‹ La fin de Lucie Pellegrin (volume 2)Chapitre 8 sur 11 · MONSIEUR MURE · texte numérisé non relu

MONSIEUR MURE

20 novembre 18G3.

Aujourd'hui ! avant minuit, mademoiselle Hélène Derval sera, pour la vie, madame Moreau.

Il est cinq heures du soir. Il fait nuit. J'ai sonné deux fois pour la lampe, inutilement. Nanon, la bonne, sera sortie; je viens d'allumer une bougie en attendant. Et il faut que je me dérange encore pour jeter des bûches dans la cheminée... Brrr! le froid me saisit, dans mon appartement de garçon, seul.

Huit heures et demie.

Mon dîner, à moi, n'a pas été long.

Eux sont encore à table. Au dessert, peut-être. Le

bouchon des bouteilles de Champagne, saute. Je les vois, tousl Le vieux papa Derval, rouge comme sa décoration de commandant en retraite, a la larme à l'œil. Notre président du tribunal se lève, hume sa prise, et prononce un toast. L'indispensable bouteen-train, M. de Lancy, invente quelque facétie pour amuser les dames. Et elle ?

Elle était si petite, quand j'allais, aux vacances, chasser à Miramont, chez ma grand'mère. Le dimanche, pour la messe, les Derval faisaient l'ascension de la €olline escarpée où est juchéle village. Ils s'arrêtaient •chez nous. Une fois, je m'en souviens, je l'avais prise à sa nourrice et je la tenais dans mes deux mains. Tout à coup, à travers le maillot, quelque chose passe €t me mouille les doigts.

— Oh ! ça, monsieur, c'est béni ! me dit sa nourrice, en la reprenant.

Dans notre jardin, autour du grand jujubier, elle •courait, en sautillant, comme un jeune moineau. Et l'orgue à manivelle, que ma grand'mère avait donné à l'église, et que le maître d'école tournait pendant la messe de onze heures ! il fallait qu'on la mît debout sur une chaise tout à côté de l'harmonium : elle le touchait, elle lui donnait des coups de pied, elle voulait aussi tourner la manivelle. Elle dansait en mesure avant de savoir marcher. Une après-midi où une famille d'Italiens jouait de la harpe devant la maison, je la vois encore : piétinant, sautant, improvisant des pas adorables de danseuse de quatre ans qui tient re-

levées ses petites jupes. Et un autre jour, quelques années plus tard, son bonhomme de père, après ravoir longtemps menacée du cabinet noir, pour je ne sais quelle grosse sottise, finit par l'enfermer dans un corridor clair, entre deux portes vitrées. Elle pleura d'abord. Puis, soudain, avec un cri de révolte et de triomphe que j'entends encore :

— Papa, j'y vois!...

La vérité est que tout enfant, encore en robe courte, elle m'intimidait déjà, moi, homme fait, docteur en droit, magistrat, mùr et grave avant l'âge. J'ai dit « vous » de bonne heure à cette bambine, qui jouait à la poupée en ce temps-là, et qui, de ses doigts barbouillés de confiture, se permettait de tirer mes favoris à côtelettes.

Neuf heures.

Ils ne sont plus à table I Ceux qui n'étaient pas invités au repas, arrivent. On commence à s'écraser dans le salon. Les domestiques circulent comme ils peuvent, avec leurs plateaux. Heureusement, il n'est plus d'usage de danser aux soirées de mariage. On se salue, on se complimente, on s'observe à la dérobée, en prenant du punch et des sorbets. Les hommes, relégués dans les coins, chuchotent ens'essuyant lefront: les dames tachent de se voir dans une glace, en passant. Le président du tribunal en est à sa vingt-cinquième prise, et, dans une 'embrasure de fenêtre, récite son toast à quelque nouvel arrivé. Enfin l'ai-

mable M. de Lancy a beau se multiplier: chacun désire qu'il soit onze heures, moment du départ pour la mairie.

Un nom que l'on doit prononcer souvent, c'est le mien. Il me semble les entendre ! Chaque nouvel arrivant : — « Et M. Mure I — D'où vient que je n'aperçois pas M. Mure ! — Serait-il arrivé quelque chose a ce cher M. Mure I » — Tous, ils savent que c'est moi qui ai fait le mariage. Alors Moreau, de sa voix sèche, de son air cérémonieux de magistrat empesé, leur apprend qu'un accès de goutte me retient dans ma chambre. Et ce sont des exclamations compatissantes: — « Gomment 1 la goutte à son âge! — M. Mure n'est pourtant pas vieux ! — Quarante ans.. . au plus ! — Il faut espérer que ce ne sera rien ! » tandis que le père Derval, l'œil humide, soupire et fait de grands bras au ciel, pour indiquer que ma présence manque à son bonheur parfait. Mais Moreau leur apprend que j'étais menacé depuis quelque temps ; et, du ton avec lequel, présidant les dernières assises, il disait: « Accusé, vous avez trois jours pour vous pourvoir en cassation », il leur révèle que je viens de faire une demi-saison à Vichy. — « Mais, il y a mieux que Vichy pour cette affection-là, s'écrie aussitôt quelqu'un d'un air entendu : il y a Gontrexeville ! — Ah ! oui, Gontrexeville ! moi, pourtant... » Et les voilà parlant stations thermales, eaux alcalines et eaux sulfureuses, bains de mer, casinos, toilettes, roulette, concerts, actrices, banquiers, Bourse, politique, etc., Je suis

tout à fait oublié, jusqu'à Tarrivée de quelque retardataire.

Dix heures.

Tout le monde est maintenant arrivé.

Eh bien, si je faisais une chose... Mon habit! mes bottes vernies ! ma barbe faite !... Au moment où Ton n'attend personne, je les stupéfierais en leur montrant que je n'ai pas plus la goutte que More au... Tout autre aurait déjà passé sa chemise à jabot. Mais moi, je suis M. Mure...

Onze heures.

Trop tard 1

Je viens d'entendre le roulement de beaucoup de

voitures au bout du Cours. La noce arrive à la mairie.

Et moi, je souffre. J'ai comme une balle de plomb là,

quelque part, dans la poitrine. Tout est consommé.

Le lendemain, 21 novembre.

Nuit mauvaise. Un sommeil entrecoupé de rêvasseries idiotes.

J'étais seul avec elle, moi, dans un wagon qui nous emmenait en Italie. Elle, tout enfant, espiègle, gamine, se penchait imprudemment par la portière. Je voulais la retenir : elle me pinçait et me tirait la barbe... Puis, elle se mettait à tourner la manivelle d'un harmonium luisant à côté d'elle, sur la banquette. Tout à coup, plus d'harmonium; et, ce que j'avais vu luire, était le lorgnon de Moreau installé à la place de l'orgue. Puis... je ne sais plus ! Le cauchemar. Une fatigante fumée d'imaginations baroques. J'en suis encore moulu. Aussi, maintenant,

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qu'ils se soient arrêtés àNice,ouàMenton,ou à Gênes, moi, je sors, je vais prendre un peu l'air sur le Cours. Puis, j'irai lire mes journaux du soir au cabinet de lecture.

Même jour.

Pas de nouvelles du Mexique. — Les cours de la Rente, faibles. — Parcouru une intéressante variété des Débats, sur les musées de Florence et de Venise. Pourquoi ce malencontreux père Derval est-il venu me fourrer sous le nez une dépêche de sa fille :

Cannes y 3 h. 47. Allons bien, Êc7i?'ons demain... Hélène,

Eh bien, oui, excellent homme, j'ai marié votre fille, et vous êtes reconnaissant... mais, laissez-moi tranquille!...

Je ne mettrai plus les pieds au cabinet de lecture.

S'il lui prend fantaisie, ces jours-ci, de venir memontrer les pattes de mouche de M'"^ Moreau, ma porte sera condamnée.

15 décembre.

Pendant ces trois semaines, le père Derval ne m'a pour ainsi dire pas quitté. Elle lui a envoyé de Rome, de Naples, de Milan, cinq autres dépêches, et enfin,

hier seulement, une lettre de deux pages avec un post-scri'ptum du mari... Je la sais par cœur. Ce soir, elle revient parle dernier train.

Même jour.

Il y avait du retard. Dans la salle d'attente déserte, son père et moi, nous avons longtemps marché sans rien dire. Puis le bonhomme a voulu s'asseoir, s'est assoupi à mon côté. Moi, je regardais machinalement une immense carte de géographie sur le mur d'en face, m'intéressant, sans savoir pourquoi, à la grande botte de l'Italie, plongée dans l'azur pâle de la Méditerranée. Tout à coup, une sonnerie de télégraphe a signalé le train. Le père Derval s'est levé en se frottant les yeux. Et moi, qui pourtant ne dormais pas, il m'a semblé aussi que je m'éveillais.

C'était comme si je vivais plus vite. On nous avait permis de passer sur la voie. Le train entrait lourdement en gare, faisant vibrer les plaques tournantes. Déjà les employés, leur lanterne à la main, criaient d'une voix traînarde le nom de la station. Des portières, çà et là, s'ouvraient. Tout à coup, au dernier tour de roue, je la vis, elle d'abord, déjà debout sur le marchepied, impatiente.

— Papa!...

Et avant que M. Derval eût fini de l'embrasser :

— Tiens ! bonsoir, monsieur Mure !...

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La sensation rapide du bout de sa main gantée, dans la mienne. Ses grands yeux veloutés et expressifs, dans l'ombre. Un sourire. Deux ou trois petites tapes sur son costume de voyage. Et autour d'elle, dans la nuit, quelque chose d'inconnu, d'attirant et de subtil, dégagé par sa personne. Puis, rien ! Elle se sentait si fatiguée qu'elle étaitdéjà partie en voiture avec son père.

Alors Moreau, le bulletin des bagages à la main : — Toi, tu vas attendre qu'on me délivre les malles... Ce ne sera pas long; mais débarrasse-moi de ma canne, de mon parapluie... Tiens I prends aussi la valise...

Avril 1865.

Une chose m'étonne et m'attriste. En moins de dixhuit mois, Hélène s'est mis à dos toute la société de X...'Une à une, les femmes, sans motifs apparents, se sont éloignées, ont fait le vide autour d'elle.

Aujourd'hui , elle n'est plus en relation qu'avec quelques femmes de conseillers, nos collègues à Moreau et à moi. Et quelles relations! des visites de grande cérémonie, deux ou trois fois Tan, à la rentrée de la Cour par exemple. — Le plus souvent, un simple échange de cartes.

Il y a de ma faute. Je n'aurais jamais dû m'en remettre à son mari ni à son père, lorsqu'elle fit, l'autre hiver, ses premiers pas dans le monde... Le monde

de X...! Oh! dérision!... Il eût fallu changer mes ha bitudes, toute ma manière d'être :

1* Me commander à Paris mes chemises, un habit chez le bon faiseur, etc. ;

2° Me faire inviter par M""* de Lancy, qui prétend galvaniser l'aristocratie locale en donnant à danser tous les quinze jours.

