce qui Teffr^yait davi^Qtage, c'étaient les voitures qui roulaient au-dessus de sa tète avec un bruit assourdissant.

— Idaiïxfenfmt, dit le duc de Noycd-Treffléao, vous pouyez parler; pous vpïlà parfaitement tranquilles.

Emile cherchait à s'assurer sur ses pieds.

— Ou*est-ce que vous me voulez? demanda le duc.

On se trouvait alors sous l'abattoir SaintrGermain. Une bande de rats s'élança sur I4 torche d'Emile et Téteignit. Il la ralluma à c^lle de M, de Noyal-Treffléan.

— C'est bien pis, lui dit celui-ci, lorsque noys nous trouvons sous une fabrique d'où se dégagent

des acides meurtriers, à Passy, par exemple; les torches s'éteignent et nos ouvriers n'ont pas toujours le temps de regagner \q^ regards par où ils sont descendus. ^

— Les regards? demanda Emile.

— Oui; ce sont les trous par où nous descendons dans les égouts, et les tampons sont les noms des trappes qui les recouvrent.

— Ahl murmura Emile avec satisfaction; voici que la galerie s'agrandit; je puis avancer sans baisser la tète.

— Oui; mais vous me parliez de ma fille? dit le duc.

— Votre fille veut se marier, dit le jeune homme.

— Attendez!... fit M. de Noyal-Trefûéan en étendant le bras.

— Quoi donc!

— N'entendez-vous pas?

— Non.

— Ce bruit?

— En eflfet, dit Emile prêtant l'oreille.

— C'est l'orage, murmura le duc.

— Vous croyez? dit Emile.

— Oh ! il n'aura pas le temps de nous atteindre; marchez vite, nous allons prendre l'embranchement de la rue SouGQot.

Mais^ à la rue SoufQot^ le duc de Noyal-Treffléan lâcha un blasphème.

Un tuyau de fontaine laissait échapper l'eau dans les galeries de Tégout.

— Retournons, dit le duc.

Ils retournèrent.

Mais, par malheur, ils se trompèrent d'embranchement.

Us se dirigèrent vers la rue Clovis.

Emile s'arrêta, portant la main à son cœur.

— Qu'avez-voiis? lui dit le duc.

— Cette odeur me suffoque.

— Bahl

— Je voudrais sortir,

^- Impossible I répondit le grand seigneur ; nous sommes sous la moatagne Sainte-Geneviève ; attendons que l'orage soit passé.

— Non, balbutia Emile; je vais me trouvez mal.

— Bien vrai?

— Oui.

— Alors, passez votre torche à travers l'ouverture du regard; elle sera aperçue des passants.

Mais Emile, défaillant, se laissa tomber sur les pierres.

— J'ai eu tort de l'amener ici/ pensa le duc de Noyal-Treffléan ; ses poumons ne sont pas assez forts.

La pluie d'orage montait.

Le duc ne s'en inquiétait pas. Il se savait sur un des plus hauts points de Paris,

Il attendit qu'Emile reprît ses sens.

Quand ille vit revenir à lui, il l'aida à se remettre sur jnmbcs.

— OÙ diable sommes-nous, se demanda-t-il^ et de quel côté prendre ?

Les égouts sont des labyrinthes pour les égoutiers eux-mêmes. Il faut une grande lucidité d'espiit et de nombreuses précautions pour s'y engagei' : il faut des allumettes, il &ut du pain^ il faut de la boisson. En cas d'orage, leurs ciseaux leur servent à se cramponner aux pierres des voûtes, et ils s'y suspendent à l'aide de leurs bretelles jusqu'à ce que les eaax se soient retirées. Pareil événement arriva à l'oiivrier Maillard^ qui se ressouvenant d'avoir oublié ses outils dans l'égout cCe la Porte-Saint-lf &rtin^ alla les rechercher malgré la pluie, et passa vingt nxi|iute$ d&uiç cette position suspendue*

L'orage et l'asphy^Ue sont les deux seuls incoiivénients que comportent les égouts. Quant aux . rats^ disons que l'on en a singulièrement exagéré 1q nombre en ces derniers tep^ps, ^ que les nouvellistes souterrains se sont joués tout à fait de la badauderie parisienne en rapportant ces fameuses chasses qui n'ont jamais eu lieu que dans leur imagination. Beaucoup de personnes se sont laissé * prendre à l'air véridique de ces compte-rendus, qui

donnaient le total des victimes et le prix de chaque tête, sans oublier la teneur d'un soi-disant traité passé entre l'administration et des iparchands de gants de Norv^^ége.

