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La fin des bourgeois

Jean-Eloi, eu débarquant à cette heure matinale rencontra au détour d'une rue un vieux prêtre qui' aète nue sous la fine brouée, portait le Viatique à un moribond. Il se découvrit sans s'arrêter, puis, la sonnette passée, haussa Tépaule par dédain pour la vieille foi Le pere et la mère se seraient agenouillés ;aii bord du trottoir, pensa-t-il. Nous n'avons plus les ^memes idées. On peut être honnête homme sans \îcroire a ces momeries.

Huit heures tintèrent aux horloges En abrégeant sa visite, il pourrait reprendre l'express de dix heures Xa reunion du syndicat de banquiers pour l'émission ^du surlendemain n'avait lieu que l'après-midi I L'eghse, un peu plus loin, avec le battement lent ^-dune dernière cloche, se vidait d'une file de pauvre monde qui descendait se ranger derrière les lanternes allumées d'un corbillard.

Tout le monde mourait donc dans la ville ' Mau- -vais présage! Mais ceci encore est une superstition des vieux âges ! se dit-il. Maman ferait un signe de croix C est une femme d'un autre temps. Pourvu qu elle n aille pas mettre des bâtons dans nos roues! Autrefois, je serais entré dans la nef; j'aurais inter-

cédé auprès des Miséricordes pour me prêter assistance. Tout cela est bien fini. Il ne faut compter aujourd'hui que sur soi-même.

D'ailleurs ce mariage pressait.

Va, lui avait dit la veille sa femme, et si la j mère te refuse son consentement, nous passerons i outre. Tu sais bien qu'il n'est plus possible de surseoir.

Un reste de mauvais éveil dispersait ses énergies. Cet homme de soixante ans, à la pensée d'affronter l'aïeule, l'âme et le conseil de la famille, se sentait redevenir le craintif enfant qu'elle régissait d'un geste. Il agença les paroles annonciatrices. « Maman, nous avons pensé qu'il était temps de marier notre Ghislaine. Quelqu'un s'est présenté, un homme très bien, un nom... »

La préparation lui parut maladroite. Il chercha un biais. «Maman, que diriez-vous pour Ghislaine d'un mariage d'inclination? Un parti d'ailleurs excellent... Mais non, ce n'est pas vrai, s'avoua t-il. Ce Lavand'homme m'est odieux. » Et tout à coup la grande affaire du surlendemain enrayant son souci, il divergea à s'égayer de la déconfiture des deux Stève qui n'avaient pas osé risquer seuls l'émission, et, maintenant, intriguaient pour s'engager dans le syndicat.

— Au bas mot, pour Rabattu, Akar et moi, trois millions à nous partager.

Il reprit confiance en son étoile. Depuis quarante ,i ans, tout lui réussissait : sa banque s'ancrait comme l un roc dans la considération du pays. Il voyait s'éle- ,' ver toujours plus haut sa fortune. Ce n'était pas sa faute, après tout, si cette folle graine de Ghislaine avait mal germé.

— Et puis, les jeunes filles de maintenant... Allez donc leur parler de vertu... Yoilà encore une chose qui s'en va. Il faudrait régénérer la société de haut ■ en bas... Maman dira ce qu'elle voudra.

Il déboucha sur une place, souleva son chapeau t)Our des gens humbles qui le saluaient avec respect, sonna à la porte d'une grande maison, six fenêtres à l'étage, quatre au rez-de-chaussée, tous les volets clos. Un glissement de pas, au bout d'un instant, s'émit du vestibule sonore. Dans le béement du vantail s'encadra une vieille figure maussade sous un petit bonnet noir, plat comme une calotte.

Bonjour, Beth. Maman est là ?

Tiens, M. Jean-Eloi ! Mais non, madame est àla

messe, vous savez bien, comme tous les matins. Oh ! elle ne sera pas long à rentrer. Vous prendrez bien -une tasse de café ?

. Merci, ma bonne Beth. J'irai l'attendre au salon.

— C'est que, voyez-vous, les volets sont fermés. Kous ne les ouvrons que les jours de fête.

— Ah 1 oui, les jours de fête, c'est vrai. Eh bien, je monterai à la chambre de maman.

— A votre aise. Vous savez bien que vous êtes ici chez vous.

Là-haut, il trouva le lit fait et les meubles déjà rangés. La mère se levait, l'été comme l'hiver, à cinq heures, descendait prendre son café à la cuisine, puis, avant de s'habiller pour la messe, retournait elle-même ses matelas, n'admettant pas que personne mit la main à ses draps. Jean-Eloi pensa au valet de chambre qui chaque matin brassait son lit, à la femme de chambre qui tapotait les coussins à dentelles du lit de madame Rassenfosse.

— Ah 1 quelle femme, cette maman ! Et voilà qu'elle touche à ses quatre-vingt-sept 1

Un respect, toutes les fois qu'il franchissait ce seuil, une émotion religieuse de jeune diacre pénétrant dans un lieu sacré, lui montait des lointains de l'enfance pour la grande vie sévère qui s'était écoulée là. Il se découvrit devant le portrait de son père, respira l'odeur de réséda qui émanait des armoires, 156 mit à chiffrer sur un feuillet de carnet.

Mais elle tardait ; il regarda à sa montre. Huit heures trente-cinq. Alors il se leva, arpenta la chambre, de nouveau contempla l'image paternelle, line tête sanguine et carrée, le regard droit, noir comme le charbon d'où venait leur fortune, les cheveux plantés bas et ras, un air de ténacité et de résolution. Sous le cadre, un chronomètre, — un oignon presque sphérique, la montre de ce père vaillant — pendait à un clou, sans heures, arrêtant le temps sur une ère finie. Elle avait battu, celle-là, sur un vrai cœur d'homme. Un héros du devoir et de la vie, ce Jean-Chrétien Y continuant la lignée des obscurs parias de la mine qui, tout à coup, avec l'aïeul, Jean- Chrétien surgissaient des ténèbres après d'immémoriales humiliations et faisaient souche de l'actuelle dynastie des Rassenfosse. Un jour, les câbles du cuffat se rompaient : une chute de trois cents mètres, cinq cadavres en bouillie, les os et le sang de ce père admirable rassemblés dans une bière ; et quelqu'un arrivait les prendre à la pension, son frère Jean-Honoré et lui ; ils voyaient la mère debout, en robe noire, dans la lumière des cierges, près du cercueil et qui, sans une parole, les yeux effrayants, leur faisait signe de s'agenouiller.

Une sensation perdura, lui resta pour la vie, celle d'un grand trou à travers leur race, avec ce mort tout au fond, dont les morceaux, comme pour perpétuer la communauté de peines et d'origines, s'étaient confondus aux liquides débris des quatre autres, de simples mineurs.

— Nous sortons de ce trou et de ce sang, se dit Jean-Eloi, repris par l'idée, en croyant réellement se pencher sur cette lamentable fosse de Misère où l'un après l'autre avaient crevé les Rassenfosse primordiaux et qui, séculairement regoulée de leur chair, enfin dégorgeait cet immense martyre en tonnes d'or. 11 y a des éclats de cervelle aux mains avec lesquelles nous remuons nos millions, il y a de la boue

— Il y a quelque chose que je ne dois pas savoir, mon fils. De mon temps, une jeune fille n'avait que les goûts de ses parents. C'était aux parents, et non à elle, à se choisir son mari. D'ailleurs les enfants n'ont que les goûts qu'on leur donne. Je n'aurais pas élevé les miens comme vous élevez les vôtres. Riche, cet homme?

— Penh! Mais les Rassenfosse peuvent bien se payer un gendre sans fortune. Pas vrai ?

— Jean-Eloi, voilà une parole qu'aurait dite votre père. Il aurait eu le droit de la dire. J'étais pauvre quand il m'a prise, la fille d'un honnête homme. Oui, sans remords il eût donné à ses filles un pauvre homme de cœur et n'eût pas regardé à l'argent. Seulement le sang de Jean-Chrétien a tourné en vous à d'autres idées. Vous êtes notre fils devant les hommes, vous n'êtes plus son fils devant Dieu. Jean- Eloi Rassenfosse, vous avez fait de l'argent le lit de votre vie. Il n'est pas naturel que Ghislaine épouse un jeune homme pauvre. Son nom ?

— Lavand'homme.

Il se reprit, mâchonna :

— Le vicomte de Lavand'homme.

— Ah!

La grande figure se redressa sur cette brève interjection. Jean-Eloi se sentit pris comme en un lacet. Un silence régna. Puis la voix rude interrogea :

— Pas d'état, naturellement?

Il dévia vers une apologie vague.

— Oh ! vous verrez, maman, un homme charmant. Un vrai gentilhomme. Grande mine.

Elle se tourna vers le portrait de l'époux plébéien, de l'ouvrier probe et constant qui, pour leur transmettre le patriciat, avait versé sa vie.

— Jean-Chrétien, vous l'entendez? Ils ont fait un pacte avec les ennemis de notre race. Les gentilshommes vont coucher dans les lits oû nous avonsfait nos enfants. Mais, malheureux, les gentilshom-

mes, c'étaient nous autres ! Le sang ruisselé de nous dans les fosses est aussi rouge que n'importe quel sang. Ecoutez, mon fils, vous êtes le père, vous faites ce que vous croyez devoir faire. Je n'ai rien à dire, mais nous n'aurions pas fait cela, nous. Ces gens-là resteront toujours ce qu'ils sont, des loups pour nous qui avons été les chiens faisant un métier de chiens. Nous avons encore les pointes du collier dans le cou. Mariez votre fille, Jean-Eloi, c'est votre affaire. Mais je vous dis, moi, que je n'entends rien à vos façons d'agir. L'argent qui sert à faire des marchés comme celui-là sent mauvais. Et pourtant c'est l'argent des Rassenfosse ; il a fallu, pour se payer le joli monsieur que vous allez faire entrer dans notre famille, peiner et misérer par tas comme des bêtes, comme de la viande à grisou. Ils sont là en ce moment huit cents dans le trou à taper à la veine pour que votre vicomte ait des gants neufs le jour de son mariage et qu'il dise après : ma femme ? une fille dont les grands-parents abattaient du charbon !

Jean-Eloi, distrait, pensait :

— Un million pour moi si l'émission réussit. Nous sommes les viandis où viennent se refaire les grands cerfs arrogants. L'argent est donc bon à quelque chose.

De vieilles rancunes de plèbe opprimée montèrent dans le rire dont un autre homme, surgi en lui du recul de sa race, tout à coup sembla donner raison à la mère.

— Sur ce chapitre-là comme sur tous les autres, vous savez, maman, que vous avez toujours raison. Ils viennent à l'odeur de nos écus. Grâce à nous, à nous seulement, ils peuvent encore faire figure. Allez, je les méprise bien au fond. Tenez, c'est comme ceci qu'il convient d'envisager l'affaire. Il fallait que Ghislaine se mariât, il le fallait. Eh bien, je lui achète son vicomte. Une Rassenfosse se paie

la lignée de ces Lavand'homme. La honte n'est pas pour nous.

Barbe hocha la tête.

— Tout cela n'est pas clair. Je ne veux plus rien savoir, mon fils. A mon âge, on a bien le droit de garder les idées qu'on a. Et je vous dis, moi, que nous avons notre blason, tout comme les... c'est Lavand'homme que vous l'appelez? Yous les mariez ensemble ! Allez, faites : la mésalliance sera pour nous si la honte est ailleurs.

— Plus qu'un quart d'heure ! s'écria Jean-Eloi en regardant à sa montre. Adieu, maman, ou je manque mon train. Quand peut-on vous l'amener?

— Ici, ce particulier-là? Garçon, vous oubliez que votre père vit toujours dans cette maison. Il n'est mort que pour ceux qui l'oublient. Dites à Ghislaine qu'elle en fasse à sa tête. Je ne veux ni vicomtesse ni vicomte chez moi. Mais j'irai à la noce si on y tient. Je ferai mon devoir de grand'mère. En le regardant manger, votre gentilhomme, je saurai ce qu'il peut tenir de l'argent des Rassenfosse dans une de ses bouchées.

Dehors, Jean-Eloi respira.

— Le fils des Croisés endossera la signature du valet de chambre. Maintenant que cette affaire-là est terminée, pensons à l'autre pour être jusqu'au bout l'homme que je suis. Mais tout de même, lui ai-je assez menti à cette pauvre maman ?

Dans le fiacre qu'il hélait et qui le cahotait vers la gare, les dures paroles ouïes s'interposèrent. La fosse, les huit cents mineurs, Jean-Chrétien leur livrant sa vie. Encore une fois, la sensation du trou sanglant à travers leur race revenait, pénible et lointaine comme le mal et la fatalité de leur fortune, comme une douleur et un avertissement qui s'attachaient à ce patrimoine toujours accru des Rassenfosse. Il se secoua.

— Je rêve. Il y a du sang au fond de tous les em-

pires. Notre règne a grandi par moi et après moi grandira à travers le temps. Avec mon émission je dépasse les Stève.

Le train stoppait : il sauta dans un coupé.

— L'homme que je suis... Et de là-haut voir grouiller l'humanité misérable...

Est-ce que l'humanité n'est pas l'aveugle branle des lourds wagons que par les inflexibles rails, à travers les tunnels et les horizons, précipite la manœuvre du sùr et vigilant mécanicien !

En 1801, huit hommes s'obstinaient à fouir le grand puits vide de Misère. Jusqu'au bout les d'Huccorgne, une famille de gentilshommes charbonniers, ancrés à leur bure comme d'autres à leur donjon, s'étaient saignés aux quatre veines pour exploiter l'héritage. Mais la fosse, après les avoir nourris pendant près d'un siècle, tout à coup se stérilisait ; les noires matrices, toujours fécondées par la sève humaine, s'obturaient brehaignes ; on toucha à l'os même de la terre dans la mort d'un désert affreusement pétré.

Les restes d'une fortune alors s'engloutirent dans le gésier vorateur ; pendant des ans, le pic fouilla les arides catacombes inutilement ; des monts de schistes obstruaient les bouvreaux et n'étaient plus déblayés. A la fin l'argent manqua. Les d'Huccorgne

réunirent leurs ouvriers. Misère leur avait tout mangé ; la guigne les dénudait jusqu'au poil. Ils offraient les trois quarts de leur chevance à ceux de leurs mineurs que la famine ne rebuterait, pas et qui, pour leur compte, continueraient à batailler à la grâce de Dieu.

Un homme dit :

— Je descendrai.

C'était leur porion, un père de famille, une nature des âges du silex, ce Jean-Chrétien Rassenfosse qui perpétuait un millénaire prolétariat de troglodytes peinant et mourant dans les fosses. L'épargne, à la longue, lui avait procuré une aisance ; il possédait un champ et sa maison. L'unique des corons, il avait gardé foi dans Misère ; il vendit son bien, raccola trois charbonniers et, avec ses quatre fils, recommença l'œuvre des ténèbres. Un coup de grisou, dès le sixième mois, emportait Jean II et Jean III, les aînés. Jean lY ensuite périssait sous un éboulement.

A leur tour, ils fondaient dans le creuset où avaient sombré les d'Huccorgne. L'estomac glouton de Misère les absorbait vie par vie comme écu par écu il avait dévoré la fortune des maîtres; Misère, revêche, toujours plus vide, se repaissait de viandes humaines qu'elle ne digérait pas et qui s'engouffraient là toutes vives, sans fruit. Yiolé en ses dérélictions, le monstre se vengeait et devenait le charnier des races.

Des huit hommes, il ne subsista plus que Jean Chrétien I, Jean Chrétien V, les trois mineurs et la mère qui, pour remplacer ses fils morts, maintenant aussi descendait. Exténués , faméliques , maigres comme des loups, ils remontaient au jour le matin du dimanche, s'enterraient ensuite la semaine entière dans l'éternité noire du puits, râlant leurs rauques ahans sous la creuse horreur des voûtes, tellement courbatus quand jusqu'au lundi ils sortaient du gouffre, qu'ils ne pouvaient plus se déroidir et gar-

daient dehors sur leurs échines arquées le poids des trois cents mètres de roc qui les séparait de la vie.

Jean-Chrétien le père disait :

— Le charbon est là, nous le trouverons.

L'argent du champ y avait passé, puis celui de la maison : il fallut vendre les meubles. Un jour ils se trouvèrent trois, le père, la mère et le fils ; les hommes, qu'ils ne pouvaient plus payer, s'en étaient allés. Sans toit, sans lit, se sustentant d'eau et de pommes de terre, ils s'enfermèrent dans leur nuit, ne virent plus le soleil pendant un mois. Puis le fils et la mère, un matin, grimpèrent aux échelles, leurs vivres étant épuisés, tandis que tout seul, dans la rancune du puits, le père continuait à taper du pic. Leurs yeux, comme des caïeux pourris, manquèrent leur tomber des orbites quand le soleil Jes pinça entre ses rouges tenailles. Ils demeurèrent un long temps sans regards et sans voix, assommés à rez terre par le vent chaud, bêtes nocturnes désaccoutumées des morsures du jour et pour qui le jour se muait en une torture de blanches et brûlantes ténèbres.

Enfin ils pouvaient se lever. Un crédit aux boutiques leur fournissait un peu de subsistance; ils rentraient par les échelles s'enfermer aux forêts lapidifiées des temps de la Genèse.

La bataille reprit, plus acharnée ; leurs ventres aboyaient de faim ; ils laissaient des lambeaux de leur chair aux grès avec lesquels ils se prenaient corps à corps. Leurs mains, raidies par l'outil, ne savaient plus porter la nourriture à leurs dents ; ils mouraient chaque nuit dans un sommeil qui semblait le dernier. Là-haut les charbonniers, un doigt vers le sol, quelquefois se parlaient de cette famille perdue aux oubliettes de la terre, puis cessaient d'y penser.

