LA GRANDE ADÈLE, L'AUTRE ADÈLE, HÉLOISE, MARIE LA FRISÉE
LA GRANDE ADÈLE, entre-bâillanl la porte. Tant pis! moi, j'ouvre. (EIIc entre, tenant Miss dans les bi'as, comme un enf.tnt.j
HÉLUÏSE, la suivant.
Entrons toujours... Elle est malade, elle doit être là.
MARIE LA FRISÉE, derrière Héloïse.
Eh non, personne !
L'AUTRE ADÈLE, arrivant la dernière.
Mes enfants, quelle procession!... Tiens, c'est chic
ici.(Allantà la porte-fenêtre.) Oh ! lojoli balCOU, d'uU large.. .
Et une vue ! Regardez, on aperçoit l'Elysée Montmartre.
LA FIN DE LL( lli PtLLEGUlN. 13
LA (JUANDE ADÈLE.
ChicV... Ail! je vous réponds que celait chic... Mais aujouririiui, ([uel désordre !
MARIE LA FRISÉE
On dirait un déménagement... V^oyez : plus de rideaux aux fenêtres !
IIÉLOÏSE.
Ni de garniture de cheminée : on a enlevé la pendule et les candélabres!
L'AUTRE ADÈLE, mnnlnn.l son dci-l (|ircll.' vient de passer sur la cliaiso longue.
Voilà au moins quinze jours qu'on n'a épousseté!... Une si belle chaise-longue !... A Nancy, j'avais la pareille. Ça remplace un lit, c'est joliment utile !
(eIIc s'y étend.)
HÉLOÏSE
Mais où est donc Lucie? Peut-être qu'elle va mieux et qu'elle est sortie!...
LA GRANDE ADÈLE, cnlr'ouvrant les rideaux du lit et baissant la voi.v.
Non, tenez, la voici... couchée... le visage à la muraille ! (Déposant la chienne.) Va, ma belle Miss, dors aux pieds de ta maîtresse, (a Lucie, avec douceur.) Lucie, as-tu besoin de quelque chose ?... C'est moi, tu sais bien: Adèle... la grande Adèle... Nous te ramenons Miss... Voici Iléloïse et Marie la Frisée..., et l'autre Adèle, une de nos amies... (sc tournant vers les autres.) Rieu!... Elle n'a pas remué.
L'AUTRE ADÈLE, toujours sur la chaise longue, soulevant un [leu la tète. Serait-elle morte ? (Toutes se regardent, indécises.) HELOlSE, allant aussi entr'onvrir les i-idf-aux.
Elle dort profondément.
L'AUTRE ADELE, étendue sur Li chaise longue, aiirès un silence.
Qu'est-ce qu'on fait, alors?... Est-ce qu'on s'en va?
LA GRANDE ADÈLE
Non ! Attendons un peu... (s'appuyant.) Elle finira bien par se réveiller.
MARIE LA FRISÉE, trouvant un jeu de caries sur lu table.
Des cartes! l'autre Adèle .. Des cartes... Faut me les tirer... Hein? Un peu chiquement.
LA GRANDE ADÈLE, rêveuse.
Pauvre Lucie...
L'AUTRE ADÈLE, à Marie la Frisée.
Coupe!
LA GRANDE ADÈLE, même jeu.
Dire qu'elle et moi, nous sommes de la même rue...
L'AUTRE ADÈLE, à Marie la Frisée.
Non!... de la main gauche!
LA GRANDE ADÈLE
... Et qu'on s'est fréquentées « honnêtes, » jadis. (Fièrement.) Je l'ai vuG débuter!
HÈLOISE, cessant de suivre la réussite.
... Vue débuter! Moi, je suis trop jeune pour ça, ma chère!... Mais elle m'offrait des bocks, à sa table, chaque fois qu'elle venait à la Présidence...
L'AUTRE ADÈLE, clonuéc.
Hein?
HÉLU'iSE.
Oui, à l'Elysée... Montmartre, (a la grande Adéio.) Toi, la grande Adèle, elle n'avait même plus l'air de te connaître.
LA GRANDE ADÈLE, vo^é.^
Nous étions un peu en froid, depuis deux ans*
L'AUTRE ADÈLE, tout en faisant les cartes.
Moi, on ne me l'a montrée qu'une fois, à mon arrivée de Nancy, le premier soir où mon monsieur m'a conduite à l'Éden... On m'en avait dit!... Ma foi! elle n'avait rien d'extraordinaire.
MARIE LA FRISÉE
Comme toilette?
l'autre ADÈLE.
Comme tout!... Ainsi, on me l'avait donnée pour si jolie... Je n'ai guère trouvé...
HÉLOÏSE
Voulez- vous bien vous taire !
MARIE LA FRISÉE
Lucie Pellegrin pas jolie!
