X..., septembre
Un an encore, sans que j'aie touché à ces feuilles déposées au fond d'un tiroir. En un an, rien.
Rien! Je n'ai plus entendu parler d'elle. La vie ici continue, plate et monotone, grise. Il y en a qui se marient, il y en a qui meurent, et il y en a qui naissent. L'hiver dernier, le premier président et le procureur général ont donné beaucoup de dîners. Mais les de Lancy, qui commencent à être au bout de leur rouleau, ont passé six mois à Lancy, par économie, dit-on. Le Jauffret a des hauts et des bas, au baccarat. On le disait sur le point de revendre l'ancien chalet de Moreau ; mais la déveine a dû cesser, puisqu'il vient d'y mettre les ouvriers : on repeint la façade, et il s'agit de toute sorte d'embellissements. La Jauffret, toujours une longue asperge, disgracieuse.il y a trois
nouveaux cercles sur le Cours. Et le conservateur des eaux et forêts vient de recevoir son changement, à cause de la conduite scandaleuse de sa femme.
Pas une ligne d'elle. Elle ne m'a même pas fait savoir sa délivrance. Une seconde fille ou un garçon? je l'ignore. Et dire que, chaque fois que j'ai reçu une lettre, avant de l'ouvrir, avant même de jeter les yeux sur l'adresse, j'ai pensé à elle, j'ai éprouvé une seconde d'espoir ; puis, rien !... Yoilà mon année.
Ah ! j'oubliais. Aux vacances de Pâques, Moreau est venu en France. Il a passé une demi-journée à X... ; il est venu me voir. Il paraissait très calme, très satisfait. Il n'a fait aucune allusion au passé. Nous avons causé une grande heure, de l'Algérie, de la politique, de choses et d'autres. « Que me veut-il? A quoi dois-je sa visite? » me demandais-je tout le temps. Puis, il a fini par me confier qu'une place de président de Chambre serait bientôt vacante à Alger. Il venait me tâter pour savoir si je l'appuierais auprès de mes amis du ministère. Pourquoi pas ?.. Nous avons dîné ensemble. J'ai écrit trois longues lettres sous ses yeux. Puis, la nuit tombée, il est reparti.
Même jour.
La domestique, Nanon, frappe à la porte de mon cabinet.
— Entrez.
— Monsieur, c'est une «lettre de mort», voilà.
Je la prends. Elle vient de Paris !... Je regarde l'adresse... Mais il me semble connaître cette écriture ! N'est-ce pas celle de M. de Yandeuilles ?... Je la décachette.
«Madame Hélène Moreau, née Derval, a Thonneur {( de vous faire part de la perte douloureuse de sa « fille, mademoiselle Julienne, décédée à Tâge de deux « ans et demi. »
« Be profundis. »
Octobre 1874.
Pas de réponse, en un grand mois, à ma longue lettre écrite après la mort de Julienne. Connaissant son caractère, j'avais évité, dans cette lettre, tout ce qui aurait pu la froisser.
Elle doit être bien triste. Il lui serait pourtant si facile de m'envoyer quatre lignes.
25 avril, 1875.
Trois autres lettres, en huit mois, restées sans réponse. Et moi, Hélène, qui ne parviens pas à t'oublier! Je ne sais que mïmaginer.
Je lui écris encore.
3 mai.
Je pars.
296 JOURiNAL DE MONSIEUR MURE
Paris, 4 mai, 7 h. du matin.
Pas dormi de la nuit en chemin de fer. Descendu au même hôtel qu'il y a trois ans, près du Palais- Royal. Le garçon est allé me commander un bain. Puis, j'avale un consommé, je m'habille, et, malgré l'heure matinale, je me présente rue de Saint-Pétersbourg.
Paris, 5 mai.
Que d'émotions depuis mon arrivée î Que d'inquiétudes ! J'ai plus vécu, ici, en vingt-quatre heures, que pendant des années àX... Et toute ma fièvre tient dans cette ligne : « Je ne sais pas ce qu'est devenue Hélène. »
Hier matin, rue de Saint-Pétersbourg. La porte était ouverte, et la loge de la concierge, vide. J'avais déjà gravi quelques marches, comptant, vu l'heure matinale, déposer ma carte et demander à quelle heure de l'après-midi je pourrais revenir. Tout à coup, la concierge arrivant de la cour, un balai à la main :
— Où allez-vous?
— Chez madame de Vandeuilles .
— Elle ne demeure plus ici. .. Il y a bientôt deux ans. Deux ans! et elle ne me l'avait pas fait savoir! Que
de fois, pendant ces deux ans, je me l'étais imaginée dans son appartement, s'occupant de sa fille, de ses fleurs et de ses oiseaux, ou, le soir, sur son balcon, regardant le chemin de fer !
— Êtes-vous sûre qu'il y ait deux ans ?
— Oui... à un terme d'avril, je me souviens... quand ce monsieur donna congé, sa dame venait d'accoucher d'un garçon mort. . . Leur petite aussi était toute malade.
— Et leur nouvelle adresse?
La concierge ne la savait plus. D'ailleurs c'était près des fortifications : aux Ternes, peut-être à Passy ou à Auteuil, ou ailleurs. Son mari, cependant, devait se rappeler l'adresse, lui qui avait aidé aux déménageurs, son mari, garçon de bureau au ministère des finances... Vite, un fiacre, et au ministère ! Le garçon de bureau interrogé, me voilà à l'entrée de la Citédes-Fleurs, aux Batignolles. Je renvoyai la voiture. Il était à peine dix heures.
Je ne connaissais pas la Gité-des-Fleurs. Tout au bas de l'avenue de Clichy, plus loin que le dernier bureau de l'omnibus de l'Odéon, au fond d'un quartier excentrique et populaire, quelle ne fut pas ma surprise ! Paris vous réserve de ces éblouissements. Il me sembla tout à coup que j'entrais dans un bouquet odorant qui était une volière : rien que de la verdure, des fleurs, et du soleil, et des oiseaux vole-
tant sur le vert tendre des pelouses. Tout cela, un jardin unique, fait de deux cents petits jardins contigus séparés par des murs bas qui disparaissaient sous les plantes grimpantes, très long, et resserré entre deux rangées de petits hôtels coquets. Au milieu, d'un bout à l'autre, entre la double rangée de grilles des hôtels, un étroit passage pavé, avec rondpoint de distance en distance. Et, à mesure que j'avançais, la douceur de la matinée de printemps, les émanations suaves, les gazouillements et les bruits d'ailes, me parlaient d'Hélène, contenaient quelque chose d'Hélène : « Yoilà ce qu'elle aime ! Elle a passé par ici, je le sens, et elle y est encore. Tout à l'autre bout, Tavant-dernier de ces jardins, à gauche, m'a-ton dit! peut-être n'aurai-je pas besoin de sonner : Entre les barreaux delà grille, si je l'aperçois tout de suite, assise dans son petit jardin, en chapeau de paille!.. Il faut m'attendre à la trouver en noir; elle porte encore le deuil, et n'aura pas voulu quitter ces fleurs, et ces oiseaux, les derniers vers quiLucienne ait tendu ses petites mains... » Puis, arrivé à l'avantdernière maison à gauche, je regarde à travers la grille : pas d'Hélène en chapeau de paille ! Le jardin, plus grand que les autres, mais médiocrement tenu. Sur la porte, deux ou trois écriteaux pendus : pension de famille, — appartements meublés et non meublés. Je sonne, tout en me demandant si je ne me trompe pas. La bonne qui vient m'ouvrir : « Je ne connais pas de M"'" de Yandeuilles, mais il n'y a que trois mois que
je suis ici... je vais appeler Madame... w Mais Madame est à sa toilette et me fait attendre un gros quart d'heure. Par une fenêtre du rez-de-chaussée ouverte, la salle à manger : deux bonnes mettent la nappe pour le déjeuner, une nappe étriquée de table d'hôte, ça et là tachée devin. Non! jamais Hélène n'a demeuré ici I Enfin, voici Madame, une masse informe et débordante de chair, qui vient d'achever sa toilette, une bonne grosse commère de cinquante ans avec des anglaises, très affable et très expansive, toute disposée à causer.