Avec plus de cheveux, vrais ou postiches, quelques années de moins, le goût d'aller débiter aux dames mille riens aimables, avec un jarret solide de valseur^ j'évitais sans doute à Hélène bien des légèretés. Mais, si j'avais possédé toutes ces qualités, madame Moreau ne s'appeilerait-elle pas aujourd'hui i)/ac?awîe Mure?

Huit jours après.

"Vieille culotte de peau de Derval, va ! L'autre matin, au bout du Cours, je me sens tout à coup les deux bras retenus par derrière.

— Prisonnier! je ne vous lâche pas !.., Nous allons^ faire le tour de la ville ensemble.

Et, voyant que ça ne me souriait guère :

— Ça vaut une absinthe, crédieul... Ça ne se refuse pas, jeune homme...

Il était vif et guilleret comme l'air matinal. En sortant du Cours, il demanda du feu au garde de l'octroi, un vieux soldat, et se mit à lui parler de l'Afrique : « Quand j'étais au camp de Médéah... » Du bout

de sa canne, il appliqua, en passant, une petite tape sur le derrière d'une jeune bonne qui, chargée d'une corbeille, se dirigeait vers la gare. Au milieu du faubourg, devant une vieille affiche de spectacle, ce fut un feu roulant de calembours. Alors, impatienté à la fin, moi qui ne m'étais endormi dans la nuit qu'à trois heures, pour avoir pensé à sa fille ! je lui ai tout dit. Mais, — comme je le connais — : avec circonspection, petit à petit, en juxtaposant des faits.

Au commencement, ce ne fut que de la stupéfaction et de l'incrédulité. Ahl bien oui! que lui chantais-je là?... Sa fille!... D'abord n'était-ce pas sa fille, sa fille unique, à lui Théodore Derval, officier supérieur de l'armée d'Afrique, ex-aide de camp de Changarnier, décoré sur le champ de bataille, trentesept ans de services, dix-neuf campagnes, onze blessures!...

Et puis n'avait-elle pas été élevée à Saint-Denis, sa fille! avec des filles de commandants, de colonels, de généraux... de simples légionnaires, — une éducation parfaite ! à la fois égalitaire et hiérarchique!... Et, je le savais bien moi-même !" De neuf ans, âge où elle avait perdu sa mère, à dix-neuf, Hélène n'avait-elle pas profité, là haut, des leçons des premiers maîtres de la capitale!... Sortis du faubourg, nous étions alors sous les ormeaux séculaires du boulevard Saint- Louis.

Heureusement, il ne passait personne. Lui, déjà le gang à la lête, élevait de plus en plus la voix, ne me

laissant pas placer un mot. — Histoire ! géographie ! dessin ! religion ! musique ! broderie ! danse ! littérature ! rien n'avait été négligé : sa fille était une perfection ! La fille d'un maréchal de France n'était pas mieux que sa fille! X... (et il frappait de sa canne les pierres du rempart de la ville), X... n'était pas digne de posséder cette perle, qui eût brillé de tout son éclat au faubourg Saint-Germain, pas plus que ce pékin de Moreau n'était digne de l'avoir pour femme... Mais, sacré tonnerre ! ces hommes de robe, « tous ces gratte-papier! w avaient donc du sang de poulet dans les veines... C'était moi qui avais poussé à ce mariage!... Lui disais-je tout, au moins? Quoi qu'il se fût passé d'ailleurs, sa fille ne pouvait avoir l'ombre d'un tort... Il la voyait encore, entrant pour la première fois, l'autre hiver, en toilette de bal chez les de Lancy : une beauté ! une reine, nom de Dieu ! des épaules à lui faire oublier, à lui, qu'il était son vieux père ! des palpitations sous son gilet de soirée en entendant hommes et femmes murmurer : « La belle madame Moreau ! » — Ici, je crus qu'il allait pleurer. Mais nous étions arrivés à la porte de la Plateforme. Un peu essoufflé, il s'arrêta, la main appuyée sur la rampe qui entoure le jet d'eau d'une corbeille de fer. A travers la poussière du jet d'eau, entre les troncs élancés des jeunes platanes, la vue de la ville, — qui, par la trouée de la rue de la Comédie, nous apparaissait tassée et comme engourdie à nos pieds, sous un soleil ardent déjà haut, — mit soudain le

comble à son exaspération. Et, la menaçant du poing,

comme si X... tout entière était Tennemie de sa fille :

— C'est là qu'elles sont, s'écria-t-il, ces femmes!... Maintenant elles ouvrent à peine les yeux, et elles s'étirent dans leur lit... Tas de bougresses!...

Et, pendant tout le temps que nous suivîmes le ÎDOulevard Saint-Jean, il me fallut écouter la chronique scandaleuse de X... Un tas d'histoires, bien connues, vraies ou fausses, en circulation sur le compte <de celle-ci, de celle-là. Madame « une telle » ne rendait-elle pas son mari la risée de la ville ? Et madame B., femme d'un juge au tribunal, en avait-on assez jasé, sous l'avant-dernier sous-préfet? Madame V., femme d'un riche banquier, au su et connu de tous, une chienne en folie ! Le soir, de tout jeunes gens la suivaient... Et madame de N. N., une marquise cellelà, une marquise authentique, depuis cinq ans n'entretenait-elle pas dans son hôtel, sous le même toit que son mari, un étudiant corse sans fortune!... Et la deK., qu'on voyait partout avec des officiers de divers grades!... La G., surprise un matin avec un prêtre!... Et la D. ! et la E. ! et la F. !, etc., etc.. Il ne tarissait pas. Noblesse, magistrature, barreau, fonctionnarisme, commerce, — des femmes de toutes castes, — y passaient : le dénombrement complet de X... Parfois, à un nom prononcé, sa main désignait, par-dessus le rempart couronné de lierre, les marronniers de quelque antique hôtel... Toutes acceptées, pourtant, reçues partout, accueillies à bras ouverts;

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couvertes, celle-ci par son nom, celle-là par sa fortune, et cette autre par la force de l'habitude, par indifférence, par l'esprit de corps d'une société aussi sceptique au fond, que collet-monté à la surface...

— Eh bien, et ma fille!... qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'elle ne fréquente plus toutes ces...?

Le tour de la ville était achevé. Nous nous retrouvions à l'entrée du Cours. Lui, encore très rouge, suant à grosses gouttes, soufflant comme un bœuf, marchait depuis un moment sans rien dire. Tout à coup il s'arrêta pour s'éponger le front. Puis, se tournant vers moi, et d'un ton de reproche :

— Je vais être obligé de prendre un bain de pieds, en rentrant... Tout cela était fort inutile !

Et, me désignant de la main le balcon de l'hôtel des de Lancy :

— La preuve que vous exagériez... Madame de Lancy est toujours pour elle...

Même année.

Moreau, lui, n'est qu'un être indifférent.

Elle n'a que moi. Pour lui être utile à son insu, ne reculer devant rien. Faire un métier de policier secret, s'il le faut, et procéder avec méthode.

1° La vie de la petite ville est transparente comme <lu verre. A X... tout se sait. Rien que sur le Cours : le cercle des NobieSy le cercle des Avocats, le cercle du

Commerce^ le cercle de Gascogne, le cercle des Écoles, et celui de VOrdre, et le Républicain, et le Musical, et le Catholique, et celui de la Carafe (dont les membres ne consomment que de l'eau!), et le Bébés-Club, — plus un cabinet de lecture, — plus une quinzaine de cafés, — plus cinq bureaux de tabac, des coiffeurs, etc., etc.. Eh bien, devant la porte de tous ces établissements publics, du matin au soir, des oisifs, assis dehors sur des chaises, fument, bâillent, s'étirent les bras, ne savent comment tuer le temps, mais regardent; observent, se communiquent ce qu'ils ont observé, puis commentent, critiquent, supposent... Leur malignité naturelle quelquefois médit, et, d'autres fois, devine... Donc, avoir toujours l'oreille ouverte, et faire mon profit de cet espionnage tout organisé. * 2° A toute heure, je suis assez familier pour pouvoir aller chez eux. Ma qualité de vieux garçon m'autorise à m'asseoir fréquemment à leur table.

Même année.

Madame de Lancy, la dernière amie d'Hélène...

Je la rencontre à chaque instant dans les rues ou sur les promenades, aux bras de son mari, marchant tous deux très vite, à grandes enjambées, comme de tout jeunes gens pressés : — lui, le nez au vent, man-

quant tout à fait de tenue, — elle, grande, élancée, extraordinairement maigre, pâle, les traits toujours tirés, la bouche imperceptiblement de travers ; en somme, une femme étrange, mais distinguée, dans ses toilettes de coupe gothique qui, exagérant sa maigreur, la font ressembler vaguement à quelque châtelaine moyen âge. On ne lui donnerait que vingt ans. Mais Henry, son grand écervelé de fils, a déjà été refusé cinq fois au baccalauréat.

Parisienne, — dernière descendante d'une vieille famille qui a brillé sous les Croisades, — élevée dans le faubourg Saint-Germain, chez une vieille parente éloignée, chanoinesse.

Épousée, sans dot, par M. de Lancy, alors sans fortune: mariage d'amour! — Quelques années d'amour et d'eau fraîche, à Paris, passées à solliciter en vain un consulat. — Puis, un beau jour, mort d'un oncle richissime, à X... Trois millions ! — Alors, au diable le consulat ! — Et ils sont arrivés un beau matin à X..., en grand deuil, et impatients de jouir de l'héritage.

Le deuil n'a pas été long. L'héritage dure encore.

Avril, 1866.

Cette après-midi, vers quatre heures, quand Hélène a repoussé derrière elle la grille de leur maison, et qu'elle est sortie en toilette de printemps, je la voyais. Sans qu'elle s'en doute, moi, de la fenêtre à tabatière d'une chambre au quatrième oii dorment mes vieux bouquins et un tas de paperasses, je plonge hors la ville, par-dessus la Rotonde et la grande fontaine, jusqu'aux maisons neuves des abords de la gare.

Elle marchait d'abord vite, mais arrivée à la Rotonde, une fois montée sur le trottoir circulaire de la fontaine monumentale, un ralentissement de pas ; puis un arrêt court, pour reboutonner son gant. Urt cavalier arrivait alors au petit trot. Sa tête inclinée n'a pas bougé, pas plus que sa jolie ombrelle gris-

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perle. Puis, le cavalier passé, elle, descendant du trottoir, est entrée en ville. Mais le cavalier, retourné sur sa selle et maintenant son cheval, la regardait. J'ai reconnu le jeune comte de Vandeuilles.