Un jour de la fin de la deuxième année, un fantôme remonta du trou, un effrayant visage de résurrection pileux et squalide. Le fils et la mère, demi-

nus sous leurs haillons, apparurent ensuite. Et tous trois, leurs mains devant les yeux, avec des cris inarticulés, déments, se mettaient à courir vers la maison des d'Huccorgne.

Le vieux gentilhomme, en sabots, bêchait un champ qui, dans la ririne du reste, l'aidait encore à nourrir les siens. Comme des primates sortis du hallier des temps, ils évoquaient l'effroi des créations primordiales, hâves, courbés, terribles, battant l'air de leurs bras, trébuchant sur d'obliques moignons ; parfois ils tombaient, obligés d'appuyer leurs paumes en terre pour se relever.

D'Huccorgne de loin cria :

— Qu'y a-t-il ? Qu'avez-vous vu ?

Jean-Chrétien demeurait un moment sans parler,

puis levant la main, d'une voix qui parut monter des tumulaires cavernes de Misère :

— Dieu !

Ce cœur simple et religieux qui, pendant un espace de temps suffisant à désespérer les plus coriaces héros, avait, toujours plus dénué, sans nulle aide que sa foi en les Miséricordes, affronté, dans les homicides arcanes, les terrifiants matins du monde, n'émit d'abord que cette vertigineuse parole. Ouvrier sanctifié par une incorruptible foi, il était descendu aux cryptes de la terre, aux muettes et insondables chapelles du Dieu delà Genèse comme un prêtre qui, avec des prières propitiatoires, requerrait le miracle de l'évidence de la grâce divine.

Dieu à la fin s'était révélé ; ils remontaient, secoués d'une épouvante sacrée, tout pâles de l'avoir vu apparaître ; et ce Jean-Chrétien qui, à travers le suspens des cataclysmes, n'avait pas connu la peur, à présent tremblait de tous ses membres pour ce visage de l'Eternel heurté dans la bure.

Il parla.

Une tranchée, tout à coup, en s'approfondissant, leur avait dénoncé une veine immense, des gise-

1^. TvES BOr^ BOURGEOIS

ments fabuleux. A tâtons, les cheveux droits, se sentant mourir dans l'éperdiiment de leur joie, ils avaient palpé et griffé de leurs ongles la houille grasse. Ils pleuraient, ils s'embrassaient, ils n'avaient plus conscience qu'ils vivaient. Ils étaient tombés ensuite à genoux et avaient prié. La mère, entrée avec les cheveux vivides et noirs dans la fosse, en ressortait grise, dans le coup de folie de la découverte. Elle les tirait à poignées et les ouvrait devant elle, sans pouvoir parler, les yeux égarés, restés là-bas aux parois rigides. La croyance mystique que leur pic, en mettant à jour le charbon, avait fait surgir un Dieu visible, subsistait chez tous trois et plus tard devint une tradition de famille.

Jacques d'Huccorgne voulut descendre lui-même avec les premières équipes, dans cette tragique fosse de Misère qui enfin se désenguignonnait et lui payait ses déveines. Les Rassenfosse avaient vaincu la destinée ; l'ogre, repu d'holocaustes, s'apitoyait pour leur martyre. Du fumier des vies englouties germait, aux souterraines futaies, le prodige des végétations charbonnières. Comme l'excrément des carnassières hécatombes, comme la fiente des humanités dévorées par le gésier de la terre, la houille, sécrétée des sangs bus et des chairs consumées, par tas innombrables repeuplaitl'ossuaire. Jean-Chrétien, selon le traité, fut légalement investi, pour les trois quarts, de la propriété du puits.

C'était là l'ère héroïque de la famille. En elle, par le miracle d'un grand cœur, se reconstituait l'histoire des âges du monde. A l'origine, la cohue des sansnom, le fourmillement anonyme de ces rats de fosse fouissant les glèbes intérieures, pullulant aux madrépores du roc, et qui, pour se distinguer de leurs frères, les parias des labours et des bois, ne possédaient qu'un sobriquet tiré de leur salariat ravalé. Puis les ténèbres se rompaient; les faces de nuit, éternisant un deuil de postérités noires, tout à coup

s'éclairaient, prenaient dessin clans le premier homme liistoriqne de leurs hordes amorphes. La tribu sans-nom, poussée au hasard des parturitions, mise bas sur des litières, roulée par les torrents et les (tavernes, et qu'ainmalisait l'injurieux baptême originel, finissait par s'octroyer comme une hoirie glorieuse, comme un blason mérité par d'illustres lignées, leur dérisoire patronymie. Les Rassenfosse, en ce Jean-Chrétien qui les tirait des cimetières de l'oubli, enfin sortaient des profonds sillons où, de sa large main de semeur d'humanité, il avait jeté la graine de vie et, après des périodes sans histoire, rigides comme les schistes des fosses, leur immuable bagne, naissaient à la société, prêts à marquer à leur tour sur la poudre des chemins leurs orteils puissants.

Leur hégire data de l'ancêtre. Jean-Chrétien fut vénéré comme le chef de la dynastie qu'ils allaient perpétuer à travers le temps. Cette grande figure d'ouvrier fabuleux, apprise aux enfants par les parents, demeura la religion de la maison jusqu'au moment où l'élévation de leur fortune leur persuada le silence pour les plèbes initiales. L'âge de la lutte pour l'être, après les périodes barbares et brutes, s'incarnait en ce roi chenu de leur race comme en l'épopée d'un titan révolté, guerroyant contre les fatalités. C'était pareillement, dans l'humanité, au sortir des faunes, le temps des héros, des hautes essences, des forces maîtrisant la nature furieuse. Ensuite les certitudes diminuaient la capacité des âmes. L'ère vénale allait succéder, pour les Rassenfosse, aux solennels matins de leur race et vérifier dans ces annales d'une famille la loi des grands groupes historiques.

Jean-Chrétien dans sa nouvelle fortune, persista le porion des ans de famine. Mais lui qui ignorait lire et écrire et de qui les noueuses mains de tape-à-la-veine avaient suffi à fonder l'empire des

Rassenfosse, il ambitionna pour le dernier de sa semence l'ascension vers les prééminences. Jean- Chrétien V touchait à ses vingt ans quand Misère, muré dans sa nuit, se rouvrit aux plongées des cages et aux roulements des berlaines. Jl reçut l'enseignement des maîtres, mais surtout d'instinct apprit la science comme il avait appris la vie. Bientôt il assumait la gérance, installait des outillages puissants, rachetait aux d'Huccorgne leur quart restant, totalisant ainsi pour la famille la possession du puits. C'était l'homme primitif et simple de l'ascendance, passant une partie du jour au fond, ingénieur et comptable à son bureau, l'égal des mineurs dans la bure.

Le vieux, vers la trentaine, lui donna une femme probe et instruite, plébéienne comme eux, la fille du maître d'école de ce village de dures têtes et de sol grièche. Barbe Huret qui plus tard, après l'engloutissement de Jean-Chrétien V, devait continuer avec l'autorité d'une reine-mère l'œuvre des fondateurs de la famille. Cette union, en mêlant des sangs purs, consacrait entre les époux une vieille amitié d'enfance ; elle témoignait du bon-sens foncier de ces Rassenfosse sortis du peuple et qui, dédaigneux des croisements patriciens, entendaient faire souche de fils du peuple.

Jean-Chrétien P"" perdit à quelque temps de là Marie- Joséphine, la sainte compagnonne de sa foi et de ses peines. Perclus, les membres noués, traînant en ses os le mal de Misère, chaque jour il se faisait porter aux abords du puits, écoutait souffler l'haleine et rauquer les poumons du monstre qui, après lui avoir mangé ses aînés, inépuisablement dégorgeait l'or noir. Sa petite pipe brune vissée entre ses chicots, il restait là perdu dans les fracas comme le témoin d'un autre âge, comme le contemporain des silex et des anthracites, regardant du fond des temps, s'ériger les postérités.

Un soir de cette grande vie qui déjà n'était plus que le soir d'un grand passé, la pipe lui tomba des lèvres, il pencha le sévère visage devant qui avait surgi Dieu. Les chaînes à la fin s'étaient rompues ; ce cœur, comme un cufat brisé, seulement roula dans un peu plus d'éternité, après les éternités où il avait battu.

Misère alors déjà s'appariait aux plus riches cratères, aux fonds les plus généreux. L'ogre, gorgé de sacrifices, sans apparence de rancune, se tenait coi. Inopinément sa colère se réveillait, le guet patient des ténèbres fut délié. Encore une fois, la race des violateurs était frappée, la terre, blessée aux entrailles par leurs tenaces forceps, se vengeait. Le charnier tout à coup se rouvrit pour Jean-Chrétien Y comme il s'était ouvert pour les autres Jean. Et, avec ce Rassenfosse qui, d'une hauteur de vertige, roulait par les spirales, éclaboussant de sang le précipice, prenait fm la filiation des hommes de la bure.

Jamais Barbe ne voulut consentir à ce qu'un de ses enfants se risquât sur l'abîme ; elle garda jalousement cette chair sauvée des désastres de la famille. Cinq couches lui avaient laissé deux garçons et une fille. Son sens de la vie lui suggéra d'orienter l'aîné, Jean-Eloi, vers les affaires afin qu'il devînt comme le patrimoine vivant et le fructificateur des biens des Rassenfosse. C'était le chef de la solide banque qui, à peu près seule, ne s'était pas ressentie des catastrophes financières dont le pays entier, depuis dix ans, était ravagé. Du puîné, Jean-Honoré, elle avait fait un homme de loi, pour qu'il fut le conseil et la conscience de ses congénères. Celui-là justifiait le renom de lumière et de probité qui au barreau lui valait une maîtrise éminente. Enfin elle mariait Marie-Barbe-Chrétienne à l'une des grosses fortunes terricoles de la Hesbaye, Pierre-Jérôme Quadrant, de telle sorte qu'un homme de la glèbe complétât le

triumvirat par lequel, étant la Loi, la Banque, la Terre, ils enfonçaient leurs racines à travers l'agglomérat social.

Encore une fois la chance magnifiait les Rassenfosse. L'émission, d'abord complotée par Rabattu, Akar et Jean-Eloi, patronnée par un syndicat de banquiers, définitivement lancée par Jean-Eloi, dès le début s'annonça comme une des plus brillantes opérations du temps.

C'était une grosse affaire, ce défrichement d'un pays jusqu'alors réputé infertilisable. 11 s'agissait de récupérer à la culture les solitudes de sables et de brosses qui, à travers la léthargique Campine, limitent les latitudes arables. De grands capitaux, en multipliant les bras, en attaquant partout à la fois cette glèbe revêche, pouvaient seuls venir à bout des vastes landes mortes qui immémorialement rebutaient le rural. Un exemple signalait pour un tel labeur la vertu des collectivités. Les Trappistes, établis dans ce désert, en avaient, sur une zone restreinte, foui les friables sablons, asséché les garrigues, écobué la croûte fongueuse.

Justement on avait à craindre que la Colonisation, abandonnée à ces hommes de travail et de prière, enforçît dans les districts l'influence religieuse au détriment des efforts du Gouvernement pour éman-

ciper le pays fanatisé. Au contraire, placée sous les auspices du parti régnant, déférée à la participation laïque, l'œuvre, tout en dénonçant une combinaison fructueuse, prornettait de gagner à la cause libérale des populations jusque-là soumises à la domination cléricale. L'obscurantisme dès lors reculait, combattu dans les consciences par les mêmes forces qui annulaient les résistances de cette terre brehaigne. Un système de primes, de droits graduels de propriété, avantageaient les premiers colons. L'entreprise, en effet, reposait sur l'essartage progressif de la contrée, ensuite dévolue aux labours et aux semailles, et consécutivement sur une extension rapide de la propriété aux mains des terricoles dont ainsi on espérait faire des censitaires propices au régime.

Les journaux ralliés, en outre, annonçaient la fondation de villages agricoles rattachés par un réseau de vicinalités et nantis de fermes modèles, de haras, d'asiles, d'écoles. L'école était le grand tremplin de la politique du parti. Il fallait élucider et aérer les esprits, assainir la conscience publique, etc., etc. Plus tard, les villages épars, en se rejoignant, formeraient des centres compactes, peut-être les banlieues d'une ville. L'œuvre, à travers cette publicité des boniments, s'attestait viable et patriotique.

Jean-Kloi d'abord n'avait entrevu que les profits d'une émission à peu près certaine. Défiant, adroit, rusé, d'une probité indémentie, il ne se décidait qu'après de patients délais et de minutieuses controverses. Le large coup de vent qui enfle les voiles des financiers à tempérament et les expose à de merveilleux naufrages, n'allait pas à sa nature tâtillonne, un peu menue, éparpillée au détail. Les affaires, il les gréait nœud à nœud, corde à corde, comme les apparaux d'un navire ; et celui-ci lancé aux pleines eaux de l'aventure, il continuait à ne considérer dans le branle prodigieux des mâts, que le jeu souple des

mailliires où jouait la fortune. Livré à ses seules impulsions, peut-être n'eùt-il pas dépassé sa conception première. Il fallut l'aide de son frère Jean- Honoré, l'avocat, préoccupé d'assurer la députation à son fils Eudoxe, pour lui faire entrevoir la portée politique de l'opération. Eudoxe, de son côté, en possession de hautes influences par suite de son mariage avec la baronne Orlander, la veuve du vieux banquier jnif, s'entremît auprès du ministre Sixt.

L'hérédité des premiers Rassenfosse, jouant à Misère leur vie sur un aléatoire espoir, alors se vérifia dans la décision avec laquelle Jean-Eloi, à la tête d'un Conseil d'administration décoratif, pomponné de hauts financiers, d'industriels notables, d'ingénieurs réputés, mûrit et finalement lança l'affaire. Cette glèbe hargneuse qui dépeçait jusqu'à l'os ses misérables terriens, cette terre de famine et de désolation sembla avoir, par poussées réflexes, ressuscité chez lui l'opiniâtreté combattive du farouche ancêtre au fond de la fosse calamiteuse. Des deux côtés, une rancune de nature à vaincre, les représailles du sol à braver, la volonté de déjouer les hostilités d'une force passive.

Mais, avec le temps, la foi avait changé. A la foi brute du barbare héroïque, à la croyance au miracle, à l'indestructible espoir en les Miséricordes se substituaient les froids et sûrs calculs, les postulations véhémentes du lucre, les vertigineuses incitations de l'orgueil. Tandis que les premiers Rassenfosse, sur la ruine et le massacre des leurs, bâtissaient une race, leur descendance se bornait à accroître le patrimoine issu du sang de ces créateurs d'humanité. Dieu qui, parmi l'horreur des ténèbres, avait jailli des étincelles de l'acier et s'était révélé à des âmes chrétiennes, ne devait plus apparaître à des cœurs qui avaient désappris l'ignorance.

Politique et libérâtre, altérée d'alliages fraudu- ■ leux, la Colonisation tomba, à travers la spécula-

tien et Tintérêt de parti, à des dessous louches et ténébreux. Une curée s'ouvrait là pour les aigrefins de la clique doctrinaire, pour les riiffiaos investis de la confiance publique, pour l'immense tourbe allouvie qui, avec le parti de Timmobilisme, s'était rué à l'assaut des emplois et des prébendes. Jean-Eloi, fils de croyants, devenu sceptique et voltairien par indolence d'esprit, tout à coup se dénonçait l'homme du Gouvernement.

Après des périodes réactionnaires, Favènement du ministère Sixt, bourgeois, capitaliste, teinté de rationalisme rassis, lui avait paru conforme à son idéal politique. Mais surtout le nouveau régime le conquit par un mépris foncier de la plèbe d'où ces bourgeois sortaient, par un efTroi panique des marées du socialisme et un obtus entêtement à refouler l'empiétement du prolétariat. C'était, pour ce surgeon des sans-visage et des sans nom, pour cette graine illustre des poudreuses racailles de la mine, des garanties supérieures. Ce phénomène à la longue se produisait chez les Rassenfosse : la mémoire des origines, intacte et révérée dans la première génération, dans celle qu'éternisait le grand âge religieux de Barbe, fille et femme de peuple, se débilitait parmi les autres. Un silence relégua le vieux roi de la famille, l'ancêtre fossile qui avait été la religion de Jean-Chrétien V. Seule, l'aïeule en parlait comme d'un Barberousse vivant à travers la mort et trônant sur sa chaise de marbre aux gloires du sépulcre. Ne devaitil pas ressusciter éternellement en chacun des enfants de la race ? N'était-il pas l'arbre dont par les temps ils perpétueraient les rameaux ? Le culte des fils ne dépassa plus Jean-Chrétien V, déjà affranchi des héréditaires vassalités, patron d'un grand charbonnage, évoluant vers l'ascension des hauts sommets.

Jean-Eloi, maître de la Banque avec son coup d'audace, désormais en faveur auprès du pouvoir, deve-

nait le chef incontesté de la famille. Jean-Honoré et Quadrant s'intéressèrent à l'affaire, prirent une part des titres. Mais Barbe, sitôt qu'elle connut les mobiles politiques de cette colonisation des consciences, lui écrivit :

— Dieu n'est pas avec vous comme je l'espérais. Il était avec votre père et votre grand'père dans toutes les actions de leur vie. Yous oubliez, mon fils, en vous tournant contre lui, que l'argent des Rassenfosse provient de sa munificence. (Maman radote, se dit-il). C'est l'argent de Dieu gagné chrétiennement. Je ne prendrai pas de vos actions.

Jean-Eloi sortit des fatigues de la mise en train avec Forgueil d'avoir assuré le règne des Rassenfosse. Depuis quinze jours, il s'astreignait à un travail consécutif, le premier dans les bureaux, télégraphiant en tous lieux, minutant la correspondance, ouvrant lui-même les dépêches, surveillant l'immense comptabilité qui accablait les employés. Une joie nerveuse qu'il maîtrisait devant son personnel ne se décomprimait un peu qu'à l'heure où il montait prendre du repos et où il se retrouvait avec sa femme.