— Oui, M™*^ de Yandeuilles a demeuré chez moi... Ma figure dut exprimer mon étonnement.
— Attendez, monsieur, vous allez savoir...
Pas moyen de placer un mot; il me fallut subir ses interminables explications. D'abord, elle tenait une pension bourgeoise, elle, et quelle pension ! Ce n'était pas un hôtel, au moins, comme celui dont j'avais dû apercevoir l'écriteau jaune, tout à l'autre bout de la Cité, en arrivant par l'avenue de Clichy ! Cet hôtel de la Cité-des-Fleurs, à l'entendre, était mal habité et déshonorait la Cité, « un endroit si tranquille, si comme il faut, si aristocratique, » tandis que sa pension à elle ne faisait nullement tache. Et sa maison par-ci! et sa maison par-là! chez elle on se trouvait bien, on vivait en famille, et rien que des personnes distinguées: commerçants retirés, officiers en retraite, une vieille dame noble avec son fils employé au ministère; tous gens posés, bonne paie, heureux
de trouver en plein Paris des jardins, un petit paradis terrestre, quoi! l'air pur delà campagne... Seulement, comme elle était très difficile sur le choix de ses pensionnaires, qu'elle en refusait journellement, elle avait de la place de reste , et sous-louait, non meublés, les deux appartements du second étage.
— Tenez ! M""" de Vandeuilles occupait celui du devant, ces trois fenêtres-là...
Les trois fenêtres étaient à cette heure en plein soleil, grandes ouvertes. A l'une d'elles, sur une ficelle tendue en travers, séchait du linge d'enfant qu'on venait de savonner, des petits bas, de blanches chemisettes. L'appartement était de nouveau habité. Et ces petits bas n'étaient plus ceux de Lucienne.
— Veuillez me dire la nouvelle adresse...
— Hélas ! avec la meilleure volonté du monde^ monsieur, je ne la sais pas...
— Gomment? vous ne la savez pas I m'écriai-je dans un grand trouble.
Elle, alors, de nouveau :
— Attendez ! monsieur, je vais vous expliquer...
Et, à chacune de mes impatiences, quand je voulais couper court, m'éviter une partie de ses bavardages, cette grosse femme, éternellement :
— Attendez ! monsieur, vous allez savoir... D'abord, un grand éloge d'Hélène. Cette personne
avait l'air si bien élevée, si grande dame et en même temps si polie, et douce. Lui aussi, avait une tournure fort distinguée, mais plus cassant, plus raide,
un peu dur pour le pauvre monde. Néanmoins ils formaient à eux deux un bien intéressant ménage. Maintenant, étaient-ils mariés? ne l'étaient-ils pas? Mon Dieu ! les affaires des gens sont leurs affaires ! et il ne fallait pas mettre le nez dans celles des autres, surtout quand il s'agissait de gens honorables qui tenaient leurs engagements et qui ne faisaient pas remarquer une maison... au contraire ! Dès les commencements des dix-huit mois qu'ils avaient passés ici, cette jeune dame paraissait éprouver des chagrins. La santé de sa fillette était si délicate. Elle était venue sans doute demeurer dans la maison pour que le bon air de la Cité fit du bien à la petite, mais la petite ne s'en portait guère mieux. Et puis, pour tout dire, monsieur, lui, ne devait pas mener une conduite régulière. Comme les autres locataires, il avait son double passe-partout de la grille et de la porte d'entrée. Chaque nuit, malgré la précaution qu'il prenait de marcher à pas de loup comme un voleur, chacun l'entendait rentrer à des heures indues. A des trois heures, quatre heures, à des cinq heures du matin ! tellement que les pensionnaires le surnommaient « le boulanger » , parce que, disaientils en riant, M. de Vandeuilles doit travailler la nuit, et, comme les garçons boulangers, il ne rentre qu'à l'aurore ! Mais, si les pensionnaires riaient, cette jeune dame, elle, avait souvent les yeux rouges.
— N'est-ce pas, il jouait ?
— Attendez, monsieur, vous allez comprendre...
Et je ne comprenais que trop ! A mesure que la maîtresse de la pension bourgeoise me dévidait ses complaisantes explications, un drame navrant se dressait devant moi. Je reconstruisais tout, maintenant. Je devinais ce qui s'était passé rue de Saint-Pétersbourg. Là, à l'époque où Hélène était accouchée avant terme d'un garçon mort, M. de Yandeuilles avait dû éprouver au jeu de grandes pertes. Peut-être la débâcle, depuis longtemps imminente, s'était-elle produite juste au moment où le contre-coup du vice du père pouvait être fatal à celui qui allait naître. En tout cas, il avait fallu réaliser à tout prix de grosses sommes, payer, songera réduire les dépenses, le train de maison. Alors, congé de l'appartement de deux mille francs ; Hélène avait cherché de préférence dans un quartier éloigné ; puis séduite à première vue par la Gité-des-Fleurs, ne voulant plus demeurer que là, elle n'avait trouvé de vacant qu'un petit appartement de six cents francs. Et l'intérêt de la santé de sa fille, l'espoir que son amant, loin des cercles, changerait de vie, l'avaient emporté sur sa répugnance personnelle à demeurer au-dessus d'une « pension de famille ». Mais, ici, déceptions sur déceptions : Lucienne meurt, M. de Yandeuilles joue. N'ayant plus de fille, Hélène a la faiblesse de laisser dévorer sa modeste fortune personnelle par le joueur qui espère toujours se rattraper. Alors, la gêne ! Il faut renvoyer la domestique, Hélène prend pension dans la maison, mais on lui monte ses repas dans sa chambre. Le
joueur découche, reste des quarante-huit heures sans reparaître : à la fm, rupture ! Et voilà Hélène, au commencement de l'hiver, dans une affreuse position : seule au monde, sans famille et sans amis, ruinée, désenchantée. Avec son caractère, n'osant peut-être plus sortir, passer sous les regards curieux et compatissants des pensionnaires. Probablement, des dettes ! — Attendez, monsieur ! ... oh ! elle ne me devait pas grand'chose : un terme en retard, et deux ou trois mois de nourriture, en tout quelques centaines de francs... Et je ne lui réclamais rien, moi, je n'étais pas pressée, j'avais confiance... Cette dame possédait d'ailleurs de quoi répondre, oui ! un superbe mobilier : rien que l'armoire à glace valait quatre fois ce qu'elle me devait... C'est elle qui, un matin d'octobre, me fit monter chez elle, pour me demander si je ne pourrais pas lui faire venir un marchand de meubles. Elle voulait tout vendre, partir immédiatement, peut-être voyager... Moi, je lui disais : «Madame a tort, madame devrait au moins conserver ici un pied-à-terre ; la maison est très convenable pour une femme du monde seule. i» Puis, quand je vis que tout était inutile : « Eh bien, justement, il faut que je descende dans Paris ce matin avant le déjeuner, je préviendrai mon tapissier... » L'après-midi, le tapissier vint, lui estima ses meubles trois mille deux cents francs, elle en voulait cinq mille, ils tombèrent d'accord à quatre. Elle eut l'argent le lendemain matin, passa la journée à faire ses malles, dîna, puis la bonne alla
JOURNAL DE MOiNSIEUR MURE 305
lui chercher un fiacre à galerie, à la station de la Fourche, et cette dame partit. Pour ce qu'elle me devait, nous nous étions arrangées, j'ai eu son armoire à glace. Que voulez-vous ? monsieur, moi, elle m'avait toujours tapé dans l'œil cette armoire à glace et je l'ai maintenant dans ma chambre...
J'étais accablé. Hélène partie depuis le mois d'octobre, avec quatre mille francs, épave de sa fortune, sans dire où elle allait. El nous étions en mai !
— Enfin, madame, tâchez bien de vous rappeler... Si M™° de Vandeuilles n'a rien dit réellement, réfléchissez, ne pourriez-vous retrouver quelque indicé ?.. . N'avez-vous jamais plus entendu parler d'elle ?
— Attendez, monsieur...