Sur le Cours, elle allait lentement. Quand elle passa devant moi, contre la maison, de ma fenêtre mansardée je ne pouvais plus la voir. Et le temps- me paraissait long.

— Si elle montait !

Et je savais pourtant qu'elle ne montait jamais cfiez moi. Puis, toujours à ma fenêtre, je l'ai retrouvée s-ur la promenade, apparaissant et disparaissant entre les touffes vertes des jeunes platanes, s'éloignant d'un pas souple,rhythmique,révélé parles petits balancements gracieux de son ombrelle. Puis, elle ne fut plus, entre les deux barres vertes des platanes resserrés, qu'une mince tache gris-perle, toujours gaie à l'œil, imperceptible à la fin, claire encore. Et quand, l'ayant enfin perdue de vue, je me retirai de la fenêtre avec un violent torticolis, ma pensée continuait à la suivre.

Elle sort ainsi tous les jours, à la même heure, du chalet suisse de Moreau, d'ici semblable, avec son grand toit ridicule retombant bas et son peinturlurage rouge brique, à un jouet d'enfant, lourd et grossièrement fait. Irréprochable de tenue, noble et charmante, mieux mise que les autres, et avec ce cachet de Paris qu'on ne lui pardonne pas, elle entre en ville.

En ville, elle sait bien où elle est : X..., tout en-

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lière, la connaît maintenant et ne l'aime pas. Voici venir, en face, des dames avec qui elle n'est plus en visite. Leurs regards la dévisagent, la fouillent, la déshabillent; puis, quand elle est passée, les mêmes se retournent, ne l'ayant pas assez vue, comme s'il s'agissait d'une bête curieuse... Voici maintenant la femme du procureur général, arrivant de loin, avec la marquise de N. N. Ces deux-là, du moins, la salueront : avec l'une elle échange encore des cartes ! l'autre, la marquise, lui proposait, il y a quatre jours, d'aller, en même temps qu'elle, aux bains d'Uriage ! Eh bien, non! toutes deux détournent la tête, prennent l'autre allée de la promenade... Et ici, il faut que ce soit elle qui se range pour laisser le passage libre à la toute jeune madame Jauffret. Sortie de son village, pour épouser un petit poseur qui ne lui vient qu'à l'épaule, cette grande asperge montée, ne remplit seulement pas ses robes et voudrait occuper toute la voie publique... Puis, ce ne sont pas que les femmes! A son passage, il y a de l'agitation devant les cafés et les cercles : ceux qui flânent dehors, avertissent ceux qui se tiennent dedans; des lectures de journaux sont interrompues ; des grappes de têtes nues apparaissent, emmêlées de mains qui tiennent une queue de billard ou des cartes étalées en éventail... En la voyant venir, les officiers du 217^ cambrent la taille, effilent leur moustache, risquent une œillade. Plus insolents, nos gommeux et noblillons la lorgnent fixement, vont la regarder sous le nez. Et

il n'est pas rare que des bandes de huit ou dix étudiants, fous lâchés, malfaisants échappés de collège, marchent obstinément à côté d'elle, en tenant à haute voix des conversations obscènes. Enfin, lorsqu'il ne passe personne, que la voie publique est libre, même au fond d'une de ces rues où l'herbe pousse et dont les maisons, portes et fenêtres closes, semblent dormir, elle se sent encore dans une atmosphère hostile: espionnée par des yeux qui voient à travers les murs, montrée au doigt par des doigts invisibles ; rebutée jusque par les pavés, plus raboteux pour son pied délicat, désireux de la voir tomber, comme la ville entière.

Alors, qu'y vient-elle faire, en ville? Toutes les après-midi, vers quatre heures, quelle nécessité de s'exposer ainsi sans défense à l'animosité deX...! Sans doute, si j'osais l'interroger, elle ne me dirait pas la vérité vraie : peut-être ne se l'avoue-t-elle pas à elle-même! Mais je la connais bien, moi; de plus, je sais maintenant l'itinéraire qu'elle suit chaque jour, les rues où elle passe, les portions de trottoir qu'elle choisit, les fournisseurs chez qui elle s'arrête, jusqu'au pâtissier où parfois elle mange un gâteau, lorsque sa promenade n'a pas d'autre prétexte ; — aussi je la comprends !.. A vingt-quatre ans, femme faite, c'est toujours la petite fille qui « voulait » si impérieusement, qu'on finissait par lui abandonner la manivelle de l'orgue à l'église, et qui, lorsque son père l'enfermait entre deux portes, au milieu

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de ses larmes, poussait soudain un cri de défi : « Papa^ j'y vois ! » Ce caractère, fait de volonté et de révolte, que l'éducation de Saint-Denis a laissé entier et qui est pour beaucoup dans la haine que lui porte toute une ville, la soutient du moins, lui permet de tenir bon. Voilà pourquoi, chaque jour, arrive une heure où Hélène éprouve le besoin de pénétrer dans X... ni par désœuvrement, ni pour aller faire une emplette,, ni pour aller manger un gâteau ; — mais il faut que sa présence crie à X... : « Me voilà! oti en es- tu, toi?... «Tu me détestes toujours!... eh bien, vois que je (( n'en suis pas plus mal coiffée ! mon teint ne jaunit « pas ! eh I comment trouves-tu ma nouvelle robe ? « Rends-toi bien compte que rien ne manque à mon « bonheur!... »

J'en étais là de mes réflexions, accoudé à la fenêtre de ma mansarde aux paperasses. Tout à coup, sur l'autre allée du Cours, je revis Hélène, marchant d'un pas ralenti. Elle rentrait pour dîner. Un peu derrière elle, M. de Vandeuilles, qui avait quitté son cheval, se promenait avec le petit de Lancy. Monocle à l'œil, les deux jeunes nobles la lorgnaient. Le petit de Lancy, riant aux éclats, un peu gris, voulait à chaque instant la désigner avec son steak.

Au moins M. de Vandeuilles retenait le bras du malotru.

Retrouvé en furetant parmi mes vieux papiers.

J'écrivais ça il y a bien longtemps, à un Parisien, à un brave garçon aventureux, mais intelligent, qui, lui, se trouvant à l'étroit en Europe, est allé mourir à New-York de la fièvre jaune :

«... Prenez un raccourci de votre faubourg Saint- « Germain, un racornissement de Ghaussée-d'Antin, « plus un soupçon de Marais, prolongé par un trouve çon de queue de Belleville ; ne mélangez pas, « distribuez au contraire cela en quartiers distincts, « autant de diminutifs de mondes divers, tous en « retard d'un siècle, se coudoyant sans se confon- « dre, se regardant comme des cbiens de faïence, « gaspillant le temps à s'épier, à s'envier, à faire des (( commérages; ajoutez beaucoup d'églises, paroisses, « chapelles; un archevêque ; des chanoines, curés, vi- « caires, moines, sœurs de toute espèce de coiffe, ca- « pucines, capucins, jésuites, jésuitesses; des canfré- « ries de pénitents blancs, noirs, bleus, gris, etc., etc.; « maintenant, si tout cela tient dans un pli de ter- « rain au milieu d'une contrée accidentée, mais sé- « vère, attristée partout par de petits oliviers pcKis- « siéreux, calcinée l'été par le soleil, glacée l'hiver (( par le mistral; et si l'herbe pousse entre les « pavés comme dans un cimetière ; si les fontaines «. sont sans eau ; si l'esprit ne court pas les rues ; si «les idées sont antédiluviennes; si... je pourrais « multiplier les « si » à l'infini... eh bien, mon cher, « voilà X... !

«Tenez! jeudi, huit heures du soir, une fin de

«journée d'été admirable. Rangée en rond au mi- « lieu du Cours, à la hauteur du café des officiers, la <( musique du régiment joue la Dame Blanche, Du « balcon de la maison où je suis né, mon ami, nous « regardons. A nos pieds, voici les deuxj allées de la « promenade, bordées de chaises qu'occupent des da- « mes en grande toilette, dés enfants, des messieurs. « D'autres familles, également en toilette, sont assises « sur la chaussée du milieu. Mais, en étudiant bien « toutes ces chaises, nous découvrirons des catégories «distinctes, des différences brusques, profondes; « nous arriverions à tracer une carte, oui, une vraie « et curieuse carte de géographie sociale, aux lignes « de démarcation certaines. Par exemple, cette « femme d'huissier si longue, si osseuse, si mal fago- « tée, au nez préominent et montagneux, ne se « doute pas que nous la prendrions pour une fron- « tière naturelle... Et un peu plus bas, —-oui, là, « précisément I — ce clan de jeunes femmes et de « jeunes filles, les unes affreuses, les autres char- « mantes, mais ayant toutes un air de famille, ce « sont les Israélites : la noblesse et la magistrature « ne les salue pas, et les appelle « les juives ! » En « dehors des grands bals de la sous-préfecture, — un « terrain neutre et banal comme la chaussée du mi- « lieu, — elles ne vont qu'aux sauteries intimes de « la femme d'un marchand d'huile. »

Ce chiffon de papier jauni me reporte à bien des années en arrière. Je sortais du collège, alors. Mes

sensations avaient une verdeur exaltée qui me surprend. 11 est vrai qu'en ce temps-là je n'étais pas sans quelques velléités littéraires, je lisais Balzac et Stendhal, je savais Musset par cœur. Dans mes lettres à des amis, comme dans mes premières plaidoiries aux assises, il m'arrivait de chercher à faire du style. Gomme aussi, le soir, dans mon lit, avant de m'endormir, d'échafauder de grands châteaux de cartes : Paris!... Des succès de publiciste et d'orateur!... Des amours à la Rastignac, à la Julien Sorel!... De l'argent! des voluptés! de la gloire! du pouvoir!... Aujourd'hui, devenu positif, froid, de sens rassis, je ne réécrirais pas ces lignes.

Ou, du moins, je ne m'amuserais plus à la futilité de dessiner un petit croquis de la musique du jeudi. Je ne m'attarderais plus au dénombrement clérical de la ville. Maintenant aussi, j'ai cessé d'en vouloir au mistral, j'ai pris mon parti des « petits oliviers poussiéreux » ; et l'herbe des rues, le pavé impraticable, les fontaines sans eau, la moyenne vulgaire de l'esprit des habitants, j'ai fini par m'y habituer.., A part ces nuances de détail ou de forme, résultat de la dijfférence d'âge, le fond de mes observations de ce temps-là était juste.

Moi seul, j'ai changé : X... est toujours X. . !

Un dimanche.