Il est des égouts navigables, tel que le grand égout de ceinture. S'embarquant à Passy, on peut voguer en batelet trois ou quatre lieues durant et s'en aller déboucher au quai de la Toumelle par exemple, après avoir passé sous La Villette. Par endroits , l'égout s'agrandit et prend dix ou douze pieds de haut. Quelques-uns ont des trottoirs.

Des hommes passent là-dedans des jovrnées entières et même des nuits. Ils n'en sont pas plus tristes et pas plus malheureux. Ils ont chaud en hiver et frais en été, au rebours de tout le pionde. Ce sont ' d'aimables drilles, ces égoutiers. Ils font des repas joyeux au fond de leur aptre, car le gouvernement, dans sa sollicitude, leur a fait construire de charmants cabinets où ils peuvent déjeuner et dîner, quand l'ouvrage les talonne. J'ai vu dans l'égout des* Filles-du-Calvaire un de ces cabinets dont la décoration a bien coûté quatre à cinq

mille francs. Une table de vingt couverts y tient à l'aise.

Les égouts vivent en assez mauvaise intelligence avec le gaz et les fontaines. Ils ont souvent des mots et des coups de pelle entre eux. Tantôt c'est un tuyau qu'ils cassent par imprudence, ou un robinet qu'ils faussent.

Voici les causes qui avaient déterminé le duc de Noyal-TrefQéan à embrasser une profession si bizarre et si repoussante. Jeté à Saint-Lazare, à la suite de Texécution de François Soleil^ il était par^ venu^ s'évader par Tégout du faubourg Saint-Denis, où l'hospitalité la plus franche lui avait été accordée. Nulle cachette n'offrait plus de sûreté que celle-ci^ et il n'était pas supposable que le comité de salut public vînt l'y relancer. Jusqu'au dénoûment de la Terreur^ le duc resta donc dans l'égout^ payant par son travail l'hospitalité qu'on lui donnait; il se rendit utile tout en faisant son apprentissage, et peu à peu il finit par mordre au métier^ comme on dît. Aussi^ après le 9 thermidor, continuat-il tranquillement à curer les égouts de la capitale, comme s'il n'avait jamais fait autre chose de

sa vie. Que pouvait il faire, en effet? il était plus ruiné que Job ; la Révolution avait supprimé tous ses amis; Soleil n'était plus auprès de lui pour lui créer des plaisirs. Et d'ailleurs, il avait tant vécu sur Paris qu'il pouvait bien vivre dessous pendant quelques années. Un duc-égoutier! cela avait quelque chose qui le séduisait et flattait son imagination, car c'était bien lui qui avait eu cette idée, lui seul cette fois!

Ce fut ce qu'il raconta à ÉmUe, tout en cherchant à retrouver son chemin. L'orage avait épaissi les ténèbres autour d'eux, et souvent le duc interrompait son récit pour interroger les embranchements qui s'ofiraient, béants et noirs. Emile marchait derrière lui d'un pas mal assuré à travers ces dédales immondes, tandis que son esprit se reportait vers les délicieuses campagnes qu'il avait quittées. Il frémissait en appuyant ses mains à ces murs mouillés qui avaient si peu d'analogie avec Técorce des hêtres, en trébuchant sur ces pavés gras et en les comparant aux monticules gazonnés de Meudon.

Le duc de Noyal-Trefûéan était inquiet; après encore une demi-heure de va et vient, il murmura :

— Nous aurons plus vite fait de sortir par le- premier regard venu ; autrement^ nous risquerions d'aller jusqu'à Arcueil.

— Mais, comment sortir? demanda Emile; vous avez laissé votre échelle dans la boutique du marchanddevins.

«- Vous allez voir, répliqua le duc; prenez ma pelle... maintenant, montez sur mes épaules.

Emile hésita.

— Oh! ne craignez pas de me faire du mal, dit le grand seigneur en souriant; je suis encore robuste pour mon âge.

Le jeune homme obéit, et, s'appuyant aux pierres^ il se hissa sur M. de Noyal-Ti-efïléan.

t)aûs cette position, ce dernier lui dit :

-^ A propos, qu'est-ce que vous me contiô» donc tout à l*heure.** que ma fille veut se marier?

Emile faillit tomber, tant cette question l^dba^ sourdit, faite en im moment pareil*

11 ne répondit pas, il demanda :

— Que faut-il faire maintenant ?

— Levez les yeux. La trappe ronde qui ferme le

regard est juste au-dessus de votre tête. Il faut la soulever à Taide de la pelle.