Et je voyais la grosse femme faire un effort de mémoire. Puis, elle secoua la tête, et ses deux anglaises remuèrent... Non ! quelques jours après, la bonne qui était aller chercher la voiture, prétendait bien avoir revu la dame, un soir, dans l'avenue de Glichy. Mais ce n'était pas possible ! Cette bonne, aujourd'hui retournée dans son pays, avait dû se tromper. Elle-même, ne sortant que fort rarement à la vérité, n'avait jamais rencontré sa locataire depuis, dans l'avenue, ni ailleurs. Dans son idée, la jeune dame paraissant craindre l'hiver et aimer le soleil, avait dû partir dans le Midi, peut-être à Nice... Voyant que je n'en tirerais rien de plus, dévoré de soucis, je lui avais déjà, tourné le dos et je me dirigeais machinalement vers la grille, en pensant que j'allais écrire le
jour même à un de mes anciens condisciples, jugesuppléant à Nice. La grosse femme maintenant silencieuse, me suivait. La main sur le bouton de cuivre, je me retournai tout à coup pour la remercier et prendre congé d'elle. Il était midi. En face, dans la salle à manger, par la fenêtre ouverte, les pensionnaires déjà à table, nous regardaient. Elle alors, souriante et, dans un balancement tout gracieux de ses anglaises :
— Attendez, monsieur !... Monsieur ne voudrait pas déjeuner avec nous?
Manger là, non! mais, quel que soit le résultat de mes démarches pour retrouver Hélène, je ne partirai pas sans aller revoir la Gité-des-Fleurs.
10 mai.
Rien!
Mes démarches à la préfecture, infructueuses. On l'a recherchée au bureau des garnis sous différents noms que j'ai indiqués : Derval..., Vandeuilles..., Moreau. Un agent, mis à ma disposition par le secrétaire du préfet, est même allé dans plusieurs hôtels et maisons meublées. Aucune des femmes inscrites sous un de ces trois noms, n'était Hélène.
Rien non plus à Nice. Mon ancien condisciple, le juge-suppléant, vient de me répondre. Il se souvient parfaitement de « la belle madame Moreau», dit-il, et une femme pareille ne passe pas inaperçue. Les
reclierches auxquelles il s'est livré, par pur acquit de conscience, n'ont fait que le confirmer dans sa certitude : de tout l'hiver M™^ Moreau n'a pas mis les pieds à Nice ; non seulement à Nice, mais ni à Montes Carlo, ni à Antibes, ni à Cannes, ni en aucun point intermédiaire du littoral.
Alors, où est-elle ? dans quelle direction porter mes recherches ? Je m'agite du matin au soir en des tentatives stériles. La nuit, je ne dors pas. A force de me creuser la tête, j'en arrive à des imaginations insensées. Au moins, si j'avais pu retrouver le numéro du fiacre à galerie attelé de deux chevaux, qui, un soir d'octobre, est venu la prendre à la pension de famille avec ses malles. Je suivrais toujours un peu plus loin la trace d'Hélène. Le cocher m'eût appris où il l'avait conduite ce soir là : dans un hôtel ou à quelque gare ! A l'hôtel, je retrouvais le nouveau nom qu'elle a dû prendre ; la gare me faisait probablement deviner la contrée vers laquelle elle a pu se diriger ! Mais je me suis adressé en vain à la Compagnie générale des Petites-Voitures. J'ai inutilement mis une annonce au Rappel et dans le Petit Journal^ feuilles que lisent les cochers. Est-elle encore à Paris ? En France seulement? Avec un caractère comme le sien,, fier et décidé, avec sa volonté indomptable, les résolutions extrêmes sont les plus probables. Qui sait? l'Amérique, peut-être, avec une vie nouvelle ? ou la mort anticipée d'un couvent ? ou autre chose?
Avant-hier, je suis allé à la Morgue. De la grille du
square triste qui est derrière Notre-Dame, à la vue du sinistre bâtiment, une grande émotion me serra à la gorge. « Si je me trouve en face d'elle étendue sur une des dalles, nue, le visage défiguré par les douloureuses contorsions de l'agonie ! » Je hâtai le pas et j'entrai. Ce jour là, il n'y avait pas de cadavre. Les visages des passants entrés par curiosité, prenaient une expression désappointée ; certains se regardaient en souriant. Je ne quittais pas des yeux les vêtements des morts anciens dont l'identité n'est pas reconnue, défroque lamentable pendue derrière le vitrage. Çà et là, je distinguais des nippes de femmes. Quel cœur avait pu battre autrefois sous cette guimpe effilochée ! Sur quelle jambe , ce bas couleur chair taché de sang, était-il excitant à voir, bien tiré ! Vers quelle passion aussi avaient-elles dû trotter, ces petites bottines, maintenant en bouillie pour avoir séjourné dans la Seine! Etais-je bien sûr, moi, qu'elles n'avaient pas chaussé les petits pieds d'Hélène?
Et, hier soir, en sortant de diner... Il était de trop bonne heure pour aller me coucher, je fumais un cigare sur le boulevard. Tout à coup, devant le café des Princes, je m'arrête, pétrifié : une femme, seule à une table, devant un bock à moitié bu, me souriait. « Hélène ! . . . Mais voilà Hélène ! » C'était à s'y tromper ; cette femme lui ressemblait tellement : mêmes traits, même regard, même sourire 1 que c'était Hélène, et Hélène me reconnaissant, m'appelant, me faisant de petits signes de tête. Comme je restais planté là, ne
pouvant en détacher mon regard, voilà qu'à des tables voisines, d'autres femmes seules se mettaient à m'appeler : « Psttt! hé ! le monsieur ! Psttt !... » Elle, alors, se levant sans achever son bock, marcha résolument vers moi, et glissa sous mon bras sa fine main gantée, tout naturellement,' comme si nous nous connaissions de vieille date. Sa taille, plus mince et plus petite, ne rappelait guère celle d'Hélène. Une fille d'ailleurs toute jeune, vingt ou vingt-deux ans. Mais quand nous eûmes dépassé un peu le café, au moment où j'allais dégager mon bras, elle me dit je ne sais quoi, et le timbre de sa voix produisit en moi un charme singulier. C'était une voix déjà entendue, et dont la vibration jeune, fraîche, un peu grêle, me ramenait à une époque lointaine : la voix d'Hélène toute jeune fille. Et je ne dégageais plus mon bras, je me laissais mener par elle où elle voulait ; je lui faisais au hasard les premières questions venues, pour qu'elle me parlât; puis, fermant à demi les yeux, oubliant le sens de ses paroles pour n'en savourer que la musique, il me semblait par moments qu'au lieu de cette rue du Faubourg-Montmartre que nous remontions, c'était dans les prairies de Miramont, il y a vingt ans ! nous ralentissions le pas du côté des grands saules, et je pressais contre moi le bras de l'élève de Saint-Denis en congé qui me faisait gravement ses confidences. Ce fut tout à coup comme si je m'éveillais en sursaut. Nous étions rue Notre-Dame -de-Lorette, devant une porte, et la jeune
femme sonnait, en me disant de sa voix d'Hélène « 11 me manque deux louis pour payer un billet.. N'est-ce pas, mon chéri, tu vas être généreux? »
12 mai.
Hôtel de la Cité-des- Fleurs, chambre 7. — Voilà où j'écris ces Mgnes. — Hélène, retrouvée par le plus grand des hasards, est à la chambre 6.
Elle ne se doute pas qu'une simple cloison nous sépare. Je viens de l'entendre remuer une chaise.
Moi-même, par moments, je me passe la main sur le front. J'ai besoin de me toucher pour me convaincre que je ne rêve pas. Oui, je suis tout à fait éveillé ! Voici d'ailleurs comment la chose est arrivée.