Madame de Lancy assistait au mariage d'Hélène, sans l'avoir connue jeune fille. Mais le père Derval et M. de Lancy étaient du même Cercle. Une certaine intimité existait même entre eux. D'ailleurs, ce M. de Lancy est si liant, si léger, si nul et si bon garçon à la fois. Malgré tout, sympathique I Le nob]e subsiste en lui : il a une case du cerveau pleine de sa supériorité à lui, et de la supériorité de ceux de sa caste sur ceux qui n'en sont pas. Mais toute sa noblesse ne résiste pas à un verre d'absinthe, à l'excitation d'une nuit de jeu, à l'entraînement d'une fête, même au simple picotement d'une farce à faire, excentricité de commis-voyageur ou folie de collégien en jour de sortie. Ne le voyais-je pas l'autre jour, chez le coiffeur, tutoyer le garçon qui lui coupait les

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cheveux, barbouiller de savon le museau du chat de lu boutique, et, du plat de la main, appliquer au patron de grandes tapes dans le dosi II a beau grisonner, avoir cinquante ans, une large patte d'oie, des rhumatismes : c'est tout son écervelé de fils. D'ailleurs, ils se tutoient tous les deux, ont le même tailleur, mènent la même vie, fréquentent maintenant le même cercle, jouent avec les mêmes cartes, pontent l'un sur l'autre et se font des banquo, au bal valsent avec la même fougue, et, à l'heure du cotillon, se rencontrent parfois, le père et le fils, aux genoux de la même femme. Avec cela, M. de Lancy passe pour un excellent mari, sa femme l'adore. Chaque dimanche, le père, le fils et la mère vont ensemble à la messe de midi.

Madame de Lancy, elle, a une seule passion : recevoir! L'hiver, dans son hôtel ; l'été, dans l'espèce de masure attenante à une ferme et flanquée d'un pigeonnier qu'on décore du nom de château de Lancy, il faut qu'elle donne des fêtes. C'est sous cette forme particulière que se manifeste chez elle cette soif de plaisir qui est la caractéristique de la famille. Son mari, un sanguin bon vivant, satisferait à meilleur marché' ce besoin de mobilité et d'agitation resté aussi impérieux en lui que chez son fils. Mais elle, la poitrine un peu plate, élancée et pâle, nerveuse, de grande race, ayant dans son enfance mis le pied sur le seuil du véritable monde parisien, quoi d'étonnant que du jour où elle s'est sentie plongée dans le bain

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d'or de la fortune, elle ait voulu jouir avec les raffinements de sa nature? Elle a du rester ce qu'elle était : religieusement élevée, honnête par circonstance et par tempérament, mariée à l'homme qu'il lui fallait, tout me porte à la croire encore une des plus honnêtes femmes de X... Au contraire, honnêteté, religion, amour d'un mari, souvent, dans la vie, s'usent à la longue! Son fol amour du monde a préservé madame de Lancy, comme d'autres le sont par leur aptitude à faire des confitures.

2 juin 1866.

Tout un hiver, j'ai entendu Hélène avoir sans cesse le nom de madame de Lancy à la bouche. Même, un moment, c'était le petit nom : Blanche par ci ! Blanche par là !... Mais, depuis longtemps, plus de «Blanche »... Depuis quelques jours, je remarquais que, chaque fois, si je mettais le nom de madame de Lancy sur le tapis, le front d'Hélène se rembrunissait. Alors hier soir, au chalet, j'ai voulu en avoir le cœur net.

Nous avions eu bien chaud, tous les trois, en dînant. La peau rose et un peu moite, les paupières baissées, silencieuse et ne nous écoutant pas, Moreau et moi^ elle épluchait lentement ses fraises. Tout à coup, elle nous regarda :

— N'est-ce pas? vous le voulez bien?... Nous irons prendre le café dehors...

— Dehors ou ici, fit Moreaii avec un geste d'indifférence.

Nous étions installés sur la terrasse, autour de la table de pierre. Le café fumait dans nos trois tasses. Moreau, carré déjà danss son fauteuil rustique, allumait un cigare. Le jour baissait, et il faisait un grand calme.

— Pas une feuille des arbres ne remue ! m'écriai-je. Nous voilà tout à fait aux beaux temps...

Puis, après un instant :

— Avons-nous passé de belles soirées, ici. Tété dernier !... Madame de Lancy venait quelquefois, souvent... -

Alors Hélène me tendit violemment le sucrier.

— Tenez: sucrez-vous... Mais sucrez-vous donc! Et sa voix vibrait, impérative et révoltée, brutale.

Attristé d'avoir touché juste, troublé moi-même, je n'en finissais plus de fouiller avec la pince en argent pour amener un second morceau de sucre , un tout petit. PuiS; je la regardai à la dérobée. Elle était déjà redevenue calme. Elle vida sa tasse d'un seul trait, la tint en l'air encore un moment, la reposa d'un geste assuré. Sous la transparence d'un corsage blanc, sa poitrine respirait, large et libre. De nouveau, elle nous avait oubliés, Moreau et moi. A quoi pensait-elle? Elle semblait écouter. De temps à autre, un sifflet de locomotive nous arrivait de la gare.

Et Moreau, qui avait apporté ses journaux, les par-

courait. A chaque instant, c'était un petit froissement ds papier déplié. Même, ce soir-là, expansif à sa manière, il nous faisait part de sa lecture, en laissant tomber des bouts de phrase : « Hausse, 30 centimes... — . Excellente attitude de l'Autriche... — Jules Favre vient plaider ici devant la Cour... — Remède contre le phylloxéra... — Tiens, notre ancien procureur général est nommé à Rennes. » Dans un jardin voisin, un rossignol poussait parfois deux ou trois notes veloutées.

Enfin, il fit tout à fait nuit. Mais l'atmosphère était si pure, la lune au-dessous des arbres du jardin montait si ronde et si brillante, que Moreau aurait pu continuer sa lecture. Le journal qu'il tenait toujours glissa de ses mains sans qu'il bougeât pour le ramasser. Moreau s'était endormi.

Hélène le regardait. Son front, impénétrable et dur en ce moment, devait contenir une pensée qu'elle ne me communiquait pas.

— Tenez! il ronfle, dit-elle seulement.

Et elle me regarda.

— Nous, marchons un peu, ajouta-t-elle. Venez... Je l'avais suivie. Le petit gravier des allées criait

sous nos pas. Nous tournions le dos au chalet, enfoncés de plus en plus sous le bosquet qui s'étend de^ la terrasse à la haute grille du fond donnant sur la route. Tamisée par les branches basses, la lune ne' faisait plus que des gouttes de clarté jaune filtrant çà et là entre les feuilles. Et j'étais à une de ces minutes

JOURNAL DE MONSIEUR MURE 2o7

OÙ l'on voit nettement en soi. J'avais le cœur gros. Des tentations me prenaient: là, dans l'ombre, me prosterner à ses pieds, baiser le bas de sa robe, lui demander pardon ! Pardon de l'avoir aimée et de m'être trompé, et d'avoir causé le malheur de sa vie en contribuant à lui faire épouser l'homme qu'il ne lui fallait pas, l'homme qui ne convenait qu'à mon inconsciente jalousie, à mon égoïsme.

Déjà, mes lèvres s'entr'ouvraient :

— Hélène!... Hélène!

Mais elle poussa un petit cri :

— Ah!

Et elle ajoutait gaiement :

— Vous ne voyez pas?... Mais débarrassez-moi donc...

C'était une branche de noisetier accrochée à ses cheveux. Puis, elle parla encore. Ils avaient grand besoin d'être taillés, ces noisetiers ; tout ça était médiocrement entretenu ; elle songerait à faire venir le tailleur d'arbres. Elle n'aimait pas non plus ces fmes toiles d'araignée que l'on se sentait tout à coup sur la figure, en travers de ces allées où nul n'avait passé de tout l'hiver. Même elle pensait à des embellissements. Ici, une serre ferait bien. Il fallait absolument agrandir la petite pièce d'eau, changer la rocaille... Et chacune de ses phrases était pour moi un calmant et un baume. Je sentais mon cœur se dégonfler. Elle s'accoutumait donc à son sort! Plus de résolutions extrêmes à redouter de sa part. Mon

Dieul on se fait à tout ici-bas. Madame de Lancy, comme les autres, lui tournait le dos ; tant pis ! Hélène se résignerait à l'isolement. Trop fière pour ne pas surmonter une situation exceptionnelle, elle en arriverait peu à peu à se suffire à elle-même. Et je me voyais déjà passant une infinité d'autres soirées avec elle : l'hiver, au salon du chalet, au coin du feu ; l'été, dans ce jardin embelli ; — Moreau à l'écart, oublié, indifférent, endormi ; — et elle, résignée comme maintenant, douce et attendrissante, un peu triste...

— La bonne odeur de seringat! s'écria-t-elle. Nous étions au bout du jardin, devant la haute

grille tapissée d'un rideau de verdure. Et elle s'efforçait de couper une longue tige de seringat, tout en fleurs.

— Aidez-moi...

Elle cueillit aussi du jasmin. Puis, écartant le feuillage, appuyée des deux mains aux épais barreaux de fer, voilà qu'elle regardait la route.

La route, au clair de lune, était très blanche. Çà et là, sur les bords de petits tas de pierres, symétriques ; et, de distance en distance, les longs poteaux du télégraphe se profilaient nettement. Il ne passait personne. Mais, comme la nuit était très calme, un murmure de grelots, perpétuellement remués, arrivait de quelque charette lointaine. Autrefois, avant l'invention du chemin de fer, c'était par cette route qu'on entreprenait le voyage de Paris. Paris était donc

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quelque part, là-bas, derrière l'horizon, très loin. Paris ! la magique ville, aussi attirante pour la femme mal mariée que pour le collégien de troisième cachant Balzac dans son pupitre et rêvant la carrière littéraire! Paris!... Toujours cramponnée à la grille comme aux barreaux d'une fenêtre de prison, Hélène cherchait je ne sais quoi, d'un regard fixe :

— Venez-vous ? implorai-je timidement.

— Non! laissez-moi... je vois quelque chose. J'eus beau écarquiller les yeux, je ne vis d'abord

rien. Puis, cependant, sur la route, un imperceptible nuage de poussière. Le nuage grossissait et se rapprochait, très vite, avec le bruit d'un galop de cheval. Bientôt le cavalier fut devant nous. Je reconnus M. de Vandeuilles.

A dix pas de nous, le jeune comte avait arrêté sa monture. Il roulait lentement une cigarette, paraissant concentrer toute son attention à la bien faire, et ne pas nous voir. Alors, Hélène se recula précipitamment de la grille.

— Venez... Rentrons.

Et quand nous passâmes sur la terrasse, où Moreau, dans son fauteuil, le journal à ses pieds, ronflait maintenant comme un tuyau d'orgue, elle me toucha nerveusement Tépaule :

— Chut ! ne le réveillez pas.

Quelques jours après.

Quel coup !... Hélène est la fable de la ville .