11 s'était marié deux fois, et ces deux mariages, accomplis à bref intervalle, avaient signalé les puissances du calcul dans ce cerveau, doué pour les affaires. En épousant successivement les deux sœurs, filles du gros amidonnier Pierson, il concentra entre ses mains l'héritage de cette maison copieuse.

lY

Dans leur lourd et fastueux hôtel de la rue de la Loi, les appartements du second étage étaient réservés aux fils, Arnold et Régnier, et aux filles, Ghislaine et Simone. Les noms des Rassenfosse changeaient avec leur condition sociale ; aux patrons rudes du peuple, aux anniversaires éternisant la mémoire des lointains baptêmes, l'hagiographie substitua des noms de saints aimables, d'une musique moins barbare.

Arnold, après des échecs qui sans rémission lui fermèrent la carrière diplomatique, s'était mis à mener une vie oisive, amusée de chasses, de dressages de chevaux et de travaux de menuiserie. Grand, râblé, épais, la tête elles mains des primates à face noire peinant aux forêts souterraines, celui-là évoquait par sa force rude, sa structure, sa passion des besognes musculaires, l'ancêtre Jean Chrétien, le puissant ouvrier qui, aux veines de Misère, abattait la besogne de trois mineurs.

Gêné dans le monde, s'endormant à l'Opéra, mal à l'aise dans son habit qui craquait sur sa large carrure, il partait passer des mois entiers dans leur domaine d'Empoigny, seul avec les jardiniers, les deux gardechasse et le domestique qui soignait ses chevaux, vivant là sauvagement de gibier et de pommes de terre cuites sous la cendre, rabotant ses planches,

galopant journellement ses huit lieues de pays» Ce rural, morose à la ville, ne se détendait véritablement qu'avec les gars des fermes, ses compagnons de dilection. 11 avait accepté la présidence d'honneur des fanfares du village, se mêlait à leurs parties de quilles, les arrosait de pleines cuvées de bière les jours de ducasses. Mais l'orgueil des Rassenfosse tout à coup lui remontant, il devenait terrible à travers les fermentations de la ribote. Il fonçait alors sur le paysan, lui lâchait à coups de poings son mépris de seigneur d'un autre temps pour une canaille, taillable et corvéable à merci.

Régnier, compliqué, acide, savamment perverti, avec sa finesse frêle de bossu vicieux et joli, très élégant, une ironie de bouche mince entre les crochets d'une petite moustache blonde qu'il lissait de ses longs doigts aux ongles bleutés, niait toute attache avec le reste de la famille. Simone, seule, à côté de la grande et brune Ghislaine et du rude Arnold, la pâle et nostalgique Simone, avec sa nubilité gracile et mièvre, ses cernures d'yeux gris songeurs et rusés, raffinement de ses pauvres nerfs malades qui, toute petite, lui donnait l'air d'un ouistiti souffrant, se réclamait de lui par une parenté subtile de sens et de misère. C'était, à eux deux, la déviation vers une humanité déjà alanguie et raréfiée, après la grosse dépense de phosphores et d'activités de cette maison qui, à force d'énergie, s'érigeait en moins d'un demi-siècle parmi les plus hautes. La race sanguine des californies noires finissait par décanter aux alambics congénitaux cette substance appauvrie, ce filet tari des grandes sèves primitives. L'un et l'autre, conçus en des alcôves soucieuses, prélevés sur les économies et les fonds de réserve de la nature, au rebours des plèbes drues de l'ascendance, sorties des chocs impétueux de la charnalité, semblèrent révéler le vice et la déchéance des conditions nouvelles de la famille.

Régnier, toutefois, offrait le phénomène d'une vigoureuse hérédité physique tournée à l'intellectualitéj résorbée aux lobes du cerveau. Une énergie corrosive fermentait en ce jeune et bilieux carnassier.

— Moi, disait-il, je suis le verjus des anciennes cuvées.

Une démence d'hystérie ça et là le poussait à des bordées qui auraient tué des porte-faix. Il s'était acoquiné à une bande de joyeux drôles, fils de famille éventrant le sac aux écus paternel, écornant leur patrimoine en des trafics d'usure. Ensemble ils battaient les restaurants de nuit, raccolaient des filles, rossaient les bourgeois attardés. C'était Régnier qui, après un bal masqué, avait l'idée d'emmener dans une de leurs petites-maisons dix femmes, dix pauvres créatures de plaisir, venues là mi-grises en leurs loques bariolées. On les gorgeait, on les entonnait, on les déshabillait, ces tristes poupées, dévolues à leurs luxures de bourgeois surnourris. Finalement on les jetait, nues tout à fait, à la rue où, dans les mouillures de l'aube, la police les ramassait. C'était encore lui qui, en une nuit d'orgie, professait la sottise de Malthus et instituait un club pour l'engrossement des filles. Il faut que les hommes, à force de proliférer, en soient réduits à se manger entre eux. Faisons des enfants, multiplions la graine de crime et d'infamie, afin qu'il en surgisse des tigres et des loups, afin que le monde crève à l'étroit sous les races. Alors les temps seront révolus, les frères, las de se disputer une herbe qui ne pourra plus les nourrir, affamés, changés en bêtes homicides, s'extermineront. Puisque le parfait bonheur réside dans le non-être, ce jour-là l'humanité connaîtra la fin de ses maux.

Et cette philosophie de chacals, ils la mettaient en pratique. Chacun d'eux se vantait d'avoir engendré à plusieurs reprises ; leurs lies misérables perpétuaient par les routes la honte des stupres ori-

ginels. Des travestis, d'adroits et laborieux avatars, pour consommer l'impunité de leur anonymat, en outre déroutaient les mères sur la provenance des postérités.

Toute sa haine calculée des hommes juta en cette imagination perverse du féroce petit dandy. 11 raisonnait sa méchanceté, la condimentait d'humanitarisme douceâtre, avec un esprit retors et lucide, une âme évangélique et vénéneuse. Le pis, c'est qu'à travers ses folies, il demeurait l'être énigmatique, le problème d'une humanité contradictoire et obscure. Sa vraie âme ne s'apercevait plus sous l'amas touffu des contrastes, sombrait dans la multiplicité des greffes, s'adultérait des âmes parasites qui, comme une forêt, avaient poussé en ses ronces et ses cailloux. On lui connaissait des crises de sensibilité effrayantes et qui tout à coup finissaient par un rire dont il se bafouait, dont il avait l'air de tuer en lui toute pitié. | Il aimait la solitude et les cohues, le silence et les ) fracas, étalait un égoisme sordide démenti par des passades de bon secours, suivies de revirements I odieux, d'étranges et frénétiques barbaries. |

Ce composite avorton rêvant la désorganisation j sociale en vue de la consumation finale, mûrissait / comme le mauvais génie de la famille, comme en sa 1 1 gousse le poison qui, mixturé à de redoutables breu- ' vages, concerte les philtres dont s'en vont les généra- i tions. Jean-Eloi, dans sa paternité faible, fermait les yeux et, en cachette de sa femme, payait ses dettes, r Celles-ci, en trois ans, se montèrent à un peu plus Pj de 250,000 francs. ^ t

La maison, avec le désintérêt des parents, l'oisiveté P dépravée des fils, l'humeur solitaire des filles, récu- || sait l'harmonie familiale. La faute de Ghislaine les 1 étrangea plus profondément. Maintenant elle ne des- f | cendait plus qu'à l'heure des repas, s'enfermait le Lj reste du temps. Un froid régna tenace, mortel. Ils |j durent refouler leur honte en eux : celle-ci les obligeait

à surveiller leurs gestes ; madame Rassenfosse prématurément avait vieilli. Tandis que Rassenfosse, pris par les affaires, après l'accablement et la colère de la première semaine, finissait par ne plus ressentir qu'une sourde cuisson d'orgueil vulnéré, elle demeurait frappée aux sources de la vie, dans sa maternité trahie.

Elle s'avoua ses torts. Elevée à l'américaine, sous la garde d'une institutrice, menant l'existence d'une jeune fille du monde riche et libre, Ghislaine à dixneuf ans avait sa femme de chambre, sortait seule à cheval, vivait dans un appartement distinct des autres, de rillusioR d'une vie détachée du reste de la maison. Un larron, sans éveiller nuls soupçons, avait pu aisément se glisser dans l'alcôve. Il avait faUu un hasard, l'absence du tour de clef à l'intérieur et la soudaine entrée de la mère un matin dans la chambre profanée pour que la faute s'attestât indubitable.

Une enquête cruelle, la plus horrible, révéla bientôt à madame Rassenfosse l'étendue du mal. Selon les indices, Ghislaine était mère. Mais avec un entêtement sauvage, murée dans son secret, elle se refusa aux aveux, s'opiniâtra à garder le mystère jaloux de sa déchéance. L'honnêteté étroite et symétrique de madame Rassenfosse ne pouvait soupçonner qu'en cédant à un homme très beau, disqualifié seulement par sa condition, elle avait obéi à sa race. L'éducation ne rompait pas les profondes racines de cette plébéienne au cœur plébéien, restée fille du peuple à travers la fortune. x\rdente et brune, la chauffe d'un sang écarlate, en fomentant aux papilles de sa chair une chaleur de désir, la prépara au joug du premier homme assez hardi pour se l'assujettir.

Sa hauteur toujours avait rebuté les jujubes et les caramels des jeunes pommadins. Sans nul dévergondage de pensée, l'instinct et le goût de la force la portaient à préférer les cirques au théâtre. Elle s'énamourait des voltiges d'un équilibriste à travers les

trapèzes, des rythmes d'un torse dans l'enlèvement des poids, des soufflures du maillot aux cuisses d'un écuyer faisant la haute-école. Un vertige, monté des âcretés du tempérament, la jeta aux bras de Firmin, le bel homme musclé, le fils robuste des plèbes en qui, pour cette jeune femme sensuelle, orientée à l'espoir du fort, se renouait la tradition des hymens originels.

L'âme probe des Rassenfosse tout à coup reparut ; elle rejeta avec violence la combinaison d'un mariage qui pour le monde devait réparer la faute. Quand sa mère lui parla du vicomte de Lavand'homme, elle répondit :

— Ma mère, c'est une infamie que vous me proposez-là. Je ne veux pas servir d'enjeu dans un pareil marché. Faites de moi ce que vous voudrez. Chassez-moi, reléguez-moi dans un couvent. Mais je ne me marierai pas, je ne veux pas épouser un homme que je ne pourrais aimer et que je tromperais. Cet homme-là surtout, puisque vous me dites qu'il sait tout et qu'en m'épousant, il accepte un pacte honteux.

Ce fut madame Rassenfosse qui, peu scrupuleuse, indifférente, en vrai fille de commerçants, à l'aloi des moyens s'ils réussissaient, conclut presque entièrement le mariage.

Ce Lavand'homme s'était offert dans des conditions mystérieuses. Personne ne le présentait ; sans intermédiaires il arrivait une après-midi leur demander la main de Ghislaine. 11 revenait quelques jours après, madame Rassenfosse l'agréait. Ils n'avaient pas parlé d'argent, mais une lettre de l'homme d'afïaires qu'il chargeait de ses intérêts et qui, en son nom, stipulait un onéreux contrat, tout à coup leur avérait son indéniable coquinerie. Ils apprirent que le vicomte en était réduit à vivre des chances de la roulette. Une maîtresse surtout avait précipité sa déconfiture finale. Comme il payait à peu près ses dettes de jeu,

on continuait toutefois à l'estimer gentilhomme. Une dernière entrevue les mettait d'accord : les Rassenfosse dotaient leur fille de quinze cent mille francs dont la moitié, en pleine propriété, était attribuée à Lavand'homme. Jean-Eloi, en outre, leur abandonnait La Rasepelote, un bien qu'il avait dans les Ardennes, du côté de Mézières, et où ils s'engageaient à passer les premières années de leur mariage.

Ghislaine enfin consentait, souscrivait à ces arrangements ; Rassenfosse partait demander le consentement de Rarbe ; on annonçait la nouvelle à la famille.

Comme le mariage pressait, il fut décidé que les Rassenfosse iraient s'installer dès l'avril à Empoigny où la noce serait célébrée tout de suite après avec pompe. Madame Rassenfosse, alarmée d'un immodeste éclat autour de cette union malheureuse, eût voulu un simple repas de famille. Mais la volonté orgueilleuse de Jean-Eloi prévalut, il ne fallait pas qu'une Rassenfosse se mariât clandestinement. Puisqu'aussi bien la faute se résorbait dans la réhabilitation légale, un cérémonial public serait un défi à la médisance, si elle se levait contre eux. Leur règne social d'ailleurs ne les mettait-il pas au dessus d'une prudence timorée ?

Rodolphe-Puissant-Adhémar de Lavand'homme, afin que le mariage dénonçât un air de mutuelle inclination, arriva deux fois la semaine jouer auprès de Ghislaine la comédie pénible d'une cour démentie par le mépris qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Raide, figée, froide jusqu'à l'injure, elle l'écoutait sans intérêt narrer ses chasses et ses chevauchées. Son dur regard de fille vendue se vengeait en toisant ses avaries comme pour infirmer la validité de ses récits. Le vicomte, correct, poli, très à l'aise dans sa haute taille d« quadragénaire vanné, l'œil éteint, un peu chauve, des soufflures dans la voix, haussait imperceptiblement les épaules et poursuivait. 11 res-

tait une demi-heure, saluait, et tous deux déployaient une rare tactique à éviter de se toucher la main.

Puis Ghislaine remontait chez elle, agacée, reprise d'une colère contre ses parents, et les yeux secs, des mots de haine dans la gorge, se mettait à bousculer de ses belles mains rageuses les meubles de l'appartement.

La veille du mariage, dans une des chambres de cet Empoigny où avec leurs gens et leurs voitures ils emménageaient hâtivement, nine scène entre la mère et la fille détendit la rèche atmosphère de la maison.

Madame Adélaïde Rassenfosse, aux approches du mauvais jour, s'était sentie redevenir la mère aux inépuisables pardons, la mère indulgente aux fai- • blesses de la chair dans l'enfant sortie des souffrances de la chair. Sa muette affliction, les larmes silencieuses que, depuis l'affreuse découverte, elle lui cachait comme aux autres, jaillirent si impétueusement, pour ce martyre de l'expiation auquel on la vouait, qu'elle cessa de vivre des peines de son propre cœur pour ne plus vivre qu'en l'éternité de regrets de celle qu'ils chassaient de leur maison et qui le lendemain partirait pour un solitaire et définitif exil.

Elle monta à la chambre de Ghislaine et la trouva occupée à vider des coffrets emplis de pauvres reliques d'enfance, des chiffons, des rubans, des fleurs, des poupées qu'elle dispersait ensuite autour d'elle sur les tapis. La maison de son cœur, la maison aux chères mémoires fragiles, — comme à la veille d'un départ sans espoir de retour, on brûle les lointaines images d'amour, — elle la déblayait, afin que rien ne subsistât de son âge d'enfant et de jeune fille, afin qu'elle fût morte jusqu'en la pitié des souvenirs dans la mort prochaine de son être.

— Ghislaine \ dit madame Rassenfosse, droite sur le seuil, le cœur soudain si comprimé que toute autre parole d'abord défaillit à ses lèvres.

Ghislaine, sans répondre, balaya du bout de sa bottine les débris de sa vie vers l'âtre.

— Ghislaine, que fais-tu là? reprit la mère en ramassant un petit corps de poupée usé par ses baisers de douze ans. Elle l'avait aimée à la folie, celle-là, maternelle et tendre déjà à cette illusion d'une chair d'enfant.

La fille des Rassenfosse enfin leva la tête, regarda les tremblantes mains qui disputaient à la ruine cet humble déchet, et brève, la voix nette :

— Yous le voyez, je fais ma dernière toilette.

Ce mot de la condamnée fut, pour madame Rassenfosse, la pointe d'acier qui crève l'ampoule où s'est amassé le pus des longues douleurs. La poche des larmes ouverte au coup de lancette de cette ironie froide qui la perçait comme un reproche, laissa crever les eaux salées où son cœur se rongeait. Des pleurs mouillèrent sa robe, elle ouvrit les bras pour l'y appeler et, dans un spasme de désolation qui lui tordait la bouche, elle cria :

— Ahl Ghislaine! Ghislaine! pourquoi as-tu fait cela?

Les révoltes de cette âme rude devaient se boucler dans une bien impénétrable cuirasse pour que la vue

de la mère implorante aux bras en croix n'en fit pas sauter la fermeture.

— Ma mère, dit-elle avec emportement, puisque j'accepte d'être punie et que ce mariage doit être ma mort, vous n'avez [Aus le droit de me reparler de cela. Je ne suis plus votre fille, je suis la femme de quelqu'un qui me prend pour l'argent que vous me payez.

Alors saigna dans toute son âcreté l'épreuve de la pauvre femme qui, en cette attitude implacable, se sentit jugée et peut être, éveillée à un sens plus subtil par les lançures du mal, soupçonna l'horreur du marché judaïque. Elle joignit les mains.

— Ghislaine, ce n'est pas ce que je voulais te dire... Ghislaine, tu m'as mal comprise. Je te jure que je ne te reproche rien. Tout cela est ma faute plus que la tienne. Oui, ma faute à moi, ta mère qui ne t'aimais pas assez, puisqu'on t'aimant mieux je t'aurais sauvée de toi-même. Ma Ghislaine, je t'en prie à deux mains, ne t'en vas pas avec de la colère au cœur. Ah ! nous avons bien souffert, situ savais ! Je traîne à jamais ma croix. Ghislaine, faut-il que ce soit moi qui te demande pardon !