Très simplement. Je m'étais promis d'aller revoir un jour ou l'autre cette Cité-des-Fleurs oii Hélène a vécu dix-huit mois, les plus mauvais dix-huit mois de sa vie. Hier, vers dix heures du soir, je rentrais. J'étais déjà place du Palais-Royal. Il faisait une nuit
de printemps magnifique. La place était pleine de gens s'attardant avec délices. Des couples se parlaient doucement. Pour la première fois de Tannée^ les cafés avaient mis leurs tables dehors. J'entrai au bureau de tabac de la Civette rallumer mon cigare. Pais, comme je stationnais sur le trottoir, accablé de me sentir seul par cette soirée tiède, peu pressé d'aller me mettre au lit et sûr de n'y pas dormir, voici que l'omnibus aux deux yeux rouges : Odéon-Baiignolles-CUchy s'arrête devant moi. « Tiens! celui qui va jusqu'à la Gité-des-Fleurs ! » Et il n'y avait presque personne sur l'impériale... Au bout de vingt-cinq minutes, l'omnibus s'arrêtait au* dernier bureau. Je descends de l'impériale et je franchis la porte de la Cité. La bonne odeur de jasmins, de roses et de seringats ! L'adorable bouffée d'émanations nocturnes, atmosphère de velours, palpitants bruissements de feuilles ! Là, je me promenai longtemps au milieu de tous ces jardins n'en faisant qu'un agrandi dans l'ombre. Il n'y avait pas de lune. Rien que des étoiles, et, çà et là, au-dessus des feuillages, deux ou trois fenêtres éclairées, mettant leur petite tache jaune dans la nuit. Puis, en avançant encore, les lueurs jaunes disparaissaient, et je me trouvais perdu dans une frémissante solitude, au fond de quelque désert parfumé, où j'étais isolé du reste du monde, et où il me semblait pourtant n'être pas loin d'Hélène. Elle avait respiré ici, des nuits de printemps pareilles, et il était resté quelque chose d'elle. Cette
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suave fraîcheur, renivrement de ces haleines balsamiques, je les prenais pour une^lraînée de son passage. Et voilà que je me t^ouvl^ au bas de la Cité, maintenant, à la grille de la pension bourgeoise. Au fond du jardin, la maison muette et close dormait dans l'ombre. Les trois fenêtres du second reposaient doucement. Et je ne savais plus, moi ! il me semblait que cette grille allait s'ouvrir une fois encore, pour la laisser passer. C'était bien le moins qu'elle vînt! Depuis assez longtemps, je l'attendais! Enfin, maintenant qu'elle était venue, son bras frôlait le mien et je me sentais défaillir au milieu de la caresse de sa robe. Alors, je revins lentement, m'imaginant que nous marchions à deux, l'un contre l'autre. De distance en distance, à chaque rond point de l'allée, je ne coupais pas droit : pour allonger, nous faisions le demi-tour du trottoir circulaire. Rien ne pressait, et je ne lui parlais pas. Elle devinait ce que j'aurais pu lui dire. Puis, brusquement. . . Ce n'était plus le rêve ! 11 y avait là, à quelques pas devant moi, une grande femme, de tournure élégante, qui sonnait à la grille de la Cité. Le gardien devait dormir, la grille ne s'ouvrait pas. Et elle sonnait encore. Elle fît un mou- V3ment, se tourna à demi vers la loge : alors, à travers les barreaux, son visage m'apparut en plein dans la clarté de la lanterne à réflecteur. Je relins un cri. C'était Hélène. Bien elle, cette fois, un peu changée depuis trois ans, toujours belle, mais, efTet de mon trouble sans doute, d'une beauté étrange que je
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ne lui avais jamais vue. D'ailleurs le gardien venait de tirer le cordon. Laissant retomber la grille derrière elle, Hélène, très vite, dans l'ombre, passa sur le trottoir opposé, sans même porter les yeux de mon côté. Presque tout de suite, elle entra dans un jardin à droite, dont la grille restait grande ouverte. Et elle sonna de nouveau, ici, à \ Hôtel de la Cité-des-Fleurs. Je n'étais pas revenu de ma stupéfaction que j'aperçus de la lumière à une fenêtre du second étage. Hélène était dans sa chambre.
Chambre numéro 6, une seule fenêtre donnant sur les jardins, trente-cinq francs par mois, quarante avec le service. Elle habite là depuis plus de six mois, passant dans l'hôtel pour une femme très comme il faut, veuve, ayant éprouvé des chagrins. J'ai tout appris ce matin, étant venu de très bonne heure louer moimême une chambre. «Justement, me répondit le garçon, le 7 est vacant. Monsieur veut-il voir le 7 ? — A quel étage? —Au second. » Et je me souvenais avoir vu la veille la lumière d'Hélène au second ! Nous montons . Quand j'ai visité la chambre, admiré la vue des jardins, marchandé un peu le prix pour lai forme, après m'être plaint de ne pas avoir de pla-j cards: « Eh ! à propos, qui donc aurai-je pour voisins? — Oh! monsieur, une personne bien tranquille... » Et le voilà me parlant d'elle, me donnant toutes sortes de détails sur « Madame Hélène » et son existence retirée. Pas le moindre bruit, on ne s'aperçoit seulement pas qu'elle est dans l'hôtel, elle
ne reçoit personne, se faisant monter ses repas deux fois par jour, et ne sortant presque jamais. « Alors^ c'est bien, j'arrête la chambre et vais vous payer d'avance la première quinzaine. » Nous descendons au bureau. On me passe le registre. Et je reconnais une ligne de l'écriture d'Hélène : Madame Hélène,
veuve, née Au lieu de Derval, elle avait écrit :
Valder, Je m'inscris à la suite. Et je pars pour aller chercher mes malles. Une heure après, j'étais de retour. Et me voici installé chambre 7, à côté d'Hélène.
13 mai.
Je me sens à la fois bien triste et bien heureux. Depuis vingt-quatre heures, c'est une grande douceur de vivre ainsi dans l'atmosphère d'Hélène. Elle est là^ à deux pas de moi, sous ma protection. La cloison est mince. Si elle ouvre sa fenêtre, si elle marche, si elle tousse, je l'entends. Hier soir, vers minuit, quand elle s'est mise au lit, le sommier a gémi. Et ce matin, Philippe, le garçon, que j'avais sonné, n'arrivant pas, j'entr'ouvre ma porte : devant la sienne, j'aperçois ses bottines, de jolies petites bottines en peau de gant. Ma foi! je n'ai pu me retenir, je suis allé les toucher. Je les ai presque embrassées, toutes crottées de la boue de la veille.
C'est qu'il pleuvait hier soir : une pluie épouvantable, fouettant les vitres si fort que ma nouvelle
chambre s'est bientôt changée en petit lac. Malgré ce temps-là, elle est sortie après son dîner, vers huit heures et demie. Philippe, que j'ai tout de suite sonné, sous prétexte de m'enlever cette eau, m'a appris que madame Hélène sortait ainsi après son dîner, tous les soirs, quelque temps qu'il fît, et ne rentrait qu'à onze heures. « Y a-t-il longtemps qu'elle a cette habitude ? — Non, monsieur ; seulement depuis trois semaines . — Ah ! » fis-je avec indifférence. Et je me mis à lui parler d'autre chose. Puis, tout à coup, à brûle-pourpoint: « Où diable pensez-vous qu'elle soit allée par cette tempête, ma voisine ? » Alors, avec ses deux mains rapprochées, le grossier personnage se mit à faire un geste obscène. Et il riait d'un rire gras, bêtement. Je l'aurais souffleté. Mais je me contins. « Tiens ! dis-je froidement, vous croyez ? » Sans rien ajouter, Philippe continua à rire, de ce rire gras qui me semblait salir Hélène. Puis voyant que mon front se plissait, il balbutia des explications. H disait ça en l'air, lui, sans savoir ! Cette dame était sans doute honnête... Et il s'y connaissait, en honnêteté, lui qui servait depuis trente ans dans les hôtels meublés ! Seulement, quand je l'aurais vue, cette dame, je saurais lui en dire des nouvelles. Quoi! un vrai morceau de roi !. La plaisanterie, c'était la plaisanterie, mais cela n'empêchait pas de rendre justice au monde... Sur ces entrefaites, tout à côté de ma chambre, dans le couloir, nous entendîmes une clef ouvrir une porte.
— Gomment ! s'écria Philippe étonné, déjà elle ? II n'était pas dix heures.
— La pluie l'aura fait rentrer...
Puis, tout à coup, portant les mains au front :
— Et moi qui ne lui ai pas monté de serviettes, ni sa carafe !...
Il me quitta et descendit en courant.