Le jeune homme obéit, et engagea le fer de Tins* tniment entre la pierre et le tampon. D*abord ses efforts turent inutiles; mais, excité par le duc, il s'acharna^ La trappe, à demi soulevée^ allait Têtre tout à fait, lorsque, par un hasard infernal, une voiture arriva, la referma aVec un bruit de tonnerre et &t tomber 1^ pelle des mains d'Emile. Peu s'en fallût que lui-même ne fût renversé, mais l'étroitesse des murs le préserva d'une chute qui l'eût fracassé.

Pour sa part, le duc de Noyal-TrefÛéan s'en tira avec une forte contusion aux reins, produite par le fer de la pelle.

Ils renoncèrent à leur projet, qui présentait trop de danger; et d<3 nouveau ils marchèrent dans le ruis^ seau fangeux jusqu'à ce qu'ils fussent arrivés enfin à une espèce de carrefour. Là, le duc fit entendre un cri de satisfaction. Il se reconnaissait. Il était- entré dans la rue de l'Arbalète, dans le quartier Saint* Marceau.

Ce fut dans un de ces cabinets dont il vient

d'être question, reudez-vous de chasse des égoutiers, que M. de Noyal-Treffléan fit entrer Emile. Il lui indiqua du geste une chaise de bois.

— Nous voilà dans un endroit paisible, dit le duc ; nous ne saurions mieux être pour causer, causons donc.

Cet homme avait conservé dans son infamie tant de noblesse et de simplicité, qu^Émile ne pouvait se défendre encore d'un reste de respect envers lui. Il demeura debout.

— Monsieur le duc, dit-il d'une voix presque solennelle, je viens vous demander la main de votre fille.

Une telle demande, dans un tel heu, avait je ne sais quoi d'extraordinaire et de grave.

Le duc de Noyal-TrefQéan , bien que rompu à toutes les excentricités, fut frappé de celle-ci.

Il regarda fixement le jeune homme, dont la figure restait sereine, et l'attitude irréprochable au point de vue de l'étiquette. Il parut satisfait; pour quelques minutes il put se croire dans un de ses salons d'autrefois. L'égoutier disparut pour rendre sa place au grand seigneur.

— La main de Trois-Mai? répcta-l-il lentement. Emile s'inclina.

— C'eût été une démarche bien téméraire il y a quelques dix ans, prononça le duc en hochant la tête; mais^ aujourd'hui, toutes les classes de la société sont confondues; une égalité funeste règne entre les personnes, et^ pour peu que cela continue, Dieu sait où cela nous mènerai Hélas I

En achevant ces paroles, si étranges dans sa bouche, il fouetta du bout de ses doijgts les dentelles absentes d'un jabot imaginaire.

Emile l'écoutait et le regardait avec surprise.

— La démocratie nous a perdus, reprit le duc en soupirant; elle a chassé toute élégance et toute délicatesse; oui, palsembleul votre Paris est devenu inhabitable, du moins dessus. On y est exposé à se faire marcher sûr le pied par un tas de gens sans aveu et sans titre. Plus rien de grand, ni même de joli. L'absurde remplaçant tout! L'anarchie du haut en basi Et pour quelqu'im qui, comme moi, a les nerfs très-sensibles, avouez que je ne pouvais me commettre dans une semblable pétaudière !

M. le duc de Noyal-Treffléan, emporté par un suis

prême mouvement de dédaiii aristocratique, épouvanta un rat, qui partit d'entre ses jambes et se sauva éperdu.

— Gardons toujours les saines traditions du bon goût, continua-t-il; opposons-nous au torrent dévastateur des barbares. La France doit éternellement rester l'asile des grâces, de l'esprit et de la coquet* terie. Tant qu'il y aura en nous un souffle de vie, ne souffrons pas qu'elle devienne la proie des faux dieux. Soyons Athéniens» Chantons Aspasie et ver* sons à boire aux philosophes ; car le monde est fait pour périr par la philosophie. — Monsieur, je vous accorde la main de ma fille.

Ayant dit, le duc se leva, majestueux comme si le cordon rouge eût encore sillonné sa poitrine*

C'était bien évidemment la première fois que de pareilles phrases retentissaient dans tm égout, et que la rhétorique faisait invasion sous les pavés du quartier Mouffetard. Aussi ne chercheraî-je pas à expliquer l'effet hallucinant de ce discours sur Emile, Il cherchait à concilier cette méprisante sortie contre les mœurs républicaines avec ce métter dégradant et horrible. Il crut que l'âge et les plaisirs avaient

affaibli cette tète^ encore si vigoureuse d'aspect.