Le jeune comte de Vaudeuilles l'a « enlevée ». Elle était depuis quelque temps sa maîtresse, à ce que l'on dit. Hier soir, ils ont pris tous deux l'express pour Paris.

Le surlendemain.

Elle m'a écrit.

Un simple billet. Quelques lignes griffonnées au crayon, dans le train.

Elle ne prononce même pas le nom de son mari. Un mot de dédain et de mépris pour la ville. Puis, elle me parle de son père à qui elle écrira plus tard. C'est moi qu'elle charge d'annoncer le premier la

chose à son père « avec ménagement ». Elle termine par une phrase ironique : « C'est un service pénible, « qui vous sera peut-être plus pénible à vous qu'à « tout autre, mais je ne puis le demander qu'à vous. >; Et elle signe.

Il y a un post-scriptum :

« P. S. — Si mes mots sont un peu tremblés^ cela « tient uniquement aux cahots du rapide qui rn'em- (( porte. Mais mon cœur, lui, ne tremble pas. — (( J'aime pour la première fois de ma vie. »

Le tout, jeté à la boîte de Dijon.

— Dijon! .. Dix minutes d'arrêt ! Buffet!...

Une nuit d'insomnie, le même été.

J'étouffais dans mon lit, ne pouvant ni lire, ni m'endormir. Me voici à mon bureau, à moitié na, en bras de chemise. La fenêtre est ouverte. Dans la glace bleuie de la bibliothèque, j'aperçois une corne du croissant mince de la lune. J'étouffe encore.

Hélène est dans les bras d'un autre...

Il y a bien longtemps de cela. La voiture de ma grand'mère était venue m'attendre àlagare. Du marchepied de la guimbarde, je ne fais qu'un saut dans le vestibule. Tom, l'imposant chien de garde, aussi haut qu'un petit âne, agite silencieusement la queue, daigne se déranger, et me souhaite le bonjour. A une

patère, j'accroche en passant mon chapeau hauteforme déjeune substitut qui a obtenu de son procureur une permission de huit jours, et je prends un vieux chapeau de paille à moi, un peu déchiré mais très convenable à Miramont pour courir les champs. Et me voilà dans la vaste salle à manger du rez-dechaussée, où je trouve tout mon monde n'attendant que moi pour passer à table. Après les poignées de main, les embrassades, au milieu des compliments et félicitations, je m'adresse au commandant Derval : «Et ma petite amie?.. Où donc est allée ma petite « amie? » — « Sacré nom de Dieu de gamine!., elle « se sera échappée... elle est encore sur l'aire, à faire « des cabrioles... » Et ouvrant la porte, le vieux brave se dispose à courir nue tête, très rouge et criant : « Hélène!., ce que je vais la foutre en toute pension... « Hélène ! Hélène ! « Je le retiens par le bras. « Ne la grondez pas... laissez-moi le plaisir de l'appeler moimême. » Et me voilà parti pour l'aire.

L'aire me semble d'abord déserte. De loin, rien que l'épaisse jonchée des gerbes foulées tout le jour par les deux mulets du paysan. Et, ce qui restait intact du haut gerbier se- dressait -eu' pointe dans le -ciel, le ciel tout rouge, encore incendié par le soleil dont le disque réduit à rien achevait de s'enfoncer. « Tiens! elle a dû se mettre dans la cabane... je vais la surprendre. » Et, m'étant avancé avec précaution, je soulève le « bourras » jeté sur trois fourches prises l'une dans l'autre. Rien ! Hélène n'était pas dans la

cabane. Mes yeux fouillent l'aire entière, suivant les ondulations de la paille hachée par les sabots ferrés des mulets. Rien que de longues vagues jaunes immobiles, sorte de mer moutonneuse figée dans le calme du crépuscule. Tout à coup, là bas, à l'autre bout de l'aire, mon regard se porte sur une imperceptible ondulation. J'y vais, en enfonçant jusqu'au genou. Hélène était là, étendue sur le dos, tout le corps et les deux bras enfouis dans la paille, sous un gros tas. Rien que sa petite tête brune ne sortait. Elle ne m'entendait pas venir. Et elle rpe semble très pâle, amaigrie, les yeux cernés, presqu'effrayante à voir. Elle dormait peut-être , mais d'un inquiétant sommeil : paupière ouverte, et regard fixe.

— Hélène !

Pas de réponse.

— Ma petite Hélène ! ...

Elle ne remue pas. Et je n'étais plus qu'à deux pas

d'elle.

— Ah! fit-elle tout à coup. Ah! toi!., toi, boa ami!.. Un bond! le tas de paille amoncelé sur elle coule

de toutes parts. Et elle est à mon cou, me serrant de toutes ses forces. Elle ne m'embrassait pas : elle se tenait pendue à moi, ayant grimpé le long de mon corps, et elle m'étreignait éperdument de ses petites jambes. Moi, je l'embrassais en grand frère aîné aimant bien sa jeune sœur. Je couvrais de « caresses de nourrice » sa joue subitement enflammée. Je l'em-

brassais aussi sur le front, sur ses beaux cheveux emmêlés de brins de paille.

— Te voilà tout ébouriffée, ma petite... Tu es belle! tuas grandi depuis que je ne t'ai vue !.. Es-tu toujours bien sage ?

Puis, pour la remettre doucement à terre, je me baisse, un genou dans la paille.

— Là! maintenant il faut aller manger la soupe... Papa se fâcherait! tu es couverte de paille, tu as l'air d'un diable! attends... avec mon petit peigne en écaille...

Mes doigts cherchaient déjà dans mon gousset» Mais en me retournant je glisse sur la paille, je tombe assis. Alors, ayant mon visage à la hauteur de ses lèvres, Hélène me reprend. Et, toute rouge, suffoquée d'une rage de tendresse, la petite fille de huit ans riait et me mangeait de baisers...

Hélène est dans les bras d'un autre !

Dix-huit mois plus tard.

Un vieil oncle, que j'ai connu dans mon enfance, avait une maxime favorite, enjolivée d'un calembour, qu'il répétait à tout bout de champ': « Le Temps est un grand maigre! »

Rien ne dure. Tout s'arrange et se nivelle. Le choc des passions et les catastrophes ont beau accidenter la vie, produire des déchirements et des brisures ; peu à peu une poudre fine, impalpable, retombe sur les choses, émousse les angles, velouté les nouvelles situations,étend partoutl'uniformité d'une patine salutaire.

Hélène, ici, commence à être oubliée.

Moreau, d'abord, est, depuis son « malheur », conseiller à Alger. L'instinct professionnel l'a tout de suite averti qu'il devait changer de ressort. La magistrature a tant besoin de considération ! Quelques

hautes relations que je conserve au ministère, ont facilité son envoi en Algérie, où il touche des émoluments plus considérables.

Le commandant Derval, lui, me stupéfie. Quel changement en cet homme depuis le soir néfaste, où, pour obéir à Hélène, je suis allé lui apprendre la fuite de sa fille I — « Enlevée ! . . . Adultère ! . . . Nom de Dieu ! ma fille I » — J'entends encore ses cris rauques. Je revois sa face congestionnée, les veines de son cou gonflées. Et il s'arrachait de désespoir son ruban rouge. Il me menaçait de sa canne, moi, auteur du mariage ! Et il voulait courir, au milieu de la nuit, chez Moreau « lui mettre son pied quelque part », puis prendre le chemin de fer, tomber à Paris chez les fugitifs, brûler la cervelle au comte de Vandeuilles... Je parvins à le fourrer de force dans son lit, où il passa trois jours entre la vie et la mort. Je ne le quittais pas d'une minute. Des saignées, des purgations, des vomitifs, le tirèrent d'affaire. Mais il passa encore quelques semaines d'abattement et de prostration, n'osant sortir, me répondant à peine quand j'allais le voir, affectant de ne même plus vouloir entendre prononcer le nom de l'absente. Un court séjour que je lui fis faire à la campagne, produisit une diversion heureuse. Aujourd'hui, le pauvre homme a repris une à une ses habitudes : le cercle deux fois par jour, sa sieste dans l'après-midi, son loto à vingt-cinq centimes le soir. Il raconte aussi volontiers ses souvenirs d'Afrique : « Quand j'étais au

camp de Médéah!... » Ses colères, toujours violentes et soudaines, n'ont pas plus de portée. Et il fait autant de tours de Cours, de son pas alerte d'ancien chasseur à pied, en prenant parfois au passage le menton de quelque petite bonne.

Enfin, la ville. On en a tant parlé, les premières semaines, de c( la belle madame Moreau », que le sujet commence à être épuisé. Elle n'est plus là! Son grand air, l'aisance et la grâce parisienne de son allure, ses toilettes n'offusquent plus. On sait qu'elle ne reviendra jamais! Madame Jauffret, la longue asperge montée, est seule à la dénigrer encore. De loin en loin, si quelque canard est dans l'air, il ne vient que de là. L'autre hiver le bruit ne' courait-il pas que la belle madame Moreau était à Nice, s'affichant chaque après-midi sur la Promenade des Anglais, dans la voiture d'un prince russe ! La voiture était même attelée en tandem! Eh bien, précisément, le petit Jauffret, accompagné de sa femme, venait de reperdre à Monaco quelques milliers de francs gagnés ici au cercle... Cet été, les Jauffret sont allés à Vichy : à leur retour, madame Moreau ne chantait-elle pas dans une troupe de province, sous le nom « d'Belléna Dervallil... » Maintenant, il est vrai que la femme du nouveau conservateur des eaux et forêts fait parler d'elle, et qu'on dit à chaque instant : (( Elle fera un jour comme madame Moreau ! » Mais, au prochain scandale, la femme du conservateur des eaux et forêts servira à son tour de terme

de comparaison, et il ne sera plus question d'Hélène,

(( Le Temps est un grand maigre. »

Par conséquent, ni la ville, ni le mari, ni même son

père...

^ Dans la nuit.

Et moi?

Au bout de trois années.

Je sors de l'audience à quatre heures. Mon médecin m'a recommandé l'exercice : je me promène.

Avant hier j'ai fait trois fois le tour de la ville, — trois fois de suite, — comme les ours enfermés qui font le tour de leur cage.

Hier, marché quelque temps sur la grande route départementale de Paris. Mais il s'est mis à pleuvoir, et j'ai dû revenir sur mes pas. Le parapluie ouvert, j'ai stationné un moment derrière le chalet, contre la haute grille du jardin, juste à l'endroit où le comte de Yandeuilles à cheval, un certain soir de mai, roulait une cigarette. Le chalet appartient aujourd'hui au petit Jauffret, de plus en plus heureux au jeu. Les gouttes de pluie faisaient un grand bruit monotone en hachant les feuillages du jardin. Quel-

ques feuilles jaunes se laissaient choir doucement, comme des papillons d'or, puis rouillaient çà et là le gravier des allées.