Ainsi Hélène sort tous les jours à la même heure : il faut que je sache où elle va ! Ce soir, je la suivrai.
Même jour, six heures du soir.
Elle dîne. J'entends un bruit de fourchette contre une assiette... Depuis sept mois, matin et soir, elle prend ainsi ses repas dans sa chambre, seule... Elle se verse à boire... Quelle vie ! Pas une main à presser, pas une oreille où verser une confidence. Que doit-il se passer en elle? Quel travail lent ont dû faire le temps et l'isolement! Qui sait si elle ne regrette rien du passé, si elle pense quelquefois à X.. . , à celles qui jalousaient sa distinction et sa beauté, à son* père qu'elle n'a jamais revu, à moi?.. N'a-t-elle jamais été sur le point de m'écrire?... Voilà son repas achevé. Philippe, qu'elle a sonné, emporte la vaisselle.
Sept heures.
Elle vient d'ouvrir sa fenêtre. Par un petit trou fait à mon rideau avec une épingle, j'ai vu un peu de ses cheveux. Elle s'est accoudée et elle regarde la Gité-
des-Fleurs, Il ne pleut pas comme hier! Une belle fm de journée de printemps. Les poumons se dilatent à Tair embaumé qui monte de tous ces jardins. Tandis que certains coins de verdure se reculent et s'approfondissent dans une douceur bleuâtre, les toitures des petits hôtels d'en face viennent en avant, jaunes dans le soleil couchant. Toute sorte d'oiseau chantent à la fois. Elle n'a plus ses oiseaux des îles. La volière en acajou a été vendue avec le reste... Quatre mille francs ! Il y a sept mois, il ne lui restait que quatre mille francs ! Combien de mois, avec ce qui lui reste peut-elle vivre encore? Peut-être sept autres mois, peut-être un an?... Soit! jusqu'au printemps prochain. Et puis?... Pense-t-elle quelquefois à ces réahtés?... Je me demandais depuis un moment ce qu'elle était en train de faire à la fenêtre, d'où venait un certain bruit imperceptible que j'entendais, une sorte de petit grincement : sa lime à ongles ! Avant de commencer à s'habiller, elle se lime les ongles. ^
Huit heures.
Elle est prête. Sa toilette est sans doute terminée. Une porte d'armoire à glace vient de s'ouvrir et de se refermer. Je crois qu'elle est debout, en train de mettre son chapeau en^e regardant dans la glace... Cherchet-elle à noircir avec du cosmétique quelques premiers cheveux blancs? Se découvre-t-elle une ride précoce?.,. Elle a aujourd'hui trente- six ans et deux ou
trois mois. Pas vieille, mais plus toute jeune. Et ce doit être une grande mélancolie pour la femme que de se dire : « la jeunesse s'en va ». D'ailleurs, la beauté n'est pas faite que d'adolescence et de fraîcheur. Et, si peu que je l'aie aperçue l'autre soir, elle m'a surpris par une beauté nouvelle, d'une expression touchante et meurtrie. Ses yeux battus, mais agrandis et plus profonds, brûlaient dans la nuit de je ne sais quelle flamme mystérieuse, inquiétante... Mais pourquoi vient-elle de prendre une chaise et de s'asseoir ?
Huit heures et demie.
Que se passe-t-il? Depuis un grand quart d'heure qu'elle est assise, je n'ai rien entendu. Que fait-elle? A quoi pense-t-ellé? Qu'attend-elle? Hier, à pareille heure, elle était déjà sortie... Maintenant, c'est peutêtre moi qui suis trop impatient. Mon cœur bat. Je suis aussi troublé que si j'allais commettre une vilaine action. Ai-je bien le droit delà suivre, de l'espionner ainsi, de surprendre son secret? C'est pour elle, dans son unique intérêt . Mais n'est-ce pas aussi pour moi? Tant pis! pour moi ou pour elle, avec le droit ou non, j'ai la fièvre : qu'elle se hâte ! D'ailleurs, elle n'a peut-être aucun secret.
Neuf heures.
Elle s'est promenée quelque temps dans sa chambre de long en large, comme quelqu'un qui réfléchit et
qui ne sait trop quel parti prendre. Puis, je ne l'entends plus. Je crois qu'elle s'est de nouveau assise. Il se fait tard. L'aiguille de la pendule marche toujours ! Maintenant, qu'elle sorte ou non, cela m'est indifférent. Ma fièvre est tombée. Je n'ai plus que de la tristesse et du découragement. Qu'est-ce que je fais ici, l^moi, monsieur Mure , magistrat , homme grave, frisant la cinquantaine? L'oreille collée à une cloison, comme un mari jaloux ! cet espionnage de policier dans un hôtel garni de sixième ordre, est ce de mon âge, de ma position sociale? est-ce de ma calvitie et de mes cheveux blancs? Personne, à X..., ne le croirait! Du Palais de Justice, mes collègues, avec une longue-vue, auraient le pouvoir de me découvrir ici et de suivre mon invraisemblable aventure ; quels éclats de rire! En ferait-on des gorges chaudes pendant des mois, au cabinet de lecture, au cercle. Et chez les Jauffret? Et aux jeudis soirs de madame de Lancy?Mais, là, ce n'est pas moi qu'on déchirerait le plus ; ce serait Hélène. Si on la savait ici, et si l'on connaissait cethôtel ! Qui la défendrait dans ce monde de province, hypocrite et collet-monté ? Personne ne songerait à être juste, à tenir compte des circonstances de la chute. Nul n'admirerait la fierté dans la faute, son courage d'aller jusqu'au bout, le mépris de l'argent avec lequel elle s'est laissé ruiner, la grandeur simple de sa résignation à accepter toutes les conséquences. Personne ne reconnaîtrait le sentiment qui l'a empêché de s'éloigner de la Gité-des-Fleurs, où le
souvenir de sa fille et quelque chose de son illusion perdue doivent traîner pour elle en ce coin charmant de Paris. On ne voudrait voir que l'aspect louche de la maison meublée, le laid écriteau jaune de la porte, la boue mal balayée dans l'escalier. Et l'ameublement!... Philippe m'a dit que la chambre de madame Hélène et la mienne sont « les mieux de la maison ». Ici, au lit et à la fenêtre des rideaux de damas bleu malpropres. L'affreuse grimace du luxe. Un acajou de camelotte, le papier déchiré. Surtout cet ignoble canapé, poussiéreux et gras, éreinté par le vice.
Dix heures.
Elle ne sort pas. Sa porte s'est fermée à double tour. Je l'entends se déshabiller. Elle va dormir toute une nuit, là, près de moi : j'oublie le reste. Et je vais être heureux.
Nuit du 13 au 14 mai... Onze heures du soir.
Rien! pas rentrée!... J'aurais voulu ne pas croire mes yeux. C'est elle que j'ai perdue de vue au bas de l'avenue de Saint-Ouen. Pauvre Hélène !
Je sors de nouveau.
Minuit.
Toujours rien! J'ai battu en vain le quartier sans la retrouver. Je vais l'attendre à la fenêtre.
Une heure.
La Cité-des-Fleurs dort. Un ciel noir. Rien d'allumé que la lanterne du gardien. Si elle rentrait, dès qu'elle sonnerait à la grille, sous la petite lueur jaune du réflecteur, jela reconnaîtrais. Mais, depuis long-
temps, personne ne sonne plus. Un grand silence. Dans la chambre, le tic-tac de la pendule. Au loin, quelque part dans la nuit, le souffle de colosse de Paris, qui se délasse. Un vent humide, m'arrivant en face, m'a chassé deux ou trois larges gouttes d'eau dans les yeux. Mais je ne pleure pas. Quelque chose m'étrangle, un poids m'empêche de respirer, parfois un frisson me secoue tout entier, tandis que mon front brûle.
Je me remets à la fenêtre.
Deux heures.
Maintenant, elle ne rentrera plus. Que faire pour abréger les heures jusqu'au jour?... Écrire.
Voici ce qui est arrivé :
Ce soir, elle a eu fmi de dîner très vite. Philippe ne montant plus pour emporter la vaisselle, deux ou trois coups de sonnette impatients, impérieux. Puis, tout de suite, au lieu de s'accouder comme la veille à la fenêtre, elle s'est habillée. Mais sa toilette n'en finissait pas. Prête vers huit heures, elle est sortie.