LA GRANDE ADÈLE
On peut dire d'elle ce qu'on voudra... C'était une sans-cœur, une noceuse..., une... mais belle, merveilleusement belle!... Sans cette beauté, d'où lui serait venue sa réputation?
L'AUTRE ADÈLE, toujours dans ses cartes.
Elle a eu de la chance, tiens !
LA GRANDE ADÈLE
Sans doute, qu'elle en a eu... Qui de nous n'en a pas, un soir ou l'autre, de la chance? Seulement ça ne dure pas. Et pour Lucie Pellegrin, la chance durait, voilà... C'était donc mieux que de la chance.
HÉLOÏSE
A Bullier, aux Folies-Bergère, à l'Éden, elle était aussi connue qu'à la Présidence... Si elle soupait au Peters, comme si elle montait, à minuit, manger une
choucroute au Rat Mort : « Voilà la PellegriuJ » disait-on. Chacun se retournait.
L'AUTRE ADÈLE, intorronipaiit l;i iviissito.
Avec de la toilette aussi !
LA GRANDE ADÈLE
Mais pour y arriver, à cette toilette? Elle ne Ta pas toujours eue, que diable!... Écoutez. Elle est née vers le bas de l'avenue de Saint-Ouen, dans une ruelle de chiffonniers, près de« fortifications. Ses parents renvoyaient aux carrières de Montmartre, ramasser du verre cassé, des débris de bois, jusqu'à de la poussière de charbon. Je la voyais passer chaque après-midi, portant son grand panier, pieds nus, au milieu d'une bande de petits ravageurs. Son jupon en loques laissait voir sa pauvre cuisse maigre. Avec (;a. elle était d'un joli!
HÉLOÏSE
Alors, elle a dû commencer de bonne heure.
LA GRANDE ADÈLE
Parbleu î sa mère, qui se promenait toute la nuit, sa lanterne à la main, sous son cachemire d'osier, ne pouvait guère la surveiller. A quinze ans, Lucie découchait déjà... Mais plus fort que ça, h onze ans...
l'autre ADÈLE.
Pas possible !...
LA GRANDE ADÈLE
Elle me l'a vingt fois raconté. Un jour, dans les carrières de Montmartre, par un de ces temps couverts où il fait noir avant l'heure, Lucie, à onze ans, — - entendez-vous bien, à onze ans ! — fut prise, par un rôdeur de mauvaise mine, derrière un vieux tombereau disloqué qui se trouvait là, les deux bras levés dans le ciel...
LA FIN 1)K LUCIK PKLLEGUIN. 17
MARIE LA FRISÉE
Oh!
IIÉLOÏSE.
Les hommes!
l'autre ADÈLE.
Les cochons (rilOmmes! (Api-ùs im silence, à Marie la Frisée,
en baissant la v..ix.) Un hoiTime (le campagiie... Un jeune homme blond.
MARIE LA FRISÉE
Un militaire décoré...
l'autre ADÈLE.
Une méchante femme qui vous en veut !
IlÉLO'iSE, h l'an Ire Adèle.
Moi, sans la connaître d'aussi loin, je la voyais chaque dimanche au Moulin-de-la-Galette... Une fille de dix-huit à vingt ans alors, qui végétait dans les hôtels garnis... Elle vous arrivait en cheveux, avec une confection de dix-sept francs cinquante, toujours la même, et ça lui pinçait sa taille de rien du tout, et ça luisait aux épaules. Là dedans, Lucie Pellegrin, si distinguée depuis, vous avait un air godiche... Dansant d'ailleurs, riant, très entourée d'une bande de jeunes gouapeurs, des calicots, qui lui payaient des bocks, de la galette, les balançoires, le chemin de fer russe... Souvent, elle se couchait sans dîner!
l'autre ADÈLE.
Et c'est avec ça, que le roi des Belges... (on rit.) Oui,
le roi... (Redoublement de joie.) VoUS SaVCZ, c'cst Ce qu'oU m'a dit... je ne fais que répéter... (Les antres se tordent.)
LA GRANDE ADÈLE, redevenne sérieuse.
Voici la vérité sur cette histoire du roi, qui a fait sa
réputation... (LucIc Pcllogrin ,1 une quinte de toux dans l'alcôve. Toutes se taisent, écoutent, tournent la tête. Un profond silence. Puis, elle reprend à voix plus basse.) DoilC Voicî... Une après-midi,
dans le passage de l'Opéra, où elle attendait la fin d'une averse, elle fit la connaissance d'un étranger. Le lendemain elle montrait ta tout le monde un billet de cent francs, très allumée, racontant qu'elle venait de passer la nuit avec le roi des Belges, alors à Paris, incognito.
l'autre ADÈLE.
Eh bien?
LA GRANDE ADÈLE
Attendez... Cela dura au moins trois semaines. Toutes les deux nuits, elle recouchait au Grand-Hôtel.
l'autre ADÈLE.
Eh bien?