Aujourd'hui, temps superbe. Soleil un peu chaud. Relu certains passages de Madame Bovary sous les ombrages séculaires du boulevard Saint-Louis. Puis, j'ai tourné à gauche en suivant l'ombre d'un mur. Puis, je me suis trouvé tout à coup devant la ruelle encaissée qui monte au cimetière.

Alors, j'ai rebroussé chemin.

Le lendemain.

Il a fallu que j'y retourne, à la ruelle. Que de fois, déjà, je l'ai gravie derrière des cercueils! Et un jour, moi aussi, on m'y portera, les pieds en avant. Peut-être demain, peut-être dans... VoyonsI un petit calcul! j'ai quarante-cinq ans : il est certain que j'ai vécu beaucoup plus que la moitié de ma vie... Eh bien! ce jour-là, les mêmes vieux cyprès hausseront pardessus ce mur leurs têtes d'un vert noir. La crête du mur sera hérissée des mêmes tessons de bouteilles, défense mesquine de la majesté de l'enclos des morts.

Aujourd'hui, seul, n'escortant pas d'autre bière que celle que chacun porte en soi, et oii nous sentons chaque jour se dissoudre un peu de nous-mêmes, j'ai marché là. D'ailleurs, à vrai dire, j'étais moins

navré qu'à la minute où j'écris cette phrase. La moiteur qui me mouillait le front et me descendait le long de réchine, n'était pas sans volupté. Mes pieds enfonçaient dans un épais tapis de poussière. Mes yeux clignotaient au grand soleil, se fermaient. En les rouvrant, contre le haut mur, je voyais bien çà et là une lèpre de mousse calcinée et noire, sorte de suintement de la mort. Mais, dans le champ opposé, un paysan labourait en gourmandant son mulet : — <( Hue! fainéant! tire fort! » — Et le babil d'un petit oiseau, que je ne voyais pas, frétillait dans une haie.

Puis, tout à coup, à travers la grille de la porte, les pierres blanches des tombes. Après le machinal coup de chapeau de l'entrée, presque tout de suite, à droite, je suis arrivé devant le tombeau de ma famille. Le nom que je porte « Mure », gravé plusieurs fois dans la pierre froide, précédé de prénoms et suivi de deux dates... Oui! mon père! ma mère!... De la place pour moi!... Paf! tout à coup, au lieu de m'appitoyer sur moi et les miens, une distraction : le sol détrempé par la pluie s'était affaissé, et la pierre tombale penchait à droite I En m'éloignant, je pensais encore à la réparation qu'il faudrait faire : « Je reviendrai avec mon maçon... Pourvu encore que les murs du caveau ne se soient pas affaissés comme la pierre! » Puis je me suis trouvé devant le tombeau des Derval. Et j'ai relu l'inscription que j'ai fait mettre moi-même : THÉODORE DERYAL. — Comman-

dant de l'armée d'Afrique^ aide-de-camp de Changar^ niei\ officie^' de la Légion d'honneur»

Déjà un an!... Il ne se mettra plus en colère. Il ne dira plus : « Quand j'étais au camp de Médéah ! » Pendant une demi-heure, après chaque repas, son teint, de rouge qu'il était à l'ordinaire, devenait écarlate. Un soir, après son diner, au lieu d'aller au cercle, il dut prendre le lit. Je ne fus appelé que le lendemain. La crise était passée. — « Quelle nuiti » disait la bonne, en hochant la tête. On ne l'eût pas cru malade. Je passai l'après-midi entière à son chevet : il ne souffrait pas, ne se plaignait de rien; seulement, son agitation était extrême. Il se retournait à chaque instant dans son lit, se versait lui-même de la tisane froide, puis parlait, parlait. Il fuma même une pipe. Je lui demandai s'il fallait prévenir Hélène. — « Gardez-vous-en bien! Voyons! pour une simple indisposition !... » Elle lui avait encore écrit l'autre semaine, et il me lut cette lettre. La petite fille qu'elle avait eue du comte de Yandeuilles, était maintenant dans son treizième mois, oh ! une enfant magnifique !... Hélène se trouvait encore enceinte. Ma foi, tant pis! si c'était un garçon, lui, Derval, irait à Paris servir de parrain à son petit-fils, et, au besoin, il l'adopterait un jour. D'ailleurs, ce Yandeuilles était « un excellent jeune homme » qui rendait sa fille heureuse. Le gendre qu'il lui aurait fallu I Et Moreau, « mon sacré Moreau », un jcur ou l'autre n'avait qu'à mourir, dame!... D'ailleurs, lui, Derval

ne se « foutait-il pas carrément » de Uopinion publique! Un de ces matins, il allait « bazarder » sa petite maison, quelques lopins de terre qui lui restaient à Miramont ; et, ses quatre sous réalisés, il ferait un pied de nez à X..., ce trou, cette ville assommante, cette boîte à cancans. On dirait ce qu'on voudrait, il irait vivre à Paris, à côté de sa fille, de sa fille qu'il avait hâte d'embrasser... Sa fille! il lui avait pardonné depuis longtemps. Elle avait eu joliment raison, après tout, de ne pas se laisser embêter longtemps par un tas de saintes nitouche, qui, SI Hélène avait un amant, en avaient, elles, trentesix... Et puis, rien que pour sa santé même, Paris, la vie active de Paris, lui était indispensable. A X..., il étouffait! Il n'était pas si vieux, que diable! il se sentait encore solide . Ces soudards du camp de Médéah passaient pour des durs-à-cuire ! Et après avoir secoué les cendres de sa pipe, il sortit du lit, passa ses pantoufles et alla sur le palier crier à la bonne de lui faire cuire une côtelette. Je le quittai vers le soir, très rassuré. Au milieu de la nuit, on vint sonner violemment à ma porte : il était mort ! Le surlendemain, l'heure de l'enterrement arrivée, Hélène, malgré trois dépêches de moi, n'avait pas donné signe de vie. J'avais en son nom lancé des lettres de faire part. Je dus conduire le deuil avec un arrière-petit-cousin du commandant, propriétaire à Miramont, venu pour la circonstance. Une compagnie de la garnison rendait les honneurs militaires.

Il y avait beaucoup de monde : les membres du cercle où allait Derval, des magistrats, des officiers en; retraite, l'indispensable M. de Lancy et son fils ; — tous indifférents et curieux. J'avais fait la leçon à l'arrière-petit-cousin ; et, en distribuant des poignées de main, nous répondions aux interrogations muettes, que « madame Moreau » très gravement malade n'avait pu venir. Leur curiosité satisfaite, la plupart n'allèrent même pas jusqu'à l'église. A la porte du cimetière, le petit cousin, très pâle, prit brusquement congé de moi, en me remerciant de ce que j'avais fait pour « son parent », moi, un simple ami ; mais lui, depuis dix-sept ans déjà, n'avait plus mis les pieds dans un cimetière ! il fallait l'excuser s'il partait ! la vue des tombes lui faisait mal, c'était vraiment plus fort que lui ! Quand les soldats et le prêtre des morts se furent également retirés, je restai seul. Et, à chaque pelletée de terre des fossoyeurs tombant sourdement sur la caisse, je me disais : « Où est sa fille !... Pourquoi n'est-elle pas venue ?... Que faitelle à cette heure !...»

Le lendemain soir, au cabinet de lecture, V Officiel à la main, au lieu de lire la séance orageuse de l'Assemblée nationale, je me livrais à des suppositions baroques. «M. de Vandeuilles est-il homme à avoir supprimé mes dépêches?» Tout à coup, ce fut un trait de lumière ! « L'an dernier, à pareille époque, « le commandant ne m'a-t-il pas parlé du Tréport, « où Hélène faisait prendre des bains de mer à sa

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« fille ! » Oui, elle devait être bien tranquillement à VHôlel de la Plage, avec M. de Yandeuilles, croyant son père plein de vie et de santé ! Je savais qu'elle était femme à ne pas verser une larme, à ne pas prononcer un mot, à sauter dans le premier train venu, et, après un mortel voyage de dix-neuf heures, à arriver l'œil sec mais entouré d'un effrayant cercle bleu, et à dire : « Me voilà ! — Mais maintenant, c'est inutile. — Je le sais, je voulais tout de même venir ! » — Aussi, devinant tout et voulant tout conjurer, j'avais télégraphié à M. de Vandeuilles, — que je ne connais nullement, — de supprimer mes premières dépêches à Hélène, de ne lui annoncer qu'avec précaution la fatale nouvelle, enfin, de ne lui remettre qu'après l'y avoir suffisamment préparée , une interminable lettre de moi, où je racontais tout à Hélène avec beaucoup de détails ; où je la faisais assister longuement aux derniers mois de l'existence de son père, à la maladie, à l'enterrement ; où je la suppliais, enfin, de ne pas arriver, maintenant que tout était consommé, que chacun la croyait dangereusement malade, et que j'étais là, moi, pour la remplacer, pour exécuter ses intentions, pour régler ses affaires et surveiller ses intérêts de tout genre. Deux jours après, M. de Yandeuilles m'ôtait un grand poids, en m'accusant réception de ma dépêche et de ma lettre parvenues à temps.

Enfin, d'elle, au bout d'une semaine, ce billet : « Merci de tout ce que vous avez fait... Vous êtes un

« véritable ami. Si vous faisiez un voyage à Paris, ve- « nez me voir. »

« Hélène. >»

Môme année, aux vacances.

L'an dernier, à pareille époque, j'ai visité la Suisse. Cette année, je ne vais nulle part: je fais partie de la chambre des vacations. D'ailleurs, si je me décidais à aller quelque part, ce ne serait pas à Paris.

« Venez me voir. » A quoi bon? je n'ai rien à lui dire* Je n'ai plus aucun service a lui rendre* Avec la procuration qu'elle m'avait envoyée, j'ai réalisé la fortune de son père. Selon ses intentions, tout a été vendu, les fermes de Miramont, la maison, le mobilier aussi, — sauf quelques souvenirs que je lai ai expédiés par la petite vitesse. La voilà devenue tout à fait une étrangère pour cette vIUq où elle ne remettrajamais les pieds.

« Vous êtes un véritable ami. » On sait ce que cela veut dire. Un véritable ami, à deux cents lieues de distance ; mais ne franchissez pas les deu^i cents lieues I Allons, c'est l'indifférence absolue. Moi aussi, je dois me mettre à l'unisson, chercher un autre intérêt dans la vie.

Demain j'irai prendre un permis de chasse.

1" septembre 1873.

J'ai fait Touverture.

Chien mal dressé. Tous les perdreaux que j'ai vus, partis de trop loin. Manqué un lapin. En rentrant, déchargé mes deux coups sur des hirondelles au vol. J'en ai tué une. Mon grain de plomb lui a touché le cœur. Elle a le ventre et la gorge couverts de jolies plumes blanches. Je viens de la prendre dans ma main. Son petit corps est encore chaud.