Il ne faisait pas encore nuit. Bien qu'elle soit un peu myope, je ne la suivais que de loin, prêt à me cacher le visage et à me jeter de côté si elle s'était retournée.
Elle montait lentement l'avenue de Clichy, sur le trottoir de gauche, aussi lentement que l'omnibus de rOdéon au milieu de la chaussée, un peu en avant d'elle, gravissant la montée de la Fourche avec un
cheval de renfort. Grande, élancée, très simplement mise, sa robe noire faisait pourtant tache d'élégance et d'aristocratie au milieu de la banalité des passants : employés, ouvriers en blouse de travail, demoiselles de magasin revenant de l'intérieur de Paris. Çà et là, des têtes se retournaient pour la voir. Quand elle eut dépassé un grand café au fond duquel un bec de gaz était déjà allumé, un garçon sortit, s'avança jusqu'au milieu du trottoir, la regarda s'éloigner.
Un moment, je ne la vis plus : elle venait d'entrer dans une boutique. Chez un fleuriste, dont l'étalage vert et embaumé mettait un coin de printemps entre une charcuterie et un marchand de vins. Elle en ressortit avec un petit bouquet de violettes. A la Fourche, laissant en arrière le côtier et son cheval, l'omnibus partit au trot vers l'intérieur de Paris. Elle, s'arrêta une minute, tournée vers l'avenue de Saint-Ouen, s'intéressantjpeut-être à la double rangée interminable de becs de gaz, allumés dans le crépuscule, enfonçant leurs points d'or jusqu'à la banlieue. Attendait-elle quelqu'un, devant sortir d'une de ces premières maisons, laides et basses? Elle regardait aussi plus loin, là où l'avenue s'encanaillait encore jusqu'à devenir vers la barrière un quartier de chiffonniers. Ne voyant rien venir, elle continua à remonter l'avenue de Ghchy. Déjà, en haut, l'omnibus disparaissait derrière le monument du maréchal Moncey.
A la hauteur d'un petit bal, comme elle venait de
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passer sur le trottoir de droite, tout à coup, presqu'au-dessus de sa tête, des lettres de feu, « Bal du CItalet », s'allumèrent. Elle dut faire un brusque détour : deux voyous en casquette molle faisaient irruption hors du bastringue, tombèrent presque sur elle, en boxant pour la frime. Hélène ne se retourna pas ; mais, jusqu'au restaurant du Père Lathmle, elle marcha plus vite.
Maintenant, elle était place Moncey, devant le maréchal appuyé sur son canon, défendant Tancienne barrière dans un héroïsme de dessus de pendule. Baignée dans un crépuscule bleuâtre, la place agrandie. A gauche, le boulevard de Glichy, à droite le boulevard desBatignolles, se continuant Tun l'autre, très larges, donnant l'idée d'une ceinture sans fin faisant le tour de Paris. En face, les devantures contiguës de deux cafés, mettant un flamboiement à l'entrée de la rue de Glichy qui descend vers le cœur de la ville. Hélène, au bout du trottoir, arrêtée, semblait indécise. Qu'allait-elle faire? traverser la place, entrer au bureau d'omnibus, demander un de ces fiacres delà station, qui attendaient à la file, avec leurs lanternes rouges, vertes, jaunes, allumées? Peut-être continuer le long des boulevards extérieurs une promenade sans but? Peut-être, revenir tout de suite sur ses pas, n'avoir pas le courage d'aller plus loin, rentrer?
Un orgue de Barbarie criard s'entendait au milieu du boulevard des Batignolles. D'un petit café-con-
cert voisin, enclavé au premier étage d'un hôtel-garni louche , des roulades de baryton langoureux bramant l'amour arrivaient, avec accompagnement de piano. A côté du bureau de tabac-épicerie, une gargote, 011 l'on voyait des gens dîner à des tables sans nappes, répandait une odeur de friture. Devant le kiosque de la marchande de journaux, une fille en cheveux, son petit chien sous le bras, achetait un journal d'un sou. Des hommes vaguement soûls rasaient les maisons d'un pas chancelant. Et Hélène hésitait, toujours à la même place, respirant longuement ses violettes.
Elle finit par se décider, tourna à droite, évita une fontaine-Wallace dont les gamins s'amusaient à faire éclabousser l'eau à pleins gobelets, et prit le boulevard extérieur. L'orgue jouait toujours. A son appel persistant et nasillard, où, çà et là, des trous faisaient penser à l'égosillement d'un pitre asthmatique, il arrivait du monde. C'était déjà un grand cercle de gens occupant tout le large trottoir, d'une rangée à l'autre des petits platanes.
Au milieu, un saltimbanque en longue jaquette noire sous laquelle on voyait commencer le maillot, étendait un vieux tapis, allumait et disposait en rond six chandelles fichées dans des goulots de bouteilles. D'énormes poids avaient été déposés au pied d'un arbre. Là, un second saltimbanque, également en jaquette, attendait, assis sur un tonneau, les jambes pendantes.
Une curiosité tendait vers lui des têtes, faisait rompre à certains l'alignement. Et, de lèvres en lèvres, un nom circulait : « Fernand!... Fernand! » C'était son public de tous les soirs, des gens du quartier venant chaque jour à la même place voir travailler Fernand : boutiquiers d'en face tête nue, cuisinières en tablier de cuisine, employés n'allant pas au café par gêne, ouvriers rentrant avec leurs outils, couples sortis pour respirer l'air pur du boulevard extérieur. Et la fille en cheveux qui venait d'acheter un journal était là, son chien sous le bras, un peu en arrière, essayant à droite et à gauche d'un sourire. Tandis qu'au premier rang, où elles s'étaient faufilées en bousculant tout le monde, cinq ou six effrontées de douze à quatorze ans en rupture de dodo, troussées comme des souillons, dévoraient des yeux les jambes en maillot couleur chair du saltimbanque et faisaient tout haut leurs réflexions : « — Fernand a quelque chose, ce soir, pour sur! — Oui, l'air tout embêté ! peut-être brouillé avec sa connaissance ! — Regarde donc! Clara, il s'est joliment fourré de la pommade. » Une s'enhardit jusqu'à toucher les bouts du ruban de velours grenat qui rejetait en arrière l'épaisse chevelure de Fernand. Alors, il releva la tête.
— Au large, tas de vermine !
Et l'on vit son front mat, un peu bas, son beau visage de médaille, si ferme et si pur de contour, avec cela tellement brun, qu'on eût dit du bronze. Et l'on se recula, non seulement les gamines, m'ais
les curieux, laissant autour de son tonneau un vide
respectueux.
L'orgue de Barbarie appelait encore. Maintenant, il faisait tout à fait nuit. Les chandelles, du haut de de leurs bouteilles, répandaient une clarté vacillante, fumeuse. Et Fernand restait de nouveau comme écrasé sous le poids de sa tignasse noire frisée naturellement. On ne voyait plus bien que le dessus de son crâne un peu déprimé sous la toison des cheveux lustrés par la pommade, un crâne d'hercule à cerveau étroit, ne devant jamais contenir qu'une idée à la fois. Et, cette idée, en ce moment, lui tenait le front bas, clouait à terre son regard absorbé, tandis que l'autre saltimbanque, sa jaquette enlevée, s'égosillait en boniments que le public n'écoutait pas. Celui-là, déjà vieux, laid et mal fait, avait beau marcher sur les mains, ses deux jambes croisées derrière la nuque, personne ne le regardait. De rares sous pleuvaient sur le tapis. La main gantée d'Hélène passa entre deux personnes qui se trouvaient devant elle, jeta une pièce blanche.