On eût dit que le duc lisait dans la pensée d'Emile^

car il ajouta :

— Vous êtes surpris de la facilité avec laquelle je couronne en ce jour votre plus chère espérance? Il est vrai que c'est le plus grand sacrifice que je puisse

faire aux idées modernes. Vous n'avez pas de nom à donner à ma fille. Condé et Montmorencjr s'en irriteront peut-être ; mais je sais que vous l'aimerez de tout votre cœur et que par Vous elle sera heu-

reuse. Cela me suffit, car je m'intéresse à cette petite. Par malheur, je n'ai, comme vous le voyez, ni le temps ni les moyens de m'occuper moi-même de son bonheur. D'ailleurs, jusqu'à présent, mes efforts pour arriver à ce but ont médiocrement réussi. Je préfère donc vous laisser ce soin. Aimez-la deux fois, pour vous d'abord et pour moi ensuite. Adieu.

Le duc de Noyal-TrefÛéan était attendri en prononçant ces derniers mots.

n saisit sa chandelle qu'il avait laissée sur une pierre, et il dit à Emile :

— Suivez-moi.

Alors, après une marche silencieuse d'un quart

d'heure, il arriva à la fontaine de la rue Clovis, dont il ouvrit la porte à l'aide du passe-partout que cLa-que égoutier porte sur soi.

Emile gravit les marcHes.

Lorsqu'il mit le pied sur la dernière :

— A quand la noce? demanda le duc, avec une hésitation cachée derrière un sourire.

Le jeune homme s'arrêta:

— Tfouvcz-vous dans l'église de Meudon le premier dimanche de septembre, lui dit-il.

Le duc de Noyal-Treffléan lui fit un dernier salut de la main et rentra dans son égout...

Le premier dimanche de septembre, l'avenue de l'église de Meudon était jonchée de fleurs et d'herbes odoriférantes. De beaux jupons rouges passaient entre les arbres^ et des sons de cornemuse arrivaient à l'oreille. Le temps était ce qu'il doit être pour un jour de dimanche et pour un jour de noces, c'est-àdire que le soleil avait ajouté quelques rayons de plus à sa face bouffie, et qu'une légère pluie, le matin, avait essuyé les buissons poudreux. La nature était donc parfaitement en mesure de figurer à la cérémonie qui allait avoir lieu, Elle avait ramené les plis de ses prairies comme une camériste ramène

les plis de son tablier; elle tenait ses peupliers

droits et ses saules en dehors; enfiD, elle était sous les armes.

Les cloches sonnaient à toute volée^ mises en branle par un sacristain satisfait de lui-même et du vin blanc du coin. Ces cloches célébraient la joie et le bon Dieu ; elles se balançaient comme en dansant, et elles faisaient ce joli tapage qui est si agréable à entendre lorsqu'on se fait la barbe devant le miroir de sa fenêtre. />in, don^ din^ don^ din.

L'église de Meudon était une de ces naïves petites églises de campagne qui sont aux cathédrales ce que les bonnes femmes sont aux grandes dames. Elle portait son clocher comime une bonne femme porte son bonnet. Un architecte ne lui avait pas pris mesure de robe brodée, chamarrée de hiboux et de dégueuleux fantasques. Elle mettait son orgueil dans la blancheur de son plâtre, dans le bois verni de sa grande porte et dans sa croix de cuivre étineelante. C'était une heureuse église de première communion^ qui semblait attendre une kyrielle de petits jeunes gens en habit noir et les mains jointes, et une théorie de demoiselles de douze ans avec des robes de gaze et des souliers de satin.

Mais ce que l'église de Meudop attepdait ce jourlà^ c'était un6 noce. Le village le savait et s'était mis en l'air & cette occasion; car Trois*Mai était en odeur de sainteté dans le pays, et tout le monde faisait des vœux pour son bonheur. Fermiejrs et fermières avaient donc revêtu leurs habits les plus éclatants, leurs souliers à boucles^ leurs chapeaux à rubans ; ils avaient étalé leurs montres où pendaient des breloques sonnantes, et ils faisaient le moulinet avec leur grosse canne le long des chemins. Les* marchands s'étaient, eux aussi, donné rendez-vous sur la place de l'église.

Les époux arrivèrent entre une heure et deux heures de l'après-midi, après messes et avant vêpres. Ils étaient accompagnés de la marquise de Perverie et de quelques voisins. C'était un cortège modeste, tranquillement heureux, La jeune fille s'appuyait doucement sur le bras d'Emile, les yeux rasant la terre et l'âme recueillie ; la branche d'oranger consacrée ornait son front limpide, et de longs voiles blancs partis de sa tète allaient aboutir à ses pieds.