10 septembre.

Je ferme mes malles. Dans trois quarts d'heure, l'omnibus du chemin de fer vient les chercher, et je pars. Je me sens tout dispos et léger.

L'express pour Paris I Celui qu'Hélène prit un soir, il y a cinq ans.

Paris, 21 septembre.

Je sors de chez elle. Je l'ai vue. J'ai passé l'aprèsmidi avec elle.

Il était deux heures. Ayant déjeuné à mon hôtel, je prenais un mazagran au café Riche. Depuis que je suis à Paris, je renvoyais de jour en jour ma visite à Hélène. Tout à coup :

— Garçon, de quoi écrire !

Et j'écrivis sur une de mes cartes :

« Ma chère Hélène,

« Ici depuis dix jours. Voulez-vous me recevoir ? « Demain, je me présenterai chez vous vers trois « heures. — Votre vieil ami. »

Puis je mis ma carte sous enveloppe, j'écrivis l'adresse et, en payant ma consommation, je demandai

au garçon un commissionnaire. Tout à coup, je rappelai le garçon :

— Non pas de commissionnaire !

Et je sortis du café. Sur le boulevard, indécis, je marchai quelque temps, ma lettre à la main. Qu'allaisje faire pendant vingt-quatre heures? Attendre, me ronger d'impatience. Ne valait-il pas mieux en finir? Voilà cinq ans que je désirais ce moment, que revoir Hélène était mon idée fixe. Un doux soleil d'automne égayait le trottoir, embellissait les femmes, regaillardissait les promeneurs. Mon indécision cessa, et je déchirai la lettre.

— J'y vais de suite !

Et,doublantlepas,jeprislarue de la Chaussée d'An-

tin. J'entrai pourtant dans un bureau de tabac, où je choisis un cigare très cher et blond. Place de la Trinité, je regardai un moment le square. Des enfants jouaient sur le gravier des allées, tantôt à l'ombre des branches, tantôt dans du soleil. Autour d'eux, des oiseaux voletaient sur le gazon fraîchement arrosé. Déjeunes mères, del'àge d'Hélène, assises dans les fauteuils rustiques, causaient, brodaient. Alors, je vins fumer mon cigare dans le square, sur une chaise. La loueuse se présenta, me tendit le petit bulletin. En lui donnant ses deux sous, n'avais-je pas des tentations de lui parler d'Hélène, de la lui dépeindre, de lui demander si une dame comme ceci... comme cela... ne venait pas quelquefois avec une toute petite fille I... Non I elle ne s'y était peut-être jamais arrêtée, Hélène,

dans ce square minuscule, élégant mais d'une élégance de gnsette,bon pour les ébats de la marmaille des boutiquiers du quartier... Allait-elle souvent au parc Monceaux? au jardin des Tuileries ? au Bois ? A quel coin heureux et charmant de Paris accordaitelle ses préférences, pour y venir tous les jours lire, travailler, rêver ? Quelle était son existence depuis ces cinq ans, depuis le matin oii elle m'écrivait : « J'aime pour la première fois de ma vie. » Je ne savais rien, et, pouvant apprendre tout dans quelques minutes, tout à la fois, voilà que je restais cloué sur ma chaise,hésitantetpeureux, comme celui qui n'ose plus décacheter la lettre qui va décider de sa vie entière. Mon cigare venait de s'éteindre. Il sonna trois heures.

— Allons !... plus tard je la trouverais sortie.

Et, quittant le square, je montai tout de suite la rue de Londres. Place de l'Europe, un sifflet de locomotive ! J'étais déjà rue de Saint-Pétersbourg, trottoir de droite. Je levai les yeux : « n° 16... » C'était 16 bis! la porte suivante, une fort belle maison du Paris nouveau de M. Haussmann. Mon coup de sonnette me retentit profondément dans la poitrine... La concierge était devant la porte de la loge.

— Monsieur demande...?

— Madame...

Le nom m'écorchait la bouche à prononcer. Je surmontai ma répugnance.

— Madame de Vandeuilles

— Quatrième au-dessus de l'entresol, porte à droite.

L'escalier, superbe, doux à monter, tendu d'un tapis de marche en marche. A chaque étage, à droite de la fenêtre, une large banquette en velours rouge. Je m'assis un moment au troisième, pour essayer de réprimer les battements de mon cœur. Puis, je gravis très vite les dernières marches, et je sonnai. Une bonne. Je lui remis ma carte.

— Madame est-elle visible ?

— Je vais voir, monsieur...

Et, m'ayant introduit dans le salon, elle referma la porte sur moi. Je fus tout de suite obligé de m'asseoir. Mais je me sentais heureux. Elle avait passé dans cette atmosphère ! Il y avait quelque chose d'elle dans le goût et l'harmonie de l'ameublement, dans l'arrangement de certains objets, dans le laisser aller de certains autres. J'avais vu déjà quelque part des rideaux drapés comme ceux-ci ! oui, autrefois, dans sa chambre déjeune fille. Et ce gros album en cuir de Russie, avec des coins et un fermoir d'argent, c'était moi qui le lui avais donné ! Je me mis à le feuilleter. A la fin, quelques photographies nouvelles ; mais les anciennes y étaient toujours, dans le même ordre ! en tête, le commandant Derval, avec son ruban et son air furieux... Puis moi, plus jeune de dix ans... Puis Hélène^ dans des poses diverses, et à différentes époques : Hélène tout enfant, en petites jupes courtes; Hélène en première com-

muniante ; Hélène en uniforme d'élève de Saint-Denis ; Hélène jeune fille ; Hélène mariée. Puis, il y en avait une récente que je ne connaissais pas : Hélène à Paris, plus belle et plus désirable encore, toujours fière, plus femme... Je la contemplais avidement, lorsqu'une porte s'ouvrit. Elle entra. Elle portait au bras une petite fille.

Je m'étais levé très vite. Déjà je pressais sa main libre. Elle, se dégagea doucement, et, me présentant sa fille :

— Regardez-la!.. Gomment la trouvez-vous?... Elle s'appelle Lucienne...

Mais elle ne me dit pas de l'embrasser. Je lus toute sa pensée dans ses yeux : Lucienne, c'était sa faute I Elle ne s'en cachait pas, elle l'adorait, elle en était fière. Mais une délicatese exquise empêchait Hélène de me la pousser dans les bras. Seulement, à l'idée de la situation exceptionnelle faite déjà à ce petit être, ses longs cils s'abaissèrent sur lui. Elle le couvait d'un regard de commisération et de tendresse, puis, se rnità l'embrasser follement, elle, pour le dédommager de l'injustice des autres. Et, dans l'emportement de sa passion maternelle, je retrouvais mon Hélène tout entière, il y avait une belle révolte : « Pas d'autres que moi, pour aimer ma fille, moi seule! »

Comme autrefois, alors, je voulus l'entourer de douceur. Je la conduisis au fauteuil que je venais de quitter. Moi, un genou en terre à côté du fau-

teuil, je me mis à jouer timidement avec Lucienne. D'abord, je pris délicatement ses menottes, et les ayant effleurées de mes lèvres , je me fls donner de petites tapes sur le visage. Puis, comme l'enfant souriait : « Je ne te fais donc pas peur! m'écriai-je. Viens donc, nous allons être de grands amis... » Et je l'attirai avec précaution des bras d'Hélène q ui n'osa pas me la refuser. Maintenant, à deux genoux sur le tapis, je faisais rire la petite aux éclats, feignant de l'envoyer en l'air plus haut que ma tête, puis, tout à coup, la laissant retomber; et, chaque fois, je profitais de sa joie pour l'embrasser furtivement sur le front, sur le cou, sur ses fins cheveux naissants. Ah! si quelqu'un de mes collègues graves de la Cour d'appel de X... avait pu me voir ainsi! M. de Vandeuilles seulement serait entré tout à coup... ! Une peur d'être ridicule me fit brusquement regarder Hélène.

— C'est que je vous ai aussi fait sauter comme ça, vous, autrefois !

— Oui, je sais, vous êtes un bon et fidèle ami... Et, depuis cinq ans, que de choses vous devez avoir h me direl..

Sa main me désignait un siège à côté d'elle. Et, quand je fus assis :

— Voyons! d'abord, mon père? dit-elle avec émotion.

Mais Lucienne, voyant que je ne m'occupais plus d'elle, se mit à pleurer.

— Attendez ! fit Hélène.

Elle me la reprit, la consola, l'embrassa, puis sonna la bonne et la fit emporter.

— Eh bien, mon pauvre père!..

Nous parlâmes longtemps du mort. Elle savait tout par ma longue lettre. Mais elle m'interrogeait sur ce qu'elle savait déjà , multipliant les questions, avide de minutieux détails. Tout en la satisfaisant de mon mieux, une partie de mon être était distraite, ne s'intéressant qu'à la joie d'être là, errant des fleurs bleues du tapis aux vases du Japon de la cheminée, m'efforçant de graver à jamais en moi l'empreinte de cet intérieur, pour l'évoquer à volonté et y vivre parla pensée quand je m'en serais éloigné. Par la fenêtre ouverte, un cerceau d'enfant et sa baguette, attendaient, au milieu du balcon plein de soleil. De petits cris de Lucienne jouant avec sa bonne, m'arrivaient de la pièce voisine. Et c'était surtout à Hélène que je m'attachais, moulant en moi les traits de son pâle visage, les contours de sa chevelure, les moindres plis de son peignoir un peu ample pour dissimuler sa nouvelle grossesse, guettant la pointe de sa pantoufle qui se cachait à chaque instant comme une petite bête craintive. Et, à mesure qu'elle me parlait, je vibrais à toutes les émotions que je voyais passer au fond de ses grands yeux noirs. La maladie de son père : je souffrais avec elle ! L'enterrement :j une rage me secouait comme elle contre la curiosité] malveillante d'une population ! Une larme trem-l

blait entre ses cils à la pensée que, depuis l'enlèvement, elle n'avait plus revu le bonhomme, qu'elle ne le reverrait jamais : et je me sentais le cœur gros! Elle éclata enfm.

— Au moins, si je l'ai fait souffrir, êtes-vous sûr, vous, qu'il m'ait pardonné ?