Mais Fernand n'était plus isolé sur son tonneau. Deux voyous à casquette, probablement ceux qui s'étaient colletés devant le bal du Chalet, venaient de fendre le cercle, lui serraient la main. Fernand mit vivement pied à terre. Tous trois causaient confidentiellement, les yeux dans les yeux, avec de petits rires, en bons camarades qui s'intéressent à une affaire et qui se comprennent à demi-mot. Il devait
y avoir du nouveau, et l'affaire, pour sur, marchait bien! Les beaux yeux de Fernand tout ragaillardi luisaient de joie et d'espoir, maintenant, passant le public en revue, fouillant surtout au plus épais, là où Hélène se dissimulait dans l'ombre :
— Merci ! et à demain ! dit-il à haute voix en serrant la main de ses deux amis.
Et , à une dernière observation de ceux-ci , il ajouta :
— Oui, je vous raconterai tout...
Baissé au pied de l'arbre où étaient déposés les poids, Fernand les lançait déjà au milieu de l'espace libre éclairé par les chandelles, un à un. Il y en avait neuf. Et, à chacun, le sol, ébranlé, rendait un bruit sourd. Maintenant, debout sur le vieux tapis, Fernand ramassait les quelques sous jetés. La pièce blanche d'Hélène éclaira son visage d'un sourire ; et ses beaux yeux en amande, ombragés de longs cils, luisaient de plaisir, cherchaient de nouveau Hélène. Soudain, son front se plissa ; haussant les épaules avec affectation, il se mit à regarder le public en face, d'un air mécontent et provocateur.
— Chut ! fit-il d'un geste à celui qui tournait la manivelle de l'orgue de Barbarie.
L'orgue se tut, il y eut un profond silence.
— Vingt-cinq, vingt-six et vingt-sept ! disait le saltimbanque. J'ai beau compter... Cela ne fait jamais que vingt-sept sous, mesdames et messieurs... Eh bien, sachez une chose : je ne suis pas content!..
Groyez-vous qu'avec la somme de vingt-sept sous par jour nous puissions vivre, mon associé et moi ? Lui, mon associé, que vous venez de voir travailler, demandez-lui s'il est plus content que moi... Il vous dira qu'il trouverait bien plus bath de passer sa soirée chez le marchand de vin à boire tranquillement une chopine... N'est-ce pas, vieux?
Le « vieux » fit énergiquement oui, de la tête et des mains.
— Eh bien, et moi, mesdames, continuait Fernand, qui vous dit que je n'ai pas une connaissance... quelque femme du grand monde... une duchesse peut-être ayant un béguin pour moi?... et qui ne serait pas fâchée à l'heure qu'il est d'avoir mon bras pour aller manger une douzaine chez Baratte... Eh bien, au lieu de me ballader au faubourg Saint- Germain, moi, je suis ici, sur le boulevard des Batignolles, à faire le malin et le poireau... Regardez-moi sous quelle pelure !
En un tour de main, faisant voler au loin sa vieille jaquette, il apparut nu, en maillot couleur choir, complètement nu, avec un étroit caleçon de satin cerise. Un petit frémissement passa sur la foule.
— Si je turbine dans ce costume, c'est pour gagner ma vie...
Et il attendit. Ginq ou six sous, seulement, tombèrent. Il les ramassa. Puis, secouant la tête avec une colère jouée :
— Ça ne fait pas le compte I ... Il me faut cinq francs^
pas un sou de moins ! ou vous ne me verrez pas enlever le tonneau avecles dents... Entendez-vous, cinq francs ! et vite encore . . . Aujourd'hui, je n'ai pas le temps d'attendre aussi longtemps qu'hier... Allez, musique !
L'orgue de Barbarie jouait maintenant une valse. Rapidement, les deux saltimbanques placèrent le tonneau au milieu, dans le sens de la longueur, en l'air sur deux rapports. Puis, une chaise, droite et bien d'aplomb sur le tonneau. Et, debout sur la chaise, les bras croisés, tranquille et sûr de son influence sur la foule dont les têtes n'arrivaient qu'à ses pieds, dédaignant même de l'amuser avec la jonglerie des poids ce jour-là inutile, Fernand attendait ses cinq francs.
Tous les regards montaient vers lui. La clarté d'un réverbère, près de sa tête, faisait moutonner sa chevelure, contournait son cou puissant, moulait son torse, son ventre plat, ses reins larges ; tandis qu'à la lueur dansante des chandelles, ce qu'il avait de plus beau, les jambes, colossales de cuisse et de mollet, fines d'attaches, donnaient le rêve de deux vivantes cascades de muscles. Et, à sa vue, les employés n'allant pas au café par économie, se sentaient tristes sans savoir, eux, pauvres de race, étriqués. Les ouvriers rentrant avec leurs outils se disaient, qu'en jouissant d'un pareil biceps, dans leur partie, on aurait quelque part le patron, et l'on ferait crever d'emie les camarades. Et l'épicier du coin, tête nue, ventre en boule, mains dans les poches, calculait approxi-
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mativement ce que le gaillard devait encore se faire, un soir dans Fautre. Puis, « il n'a que vingt-quatre ans », soupiraient des cuisinières. La fille en cheveux, portant son chien sous le bras : « S'il était bâti comme ça, au moins, celui qui me roue de coups ! » Et, des couples bourgeois sortis pour respirer l'air pur, Madame se livrait à des comparaisons plastiques pas à l'avantage de Monsieur ; tandis que Monsieur, lui, sous son chapeau haute forme, roulait cette pensée : « En voilà un qui ne s'empêtrera jamais d'une femme légitime. » Jusqu'aux polissonnes de quatorze ans pas encore couchées, qui, s'approchant sans cesse, les effrontées, finissaient par être contre le tonneau, le cou tordu, pour voir en l'air : « Dis, Clara, si son caleçon tout à coup faisait crac!... » Et Hélène ne s'en allait pas .
Pourtant je ne la voyais plus. Il était arrivé encore du monde. Chacun se pressait, se poussait, voulait arriver aux premiers rangs. Mais je savais qu'elle était toujours là, humble et se faisant petite, heureuse de disparaître, laissant des malotrus la bousculer et se mettre devant elle. Et toute mon âme s'enfonçait à chaque instant dans cette ombre, pour la cacher encore et la couvrir comme son long voile noir baissé. L'orgue jouait éternellement le même aii'. Il pleuvait de temps en temps des sous. Certains, venant taper contre le tonneau avec un petit bruit sec, rebondissaient au loin. Le « vieux » les ramassait autour des handelles et les jetait dans une assiette ébréchée, à
un coin du tapis déplié. Fernand finit par sauter à terre. Et le « vieux » monta prendre sa place sur le tonneau, s'assit sur la chaise, tandis que Fernand comptait de nouveau la recette.
— Cette fois, quatre francs trois sous ! pas encore mon compte... Mais je suis pressé. Je veux bien tout de suite enlever le tonneau... Seulement quand mes dents le tiendront en l'air avec le poids de cet homme par-dessus, vous autres, au lieu de tant m'applaudir, vous me jetterez encore un franc... La gloire c'est beau, mais manger!... Et ne vous amusez pas à me crier: « Assez !... » comme à l'ordinaire. Ça m'agace... et je ne lâcherai le tonneau que quand j'aurai mes cent sous... Ainsi, pas de compassion inutile: seulement du courage à la poche!...
Puis, tout de suite, résolument, avec la soudaineté de décision d'un homme qui doit faire un effort extraordinaire et qui ne veut pas réfléchir de peur de se sentir lâche, Fernand mordit le rebord du tonneau, à un endroit bien connu, dont le bois avait un peu été aminci avec un couteau, et oii chacune de ses dents retrouvait son empreinte. Et alors commença une minute longue, interminable. Arc-bouté sur les jambes, des deux mains contenant ses côtes, la tête ramassée sur la poitrine, le cou raccourci, gonflé, prêt à éclater, Fernand tenait le tonneau en l'air, le tonneau surmonté d'une chaise et d'un homme assis, les bras croisés. Et Fernand fermait les yeux, le visage rouge, cramoisi. Et personne ne
respirait librement. L'orgue de Barbarie semblait jouer très loin, tandis que le roulement d'un omnibus sur la chaussée écrasait le sol et pesait sur les poitrines. Puis des sous se mirent à pleuvoir, çà et là, comme des gouttes larges tombées d'un nuage chargé d'électricité. A la fin, le public se lassant le premier, des applaudissements, mêlés à des murmures, éclatèrent. Fernand, écarlate, en sueur, ne lâchait pas le tonneau. «Assez! assez!... » La foule eût fini par se ruer sur lui et le lui arracher... Lorsque le tonneau reposa de nouveau sur les deux supports, ce fut pour tous un soulagement. Et Fernand, après deux ou trois secouements de tête, sur place, hébétés, fit quelques pas comme un homme ivre, et se laissa tomber sur un banc.