L'humiliation maternelle enfin décortiquait ce ferme cœur que la colère et le blâme n'avaient pu déraidir. Elle ramassa une boucle de ses cheveux que, toute petite, elle s'était coupée pour en coiffer la poupée restée au geste suppliant de madame Rassenfosse.

— Eh bien, dit-elle tristement, nous ferons, vous et moi, notre devoir. Tenez, prenez encore ceci en mémoire du temps où, où...

Tout à coup sa gorge s'étranglait, elle ne pouvait achever dans l'étouffement des larmes qui, du fond de l'évocation de sa pure enfance, de la virginité de sens et de propos qui en faisait l'âge de lait de son cœur, tumul tuaient. Toute sa force vaincue échouait aux bras de madame Rassenfosse, sur le calvaire

d'amour trahi où s'érigeait pour la recevoir l'ouverture de ces bras en croix. Elle s'y jeta avec passion, n'ayant plus qu'un mot à la bouche, ne trouvant, elle aussi, à dire que cette parole : Maman, où se fondait le givre de sa rancune, où dégelait l'orgueil de son sang de Rassenfosse.

— Maman ! répétait-elle en roulant sa tête noire et busquée au corsage qui avait été l'alcôve de ses petits sommeils de gamine. Ah! maman !

Leurs bouches chaudes, leurs souffles de bonne effusion revenue, se cherchaient à travers les larmes; comme une cire brûlante, elles scellaient ensemble leurs joues.

Mais, fière jusqu'au bout, Ghislaine n'émit pas, pour une faute qu'elle allait racheter, la demande du pardon attendue par la mère. Ses pleurs seulement l'exprimèrent à travers les muets refus de sa bouche. Cette fille d'un si viril caractère, victime expiatoire du haut rang de la famille, tombée fatalement au péché par les contacts de la vie égoïste et fausse qui l'entourait, holocauste sacrifié sur l'autel du million pour conjurer l'inévitable déchéance des souches, cette fille courageuse la première releva la tête. Avec une caresse des mains infiniment tendre pour sécher les paupières de la « maman » retrouvée, elle lui dit :

— S'il me restait encore une hésitation, maintenant je n'hésiterais plus. Vous verrez, ma mère, comme je serai forte.

Elle ajouta d'une voix plus basse :

— D'ailleurs, le malheur n'a qu'un temps. Madame Rassenfosse, après cette grande crise qui

décidait de leur vie, ne trouvait pas la force de se retrouver avec ses pensées. Malgré l'affairement de la maison, elle voulut rester auprès de Ghislaine une partie du jour.

— Maman, lui dit sa fille en la renvoyant le soir sur un mot amer et touchant, allez prendre du

repos, je vous en prie, je l'exige. N'avez-vous pas fait pour moi tout ce qu'il était encore possible de faire? Nous avons veillé ensemble sur une morte.

Rassenfosse donnait les derniers ordres à son valet de chambre quand Adélaïde monta se coucher.

— A-t-on porté les orangers à l'église? Les a-t-on échelonnés de l'entrée jusqu'au chœur ? Dites aussi au cocher que les premières voitures partiront à huit heures pour la gare. Ah ! dit-il à sa femme, toutes ces corvées sont donc finies ! Et, demanda-t-il, toujours le même mauvais gré? Toujours la même mauvaise tête là haut ?

— Oh! répondit-elle, tout a bien changé. On aurait dit que j'étais la plus coupable.

Un silence. Puis Jean Eloi, après avoir arpenté la chambre, s'arrêta inquiet, pensif :

— Avoue que tu lui as pardonné, cœur faible? Elle inclina le front.

Une pitié amollit le visage soucieux du père. Il prit les mains de sa femme dans les siennes et, sans énoncer sa pensée entière :

— Tu as bienfait. Les enfants, on ne sait jamais... Il y a la race... Maman, qui croit à Dieu, a peut-être raison ea parlant d'expiation. Nous ignorons ce qui se passe en dehors de nous. Et puis, et puis, est-ce que nous savons encore les aimer, nos enfants?

Au fond il pensait, lucide, ouvert à une subite et miraculeuse clairvoyance :

— Nous sommes montés trop vite et trop haut. Notre ancêtre et mon père, feu Jean Chrétien, avaient mérité leur fortune. J'ai reçu la mienne toute faite. Je n'ai plus eu qu'à être heureux. Le bonheur se paie.

YI

Empoigny était le nom d'une terre que les Fourquehan de Pravache avaient ajouté à leur nom patronymique ; nn mariage, au temps des Fourquehan d'avant 89, adjoignit aux biens de la famille ce reste d'une baronie morcelée par les licitations. On continua à les appeler les barons d'Empoigny, bien que l'extinction des mâles eut laissé tomber le titre en déshérence.

Ces Fourquehan de Pravache, parmi leurs champs et leurs marmenteaux, menaient un train de seigneurs et furent, en efTet, de vrais grands seigneurs, d'une magnificence et d'une largesse admirables. Toute la contrée qui s'étend de Purnode à Evrehailles et de Houx à Yvoire, avec ses labours, ses bois, ses ravines, ses rocs le long de la Meuse, leur appartenait. Dans une sauvagerie forestière, sur les cyclopénnes assises d'un coupeau cimant les perspectives profondes du fleuve, quatre poivrières et un donjon central, modernisé par l'ajourement d'une véranda et les balustrades d'une terrasse, perpétuaient les vestiges de la vieille bastille guerrière des maîtres primitifs. Une métairie, avec son porche armorié, du côté de la route qui, par des lacets, gagnait, à l'opposé de la Meuse, le bas pays, avait été bâtie au XVII* siècle et jouxtait les derrières du château. Mais surtout les ruines d'une tour encore nantie de son

échauguette attestaient, parmi les charmilles et les exèdres étagés aux pentes vers l'intérieur des terres, les âges lointains de la féodale demeure.

C'est parmi ces souvenirs, en cette aire d'aiglons, que les Fourquehan avaient fait souche. Pendant un demi-siècle ils régnèrent sur leur domaine de bois et de rocs comme des rois, étendant leur juridiction à tout le territoire circumvoisin, reconnus pour les maîtres des villages et des hameaux. Leurs chasses à courre, avec l'aboi des meutes et le galop des cinquante chevaux de leurs écuries, traquaient à travers landes et taillis la faune que des syndicats d'agents de change n'avaient point encore décimée. Comme les louvetiers et les grands veneurs, leurs ancêtres, ils avaient à gré et merci le poil et la plume de tout le pays.

Une coutume, exploitée par la rapacité des rustres, mémorisait autour de leur seigneuralité la tradition des séculaires vassalités. Quand la fille ou le fils d'un de leurs censiers se mariait, les parents, avec le gendre ou la bru, montaient à Empoigny et s'en venaient requérir l'agrément des Fourquehan. Ceux-ci dotaient les époux d'un lot d'arpents, leur baillaient une ferme ou leur départaient les frais d'une installation. En se généralisant, cette obédience du paysan, assumant les profits d'une volontaire servitude, finit par emporter les meilleurs morceaux de cette grande terre des barons. Nulles épousailles ne se consommèrent plus, à cinq ou six lieues de pays, sans la visite au château. Les Fourquehan à pleines mains donnaient, dédaigneux des entailles dont leur inépuisable munificence écornait le patrimoine. En vingt ans, le terricole, le serf frauduleux, de ses crocs voraces, happa la moitié du domaine. Installé à son tour en maître au cœur de cette féodalité dont il se gorgeait, le charançon rural verge par verge mangeait le tènement puissant de fermes, de labours et de rocs où décroissait la hauteur des tours d'Empoigny.

Les Fourquehan, en outre, négligeant de percevoir leurs baux, la désuétude du terme à la longue invétéra, comme en un acquêt légal, les sournois locataires. Une race de petits propriétaires, ancrés dans leurs lopins, se leva de l'investiture innombrable de la seigneurerie, de l'infmi morcellement de ce reliquat de la potenlaire baronnie. Plus tard, quand les hommes de loi, mandés par les créanciers, surgirent et réclamèrent la restitution, une ère de procès s'ouvrit qui ne reconstitua pas l'héritage et le laissa, pantelant, en miettes, aux dents des rats rongeurs de ce copieux butin. La ruine entra par les porches superbes, toujours encombrés de bas et implorants visages. Mais les Fourquehan, dans le coup de folie vertigineuse de leur grandeur, sur leur mont ouraganesque d'où ils pouvaient se croire au-dessus des hommes et de la fortune, continuaient leurs fêles et leurs chasses, payant la dette avec des morceaux de leur chair, regoulant leurs prêteurs avec des bouchées d'Empoigny, hypothéquant, tolérant qu'on éventrât pour des exploitations de carrières leurs roches immémorialemcnt vierges.

Ils disparurent à travers le maelstrom de leur orgueil, ils s'engloutirent dans le vortex de leur démence, laissant leurs postérités s'éteindre en des misères obscures. On sait que le dernier de ces Fourquehan mourut, il n'y a pas longtemps, homme de peine et frotteur à Paris.

Ce fut la revanche du temps sur les siècles, des plèbes sur les aristocraties, de la glèbe sur les manoirs. Une meute, gorgée d'eux, échappa à ses auges et se rua à la curée. Les bêtes puantes des sillons, les pouacres engeances des labours, rançonnées par les durs aïeux, maintenant, motte à motte et pierre à pierre, dévoraient la terre et le château. Jamais ne s'avéra plus irrémissiblement la fm des âges.

Quand Rassenfosse, ce nouvel anobli de la fortune,

LA FIN DES BOUUGEOtâ

ce prince de la féodalité bourgeoise, en quête d'un territoire où régner matériellement sans nul écu par les écus, vint à Empoigny, il trouva les tourelles dévastées, les escaliers veufs de marches et ce qu'il subsistait des portes dénué de ferrures. La gloire des Fourquehan déchéait à abriter des couchées de pitauds, à faire mijoter la pot-bouille des marmiteux. Un fermier louait à un marchand de rubans, acquéreur des ruines, M. Jean-Benoît Panisol, le droit d'utiliser les bâtiments de la métairie, saccagés comme le reste. La beauté romantique du site, le large déroulement de ciel et d'eau qui se fenestrait à travers les verrières plurent à ce banquier assez riche pour se payer des sensations de poète. Il eut un mot qui le peignit en pied :

— Ces Fourquehan étaient de bien pitoyables gens d'affaires.

En examinant de là-haut l'immense pays que commandait aux époques barbares le donjon, il subit à son tour un peu du vertige qui avait tumultué anx tempes des anciens poFsesseurs. Peut-être aussi céda-t-il à l'humaine joie d'établir sa demeure de haut baron d'argent sur l'emplacement de l'antre où les siens, s'ils avaient vécu là, auraient été dépecés par les harpes et les crocs des durs barons de fer. Il fmit par acquérir Empoigny. En rachetant une centaine d'hectares à l'entour, en plaidant contre une douzaine d'accapareurs qui rendirent gorge, il eut en bois, en champeaux, en roches, un domaine qui comporta les trois quarts de l'ancien. Les Fourquehan, selon la coutume qui rapprochait le seigneur du paysan et par ce voisinage impliquait les origines et la force des grandes fortunes terriennes, avaient maintenu la métairie près du château, Jean-Eloi la fit raser et, à une distance d'où les pestilences du paillier et le cornement des vaches ne pourraient plus les incommoder, bâtit une ferme modèle. En même temps les poivrières et le donjon se désévérisaient

8011 S le caprice fleuri des ferronneries et les givres miroités des hautes glaces. Mais contradictoirement, afin de renforcer la configuralion moyennageuse, un ignare architecte, primé pour d'aléatoires casemates ogivales dont il déshonorait les banlieues, dentela de créneaux les façades que coiffaient, an temps des Fourquehan, les puissants rampants d'un toit d'ardoises.

Empoigny vêtit un air fastueux et requinqué de gentilhommière, eut son mail, ses serres, ses orangeries, des box d'acajou pour les chevaux, se peupla de kiosques et de belvédères dans la montagne. Jean- Eloi fit draper de glycines la tour à l'échauguette, vertèbre du squelette fossile, installa dans les soubassements nne utile glacière, décréta à l'intérieur le colimaçonnement d'un escaUer aboutissant h une plateforme. De là, en scrutant avec une longue-vue l'entonnoir des monts, ce descendant des chairs à grisou de Misère put se ressusciter l'égal et le contemporain des d'Empoigny primordiaux.

Aussitôt inslallés, les Rassenfosse avaient inauguré un train modéré qui trancha avec la dépense furieuse des derniers Fourquehan. Le bourdonnant château des temps héraldiques ne s'anima plus, sous le règne des bourgeois, qu'à l'époque de l'ouverture de la chasse. Arnold et son piqueur, postés sur la tour à l'échauguette, sonnaient dans les soirs des hallalis auxquels, du fond des gorges, répondait la trompe des garde-chasses. On faisait des battues, les meutes étaient déhardées. Dans la nuit, les verrières de la vieille salle à manger flambaient.

Jean-Eloi tout de suite s'était montré résolu à faire respecter le droit de la propriété, dans un pays où la faiblesse des Fourquehan avait laissé libre carrière au banditisme. Il retira au paysan la tolérance qui, en lui octroyant les fanes et le chablis, l'aidait à vivre, protégea de pièges à loups les acculs de ses bois, encercla jalousement une partie du

domaine de pâlis. Mais un braconnage opiniâtre, malgré tout, ravageait ses terriers et par moments le versait en des idées de massacre.

YIl

A réglise, tendue de tapis, meublée des fauteuils d'Empoigny, verdoyée de liles d'orangers dans leurs caisses, toute illuminée de floraisons et d'orfèvreries, tout à . coup, après la bénédiction du prêtre, monta la belle voix religieuse du ténor Maudry chantant le Pie Jesu.

Barbe Rassenfosse, dans sa robe de soie noire des jours de fête, sa haute figure jaune penchée par dessus son livre d'heures, priait, rigide, venue à cette apothéose de fleurs, de lumières et de toilettes avec sa foi simple de femme du devoir et son air rude de grande dame du peuple. Elle avait refusé les fauteuils, avait pris une des humbles chaises auxquelles, pendant les offices, se soude la piété du paysan. Les genoux durement imprimés aux feurres de ce siège rural, elle sembla un visage sorti des temps, un siècle de bonne âme fervente, au milieu des légers esprits de l'assistance.

Auprès d'elle Adélaïde, les yeux vers sa fille, par moments appuyait, du bout de ses gants, un mouchoir à ses paupières rouges où saignait le regret de l'enfant coupable et immolée, raidie là-bas dans

le mensonge des salins et des fleurs d'oranger. C'étaient ensuite mesdames Jean Honoré, Quadrant, Eudoxe, tout un flot de dames, le bataillon blanc des jeunes filles, en un fouillis de nuances miraillées, en des gaîtés de robes et de chapeaux comme le tulipage d'une corbeille de parc, rendant pensif le Dieu de l'humble sanctuaire, le Dieu des laboureurs et des carriers. Derrière, parmi les hommes, Jean- Eloi, agité, sec, tracassé de pressentiments vagues depuis le matin, surveillait sa main droite qui parfois tirait nerveusement ses favoris. Vraisemblablement, parmi cette assemblée indifférente ou amusée, débarquée à la noce avec ses futilités, ses calculs d'affaires et une secrète envie pour le grand train des Rassenfosse, deux cœurs seulement restèrent unis, la mère et la fille redevenues à travers les larmes le battement d'un même cœur souffrant, mariées, en les supercheries de l'autre hymen, parle sang mystique des plaies. Au fond, jusqu'au porche refermé, s'entassait le village, les coriaces et terreuses mines des paysans accourus à ce faste nuptial sans prières sincères pour ces maîtres du pays qu'ils n'aimaient pas.

Le chant propitiatoire expira, les portes se rouvrirent, on monta dans les voitures qui, par les rampes du roc, des bouffettes blanches aux têtières des chevaux, des nœuds blancs au fouet des cochers, gagnèrent sous le soleil de l'avrillée les cours d'Empoigny. Une nuée de marmitons, sous les ordres d'un chef célèbre, dès le premier train s'était abattue aux fourneaux. Madame Rassenfosse, née Pierson, en vraie fille de bourgeois enrichis, avait voulu les installer elle-même, toute prise de menus scrupules, courant par l'office et les escaliers, en son usure de vieilles robes.

Enfin on s'attablait. L'ancienne salle à manger des Fourquehan, avec son hémicycle d'entrée peuplé de trophées de chasse et bruissant du grésillement

d'une girande en une vasque de marbre, avec ses larges verrières cloisonnant des pans immenses de ciel et de montagnes, s'était muée, sous les lianes et les touffes d'im prodigieux décor floral, en les liernes et les portiques d'une forêt des premiers édens. Toutes les argenteries des Rassenfosse, connus pour la splendeur royale de leur vaisselle plate, allumaient sur les damas de la nappe, aux clartés ruisselées des hautes glaces, parmi les Yenises filigranés' et les bergerades émaillées des surtoLits en'Saxe, le feu de leurs bossages et de leurs facettes, prismatisés par les reflets en tous sens des corbeilles de lilas blancs, de roses et d'orchidées.

Tout de suite, au fumet des extraordinaires nourritures suggérant des faunes dévalisées à coup de bank-notes, aux bouquets des crûs nourris et subtils, se détendit la contrainte des habituels débuts d'un déjeuner. D'ailleurs, à peu près tous se connaissaient pour s'être tâtés dans les affaires ou éprouvés dans la vie. Il y avait là Akar aîné, le chef de la tribu des Akar, un grand vieillard poilu aux mâchoires et aux membres de gorille, Akar junior, que les hommes de bourse, pour son àpreté aux curées et son énorme râtelier en saillie, surnommaient le Ilequin, un des fils de Akar junior qui dirigeait les succursales de leur banque en province, tête de loup-cervier aux canines saillantes et aux sclérotiques fibrillées de sang, les deux filles de Akar ainé, très noires, le nez corbin et les lèvres chamelues.