Elle se taisait, de même quîÉmile, qui n'osait la

regarder, mais qui regardait Téglise. Il était vêtu avec simplicité, sa bonne mine suppléant à la richesse et à l'élégance qui lui manquaient. Pour lui, ce jour dont on s'est tant moqué était réellement le plus beau jour de sa vie, et on le voyait bien sur sa figure radieuse.

La marquise de Perverie, qui plaçait sa joie dans la leur, avait fait trêve à sa mélancolie habituelle; et son regard, qui ne les quittait pas d'un seul instant, exprimait une sensibilité satisfaite qui effaçait bien des années de souffrance.

Celui qui était beau, qui rayonnait, qui chatoyait, celui qui avait à sa boutonnière tous les bouquets de la noce, celui qui contemplait les paysans de cet air triomphal qui veut dire : Hein?... Celui qui faisait Tempressé et soufflait de tous ses pouiïions, c'était le majordome Turpin, c'était le précepteur philosophique d'Emile. Il remplissait à lui seul toute l'avenue de l'église par ses écarts de poitrine et par la largeiïr de ses enjambées. Les petits enfants et les villageoises innocentes le prenaient pour le mari.

La noce fit son entrée dans l'église, qui était

pleine aux trois quarts ; et, précédée du suisse qui avait tiré du grenier un vieux chapeau galonné et qui faisait résonner sa pique sur chaque dalle, elle alla se ranger devant l'autel^ paré comme les autels de campagne et doré à outrance. Au-dessus du tabernacle, une vierge couronnée de roses étalait la splendeur de sa robe d'or^ large comme une robe à paniers et ronde comme un cercle à barrique. Elle tenait entre ses bras l'enfant divin ^ qu'on avait atfublé d'une tunique d'azur, et dans les mains duquel on avait placé un laurier vert. A droite et à gauche, se dressaient des cierges plus jaunes que des vieilles filles et reposant dans des chandeliers d'argent. Au-dessous, une rangée de fleurs véritables, dues chaque semaine à la dévotion des fidèles. Puis^ la sainte nappe, éblouissante et brodée, table frugale où les plus célestes délices sont offertes sous la I^us humaine des allégories.

I<es deux jeunes gens allèrent s'agenouiller devant Fautel. Le curé qui bénit leur union était un vieillard à cheveux blancs , dont im bon sourire animait la physionomie. Il leur fit un de ces petits sermons qu'on aime à se rappeler plus tard, et où

262 LÀ FIN PE l'OUGIIS

il leur vanta les charmes d'une vie reposée et cachée. Ensuite, Emile, et Trois-Mai traversèrent Téglise pour se rendre à la sacristie.

Une table ronde était au milieu. Quelques tableaux de piété décoraient les miu'ailles, imprégnées d'une suave odeur d'encens. Deux enfants de chœur, en barrette rouge et en petits î)as rouges, les avaient suivis; ils furent presque immédiatement rejoints par le curé de Meudon.

Emile et Trois-Mai, debout l'un et l'autre, écoutalent leur cœur palpiter.

C'était là que lés attendait l'événement le plus important de leur vie.

Car au milieu du bonheur qui remplissait leur âme, disons-le, il se glissait néanmoins un regret et un désir. L'un et l'autre étaient sans' famille, ou à peu près; ilâ se mariaient comme des enfants perdus, sous l'œil de Dieu seulement; leur bonheur n'ayant à se déverser ni sur un père ni sur une mère , il fallait qu'ils le renfermassent en eux comme des égoïstes. C'était ce qui faisait leur peine, peine non avouée, mais ressentie mutuellement.

Avant la signature le curé demanda^ comme cela se pratique^ les noms des deux époux.

La jeune fille murmura :

— Trois-Mai..,

La dernière syllabe de ce nom expirait à peine sur ses lèvres, qu'Une voix retentissante s'éleva derrière elle, et prononça :

— Trois-Mai de Noyal-Treffléanl

ïout le monde se retourna, et Toti aperçut le duc vêtu avec dignité.

n ouvrit les bras à sa fille, qui s'y jeta en pleurant de bonheur.

Alors on eut cet étrange spectacle du duc de Noyal-Treffléan ému jusqu'au silence et jusqu'au frémissement.

La marquise de Perverie eii sentit fondre presque sa haine, et ses regards purent se lever sur cet homme si grandiosement coupable.