On ne faisait plus le cercle. C'était fini. Seulement, avant de s'éloigner, beaucoup s'approchaient du banc, et contemplaient le saltimbanque épuisé. Des mains l'applaudissaient encore. « Il sue ! — Des gouttes sur son maillot! — Il ne recommencerait pas I — Pourquoi se cache-t-il le visage dans son mouchoir ! on croirait qu'il a mal aux dents... — Ses dents ! il faut tout de même qu'il les ait solides ! » Puis, Monsieur et Madame s'en allaient, bras dessus, bras dessous. Des cuisinières, de peur d'être grondées, filaient en courant. La fille en cheveux mettait son petit chien à terre, le laissait un moment seul au pied d'un platane, puis, d'un peu plus loin, l'appelait. Et des employés tendaient l'oreille : « Dix
heures !... il faut aller se coucher. » On entendait déjà les boutiquiers d'en face fermer leur boutique. Le rassemblement se trouvait réduit aux gamines de quatorze ans, à des voyous. Et Hélène était toujours là, à l'écart, dans l'ombre.
Puis, que s'est-il passé? je ne sais plus... Ce que j'ai vu est si extraordinaire que, maintenant, j'ai peine à croire que mes yeux l'aient réellement vu... Tout à coup, sur le banc, Fernand, sorti de son état de prostration, a relevé la tête, et son regard n'a-t-il pas cherché Hélène ! Hélène, à travers son voile, le regardait aussi. Les yeux brillants de joie, lui, souriait. Il eut même l'audace de lui faire un petit geste. Mais, la tête basse, comme honteuse, Hélène s'était déjà reculée. Maintenant, à petits pas, elle suivait le boulevard extérieur. Un peu en avant d'elle, la fille en cheveux, avait repris son chien sous le bras ; à l'approche de certains passants, elle traversait en courant d'une platane à l'autre. Sur le même trottoir Hélène attendait un saltimbanque ! . . Non ! ce n'était pas possible ! que restais-je là, moi, cloué à la même place, pétrifié de surprise, idiot de consternation ! je n'avais qu'à me remuer, qu'à aller la regarder sous le nez, qu'à oser lui parler, et je m'apercevrais bien que ce n'était pas Hélène!... Et puis, quand même ce serait Hélène, je n'avais rien vu : ni regards échangés, ni sourire, ni geste! Ce Fernand ne reviendrait pas! aidé de son camarade, il venait de transporter en face, chez un marchand de vin, le tonneau et ses supports,
336 JOURNAL DE MOiNSIEUR MURE
les poids, le vieux tapis, l'assiette ébréchée! Là, chez le dépositaire habituel de leur attirail, ils devaient en avoir pour longtemps tous les deux, à se reposer et à boire! Soudain, au milieu de ce bouillonnement de tout mon être, quelqu'un sortit de la boutique du marchand de vin, traversa la chaussée, passa près de moi. C'était Fernand ! Fernand en pardessus noir à taille et en petit chapeau rond, le « melon » des calicots et des petits employés, crânement posé en arrière ; le tout très propre. Plus rien d'un bateleur, que les deux bottines rouges montant très haut, et, par moments, un petit morceau de maillot rosâtre, visible sous le long pardessus. Il fumait un cigare. Il passa très vite, une canne à la main, faisant des moulinets. Il eut bientôt rejoint Hélène, qui ne se tourna pas vers lui, qui ne fît aucun geste ; seulement, elle doubla le pas. Lui n'avait pas même porté la main à son chapeau, et fumait toujours. Je les vis s'éloigner ainsi, parallèlement, à un mètre l'un de l'autre, et je me demandais s'ils s'étaient adressés la parole. J'aurais voulu douter encore. Je les suivais de loin, espérant qu'ils prendraient chacun une direction différente. Non ! ils marchaient maintenant côte à côte ! Fernand lui parlait avec animation, tournant la tête vers elle, la serrant de plus près. Et elle, tendant toujours à s'éloigner, obliquait à droite. Ils finirent par traverser la chaussée, remontèrent sur le trottoir qui longe les maisons ; là, Hélène, ne pouvant obliquer davantage, rasait les devantures fermées, tandis que Fer-
nand se trouvait toujours dans ses jupes. A l'angle du boulevard et de la rue de Rome, Hélène tourna brusquement, pritla rue obscure et déserte. Alors Fernande jetant son cigare, lui passa son bras autour de la taille. Et, de sa main restée libre, il tenait une des mains d'Hélène. Il la lui baisait dans Tombre. Hélène se laissait faire ! Alors mes jambes, lourdes comme du plomb , restèrent clouées sur place. H me passa une sorte de voile devant les yeux. EL un sanglot étouffé me retomba à secousses profondes dans la poitrine. Hélène, cette fois, était perdue, tout à fait perdue, et je ne pouvais ni crier, ni pleurer. Je détournai la tête... A ce moment, un train quittant Paris à toute vapeur, s'engouffrait en sifflant sous le pont du boulevard extérieur. Et le pont tremblait. De la fumée épaisse jaillissait à gros flocons de la grille du parapet, s'élevait en nuage. Puis le train siffla de nouveau, invisible et déjà loin, du côté de la campagne. Du côté de Paris, le nuage de fumée se dissipait; et à mesure, par l'échappée de la gare Saint-Lazare, je voyais poindre une infinité de petites flammes jaunes, immobiles, surnageant à la surface d'un lac noir... C'était là, à gauche et dans le fond, pas très • loin : les fenêtres de son ancien appartement de la rue de Saint-Pétersbourg! le balcon d'où, autrefois, à la tombée du jour, elle m'avait fait admirer le chemin de fer 1 Je reconnaissais les hautes maisons modernes aux fenêtres en damier, toutes éclairées à cette heure. Là, depuis ces trois ans, vivaient, d'autres femmes
dont l'existence était peut-être restée la même : facile et douce, occupée par des affections régulières, bourgeoisement heureuse ; tandis qu'Hélène... Alors mes yeux se mouillèrent. Toutes les petites lueurs jaunes de la gare disparurent, noyées dans mes larmes. Et maintenant, ce que je voyais distinctement, c'était la chaîne entière des fatalités de la vie d'Hélène : Fernand ! M. de Vandeuilles ! Moreau I Puis, au commencement, moi ! Moi, cause première de tout, je l'avais mariée ! Moi, je l'avais poussée à l'adultère élégant ! Moi, je venais de la laisser glisser dans la boue! C'était donc à moi à la ramasser. Ce ne fut plus alors qu'un besoin de les suivre, une rage de les rejoindre, de leur parler. Mais la rue de Rome était déserte. Ils avaient dû tourner à droite, revenir aux Batignolles. Je me mis à courir jusqu'au coin de la rue des Dames ; puis, ne les voyant pas, jusqu'au coin de la rue de La Gondamine. Rue Legendre, un couple filait vers le square. Ce n'était pas eux! J'ai remonté l'avenue de Clichy jusqu'à la Fourche. Là, je ne me suis pas trompé, je les ai revus tous les deux, très bas dans l'avenue de Saint-Ouen. Ils passaient sous un réverbère. Mes yeux de presbyte ont reconnu Hélène. Mais ils avaient trop d'avance. J'ai fouillé en vain un dédale de petites rues pauvres. Puis, je suis rentré, j'ai guetté à la fenêtre, je suis ressorti. Rentré de nouveau, je viens d'écrire tout ceci, pour tâcher d'oublier qu'Hélène est dans les bras de Fernand.
Cinq heures du matin
On sonne... La porte de l'hôtel se referme... Un pas léger dans l'escalier... Un froufrou de robe de soie... C'est Hélène qui rentre, au petit jour... La voici au premier étage... Quand elle introduira la clef dans la serrure, je serai à ses pieds.