Jean-Eloi, peu timoré pourtant, redoutait ces Akar ramiculés à travers tous les remuements d'affaires du pays et qui, de leurs tentacules innombrables, travaillant sous-main les marchés, fomentant les coups de bourse, tripotiers sans scrupules sous des dehors d'honnêleté rébarbative, vrillaient universellement la banque. Quand Akar aîné lui avait offert sa participation dans l'œuvre de la Colonisation, il n'avait pas osé refuser.

Cette dynastie de chacals, ces ravageurs de la finance, pulhilant eri des postérités rapaces que, dès Fenfance, on dressait à happer et dépecer la proie, dérivaient des vermineiises et puantes sentines du vieux Judcngasse de Prague où un Akar, le chef de la maison, précairement avait commencé la fortune de la famille.

A la mort du pince-mailles, ses six fils s'étaient partagé les marchés de l'Europe. Zacharie s'établissait à Hambourg, Josué exploita Francfort, Moïse s'attribua Londres, tous trois orfèvres. Un autre, Esaû, se cantonnait à Paris, opérait sur les diamants. Akar aîné et Akar junior, en Belgique, débutaient par un obscur trafic de chiffons et de ferrailles, courant les villages avec leur âne, raclant les mises-bas des fermes qu'ils revendaient à gros profits, gagnant à ce métier les premiers enjeux d'une agence de prêts qui draina le petit bourgeois et l'ouvrier. Leur banque data de ces années de peine ; avec leur grisou dartreux et courbatu, ils allaient d'un pas sùr au million. Leur flair de bétes de proie s'était aimanté à ce petit pays vierge, fraîchement sorti des tourmentes politiques et qui pour les batteurs d'estrade, pour les pirates fortement dentés, allait devenir une Californie. Ils y firent bientôt souche de jeunes carnassiers qui propagèrent leurs nez proboscidiens, leurs gros sourcils chevelus, leurs groins lippus, et qui à leur tour, par les brèches que de leurs terribles abattis les pères avaient taillées au cœur de l'humanité, entrèrent dans les affaires.

Les Akar de Londres, de Paris, de Hambourg, de Francfort et de Bruxelles ramifiaient les bras d'un même corps ayant un commun intestin où s'agglomérait le résidu des digestions de toute la tribu. Ce qui distinguait ces sémites astucieux, ces princes de l'agiotage et de f usure, c'est que, tout en cimentant de leurs intérêts combinés l'une des fortes banques du temps, cette banque demeurait clandestine et se

dérobait sous des professions et des industries dont ils faisaient un fronton à leurs antres de rnangeurs de chair humaine. Akar aîné seul tenait une banque ouverte, avec des succursales régies par son neveu, le fils de Akar junior. Mais ce Akar junior lui-même paraissait sans attache avec la banque du frère. Après un séjDur assez mystérieux à Buenos-Ayres, il rentrait fonder une maison de commission qui, en peu de temps, prééminait sur toutes les autres.

Akar aîné, lui, comme un grand arbre accroché au large par ses nervures et pompant l'air des suçoirs d'une fi)rêt de branches, tenait au siècle par d'infmis cumuls, monopolisait la régence de plusieurs sociétés, assumait les intérêts de diverses industries, présidait à de multiples exploitations, était maire d'une commune où il possédai! une maison de campagne. A lui seul il représentait une futaie d'affaires, d'emplois et de dignïtés, vert sous ses soixante-dix ans comme un jeune aigrin, nourrissant à son ombre la faune carnicide des pires instincts. Akar junior, de son côté, fourmillait dans les jurys et les commissions, carrait, partout où une vacance s'offrait, son gros appétit d'ogre. Leur force cohobée, la puissance de leurs venins en avaient fait des ouvriers bien vus du pouvoir. Eux aussi, stimulés d'une haine jùteuse contre le prêtre d'une religion ennemie, professaient l'émancipation des consciences et la vertu de renseignement laïque.

Rabattu, le drouillard entj^epreneur, ancien maçon parvenu à la force des poignets, devenu l'un des hommes-liges du nouveau régime pour lequel il saccageait les carrières et en extrayait les moellons de ses édifications d'écoles. Rabattu, le troisième des commanditaires de la grande œuvre de Rassenfosse, s'opposait aux têtes féroces de la ménagerie Akar par un air de visage bonasse et poupin, toujours souriant, l'œil noyé dans les bourrelets d'une graisse rose. Celui-là encore, sous le leurre de sa bonhomie

candide, à travers son ronron de petit rentier négligeable, était une force d'agglutination avec laquelle il fallait compter. Rabattu, derrière un tic laborieusement calculé qui imprimait à sa petite face de carlin surnourri un mouvement d'acquiescement perpétuel, cachait une énergie de dissimulation redoutable. Il ne paraissait jamais comprendre, atermoyait toute décision derrière la feinte d'une surdité aux oreilles sonores de jeune faune.

C'était, avec les Akar, en cette aire des féodalités abolies, dévolue au féodalisme de l'argent, parmi les fleurs et les vins de la noce, la meute de limiers et de molosses qu'on voyait surgir à tous les hallalis. Ensemble ces plénipotentiaires de la spéculation constituaient un pouvoir destructif et rapinier auquel, de peur d'être dévoré, s'était ralliée l'honnêteté indolente de Rassenfosse. Il les méprisait et s'en servait avec l'espoir de les écraser un jour.

Un même esprit travaillait contre lui les Akar et Rabattu. Ils complotaient l'afTaiblissement de cette grande firme afin d'en absorber les chyles et le sang, résolus à l'utiliser jusqu'au moment où ils seraient les maîtres sans partage. Ainsi, par ces sourdes intrigues couvant sous le bon accord, la salle à manger d'Empoigny s'appariait à un hallier où, en attendant de mordre et de s'entremanger, la rauque dent des hardes ennemies mâche à vide.

Le régime, d'ailleurs était mauvais. La pourriture montait, gagnait les essences pures. Sixt là-haut, comme un ménétrier, menait le branle, présidait à la grande débâcle. L'honnêteté elle-même n'était plus qu'une circonscription sans limites, graduellement empiétée par les lâchetés d'une société régie par l'intérêt. Les Akar et Rabattu, ces honorables ruffians pour qui, en un autre temps, on eût serré la vaisselle, ces larrons nés pour bassement dévaliser des diligences au coin d'un bois et qui, à travers la considération de l'Etat, ouvertement détroussaient le trésor

public, recevaient la poignée de main de l'intègre Jean Honoré. Sans ambition personnelle, resté net parmi les traques et les battnes d'un parti rué à toutes les proies, il pensait à actionner leurs influences pour le mandat législatif brigué par son fils Eudoxe.

Tout en activant ses indestructibles molaires, Akar aîné, merveilleux comédien, tout à coup s'attendrit jusqu'aux larmes pour un mot de Jean-Éloi lui rappelant leur vieille amitié. La saillie des mâchoires jouant sous la peau, comme des tenailles à broyer, et la grimace boufTonnement sentimentale qui en même temps lui tiraillait les paupières, le rendirent subitement si horrible que Régnier, assis près de mademoiselle Judith Akar, lui coula perfidement à l'oreille :

— Yoyez donc votre père. Ne croyez-vous pas qu'il va s'étrangler dans ses pleurs ?

Akar, à cette table bienveillante, se défiait toutefois d'un des convives, l'avocat Pierre Réty, un vieil ami des Rassenfosse, malgré la divergence des idées. Son instinct lui certifiait l'adversaire eh cet homme vraiment supérieur, peu loquace, très maître de soi et qui par moments l'arrêtait en ses hâbleries, du froid de son petit œil gris et coupant. Réty, orateur bref, polémiste redouté, sis par sa fortune au-dessus des calculs personnels, irréductible de caractère et de principes, était une des rares forces que redoutait le grand Sixt lui-même. A lui tout seul, il avait fait, à la tribune et dans les journaux, une opposition implacable à ce parti de pleutres et de regoulés, à cet arrière-faix des parturitions du guizolisme. Il professait l'accession de tous les groupes sociaux à la représentation nationale, la réglementation du travail de l'ouvrier, l'égalité des droits et des devoirs, le service militaire obligatoire pour le riche comme pour le pauvre, sans nul rachat. Son fils justement venait de s'immatriculer.

— Oui, disait-il à Jean Honoré qui l'interrogeait, c'est vrai. Mon fils estime comme moi que le premier devoir du citoyen est de servir son pays. Le second, étant au service, c'est de savoir comment il doit le servir. Le pays est l'ensemble des citoyens. On cesse de le servir en marchant contre eux.

Jean Eloi leva la tête. Il avait appris de Barbe le matin même le chômage de plusieurs grands charbonnages de la région où Misère à peu près seul continuait le travail.

— Et les grèves ?

— Et l'ordre social ? cria Akar ainé.

— Ah ! ah ! l'ordre social ! nous y sommes ! siffla le flutêt acide de Régnier, qu'en faites-vous de l'ordre social ?

Piéty, froidement, se passa la serviette aux lèvres :

— Mais Tordre social, c'est de pouvoir faire la grève si on veut... L'armée, en bonne logique, ne devrait servir qu'à proléger l'exercice de ce droit.

Toute la haine de Akar aîné pour l'ouvrier éclata.

— De façon, alors, qu'une tourbe de gredins et de bandits pourrait inopinément enrayer le travail d'un pays, arrêter les affaires, mettre en question l'existence même de ce pays ? Sans houille, plus de machines, plus de travail, plus de transactions !

— Oui, oui, c'est cela, plus de transactions ! interjeta l'ironie rageuse de Piégnier.

Cette fois, sous le coup de boutoir de Akar^ Réty haussa d'un cran la voix :

— Monsieur, dit-il en appuyant son regard, les gredins ne sont pas du côté où vous les mettez. L'ouvrier, sachez-le, ne peut enrayer le travail, puisqu'il est lui-même le travail. C'est le patron qui lui casse l'outil aux mains.

— Des actionnaires alors ! s'écria en riant Jean- Eloi. Et leur donner des dividendes 1

— Des actionnaires, parfaitement. La terre en

droit n'est pas à ceux qui en vivent, mais à ceux qui en meurent.

— Des mots !

Une fronde souffla. Des fourchettes, au bout du geste des bras, menaçaient Réty. Un mot de Akar aîné ronflait par dessus les pouffements ot les cris.

— Anarchiste!

■ Rabattu, l'oreille en cornet dans la main, essayait de ne rien comprendre. Lavand'homme en riant dit à Ghislaine :

— Ma parole, c'est la première fois que j'entends parler de cela.

Yisiblementles théories de Réty, comme une boule en un quillier, bousculaient la quiétude des hommes et la futilité des femmes. Jean-Honoré, prestant, obèse, l'encolure et les épaules des premiers hommes de sa race, la pomme d'un menton conciliateur entre la frisure des côtelettes, tendit deux mains et, la voix grasse, spéciale, timbrée pour résonner au fond des prétoires, émit :

. — Messieurs, il faut respecter toutes les idées. Je suis convaincu que j'exprimerai la pensée de tout le monde en affirmant que s'il dépendait de nous d'améliorer le sort de l'ouvrier

Arnold, qui achevait de vider sa troisième bouteille de Champagne, en apparence indifférent à la controverse, brusquement gronda, d'une fnreur de dogue dérangé en sa niche par un passage de sabots : - — De la canaille ! De la chair à tirer dessus !

— Malheureux ! dit sévèrement la grande aïeule, il eût donc fallu tirer sur Jean-Chrétien P"" et sur votre père ! (Se tournant vers Jean-Eioi :) Mon fils, nous sortons de là. Nous avons le sang du travail à nos mains. Apprenez-le mieux à vos enfants.

La parole tomba comme d'un siècle. Barbe très droite, les regardait fixément de ses dures cornées aux cernures noires où sembla monter un regard de par delà la vie. Personne ne répliqua. Jean-Eloi

fronça le sourcil, agacé par cette plèbe des fosses qu'on lui jetait à la tête. Eudoxe réprima un haussement d'épaules, s'humilia dans la contemplation de son assiette. Mais Ghislaine, réveillée aux révoltes de sa race, tout à coup tourna latéte vers Lavand'homme en un mouvement de défi et de fierté. Le vicomte écrasait une mie de pain sous son index, en bornoyant vers le marqïii: de Cbarmoliii et le chevalier de Durhailles, ses deux témoins.

Ce marquis de Charmolin, oncle de Lavand'homme, ruiné comme lui par les femmes et le jeu, avait été l'un des plus beaux hommes de sa génération. A soixante-douze ans, sanglé dans un corset, maquillé de peinture rose, la monstache en brochette, une teinture noire aux mèches qui lui virgulaient les tempes, il s'opiniâtrait dans nn air de jeunesse pénible, les articulations rouillées, mouvant un mécanisme sec d'automate mal huilé. Les Charmolin lui octroyaient un viager moyennant lequel il gardait un cheval dans sa terre de Rassart et faisait encore figure dans le monde. Durhailles, lui, également parent de Lavand'homme, une barbe blanche de burgrave épanchée jusqu'à l'ombilic, allégeait sa débine en se partageant entre six cousinages chez lesquels il alternait ses repas, et qu'il dédommageait à la fin do l'an avec l'offre de méchantes oléagines, son industrie.

Charmolin ajusta son monocle, pour cette figure de bonne femme qui sembla surgie du recul des âges et leur torchait le nez avec leur ordure originelle. Durhailles, toujours discret, engraissé à tra-" vers les querelles de;^ ménages qu'il feignait ignorer, s'annihilait dans lu contemplation des nappes de poils qui lui ruisselaient du menton.

Un froid d'hiver était tombé sûr le printemps des corbeilles et ne se dégela qu'aux chaleurs du vin que Jean-Eloi s'avisa de faire circuler tout à coup activement.

— Avec maman, on ne sait jamais, pensait-il.

D'ailleurs l'heure avançait, la voiture des mariés devait les embarquer au train de cinq heures, Lavand'liomme, correct et maître de hii pendant toute la durée de sa cour auprès de Ghislaine, s'était montré distrait et préoccupé dès l'église. Le Champagne, largement absorbé comme pour y noyer un penser tenace, ensuite lui mettait un tremblement aux mains et redoublait les pincements d'un tic qui par moments lui ravageait la face. Les yeux ditTus et mornes, il cessa de se surveiller et tomba à une atonie lourde de laquelle le tirait brusquement la sortie de Barbe. Puis encore une fois l'accablement l'atTaissa ; il eut l'air de s'absorber dans le sentiment d'une destinée, s'abandonna comme à travers un naufrage de volonté. La vieillesse de l'arbre familial, l'épuisement des sèves en la cuve des races s'attesta si notoirement sous la soudaine décrépitude de ce rejet des vieux gentilshommes que madame Rassenfosse eut un espoir et se persuada que Ghislaine ne serait pas malheureuse trop longtemps. Réty, observateur concentré, fut seul à s'apercevoir de la soudaineté de la joie qui sur son visage hermétique s'éclaira à cette pensée homicide.

Un bourdonnement s'éleva. C'étaient les villages montés à Empoigny et qui, selon la coutume du temps des Fourquehan , venaient congratuler les époux.

Jean-Eloi joua la surprise, bien que la surveille, ses garde-chasses, d'après ses ordres, fussent partis stimuler les gens de la montagne et du val.

Par bandes, les vieux et les jeunes, en robes et vestes de dimanche, ils arrivaient de leurs breuils et de leurs labours, avec leurs ans las, leurs faces corroyées par les guilées et les soleils, leurs torves échines restées ployées vers la terre. La noce, mise en joie par ra[)parition des rustres, atflua à ]a terrasse qui dominait le mail. Un très vieux homme, contem-

porain des serfs d'Empoigny, s'avança, soutenu aux aisselles par ses fils, gars râblés. Il représentait, celui-là, une humanité perdue, le fossile des glèbes d'avant la révolution, le gibier des traques de seigneurs relancé par la meute des estafiers et des intendants. Douze ménages marchaient à sa suite, issus de sa graine et qui, déjà chenus, remorquaient leurs provins à leur tour.

— Quel âge as-tu, brave homme ? fit Jean-Eloi.

— Cent trois ans, pour vous servir, mossie'u le baron.

Un lointain servage, au fond du grelottement de ce petit souffle de voix, maintenait pour le maître actuel d'Empoigny l'armoriale investiture. La moquerie des demoiselles Akar, — (il va casser, c'est fragile, à cet âge !) — tomba sur les lins exténués de cette pauvre caboche de longévité. Charmolin, en se dan^ dinant dans sa busquière, énonça que le rural, depuis qu'on en avait fait un censitaire, dégénérait. Mais Akar aîné, retombé à la platitude de sa souche dans un coude à coude avec Réty, releva le propos : un homme après tout était un homme.

La gaîté se débrida quand, à une question de Jean- Eloi, le vieux lâcha qu'ils étaient, avec les petits-fils et les arrière-petits-fils, soixante-huit de sa tribu que leurs femmes avaient allaités. Et, du bout du tremblement gourd de ses mains, il montrait avec un chevrotement de risette, en étirant sa mince bouche en fistule, deux affreux chicots noirs pour exprimer qu'il savait encore manger.

Piassenfosse lui coula cinq louis, fit éventrer une futaille de bière pour les autres, agréa une loure que la jeunesse demandait à danser sur la pelouse. Les rires des jolis visages blancs de la terrasse grêlèrent alors sur les torses épais des fils de la terre, sur cette ducasse de balourds et de rougeauds qui s'arrêtaient de rigodonner pour les regarder béats, riant de les voir rire.

Subitement des coups de feu partirent d'une ravine boisée écorchant à l'est l'énorme roc. Jean-Eloi tendit le poing.