Tous les spectateurs étaient attendris.

n n'y .en avait qu'un, un seul, dont le visage était demeuré triste et dont l'âme était demeurée sombre; un seul qui ne partageât pas l'allégresse générale. On a deviné que c'était Emile. Il regardait ce

tableau d*un œil humecte de larmes amères, car il trouvait Trois-Mai bien heureuse et il Tenviâit autant que Ton peut envier quelqu'un que Ton aime. Cette impression fut si vive qu'il fut obligé de s'appuyer à la table pour ne pas chanceler.

Personne ne s'en aperçut; on l'avait oublié tout à fait.

Le premier moment donné à Teifusion filiale, la cérémonie reprit son cours, au milieu de l'attention

distraite.

— Votre nom ? demanda le curé à Emile.

Il n'entendit pas d'abord, et le curé fut obligé de répéter sa question. Alors seulement Trois-Mai s'aperçut de la pâleur de son fiancé, et elle courut à lui en lui tendant la main.

— Emile, répondit-il bien bas.

— Père et mère?...

Le curé allait ajouter : inconnus; mais une voix s'éleva derrière Émile^ comme une voix s'était élevée tout à l'heure derrière Trois-Mai, et prononça :

— Jean-Jacques Rousseau et Thérèse Levasseur! Un cri partit de la poitrine du jeune homme.

Il vit une vieille femme appuyée sur le bras d'un

vieillard aussi âgé qu'elle, maïs de haute taille et maigre à faire rornement d'un cabinet de dissectioù. A sa perruque un peu de travers, à son sourire effaré et à sa haute canne, Emile ne put méconnaître le bienfaiteur de son enfance, le docteur Champdoiseau.

Mais cette femme? cette fenmie?

Le bon docteur lut dans les regards d'Emile^ car il lui dit ce seul mot :

— Ta mère t

Cette fois^ Témotion des assistants atteignit un degré imposant de solennité ; et un silence plein de respect se fit autour de ces deux reconnaissances.

Emile n'avait plus sa tète à lui, et, les yeux ba« gards, les traits bouleversés^ il balbutiait :

— Fils de Jean-Jacques Rousseau... moi... cela se peut-U? Répétez-le moi bien^ ma mèrel ma mère! ma mère I

La vieille Thérèse Levasseur le rçgardait avec

tendresse et promenait sur lui ses mains tremblan-

tes. Elle lui écarta les cheveux, et, posant le doigt à

l'endroit de cette cicatrice singulière qui formait sur

son front un accent circonflexe :

'â66 * LA FIN DE L*ORGIE

— La blessure... dit-elle, voilà la blessure!... Oui, tu es bien mon fils, tu es bien le fils de Rousseau, le dernier et le plus pleuré. Voilà bien le visage de ton père, cet air d'inquiétude et de grandeur. Oui, tu es Rousseau, tu es mon fils !

Thérèse se tourna vers le docteur :

— Examinez-le donc, docteur Ghampdoiseau; estce que cet enfant ne porte pas son extrait de baptême dans les yeux? Il demande s'il est bien le fils de Rousseau. Mais il n'a donc jamais vu le portrait de mon mari? Tiens, regarde, enfant.

Elle fouilla dans la poche de sa robe, et en tira une miniature qu'elle lui présenta.

Lç jeune homme examina en silence ce médaillon, qui avait été fait dans Tàge mûr de l'auteur de la Nouvelle-Héloise; et, tout en l'examinant, sa figure prenait une expression grave et tendre. Au milieu du silence qui l'environnait, il posa lentement ses lèvres sur la peinture, et dit :

— mon père 1 vous qui dans yotre vie n'avez voulu ni de mon amoiu* ni de mon respect, en voudrez-vous au moins après votre mort? Soufirez que le culte pieux d'un fils descende dans votre tom-

beau et que je m'agenouille auprès de votre mémoire illustre. Je n'importunerai pas vos cendres de noies regrets, je n'élèverai pas vers vous un reproche. Vous avez fait votre volonté, mon père; votre volonté soit bénie! Ce n'est pas à moi, chétif, de chercher à sonder les mystères de votre intelligence. Peut-être le détachement de toutes les tendresses^- comme le détachement de tous les biens^ est-il une nécessité, une condition même du génie. Si mon abandon vous a fait faire un pas de plus vers la lumière^ je remercie le ciel de mon abandon. J'ai bien souffert, c'est vrai, mais si mes souffrances ont été utiles et nécessaires, je les offre à Dieu qui voit votre gloire et qui voit mon obscurité. N'est-ce pas déjà beaucoup pour moi de savoir que je vous dois le jour, et que c'est votre sang qui coule dans mes veines? Quel autre patrimoine pouvais-je ambitionner, plus noble, plus magnifique et plus grand que celui-là? Fils de Rousseau 1 Je peux marcher la tète triste^ mais haute dans tous les cas. N'attendez doncde moi^ mon père^ ni plaintes ni récriminations ; au contraire : je mêlerai ma faible voix aux voix de toutes les mères qui vous bénissent, de tous les

enfants qui célèbrent vos louanges. Car vous êtes grand, mon père, et vous fûtes bon. Et dans votre existence toute consacrée au triomphe des idées justes et saines, vous n'avez pas oublié entièrement

vos enfants, puisque vous les compreniez dans le bonheur universel quç votre pensée rêvait pour rhumanitél

Emile imprima une seconde fois ses lèvres sur le portrait de Jean-Jacques Rousseau, et ensuite il le rendit à sa mère.