Et des sanglots soulevèrent profondément sa poitrine. Alors, de même que je m'étais mis à faire jouer la fille, j'essayai de sécher les yeux de la mère. Je lui pris les mains avec un peu de notre familiarité d'autrefois, lorsqu'elle portait encore des robes courtes et venait s'asseoir sur les genoux de son grand ami pour lui confier quelque joie débordante ou quelque gros chagrin. Et je lui dis tout ce que je trouvais de tendre et de consolant. Son père lui avait si bien pardonné, qu'il comptait braver le qu'en-dira-t-on, et venir à Paris vivre avec elle, chez elle ! Elle avait bien fait, puisqu'elle était malheureuse à X..., de se mettre au-dessus des préjugés, de braver au grand jour l'opinion publique. On ne vivait qu'une fois, après tout! Qu'importaient les sots, les envieux, le blâme de quelques puritains de salon, les maximes de certains moralistes bêtes, la réprobation des hypocrites ? Les principes mêmes... Ah ! si les magistrats, mes collègues, en ce moment avaient pu m'entendre ! Je lui disais des choses que je ne pense pas ordinairement. Morale, logique, société, j'aurais voulu tout réduire en poudre, pour avoir de quoi sabler et rendre moins

glissant le sentier dangereux où s'est engagée Hélène.

— Qu'est-ce que tout cela si vous êtes heureuse!... Mais l'êtes-vous, au moins?

Et comme pour sonder toute ma pensée, les regards d'Hélène se plongeaient dans les miens, je lui pris de nouveau les mains, et je m'enhardis à les lui baiser.

— Je ne vous pardonnerais, pas, moi Hélène, si vous n'étiez pas heureuse...

Elle dégagea aussitôt ses mains, et elle eut un sourire.

— Mais oui, mon ami, je suis heureuse... Pourquoi voulez-vous que je ne le sois pas?

Une demie sonna à la pendule. Hélène jeta les yeux sur le cadran.

— Tiens! quatre heures et demie, fit-elle. Attendez.

Et elle alla ouvrir la porte de la salle à manger, pour dire à la bonne qu'il était temps que Lucienne prît son bouillon.

— Moins de pain qu'à l'ordinaire, s'il vous plaît!... Elle a l'estomac un peu embarrassé.

Je m'étais levé, et j'avais repris mon chapeau sur un meuble.

— Je vous dérange... je vais partir.

— Non.

Et elle vint elle-même me débarrasser de mon chapeau. EUenesortait pas de l'après-midi, Lucienne

étant un peu souffrante. Elle n'avait rien à faire. Nous avions tout le temps de causer. M. de Vandeuilles ne rentrait jamais que pour dîner, vers sept heures et quart, sept heures et demie. Et encore, né"tait-ce pas aujourd'hui jeudi? Chaque jeudi, M. de Vandeuilles dînait à son cercle.

— Tiens ! il vous laisse seule !

— Avec ma fille , répondit-elle très naturellement. Et elle fit faire un saut à la conversation.. ^

— Avez-vous vu ma salle à manger ?

La salle à manger était claire et gaie, avec sa large fenêtre ouverte sur le balcon. Assise sur les genoux de la bonne, Lucienne prenait son bouillon. Des oiseaux des îles voletaient dans une volière en acajou. Un pan de soleil tombant sur le parquet poli comme une glace, rejaillissait en une gerbe de rayons, dont quelques-uns faisaient reluire les pièces d'argenterie du buffet, un buffet à crédence en vieux chêne. Maintenant que nous y étions, elle voulut me faire visiter le reste de l'appartement : leur chambre, celle de Lucienne, la cuisine et une autre pièce, à peine meublée celle-là « le cabinet de M. de Vandeuilles ». Rien qu'un bureau, quatre chaises, un encrier et du papier à lettre oublié sur le bureau ; mais pas de bibliothèque, pas un livre. Des fleurets accrochés à la muraille, avec des gants d'escrime et un masque. Une boîte de pistolets de combat sur une chaise. Hélène ramassa quelque chose qui traînait à terre : un écrin de lorgnette de théâtre , qu'elle posa sur la tablette de

la cheminée. Des cartes de visite, des lettres décachetées, de vieilles entrées au pesage, une pipe, et des cigarettes, faisaient un petit fouillis sur le velours de la tablette.

— Il ne se tient presque jamais dans son cabinet, m'expliqua Hélène. Aussi me donnera-t-il bientôt cette pièce, quand je vais en avoir besoin...

Et elle ramena davantage son peignoir sur son ventre de femme enceinte.

Maintenant, nous étions revenus au salon en passant par l'antichambre. Au lieu de se rasseoir, elle sortit sur le balcon, où je la suivis. Très spacieux, — on aurait pu y dresser une table et y dîner ! — ce balcon reliait les diverses pièces éclairées sur la rue. Une rangée de vases, choisis par Hélène, mettaient le long de la rampe la gaieté de leurs fleurs, tout un bariolage de couleurs éclatantes.

— Et cette vue ! fit alors Hélène, accoudée sur le balcon. Que dites-vous de cette vue ?

Une échappée sur l'ensemble du quartier de l'Europe : de hautes maisons de construction moderne, semblables entr'elles, aux façades superbes ; tout un éventail de larges rues régulièrement tracées, portant chacune un nom de capitale. Çà et là, une façade de derrière, coupée de haut en bas par la rainure d'une étroite cour intérieure, percée de tout un damier de petites fenêtres. Quelquefois, une vitre incendiée de rouge par le soleil couchant, un pan de mur couvert des lettres gigantesques d'une

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réclame. Puis, en bas devant nous, la trouée béante du chemin de fer ; le profil noir d'un pont de fonte, solide et léger; un enchevêtrement de rails courant au fond d'une sorte d'immense chenal sans eau, où des locomotives allaient et venaient dans un commencement d'obscurité bleuâtre. Les unes, celles qu partaient, se mettaient mathématiquement en mouvement, avec des hoquets de bêtes puissantes. D'autres revenaient, lentes, lasses peut-être, puis dégorgeaient tout à coup leur vapeur avec un formidable soupir de soulagement. Et des flocons de fumée noire sortaient des arches du pont, se déroulaient en anneaux grossissants, se dissipaient en buée. Çà et là, entre les fils pressés du télégraphe, des trains interminables manœuvraient, secouant longuement les plaques tournantes. Des signaux retournaient de temps en temps leur disque rouge et vert. Et tout cela, vivant d'une vie prodigieusement intense, était régulier, imposant et grandiose. On se sentait petit, soi, devant le spectacle tout moderne d'une force de la nature domptée par un effort collectif, multipHée, utilisée.

— Je n'avais jamais bien regardé le chemin de fer! m'écriai-je. Je ne croyais pas que ce fût si beau!

— Mon impression a été la même, la première fois... le jour où je suis venu visiter l'appartement.

Et c'était ce qui l'avait décidée à se loger à un cinquième. A la longue, pourtant, l'œil -s'accoutumait aux plus belles choses ; elle finissait par ne plus

y faire attention, excepté le soir. C'était si beau, la nuit tombée, lorsqu'une infinité de becs de gaz immobiles surnageaient au-dessus d'un lac noir, au fond duquel glissaient continuellement les wagons et les locomotives. Lucienne, alors, dormait dans son petit lit. Elle, venait s'asseoir sur le balcon, seule, et elle passait des heures à regarder toutes ces lumières animées. Il yen avait de vertes, de rouges, de bleues, qui semblaient jouer à se poursuivre et à se dépasser comme des étoiles de chandelles romaines, tandis que d'autres ne remuaient pas. Les locomotives circulaient, superbes, toutes noires au milieu de leur rougeur de fournaise, haletantes, soufflant leur fumée embrasée... Mais je n'écoutais plus Hélène. Je ne pensais qu'à une chose : M. de Vandeuilles la laisse seule, et pendant des soirées entières ! Quelle autre affaire peut-il avoir que de lui tenir compagnie ! Hélène a parlé de cercle : il joue ! Passerait-il ses soirées à courir les théâtres? Aurait-il d'autres maîtresses ?... Moreau, lui, ne sortait pas le soir, mais s'endormait et ronflait... Celui-ci vaut-il mieux?

— Tiens ! fit-elle avec un sourire railleur, à quoi pensez-vous ?

Et, comme je ne répondais pas, elle ajouta :

— Je n'aime pas vos distractions.

Elle me devinait peut-être ! Ma confusion était grande. J'essayai alors de lui dire timidement :

— Quand vous passez vos soirées seule, je voudrais être ici, sur ce balcon...

Mais elle me cassa bras et jambes par cette phrase :

— Vous êtes donc resté le même, mon pauvre monsieur Mure.... Toujours dans la lune !...

Rentrés au salon, nous nous étions assis sans rien dire. La tête basse, absorbé par la contemplation machinale des fleurs du tapis, je pensais : « C'est elle qui est toujours la même ! je ne le sais que trop... Et moi, je ne suis rien pour elle, je ne compte pas dans sa vie... Si elle m'a d'abord vu volontiers, si elle a tenu à me faire faire le tour de son appartement, c'était uniquement pour me montrer de sa vie ce qu'elle voudrait que tout le monde en sache, làbas, àX... : qu'elle a les dehors du bonheur... Mais, quand j'ai voulu approfondir, elle s'est efforcée de me donner le change , puis elle s'est révoltée ; l'intérêt que je lui porte l'exaspère, et ma pitié lui fait horreur !.. » Toutes ces réflexions poussées à la fois, en moins de temps que je n'ai mis à les écrire, douloureuses à porter comme une brassée d'orties ; puis, au milieu d'elles, cette conviction : « Elle nest pas heureuse / » et, tout au fond de moi, sans trop m'en rendre compte, une sorte de satisfaction mauvaise, rendant moins lancinantes mes blessures. Apercevant alors mon chapeau à côté de moi sur une chaise, je le repris à la main. Et, le silence devenant gênant, je cherchai quelque chose à dire. Mais je ne trouvais rien, maintenant, j'aurais voulu être parti.

— A propos, dis-je enfin, j'allais oublier le but

principal de ma visite... J'ai quelque chose pour vous. Et, tirant mon portefeuille, je lui remis une lettre, de l'aôquéreur de sa maison à X..., contenant un chèque de la moitié de la somme encore due, et un renouvellement de billet pour le reste. Nous échangeâmes quelques phrases distraites sur des sujets indifférents. Puis, je me levai.

— Avez-vous à me charger d'une commission quotconque ?

— D'aucune... Merci.

Cette fois elle ne me retenait plus.

— Et Lucienne I je voudrais l'embrasser encore.

— Attendez.

Elle sonna. La bonne vint. Mais Lucienne, un peu fatiguée, avait fini par se laisser mettre sur son lit. Maintenant, elle dormait.

— Il ne faut pas la réveiller. Hélène, vous l'embrasserez pour moi.

— Mais vous ne quittez pas encore Paris... Quand reviendrez-vous ?

— Je n'en sais rien... En tous cas, je vous fais mes adieux.

Et elle me tendit sa main, que je gardai un moment dans la mienne, en lui disant avec une certaine solennité :

— Adieu... Hélène, adieu I

C'est fini. Non seulement je ne remettrai pas les pieds chez elle, mais je reprends demain matin le chemin de fer. Je sonne le garçon de l'hôtel pour régler ma note.

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