— Les entendez-vous? C'est eux encore une fois, ce sont ces sacrés braconniers. Et sans doute, ajoutat-il en se tournant vers Réty, il faudrait les laisser massacrer en paix mon gibier, hein, voyons?

Le gros Quadrant, très rouge, gorgé de vins et de nourritures, cria qu'on n'en avait raison qu'en leur envoyant du plomb. Chez lui, les gardes avaient l'ordre d'être sans quartiers. Akar aîné, au contraire, dans son petit bois, se contentait de multiplier les pièges. Et en malaxant de ses larges meules l'illusion d'une filandre restée aux dents, un tic commun à phisieurs des Akar et qui leur donnait l'air de remâcher entre leurs crocs de la viande humaine, il ajouta avec une tranquillité féroce :

— Vous savez, ils ne recommencent pas. J'en connais dix-huit qui sont boiteux pour le restant de leurs jours.

Un des valets de chambre arrivait glisser un mot à Jean-Eloi. Il eut un mouvement, s'assombrit, chercha une phrase :

— Messieurs, fit-il, la propriété est vengée. Mes gardes viennent de tirer sur un de ces gueux... Aprèstout, ce n'est pas nous qui avons commencé.

Un tumulte de robes et d'habits, dans le saisissement de la nouvelle, reflua vers la salle à manger. Barbe n'était plus là ; elle se faisait excuser par madame Jean- Honoré ; elle était montée prendre un peu de repos. Dans le pillage de la table, on aperçut l'énorme Antonin, le fils de Quadrant, qui, guêdé, les joues apoplectiques, continuait à engloutir des quartiers de pâtisseries, qu'il immergeait sous les liquides. Il avait râflé les plats à la portée de ses mains, et après s'être entonné tout le temps du repas, se regoulait sans connaître la satiété.

Cette goinfrerie qui le rivait à table pendant des

heures et ensuite le lâchait à l'office, raclant les dessertes, autrefois avait amusé les Quadrant, vivant en de grosses aises matérielles, éjouis par les cuisines copieuses, A douze ans, fessu comme une jeune fille, les bajoues débordées dans la cascade des mentons, il évoquait la viande soufflée et rose d'un nourrain à l'engrais. Mais, avec l'âge, sa voracité de gouliafreles désespéra ; il sembla travaillé d'une boulimie que nul appâtement ne comblait ; après d'infructueux régimes, la machine à broyer, comme les dents et les roues d'un moulin, se reprenait à fonctionner sur l'axe de ce grand corps épais et fermenté. En ce ménage de gras, alimentés par une puissante fortune terrienne, restés proches des étables et des labours qui les enrichissaient, il apparaissait le ventre de la famille. Une immuable quiétude de bien-être, le ronron béat d'une prospérité indémentie aboutissaient par une fatalité mystérieuse à cette gloutonnerie porcine, se couronnait en ce règne d'un intestin capable de drainer tout l'héritage.

L'émotion d'une tuerie à coups de fusil s'atténua dans l'admiration pour cette repue d'Antonin. Ou regarda disparaître dans les succions continues de son vortex intérieur, entre ses lippes humides et lentes de vaste ruminant, les fruits et les gâteaux qui s'empilaient sur son assiette et que, du bout de ses mains boudinées, cerclées d'anneaux de chair, souriant, heureux, perdu dans le travail de ses chyles, indifférent à tout ce qui n'était pas les jus et les sucs des nourritures, sans répit, par un va-et-vient de mécanique il portait cà sa bouche. Tourné vers lui, le menton dans le poing, avec des sursauts joyeux de sa bosse, Régnier, très excité, trépignant comme devant un miracle de la nature, le contemplait manger.

— Tu es beau, tu es prodigieux, mon vieux ! Il n'y a pas à dire, ta faim est un don des providences. Un coup de Champagne, hein ?

— Oui, verse-moi. Je croyais avoir fini, mais vrai, l'appétit me revient. Je mangerais à présent jusqu'à demain matin.

— Ya, va ! Tu as entendu les pétarades du bois? Eh bien, il paraît que c'est un braconnier que Jes gardes ont persillé. Ça nous est bien égal, pas vrai? Il en restera toujours assez pour tirer plus tard sur nous. Pourvu que tu manges, toi, la terre n'existe plus. Il n'y a plus de pauvres diables qu'on abat comme des bétes, pour un peu de poil qu'ils nous robent, il n'y a plus de riches se lavant les mains de ce sang de prolos bon assez pour mariner nos civets ; il n'y a plus que sa majesté ton Estomac. Encore un verre? Mais voui, mais voui, qu'ils s'exterminent, c'est la loi, c'est la fin de tout. Manger ou erre mangé ! Ah ! mon pauvre Antonin, quand je pense à ce que tu serais devenu si tu n'avais pas eu un petit million à te mettre sous la dent! Tu aurais mangé de la chair vive, tu aurais fricassé de la venaison humaine, dépecée au coin d'un bois, tu aurais mis bouillir en ta marmite des moelles de nourrisson. Quel dommage qu'il n'y en ait pas un millier comme toi ! C'est ça qui avancerait les affaires de la terre ! — Hé, Julien, deux Mumm! — Yois-tu, la vieille a beau nous parler de Misère et de ce que ça leur a mangé d'hommes ! Ton œsophage vaut bieu Misère. Les troupeaux et les champs y passeraient sans te regouler. Eh bien, puisque ça t'amuse, mange, bois, bâfre, briffe, fais ton petit (jargantua. Entre nous, je te le dis, nous n'en n'avons plus pour longtemps. A vingt-cinq ans ou à trente, un peu plus tôt, un peu plus tard, fini de nous ! Nos grand'papas allaient leur plein siècle ; nos papas arrivent fourbus à la soixantaine ; et quant à nous, nous sommes à la trentaine les rosses qui traînons notre propre corbillard. Tu vois bien Eudoxe, hein? il aura la députation, il ànonnera des discours aux Chambres, il failhra être quelqu'un. Puis, quelque part, à bout de salive, s'étant tirejuté ce qu'il

avait en lui, il crèvera dans la peau d'un fonctionnaire régional. Celui-là pourtant, c'est le grand homme de la famille. On nous le flanque à la tête, il fait caca sur son perchoir de fientes révérées comme des reliques, nous ne sommes que des buses à côté. Je ne dis pas cela pour toi qui mets ta gloire à être une tinette. Eh bien, vieux, il en sera de lui comme je te dis, il s'éboulera dans un fromage chanci, il blêtira sans mûrir. Moi, j'ai cent ans, trois cents ans, mille ans de Rassenfosse aux épaules. Je me pue comme une charogne qu'on aurait déterrée des vieux cimetières ; ma bosse, c'est Misère que je traîne à mon dos. Misère qui a mangé la force aux veines des grand'pères et qui ne laisse aux veines des autres que tout juste de quoi faire un bossu. Comprends l'ironie de la vie ! Nous crèverons tous de Misère, Misère se vengera en nous tuant un à un et toi comme les autres... Mais d'ici-là, tant que tu as des dents et qu'il y a à bâfrer, va, piffre-toi, entonnetoi à pleins bords, gorge-toi jusqu'à la culasse, gros cochon !

Jean-Eloi regarda par la salle : la place d'Arnold restait vide.' Un pressentiment mauvais l'agita. D'un signe il requit le valet de chambre qu'il avait commis à sa garde.

— Mon fils !

Le domestique verdit, avoua. Arnold était parti depuis près d'une demi-heure ; il avait fait seller un cheval; on ne savait vers où il s'était dirigé. Cette force aveugle, inconsciente de ses impulsions, même au repos etfrayait Jean-Eloi comme un suspens tragique. Mais, décadenée par l'ivresse, recrue aux bouillons du vin et du sang, elle se faisait dévastatrice, se ruait au rêve des massacres, comme si les énergies d'une humanité barbare, le muscle et la sève des grandes faunes se décuplaient en lui.

— Informez-vous, ordonna Jean-Eloi qui, dès ce moment, parmi les voix hautes et les fumées ardentes

de cette fin de repas, resta les yeux tournés vers les portes.

La table, avec ses clartés de fleurs et de toilettes, avec ses rouges visages enflammés sur qui, par les verrières, une fine poussière d'or rose descendait des horizons déclinants, maintenant aussi s'obscurcissait pour lui d'autres vides. Ghislaine et son mari, à un signe de madame Rassenfosse, avaient disparu dans l'émoi de la fusillade. Madame Rassenfosse elle-même, quelques instants après, quittait la salle. Il entendit le roulement sourd d'une voiture qui s'avançait, le cliquetis des gourmettes, un ébrouement de chevaux dans la cour, devant la porte où il lui parut qu'un petit claquement de talons s'attardait. Son oreille, tout à coup très aiguë, percevait de subtiles résonnances. Un froutement d'étoffes-, des chuchotis lents, un sanglot, puis plus rien que le gravier grinçant sous le départ des roues. Et, subitement, un discret remous agita les dames, les jeunes filles s'aperçurent frémissantes, un rien jalousant cet exil vers les lampes et les baisers.

Une faiblesse l'humilia. €'étaîtleur enfant après tout des ans d'enfance ; ils n'auraient pas dii agir aussi durement. Et reflexement il la revit à travers un autre jour blanc, si loin, tout près, dans ses mousselines et ses dentelles de neuve communiante. Ils la livraient maintenant à l'homme comme ils l'avaient offerte à Dieu. Mais si intacte alors, un ange en blanc, une chair parfumée de candeur et de piété, cette pauvre même chair depuis oublieuse des saints devoirs...

— Bah ! la faute n'en est pas à nous, se dit Jean- Eloi. Il se tourna en riant vers Akar ainé :

— Vous savez, Stève est furieux... Je l'ai rencontré l'autre jour. Il ne nous pardonne pas sa sottise.

Il pensa :

— D'ailleurs je la hais, je les hais tous les deux. Madame Rassenfosse reparut. Il lui vit aux yeux la

fuite de la voiture parles routes, le petit nuage de

poussière où se reculait le trot des chevaux, l'amertume de tout cela qui la leur enlevait pour jamais. Une autre voiture, drapée de noir, deux ans après le mariage, leur avait ainsi emporté un enfant, ainsi avait roulé par la poudre des chemins un peu de leur vie qui n'était plus revenu. La blanche mariée et son péché (mais il ne savait plus rien, hormis qu'elle était sa fdle) là bas s'en allait à l'avenir dans le funèbre carrosse. Il cessa de regarder sa femme. Son valet de chambre se pencha :

— Le garde-chasse m'a chargé de dire à monsieur que l'homme était mort.

Il tressaillit. Ce cadavre, pour le rachat d'un massacre de bête, dépassait sa rancune. Surtout en un tel moment, parmi ses autres ennuis, la brutalité de ses gens, avec ce trépassé sanglant qu'on lui jetait en travers de la table, lui parut trop ponctuelle. — Que va dire maman si elle apprend ? — Mais le mauvais orgueil encore une fois s'endurcit. L'argent, qui achetait la vie de l'un, paierait la mort de l'autre.

— C'est bien, dii-il très bas. Qu'on avertisse les gendarmes !

Un second valet se montra.

— Monsieur, c'est un homme du village d'endessous. Il dit que M. Arnold, en traversant à fond de train, a renversé quatre personnes. On a voulu arrêter son cheval. Alors il s'est mis à taper, il s'est lancé dans les jardins et les maisons en cassant tout. Je dis à monsieur ce que cet homme a dit.

— C'est la fin, pensa Piassenfosse, Une semblable journée devait ainsi s'achever. Et rien à faire ! Avant qu'on arrive, cette brute aura tout saccagé. L'homme qui est là ne se doute pas que je changerais volontiers en ce moment ma vie contre la sienne. lié bien! dit-il à haute voix avec autorité, ils n'ont qu'à se défendre. Je n'y puis rien. Qu'on paie cet homme et qu'il s'en aille !

Il se tourna vers ses voisins en riant :

— Figurez-vous, mon fils s'est rué sur les paysans. Un vrai Cosaque quand il s'en mêle... Mais je le connais. Quand il les aura bien rossés, il leur videra ses poches dans les mains.

On entendit Akar aîné qui se démenait :

— Nous avons un gouvernement de gens bien élevés. L'unique garantie pour l'ordre, c'est qu'il y ait à la tête des affaires des hommes propres.

Mais dans le roulement des voix, sa basse-taille s'émoussait, n'éructait plus ensuite que des mots en déroute.

— Calotins... liberté de conscience... Honnêtes gens... A bas les collectivistes...

Réty, à l'autre bout de la table, très calme, répondait :

— C'est vous, la banque et l'industrie, qui êtes les collectivistes ; vous êtes la coalition des capitaux contre la démocratie sans qui vous ne seriez pas... Ne parlez pas du pays : vous en avez fait une Byzance. Pas un homme, pas une idée, rien que la lutte des intérêts.

— Mon cher ami, dit Jean-Honoré qui pensait à son fils, ce sont les circonstances qui font les hommes. Yous vous pressez trop de juger.

Des protestations de femmes s'élevèrent.

— Mais laissez donc là votre politique.... C'est assommant.

Charmolin, l'air tendre, se penchait vers madame Quadrant :

— Oui, Madame, tous les matins un bain de rivière, puis une heure de cheval. Et, vous savez, toujours comme à vingt ans...

Eudoxe, enferié par un argument de Réty, se dégageait d'un mot qui exprimait toute la platitude du régime.

— Laissez-donc... nous vivons... toute la politique est là.

Régnier depuis un peu de temps regardait Simone ;

il la visa avec un raisin. Mais elle ne Longeait pas, tonte blanche et raidie comme une petile morfe sous les cierges, les yeux cornés et fixes. Il connaissait ces crises qni tout à coup la pétraient et d'où elle sortait battue, affreusement triste, avec le mal en ses membres d'une résurrection après un séjour aux ombres. Son pouvoir sur cette entant malade, aux nerfs de viole trop vibrante, là-haut dans les chambres l'exilait à volonté de la vie, d'un mot l'y réintégrait. Un cri effrayé d'une des demoiselles Akar devant l'évanouissement de la rigide figure propagea une panique. Madame Jean-Honoré essaya de la prendre dans ses bras. Adélaïde, avec des mots d'appel, lui caressait les cheveux.

— Mais non, dit Régnier rageur, laissez-la, ce n'est rien. Elle va se reprendre.

Et sans violence, doucement il l'évoqna :

— Mouette !... Mouette I

Son œil s'élucida. Un cillement rapide, comme pour une blessure des prunelles sous une vive et trop soudaine clarté, dénonça le retour au sens. Elle se mit à sourire, un peu en songe encore, et se lissant les paupières de ses longues mains frêles, elle eût un murmure vague :

— Ma petite âme a froid... oh ! elle a si froid, ma petite âme.

Mais de nouvean l'œil se lapidifiait, son visage sembla figé dans l'effroi d'une vision ; un mot épouvanté monta de ses ténèbres :

— L'homme !

— Simonette ! enjoignit Régnier.

Cette fois ce fut fini. Elle le regarda, ne regarda que lui avec l'insistance et Fobscnr vouloir d'un esprit en léthargie et qui du fond de la nuit s'éveille à une voix.

— Quoi ! Qu'est-il arrivé ?

Puis ses larmes partaient, elle ne savait rien dire à sa mère qui l'interrogeait ; on l'entraînait à travers

ses sanglots. Et ce mystère de rhomme suscité par sa soiifFrance, cette obsession crun clandestin penser qui la faisait crier comme pour une déchirure de sa chair, continua à régner autour de la place qu'elle quittait.

— Mais de quel homme parlait-elle ? se demanda Jean-Eloi avec l'accablement de la mauvaise journée qui l'assaillait par tous les côtés à la fois. Un paccant des bois, un frère des bêtes terrées gisait là-bas, expiré. Yraiment oui, se persuada-t-il, ce doit-étre de cet homme qu'elle a parlé. Son arrogance tomba ; peut-être le mort laissait derrière lui une femme et des enfants. Mais le mauvais riche tout de suite reperçait; en s'entendant avec la veuve préalablement à l'intervention de la justice, il conjurerait les ennuis de cet homicide, même légal. Alors il calcula, évalua le taux auquel, en traitant à forfait, il était possible d'équivaloir cette dépouille humaine. Après tout, conclut-il, je suis dans mon droit. Je verrai à terminer cela avec Jean-Honoré.

La table maintenant se déblayait. Dans une tiédeur de crépuscule, les jeunes filles, sur le mail évacué parles pitauds, s'entraînaient à une partie de crocket. Eudoxe s'offrit à montrer aux dames la métairie et les jardins, ces fameuses charmilles qui avaient faitla joie des Fourquehan. Il ne resta plus que les Akar,' Rabattu et Jean-Eloi. Repris à la vie sérieuse, ils allèrent, en fumant des cigares, reparler de la grande affaire sur la terrasse. La base des monts déjà plongeait dans la nuit ; de la violette coulée de la Meuse s'eft'umait une brume grise qui, en spiralant vers le haut, se rosissait d'une dernière chaleur de couchant. Et une paix énorme régnait, le souffle large de cette grande nature nocturne d'eaux, de grès et de bois qui, monté des caves espaces à travers la houle des ombres, apportait aux cimes d'Empoigny, éclaboussées encore d'écaiiates et jaunes fulgurations, la respiration de la vallée. Ils dominaient la fuite

illimitée des plateaux ; au-dessus d'eux, dans les dor^ maiits du ciel, des archipels de béryls et d'amétiiystes flottaient à la dérive ; et une solennelle roche, un entassement déchiqueté de pylônes et de dalles, avec ses ouvertures comme des rosaces, dressait sur la mort rouge du soleil le prestige d'une basilique aux verrières flamboyantes.