Ces paroles prononcées d'un accent ému et vibrant avaient fait couler des larme» de tous les yeux. Chacun admirait ce noble j^une homme pardonnant à son père dénaturé, et cherchant une «ublime excuse à une inexcusable infamie. Dans ce momentlà, en effet, Emile était beau, il était grand, il était chrétien l

Nous ne nous appesantirons pas davantage sur les détails de cette scène. La cérémonie s'acheva enfin, et les deux jeunes époux purent signer avec orgueil, l'un Emile Roiûseau, l'autre Trois-Mai de Noyal'Treffléan^ en attendant la prochaine légitimation de leur naissance^

Il était trois heures lorsqu'ils sortirent de l'église de Mcudon par la porte de la sacristie. Néanmoins ils ne pnrent se dérober à Tempressement des villageois, parmi lesquels s'était répandue la nouvelle^de ces événements presque miraculeux. Les chapeaux forent agités, le tambour battit aux champs, et les

cris de Vive la mariée/ Vive le marié l retentirent

mille fois dans les airs; mêlés aux détonations des boites d'artifice.

Tout en marchant, Thérèse expliqua à Emile comment^ depuis 1789, elle ne Tavait presque jamais perdu complètement de vue. C'était d'elle qu'il tenait ce papier et ces cinquante écus que lui avait remis son hôtelier le lendemain de la prise de la Bastille. Si elle ne s'était pas fait connaître plus tôt à lui, c'est que la pauvre femme avait encore peur de l'ombre de Jean-Jacques ; et puis, lorsque l'on n'a pas bercé l'enfance de son fils, on redoute de se présenter à ses regards, on se demande quel droit on a de venir lui demander son amour ; la honte empêche les mouvements du cœur. C'est ce qui était arrivé pour Thérèse Levasseur; elle s'était contentée de veiller de loiii sur son enfant, sa^s oser venir lui

270 LA VIN. DE l'orgie

dire : le suis ta mère ! dans la crainte qu'il ne lui répondit : Je ne vous crois pas I

n fallut la nouvelle du mariage d'Emile pour qu'elle se décidât à le reconnaître. Sur ces entrefaites, Thérèse avait fait la rencontre de son ancien accoucheur, du docteur Champdoiseau. Il connaissait Emile, lui aussi, car il avait surpris Jean-Jacques consommant son odieux abandon. sur la place du Parvis-Notre-Dame, et il avait servi de père à Tenfant jusqu'à sa sortie de l'hospice. Son témoignage était donc irrécusable ; et grâce à lui, grâce à Thérèse, notre héros allait enfin retrouver une famille.

Il regardait sa mère plutôt qu'il ne l'écoutait. Elle était bien vieille, la Thérèse; elle marchait courbée et tremblante. Toute lueur s'était éteinte dans son œil gris. Bien qu'elle joiût de quatre pensions sur le gouvernement, elle était habillée avec une simplicité qui ressemblait trop à l'indigence pour qu'on ne s'y méprît point. Et cependant, à l'occasion du mariage de son fils, Thérèse avait cru faire merveille en tirant de ses cofiEres une robe du temps de sa jeunesse, robe qui avait été rose, puis

jauile, puis blanche, et qui n'était d'aucune couleur maintenant.

Le docteur Ghampdoiseau compléta tous les détails que Thérèse avait donnés à Emile sur sa naissance; Emile sut tout, et même Torigine de la cicatrice qu'il portait au front.

Le repas de noce eut lieu sous une treille, au bord de la Seine.

Trois-Mai à côté du duc de Noyal-Treffléan, Emile à côté de Thérèse, la marquise de Perverie entre le docteur Ghampdoiseau et deux ou trois invités, gentilshommes campagnards, tel était le coup d'œil de la table. Turpin n'avait voulu céder à aucun l'honneur de servir.

Un temps magnifique se prêta à la circonstance ; la chaleur était tempérée par les brises venues de la

rivière.