LA GRANDE ADÈLE, après un haussement d'épaules.
Lorsque, au bout d'un mois, le <( roi des Belges » partit, il lui demanda à la gare du Nord si elle préférait recevoir de Bruxelles une traite sur M. de Rothschild, ou une rivière de diamant... Elle fit sa grande dame et choisit la rivière, qu'elle attend encore...
HÉLOÏSE
Qu'elle attend toujours!... (a l'autre Adèle.) On lui avait posé un lapin, Ifi!... Dans les grands prix encore!
L'AUTRE ADÈLE, éclatant de rire.
Ah! un lapin... un lapin... Ah!... ah!... ah!...
MARIE LA FRISÉE, battant des rnains.
L'autre Adèle a compris... Pas malheureux!
LA GRANDE ADÈLE
Mais le plus joli, c'est que ça l'inventa, la Pellegrin!... Elle trouvait du crédit... Les photographes la
mirent dans leurs collcclions. Enfin, clic était l.incéo... Si bien qu'elle finit par se racheter elle-même, sa (( rivière v), son souvenir du roi des Belges!
l'autre ADÈLE.
Les hommes sont bien bêtes! (Un silence. Quinte de toux de Lucie Pellegrin dans l'alcôve. Elles tournent la tête, écoutent. Puis, l'autre Adèle reprenant sa réussite, à Marie la Frisée, à demi-voix.) UlD^
proposition à la nuit... As de pique : la bagatelle!
MARIE LA FRISÉE, à demi-voix.
Et de l'argent!
L'AUTRE ADÈLE, même jeu.
OÙ donc?
MARIE LA FRISÉE, même jeu.
Là! du trèfle.
HÉLOÏSE
Après tout, celle-là au moins aura profilé de la vie.
MARIE LA FRISÉE
Oui, elle en a mangé... du trèfle.
L'AUTRE ADÈLE, dédaigneuse.
Tant que ça?
HÉLOÏSE
Moi qui vous parle, je lui ai vu sur le corps pour trente mille francs de diamants.
MARIE LA FRISÉE
Elle a eu chevaux et voiture.
HÉLOÏSE
Et deux maisons aux BatignoUes!
LA GRANDE ADÈLE
Enfin, une vraie fortune.
l'autre ADÈLE.
El, (le tout cola, il reste?...
LA GRANDE ADÈLE, rp-.udant autour d'oUe.
Pas lourd!... Si elle mourait, je crois qu'il ue reviemlrait pas graud'chose à son gosse...
l'autre ADÈLE.
Comment! elle a un fils?
LA GRANDE ADÈLE
Et un gentil... Un amour de gosse, dans les huit ans... Elle le laisse chez sa tante, blanchisseuse à Puteaux... Une mauvaise gale, latante, grossière comme du pain d'orge, et d'uiie rosserie...
L'AUTRE ADÈLE, a|.r."s uu silence.
Mais enfin où a-t-il passé, tout son argent?
HÉLOÏSE
Dame! s'il y a des hommes qui en donnent, il y en a d'autres qui en mangent... Le gros Victor...
MARIE LA FRISÉE
Puis, des femmes aussi...
L'AUTRE ADÈLE, alïectanl l'ignorance.
Comment, des femmes?
LA GRANDE ADÈLE
Oui... Fais donc pas la béte... Même si tu savais ce qui circule !
l'autre ADÈLE.
Sur moi. peut-être?
LA GRANDE ADÈLE, hochant la tète.
Il paraît qu'on va bien k Nancy.
LA riN DK LUCIE PELLEGRIN. 21
l/AUTHE ADÈLE, haussant les w'ii.iiil.'S.
Oli! Ce qu'on dit sur moi, je m'en fiche... Alors, la Pellegrin ?
LA GRANDE ADÈLE
Oui, avec cette horreur de Chocholte! Mais Lucie a rompu... Oii ! une histoire... (on somio vi.ii.mmcnt.) Bigre !
l'autre ADÈLE.
Un créancier...
MARIE LA FRISÉE
Non! la tante }»lutôt. (on soimo plus fort.)
LA GRANDE ADÈLE
La tante, merci! pour attraper des éclaboussures !
HÉ LOI SE
J'aime autant ne pas en être, (coups do poiug .lans la porto.)
LA GRANDE ADÈLE, se sauvant sur le l.alrnu.
Par ici.
HÉLOVSE, courant à la porto du salon.
Non, non, par ici.
MARIE LA FRISÉE, suivant Hcloïsc.
Ah ! mon Dieu! la voilà !
L'AUTRE ADÈLE, sans bouger do la clialso longue.
Sont-elles cruches !
(La tante paraît, tenant le cordon do sonnette arraché, suivie du petit.) LA GRANDE ADÈLE, du balcon, passant la lèt«.
La tanle et Tenfant!
MARIE LA FRISÉE, du salon, même jeu.
Ça va être drôle!