Nulle de leurs paroles, du fond de leur cuisine à millions, ne monta vers ce miracle des soirs. Akar ainé, avec son éternel mâchonnement, proposait un de ses neveux pour la direction générale de la Colonisation. Rabattu, de sa nutation de tète, sembla acquiescer, les yeux comme des sondes et des pics lixés sur les espérables carrières enfouies au giron de la montagne. Jean-Eloi pensait :

— Ces Akar sont insatiables ; ils nous mangeraient jusqu'à l'os si on les laissait faire.

Et tout à coup la voix d'une des demoiselles Akar, penchée par-dessus les parapets qui clôturaient le mail, s'entendit :

— Tiens, M. Rély là-bas sur la route !

Ils regardèrent. Rély, alpiniste enragé, était descendu d'Empoigny par une des sentes raides qui griffent les abruptes parois et gagnait à pied la gare.

— Casse-cou en tout, celui-là, fit Akar aîné en haussant les épaules.

Mais ce départ de l'ennemi à son tour le rappelait à ses brassées d'affaires, à ses véreuses manipulations laissées à la ville.

— Ne nous faites pas manquer le train, au moins, Rassenfosse.

On avait encore près d'une heure. D'ailleurs les cochers avaient reçu des ordres. Et comme les lampes s'allumaient dans la salle à manger, tous rentrèrent enfouie, chassés parle froid de la soirée. Régnier, réquisitionné parles dames, apporta des châles.

Elles passèrent dans un salon, une chambre d'été, toute en nattes et en bambous, des bronzes sur des

LA ¥m DES BOURGEOIS

trépieds, partout des étagères et des paravents, dés clartés tendres de lanternes japonaises aux treillis d'un plafond fibrillé d'une chevelure de lianes naturelles et, pour rideaux, aux quatre fenêtres, un froissis de merveillenses soies azuline et jonquille^ huit étendards sacrés écroulés en plis de lumière, en élucences d'étoiles et de lune, et qui avaient palpité aux vents religieux du Nippon. On rapprocha les fauteuils ; l'ironique et gentil bossu s'assit sur une pile de coussins dans le cercle ; et en riant, en lui jetant les fleurs de leurs corsages, elles lui demandaient une histoire.

— Je veux bien, dit Régnier, mais, vous savez, mes histoires à moi...

Tout de suite, la paillardise du récit les épouvanta. Elles se bouchaient les oreilles, le battaient de la colère amusée de leurs grasses mains caresseuses. Imperturbable, bousculé par leurs fâcheries comme un joli jouet de plaisir, baisant les belles mains qui le pelaudaient trop tendrement, il continuait à leur infuser de sa petite voix aigre de galoubet, des corrosifs qui ne leur déplaisaient pas.

Une des portes de la salle de billard s'ouvrit, et dans le bruit des carambolages, dans la grande lumière rabattue des quinquets sous lesquels Durhailles, la barbe ramassée dans son gilet, et Eudoxe s'aperçurent courant le long des bandes, le groin mafflu et congestionné d'Antonin saillit, salué d'un petit cri effarouché des femmes.

— Hé I Falstaff ! couenne d'amour ! sac k vin ! cria Régnier. Viens donc offrir à ces dames ta graisse heureuse et goguelue.

Mais un hoquet lui remontait de son regoulenient ; il bredouilla une excuse, ferma précipitamment le battant.

— Au bout du couloir de l'aile gauche, la dernière porte, glapit le petit Rassenfosse.

Et à cheval sur les coussins, avec un balancement

de sa bosse qui lui donnait l'air d'un petit singe de fantasia de cirque :

— Donc la comtesse, ayant enfilé les caleçons du chevalier....

Cette fois, ce fut Eudoxe qui se montra à la porte :

— Mesdames, les voitures sont prêtes. On n'attend pins que vous.

Régnier sauta lestement sur ses talons.

— Eh bien, dit-il, vous avez de la chance. Car vraiment je ne sais comment vous auriez pris la fin de mon histoire.

— Mais comme le commencement, sans l'écouter, répliqua madame Eudoxe, la veuve d'Orlander, en montrant parla qu'elle n'avait fermé qu'une oreille.

Toutes se levaient ; le froufrou des robes glissa sur les nattes et s'éparpilla vers les sorties. Dans le hall où débouchait le large escalier de chêne, les domestiques aidaient les hommes à passer les pardessus. Adélaïde et la femme de Jean-Honoré, qui s'étaient attardés auprès de Simone, descendirent embrasser les dames. Mais les deux demoiselles Akar ne se retrouvaient pas.

— Judith! Elle ! appelait Akar aîné. Enfin elles se montraient au haut de l'escalier. Elles s'étaient attardées auprès de Simone qui leur avait montré les bijoux de sa mère.

— Oh ! papa, des brillants, figure-toi, pour plus d'un demi million.

Mais Akar ne les écoutait plus. Il avait pris Jean Eloi dans un coin et le tirant par le revers de son habit, lui disait avec rondeur :

— (Test entendu, n'est-ce pas? Mon neveu à la direction générale ?

— Si Rabattu consent...

Eudoxe, du haut du break, appela :

— Mais arrivez donc, toutes les voitures sont parties.

Les Akar, Charmolin et Burhailles se hissèrent.

Les Quadrant seuls restèrent ; ils avaient accepté de finir la semaine au château.

Ensemble, avec Jean Eloi, ils s'avancèrent jusqu'à une terrasse d'où, par les rampes en lacet, ils aperçurent graduellement s'enfoncer Jes voitures dans la vallée.

— Fini 1 songeait Rassenfosse avec un réel sentiment de délivrance, en écoutant s'assourdir dans lareculée le bruit des roues. Celles-ci à présent lui semblaient emporter dans leur roulement toujours plus loin la journée mauvaise.

Mais comme il rentrait, il vit se dresser au pied de l'escalier sa mère Barbe enroulée dans son châle et tenant sa valise à la main.

— Mon fils, je pars... Je ne resterai pas une seconde de plus dans une maison où le meurtre est entré. Je sais tout : vos gardes ontluéun homme. Soyez du reste sans crainte : vos invités ne me verront plus. Je prendrai le train remontant et coucherai tà Dinant chez une parente de Beth qu'elle m'a priée d'aller voir. Jean Eloi, faites atteler.

Mais les dix voilures étaient parties : il avait fallu même utiliser les chevaux de la ferme.

— Voyons, maman, attendez à demain. Allez, j'en ai plus d'ennuis que vous, de cette triste histoire.

— Pas une seconde de plus, vous dis-je. Qu'on envoie à la ferme et qu'on dise au fermier de mettre l'âne à la carriole, s'il n'y a plus de chevaux.

— Il ne manquait plus que cela, pensait Rassenfosse.

Afin de la dissuader, il invoqua le ridicule de cet équipage.

— Maman, vous n'y pensez pas... Un âne pour vous ramener au train ! Que diront nos gens ?

— Ils diront ce qu'ils voudront, mon fils. Votre mère est au-dessus des propos de vos gens. Est-ce que vous leur avez demandé ce qu'ils pensent du meurtre de ce pauvre homme ? x\Uez,il y avait du sang

ail nom de Rassenfosse, mais pas un sang comme celiii-Là, un sang qu'ils avaient le droit de verser, puisque ce sang était à eux. Je vous le dis, c'est fini, je ne remettrai plus les pieds dans cette maison homicide.

— Qu'il en soit donc fait selon votre volonté, gémit Jean-Eloi en se dirigeant par les jardins vers la ferme. Mais elle l'arrêtait :

— Ecoutez, rentrez rejoindre votre monde. Je ne veux pas être un trouble-fête. Vous direz demain matin à vos belles dames que je suis partie par le premier train sans vouloir les déranger. Dieu nous pardonnera ce petit mensonge. Et maintenant bonsoir, Jean-Eloi ! Que la nuit, avec cette mort sur la conscience, ne vous soit pas trop lourde ! J'irai moimême parler à Bourdet.

Jean-Eloi, seul sous les arbres, eut un geste. Eh bien, qu'elle en fasse à sa tête. Aussi bien, quand maman a une idée...

Cependant il ne se pressait pas de rentrer ; il entendit carillonner les sonnailles au licou de l'âne que Bourdet attelait. Un bruit de petites roues concassant les cailloux ensuite s'étouffa peu de temps derrière les bâtiments le long desquels la charrière de la ferme s'étendait avant de s'embrancher aux rampes du château. De nouveau le drelin des sonnailles tintait, il perçut le hiement d'un des essieux, plus rapide* à mesure qu'à la descente le bourriquet accélérait son trot. Sa mère, la souche auguste des Rassenfosse, celle qu'ils révéraient comme la reinemère de la dynastie, s'en allait là, secouée aux cahots sur une planchette de bois, dans cette grande nuit de la montagne où maintenant il ne distinguait plus ni l'âne ni la carriole.

Elle quittait Empoigny comme une vassale du temps des barons qu'ils auraient chassée du château, elle de qui dérivait la grandeur de la famille et qui, en frappant ses vieilles mamelles, aurait eu le droit de leur dire :

— Sans ce lait, vous n'étiez rien. Ce n'est pas assez de tontes vos voitures pour me faire cortège.

Du bas de la montagne, dans l'air sonore du val, le petit grelottement des cuivres lui arrivait lointain, très donx. Par ce même chemin aussi était partie sa fille ; le triste mariage deux fois avait passé par là. 11 demeura jusqu'à ce qu'il entendît le roulement égal du cabriolet sur la giand'route. Alors une colère le prit contre le mort, cause de tous ces ennuis ; il tendit lo poing vers le bois :

— Canaille I

YfJI

La confiance de l'aïeule se déplaça.

Une révolte de son vieux sang de plèbe, en l'api- • toyant sur la misère des sans-sou-ni-mailles, traqués comme des bêtes dans leurs bois nourriciers, Tinsurgeait contre les accapareurs de la terre, les omnipotents et rapaces délenteurs des faunes issues de son giron. Une large zone autour de Misère lui appartenait, des corons, des prairies, des bois, deux lieues d'herbages, d'arbres et de maisons. Ses fils autrefois y avaient voulu placer des gardes. A quoi bon? leur disait-elle. Lo bien se gardera tout seul. J'aurai peut être un peu moins de lapins, mais je ne serai pas volée par mes gardes.

Et c'était la vérité ; sans fusils ni baudriers, ce

territoire des Rassenfosse virtuellement se défendait contre la rapine et les déprédations. La herse et l'araire, en fouillant honnêtement le fond, partout avaient exterminé la graine gourmande. Chacun s'étant taillé son champ dans la grande friche primitive, y veillait comme à un héritage, à une part de possession personnelle.

Barbe avait mis la contrée en culture et baillait à l'an, moyennant des marchés modiques à Tabri de la banqueroute, l'infmi morcellement de la bonne glèbe, jamais lasse d'être fécondée. Quant aux futaies, elle en avait réglementé le recépage et l'afTouage, déléguant à leur sauvegarde le terricole qui se chauffait de leurs ramures. Une fois l'an, les villages avaient droit de battue; ils se partageaient une quotité convenue de gibier ; le reste revenait à la propriété. Chaque ménage prélevant sa "part du poil et de la bûche, une solidarité d'intérêt les soustrayait à la tentation du rapt et du braconnage. En quinze ans, le juge n'avait été requis qu'une fois : encore les délinquants, gros marchands de bois, s'étaient attiré la colère de Barbe en s'adjugeant frauduleusement, à l'occasion d'une vente d'abattage, des lots en défens. Rude aux riches, elle restait miséricordieuse aux dénués. Ce grand bon sens d'un simple esprit, en amendant à sa manière, d'après son personnel évangile, les droits rigides de la propriété, avait trouvé le moyen de la soustraire aux rancunes et aux spoliations.

Jean-Eloi toujours avait été son fds de dilection. L'aîné de son flanc, il lui paraissait plus près de la souche que les autres, plus près de l'amour de l'homme qui, en l'engendrant, avait pour la première fois fait saigner sa maternité. Cette aînesse implantée à l'égal d'un droit en son cœur instinctif de peuple, elle y avait rallié l'acceptation des cadets, leur parlant du grand frère, malgré le peu de différence des âges, comme d'un suppôt de l'autorité paternelle,

comme de la colonne sur qui à son tour allait s'appuyer la famille. Barbe éleva l'infant de son choix comme si vraiment, en devenant le chef des.Rassenfosse, il dùtrégner au sommet d'une dynastie. C'était à lui qu'en fermant les yeux, elle remettrait le gouvernement de la maison et déléguerait son autorité sur les races sorties d'elle. Mais ses robustes ans différant la finale abdication, elle vivait assez pour voir ce fils qu'elle avait rêvé selon son esprit, grandir dans l'estime publique et diminuer dans son espoir d'un autre Jean Chrétien Y. Elle s'était fait une conception particulière de la fortune et la réalisait pour son compte. C'était à son sens un prêt des providences, une investiture temporaire et sacrée que Dieu, après l'avoir octroyée, reprenait si l'on en mésusait. Impersonnelle, attribuée à un groupe d'humanité plutôt qu'à l'individu, elle assignait aux pères la fonction et les devoirs d'un chef de tribu bâtissant les maisons futures de la race, pourvoyant à ses destinées, labourant les sillons d'où devait résulter sa grandeur prédestinée.

Mais l'homme, si vastes que soient ses puissances d'absorption, en a encore trop pour l'exacte somme de ses besoins. Il faut que le surplus dérive aux vertigineux abîmes du dénuement et des afflictions. On n'est maître de sa fortune que pour une part, répétait-elle, fautre appartient à Dieu et à ceux qui, ne possédant que Lui, vivant de ses uniques charités, mourant quand II les abandonne, ont pour unique recours les privilégiés en qui II se délègue et auxquels Il confère la force et la puissance.

Il fallut la mésalliance de Ghislaine et les coups de fusil d'Empoigny pour lui avérer les vicissitudes survenues en sa descendance. Un mystère toujours lui sembla confiner à ce déraisonnable mariage; elle se demandait quelle cause d'humilier l'orgueil de leur sang ouvrier en le mêlant aux débiles sèves des séculairement hostiles gentilhommeries. Barbe sentit

dévier vers la calme maison du cadet l'aveugle affection gardée jusqu'alors à l'aîné.

Inopinément les Jean-Eloi apprirent qu'elle s'en venait passer une semaine chez les Jean-Honoré (elle .qui ne quittait pas volontiers son coin de province). Elle retrouva là, dans un milieu cordial et distingué, un peu de la la simplicité bourgeoise qui la rattachait aux vertus primitives. AYilhelmine, cette blonde sentimentale et fine, élevée par une mère chrétienne, sut la captiver par un zèle tendre et adroit, la modestie de- sa vie et un fond de piété que le libéralisme politique de son mari ne cherchait pas à dévoyer.

Leur hôtel de l'avenue des Arts, riche sans somptuosité, digne du rang des Rassenfosse, s'attestait la demeure de l'homme d'étude et de travail, avec la nuance de confort sévère dont se dénonce, chez ^es gens de loi, la gravité de la profession. Le rezde-chaussée, réservé à Jean-Eloi et à ses stagiaires, trois grandes pièces tout en bibliothèques aux reliures de maroquin noir, d'un meuble raide qui encadrait propicement la belle tête décorative du maître, les salons de l'étage cossus et lourds, soustraits à la mièvre fantaisie du bibelot d'art, dans im volontaire effacement de toute prééminence féminine, s'oppo- • saient au faste de marbres, de tableaux et de tentures, aux ostentatoires magnificences de la maison de Jean-Eloi. Les Jean-Honoré menaient un train modéré, se privaient de voiture, recevaient trois ou quatre fois l'hiver, et l'été, villégiaturaient en un canton du littoral, presque en paysans.

Le coup de sang de l'argent qui congestionnait l'aîné, ne bouillonnait pas en ce cerveau studieux d'orateur et de légiste, ami des livres, vain de sa glorieuse faconde et des prérogatives de sa haute carrière, sans goût pour la parade et la piaffe. Leur fortune, sagement canalisée, ignorait le vertige des millions qui battait aux tempes de Jean Eloi. Le ca,-,

binet de Jean Honoré lui valait environ 50.000 francs par an qui, joints à la dot de sa femme et à sa part de fortune personnelle, leur assuraient un revenu dont ils ne dépensaient pas la moitié.

Depuis dix ans, Jean Honoré était le conseil de la première Société financière du pays, le Crédit National, stable comme une banque d'état, et qu'avait fondé ce roi delà Bourse, Isaac Orlander, créé baron, moyennant d'intéressées et considérables participations à des œuvres philanthropiques. A la mort du potentat, la baronne, restée veuve avec une fille, recourait à ses lumières pour un litige qu'elle gagnait et qui lui assurait la plénière royauté du domaine de Marquise, contestée par le comte de Bréant, son voisin. Une bonne amitié en résultait, qu'exploita ce père habile pour faire agréer dans la maison son fils Eudoxe et que finalement celui-ci, en s'astreignant à une cour dévotieuse, fit tourner à son profit. Un coup de maître, ce mariage avec celle qu'on continuait k nommer encore la belle Orlander, bien qu'elle eût dépassé la quarantaine et qu'elle touchât à l'aprèsmidi de soninsolente beauté. Exdoxe, lui, avait trentedeux ans. Avocat comme son père, après avoir brillamment débuté en un procès retentissant, il était arrivé à pratiquer le barreau par intermittences. Très beau, d'un dandysme viveur et méprisant, la parole abondante et vive, tout en surface, il montait à cheval, fréquentait aux salles d'armes, s'illustrait par ses conquêtes. Il eut le spirituel courage de lâcFier madame de Robuart qui lui appartenait depuis cinq ans et ne lui donnait que le plus exalté des amours, pour la riche baronne qui, en résignant le veuvage, lui mettait dans les mains sa fortune. Cette grosse affaire, qu'envia Jean Eloi, fut menée rondement et démontra une fois de plus la puissance du calcul chez les Rassenfosse.