Le repas fut d'abord grave et silencieux. Trop d'agitations s'étaient succédé en peu d'instants dans les esprits. Mais, au bout d'une demi-heure, la glace rompit, et la conversation s'élança, «njouée et rebondissante, comme la baille d'un jeu de paume. Le duc de Noyal-Treffléan en prit sa bonne part et

devînt peu à peu jovial comme un menuisier qui a quitté sa veste. Il se contint assez cependant pour ne pas chanter au dessert.

Mais, du coin de l'œil il regardait Thérèse L^vaaseur, qui s'animait de son côté, et qui souriait, et qui remuait la tête, et qui trempait souvent dans son verre ses lèvres flétries. On sait quel était le vice dominant de la femme de Rousseau, et mon prologue Ta montrée cachant des bouteilles de liqueur sous son oreiller. Jusqu'à la fin de ses jom^j elle conserva ce goût fatal.

C'est pourquoi le duc de Noyal-Treffléan la regardait avec ce malin contentement du démon qui trouve une âme damnée là où il ne comptait trouver que des âmes saintes.

Il est vrai que lui aussi, Emile, avait Tœil sur sa mère. Il s'affligeait secrètement et cherchait un moyen pour l'empêcher de boire. Il crut l'avoir trouvé. Au moment où Thérèse avançait la main pour saisir une bouteille qui était à sa portée, Emile porta mélancohquement le doigt à son iront, en montrant la cicatrice.

^ À ce signe qui lui rappelait un épisode honteux^ Thérèse abandonna la bouteille...

Cette scène rapide^ -^ réprimande touchante d'un fils à sa mère, -^ n'avait été vue de personne.

Une autre version générale et malheureusement trop répandue, est que la veuve de Jean-Jaoques a convolé à de secondes noces avec un valet de chambre ou un palefrenier de M. de Girardin. Rien ne prouve cependant qu'elle ait épousé ce valet de chambre; au contraire, Thérèse et lui étaient déjà très-âgés lorsqu'ils firent connaissance. Une lettre du maire du Plessis-Belleville, où Thérèse Levasseur est décédée, affirme positivement qu'elle ne s'est jamais remariée. La mémoire de cette femme n'est déjà pas tellement entourée d'estime, qu'il faille encore l'accuser d'une faute pour le moins douteuse.

Ne voyant plus Thérèse en état de lui tenir tête,

le duc de Noyal-Treffléan essaya de se rejeter sur le

bonhomme Ghampdois^au. Mais, comme tous les

vieux savants, le docteur avait des idées arrêtées sur

l'hygiène, et il repoussa constamment les rasades

offertes par le duc, qui regretta de n'avoir pas

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amené un égoutier de ses camarades, afin de pou« voir boire avec lui tout à son aise.

Gela jeta un nuage sur sa satisfaction.

Aussi, quand le festin fut terminé et quand il se retrouva seul avec les jeunes mariés, il leur dit :

— Adieu, mes enfants... à présent que vous voilà heureux^ je vous quitte...

Emile et Trois-Mai voulurent se récrier.

— Non, reprit le duc en souriant, c'est inutile; il ne faut pas que je reste plus longtemps. Vous me gâteriez et je finirais peut-être par devenir vertueux. Laissez-moi donc partir.

La nuit n'était pas tout à fait venue; il n'^^; liait dans l'air une fraîcheur et une suavité sans pareilles.

Ces trois personnes marchaient dans un^e allée touffue.

Trois-Mai et Emile, livrés à leurs réflexions, baissaient la tête.

On entendait le bruit des violons qui s'accordaient là-bas pour la danse.

— Vivez longtemps, dit le dqc de Noyal-Tief-

ûéan; aimez- vous bien. Moi, je suis ma destinée.*, je retourne à Paris.

— Mon père ! s'écria Trois-Mai en pleurant,

— Oh I sois tranquille, continua le duc, je viendrai vous voir... quelquefois... Ce n'est pas un adieu étemel que je vous dis. Mais je ne veux pas troubler votre bonheur par ma présence. Vous m'avez fait passer une journée dont j'emporte le souvenir. Adieu, mes enfants. Pensez à moi de loin en loin. Adieu.

Les arbres, agités par un vent délicieux, secouaient leurs branches embaumées sur leurs tètes.

Neuf heures sonnaient à l'église de Meudon.

Le duc de Noyal-Treffléan se détacha des bras de Trois-Mai, qui cherchait doucement à le retenir, et l'embrassant au front :

— Adieu, dit-il encore.

n gagna la campagne ; et, pendant cinq minutes^ Emile et Trois-Mai purent le suivre des yeux.

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