La rude aïeule, dans cette demeure admirablement ordonnée, où elle venait peu et qu'elle crut connaître

LA FIN DEâ BOURGEOIS

pour la première fois, s'amollit d'être révél'ée comme la religion vivante de la famille. Un culte respectueux monta de la maison pour son grand âge et les souvenirs qu'elle évoquail, cette tradition héroïque des fabuleux ouvriers de leur lignée qui semblait se lever derrière son geste et marcher à son ombre. En se voyant obéie jusqu'en ses manies, écoutée comme la Bible et l'Evangile de leur racé, elle ne songea pas que peut-être la finesse de Wilhelmine exagérait, pour de profitables conjectures, la déférence. Cette mère intelligente se rappela qu'elle avait été la plus disciplinée des filles et mit sa diplomatie à la choyer comme l'image ressuscitée de sa propre mère. Cyrille, personnelle et variable, la bonne Laurence, Eudoxe, les jours où il arrivait la voir, s'entendirent de leur côté pour la consoler de la tiède affection des enfants de Jean-Eloi et lui persuader le reverdissement chez eux de la forte souche originelle. C'était, avec Irène, encore en pension, la descendance des Jean-Honoré.

Wilhelmine avait gardé de son âge de jeune fille des yeux bleus très doux dans une clarté de peau merveilleusement sertie par ses blondes et comme nuageuses frisures. « Ma Will, disait Jean-Eloi, est blonde en tout, de caractère autant que de visage ; elle a l'âme blonde comme la voix et les cheveux ». Longue, un peu fluette, des mains de satin, diligente sous un air de nonchalance, très ferme sous l'indécis des apparences, cette femme qui, en s'effaçant devant le prestige d'un mari sincèrement aimé, lui laissait croire à sa toute puissance, régentait souverainement sa maison et n'était blonde que par le charme délicat de sa distinction. Sensible, très pure d'esprit et néanmoins capable de ruse, un égoïsme féroce pour ses enfants l'égalait à la passion brune. On l'avait bien vu lors du complot qui fit entrer dans la famille cette baronne Orlander disqualifiée à ses yeux par son origine à la fois populaire et juive. Ses

ÏA t'iN DES BÔURGEOiâ

scrupules de chrétienne, ses préventions de fille des bourgeoisies, elle sut les résigner avec une volonté rigide, ou les ignorer de touLe la force de sa dissimulation deux fois féminine, puisqu'elle était mère et femme, afin de s'absorber uniquement dans la supputation des grands biens que le mariage allait apporter à son fils.

Jean Honoré, très timide à vingt-cinq ans auprès des femmes, d'ailleurs concentré aux sévères études du droit, passionné pour cette science qui à son gré codifiait les mouvements de la conscience humaine et lui apparaissait le legs sacré d'immémoriales générations de moralistes et de sociologues, n'aurait peut-être point assumé les libertés d'une cour respectueuse dans cette maison des « dames Desnoirmanteau », si sa mère, qui lui avait choisi ce parti, n'était venue à son aide.

Mme Desnoirmanteau, veuve d'un ancien président au Tribunal, habitait avec ses deux filles un spacieux logis au pied des tours de la cathédrale, sur cette butte solitaire qui domine tout Mons et où expire, comme en une désuétude de béguinage, la rumeur de la circulation. Elles vivaient là d'une vie un peu recluse, partagées entre les offices, la promenade aux glacis le dimanche, les travaux à l'aiguille derrière un coin relevé des rideaux et les visites à quelques familles amies qu'elles invitaient au thé deux fois le mois. Wilhelmine, timide comme lui, d'une virginité rougissante et vite effarouchée, plut à ce grand garçon gauche, demeuré incurieux de la femme. Un éveil de poétique amour, pour la blonde musicienne qui, en frôlant de ses doigts pâles les cordes d'une guitare, chantait les soirs de vieilles et tendres romances, d'une voix berceuse où renaissait l'âme des aïeules, se leva de sa littérature nourrie aux prosopopées de Chateaubriand et de Lamartine.

Elle peignait sur la soie de mièvres et candides paysages, aimait les oiseaux, s'entourait de cueil-

LÀ t^lN DES BOURGEOIS

lettes cie fleurs, comme une petite madone des tableaux gothiques. Dans cette ombre religieuse des pinacles, en le délaissement du parvis verdi de moisissure, grandie aux odeurs de l'encens sous les porches, aux alléluias des orgues à travers les verrières, aux voix tristes des cloches s'éplorant par les abatsons, elle avait le cœur d'une jeune fille des âges d'innocence et de piété. Le mariage ensuite ne la changeait pas. Chrétieuîie et vouée à ses devoirs, contente de régner dans la maison en paraissant s'atténuer devant l'autorité de l'époux, elle devenait la touchante figure qui, les soirs, en s'accompagnant de la guitare, berçait ses enfants des vieux airs ouïs de sa propre enfance.

Barbe Rassenfosse crut trouver là la vraie famille et se repentit de l'avoir cherchée inutilement chez les Jean Eloi. Ceux-ci, auxjaidins de la vie, avaient semé la graine folle ; elle s'était levée en ces pauvres hommes, Régnier et Arnold, oisifs, impénitents, méprisants du saint commandement filial. Les Jean- Honoré, au contraire, récoltaient un froment généreux. Leurs filles pins tard provigneraient vertueusement, Eudoxe à son tour travaillerait pour la race. Elle se repentit.

— J'ai péché, se dit-elle, par aveuglement pour le fruit aîné de mes entrailles. J'ai méconnu la loi qui enjoint d'aimer pareillement tous les enfants conçus de nous. Dieu me punit en me faisant sentir mon erreur. De ceux que j'aurais dù chérir mèmement, le meilleur est le fils pour qui j'ai mesuré ma tendresse. Toute faute engendre misère. C'est pourquoi le fils envers qui je me suis montrée prodigue m'a mal payée.

Jean-Eloi, absorbé par ses affaires, ressentit moins vivement qu'Adélaïde le brusque éloignement de l'aieule. Encline à la défiance et à la cupidité, elle s'en dépita par calcul comme d'un bien légnlementacquiset qu'on leur aliénait. Son acrimonie éclata sur Jean-Eloi^

— Eh bien, elle ne se gêne pas, ta mère, lui ditelle. x\près toutes les concessions que nous lui avons faites constamment, voilà qu'elle s'en va vers les Jean Honoré. C'est du joli. Nous qui n'avons jamais eu pour elle que les attentions les plus tendres ! Jl ne lui suffisait pas de nous planter là comme elle l'a fait le soir de la noce. Un vrai scandale ! Elle passe à présent à l'ennemi. Ya, va, hausse les épaules, je dis ce que je dis. As-tu pu croire vraiment à l'amitié de Wilhelmine? Voyons, y as-tu cru! Tu aurais bien tort. Elle ne pense qu'à ses enfants, c'est un cœur parfaitement égoïste. Ah ! je vois clair dans leur jeu. En cultivant la maman, ils espèrent la garder avec eux. C'est toujours quelques billets de mille au bout de l'an, en attendant mieux.

Il s'empatienta.

— Ah ! ca, qu'est-ce qu'il te passe ! iVlaman est bien libre d'agir à sa guise.

— Mais, malheureux, tu ne saisis donc pas ? Ta mère est libre aussi de faire ce qu'elle veut de son argent, n'est-ce pas ? De façon que si, en donations, elle leur abandonne le plus clair de ce qui devrait revenir à nos enfants, nous n'avons, nous, qu'à nous incliner.

Cette fois, il se mettait à rire franchement. Ses craintes étaient par trop ridicules aussi .. Il n'y avait pas d'apparence que Jean Honoré, cet honnête homme, s'avisât jamais de pareilles turpitudes... Et puis, la mère étaitla droiture même. Mais Adélaïde s'opiniâtrail.

— Yeux-tu que je te le dise 1 Tu t'es toujours montré trop soumis. C'était comme un fanatisme de ton enfance qui te remontait quand elle nous arrivait. Mon Dieu ! moi aussi j'ai bien aimé ma mère, mais je n'aurais pas plié : Sois sur qu'ils sauront profiter de ta faiblesse.

— Mais non, je t'assure que tu ne les connais pas. Ouand maman voudra revenir, elle sera toujours la bienvenue. Mais je ne ferai pas un pas.

lA FIN DES BOURGEOL^

Un peu de l'humeur de sa femme à son insu froidit sa vieille amitié pour le cadet sans reproches. En débarquant chaque matin d'Empoigny, il hélait un fiacre, se faisait conduire à sa banque. Après un bref déjeuner il régnait un moment à la Bourse, trouvait entre denx millions, le temps de visiter les Jean- Honoré, puis l'express de l'après-midi le remportait à son rocher. Ce sùr calculateur, cet homme d'une unique et absorbante passion n'avait tout juste le loisir de goûter la nature, qu'il croyait aimer et où il s'était acquis un coûteux domaine, qu'aux heures minoritives du commencement et de la fin du jour. Levé à pointe d'aube, il allait réveiller ses jardiniers, parcourait les jardins en donnant des ordres, inspectait l'écurie et la métairie, merveilleusement actif, l'esprit à la fois aux afTaires et à la maison. Il rentrait au soir pour dîner, mangeait d'un appétit de maçon, buvait peu, puis à petits pas de reflexion, en brûlant un havane, marchait à travers la nuit de la montagne.

Il les évita pendant deux semaines. Mais un matin, comme il montait au Ci^édit National^ il se rencontra avec Favocat qui justement quittait les bureaux.

— Tiens, Jean-Eloi ! On ne te voit plus. Es-tu fâché contre nous ?

— Mais non. Les affiiires...

Et brusquant l'entretien, Jean-Eloi se mettait à lui parler de leur mère.

— Ah ça ! sur quelle herbe a donc marché maman? Elle va chez toi oû elle n'a pas mis en tout vingt fois les pieds et ne nous donne plus signe de vie. De quoi se plaint-elle ? Qu'a-t-eile à nous reprocher?

L'avocat le regarda, étonné. Mais elle ne se plaignait pas ; elle était venue passer quelques jours chez eux; ils avaient eu grande joie à la posséder. Ensuite elle était repartie là-bas.

— Ah! vois-tu, je ne la connaissais pas encore, cette maman. Quel grand cœur simple î Comnie elle

nous domine, nous, les petits, de tout son siècle! C'est un testament vivant, oui, le testament d'une humanité meilleure que la nôtre.

Jean-Eloi eut un élaniilial.

— Oui, c'est vrai, tu as raison. Nous ne la valons pas.

Subitement Jean-Honoré, de l'air de quelqu'un qui se rappelle :

— A propos, et Ghislaine? Tu ne me dis rien. Ghislaine ? Oh ! celle-là n'était pas écriveuse. Elle

ne leur avait écrit que deux fois depuis un mois, la dernière fois de Mézières qu'ils réintégraient. Jean- Eloi ajouta négligemment :

— J'imagine qu'elle va bien.

Les deux frères se regardèrent.

— Soupçonnerait-il quelque chose ? pensa le ban* quier, craignant une trahison, leur secret vendu.

— N'aurait-elle rien dit? se demandait Jean-Honoré. Il reprit d'un ton dégagé :

— Et Lavand'homme? Quelqu'un nous a dit l'avoir vu à Paris, il n'y a pas longtemps.

— On a mal vu ; c'est impossible...

Ils se serrèrent la main, se quittèrent.

— Le malheureux ! songea Jean-Honoré, il ne se doute de rien.

Il se rappelait le soir où devant Barbe, le fils de leurs amis Provignan, ce jeune et charmant Léon Provignan qui, sans se déclarer encore, semblait commencer sa cour auprès de Cyrille, avait transmis la nouvelle. Il la tenait d'Antonin Quadrant qui rentrait de Paris et en plein midi s'était heurté à Lavand'homme, au moment où celui-ci, tà la porte de la Maison dorée, descendait de voiture avec une femme. Le vicomte s'était détourné pour ne pas le saluer ; mais sans doute il l'avait désigné tout bas à la dame, car celle-ci, d'un regard lancé par dessus l'épaule, le dévisageait.

— Tiens, Lavand'homme! s'était écrié l'ami qui

accompagnait Antoriin, José Akar, le fils des Akar de Paris. Mais au fait, tu le connais mieux que moi, puisqu'il a épousé ta cousine. Ah! mon cher, quelle fripouille I Tu as bien vu cette femme... C'est sa maîtresse ; tout le monde Fa eue, cette Yolande de Verneuil, de son vrai nom Joséphine Rachon, la fille d'un épicier à la Chapelle. Il l'avait avant son mariage, il l'a reprise après. Comment! tu ne savais pas? Barbe avait interrompu Léon Provignan :

— Assez, monsieur. Ce secret doit s'enterrer à jamais en vous, si vous aimez notre famille. Il ne faut pas qu'une voix amie nous reparle de notre honte. A présent, sans doute, une pauvre femme désabusée pleure d'amères larmes. Ayons pitié d'elle.

Provignan était resté saisi, un silence était tombé. Puis pour la première fois, elle lui avait parlé, à lui Jean-Honoré, de ce jeune homme assidu à leurs réunions du soir.

— Mon fils, votre mère a de bons yeux. Cet aimable garçon vient ici pour quelqu'un que vous savez bien et qui n'est pas nous. Plus tard, vous viendrez m'en reparler. Hé bien, il ne me déplait pas et Cyrille est d'âge à se marier. Je ne voulais pas vous dire autre chose.

Jean-Honoré avait souri.

— Peut-être bien...

La nouvelle, malgré tout, s'ébruita dans la famille

en même temps qu'on apprenait la délivrance de Sybille, la fille aînée des Quadrant, mariée à un des deux Piébœuf. Piébœuf aîné et Piébœuf cadet, à la mort de leur père, le vieux maçon millionnaire, s'étaient partagé les dix grands immeubles de l'héritage. Ils touchaient en outre les revenus de huit rues s'étendant en pleine ville sur un espace de près de dix hectares.

L'effrayant grison, avec des déchets de démolitions, des matériaux achetés à l'encan, avait bâti là des ténements de petits cubes uniformes, mal aérés, souffreteux, suant l'humidité, puant le marécage. Une plèbe anémiée et misérable, une basse humanité de vice et de misère fermentait à travers les sentines de ce vaste quartier érigé sur l'emplacement d'un ancien cimetière déblayé et où, au temps des épidémies, la fétidité du ruisseau semblait exhaler un relent de vieilles pourritures mortuaires.

Le maçon Piébœuf, gorgé aux rendements des fumiers humains dont il engraissait ses amas de. briques, crevait à soixante dix ans d'un mal purulent qui le liquéfiait vif et le vida, snr son lit d'agonie, comme un purot éclaté, surnourri de vidanges. Après un demi-siècle de rapines, ponctuellement dévolu au soutirage de la détresse publique, la pestilence des cloaques où il avait fini par aller toucher lui-même ses loyers, intraitable quant au terme, lui remontait au cœur, il s'en allait de sa gangreneuse fortune, de l'or vénéneux sécrété des boues de la mort. Un convoi pompeux achemina cet homme de bien aux marbres tumulaires. Plus tard, pour commémorer sa philanthropie, sa tombe s'illustra d'une statue en pied, une bourse symbolique au bout des doigts dont il avait l'air de semer l'aumône et qui avaient raclé le denier du pauvre.

Il y avait cinq ans que Sybille, cette enfant boulotte et soufflée des Quadrant, était devenue madame Amable Piébœuf aîné. Trois couches mall^eureuses

s'étaient dissoutes sous les tertres du cimetière : elle semblait vouée à n'engendrer que pour la terre. Enfin cette grossesse nouvelle aboutissait, on espérait dans le fruit de ses flancs toujours humiliés. Piébœuf, très gras lui-même, d'une chair sébacée et incolore où le sang de paysan du père se diluait en lymphes et en sérosités, prit le poupon dans ses bras, sitôt venu au monde, et le portant à la clarté des lampes, le considéra avec un attendrissement de tigre :

— Tu seras le fils à papa, petiot ! Va, tu en pourras manger de l'argent ! 11 y en a assez pour trois comme toi !

Madame Quadrant, bonne femme simple et maternelle, d'un cœur de Rassenfosse sous sa copieuse santé bourgeoise, demeura huit jours auprès de sa fille sans vouloir la quitter. Toute la famille processionnait en visites ; les Jean-Eloi avaient accepté le parrainage ; le médecindéclaraitl'enfant viable. Une èredebonheur mijota chez les Piébœuf et les Quadrant. Cette fois, on tenait l'héritier si longtemps ditTéré ; le petit Eloi-Chrétien s'entonnait à pleines mamelles. Et Sybille regardait en riant l'immense Antonin, disait :

— 11 te ressemblera !

Ce flatueux et turgide géant, enflé comme une bonbonne, incarnait pour les Quadrant l'apogée de la famille. Leurs effusions de rejetons de mineurs et d'estivandiers, dosées et combinées en ce volumineux produit, se magnifiaient parmi l'ampleur glorieuse de ses viandes comme dans l'essence supérieure élaborée par des siècles de sélections. Il apparaissait la coupole cimant des assises ramifiées à travers le temps, la colonne superbe de leurs pharaonats, surgie des profondeurs de la race. Pour rendre viable ce colosse adipeux, engloutissant en son gésier la subsistance de dix ménages, n'avait-il pas fallu les servages accumulés d'innumérables générations faméliques, les stratifications d'engrais de millénaires

et croupissantes humanités ! Leurs aises de jùteux ruminants, enfoncés jusqu'aux fanons dans la richesse, pâturant un lourd bien-être matériel, s'extasiaient devant le bétail vorace sorti de leur bouverie.

Les Quadrant, qui habitaient porte à porte avec les Piébœuf, voulurent fêter dans leur hôtel à la ville les relevailles de Sybille. Ils organisèrent un repas auquel fut conviée une large assistance. Les Jean-Eloi et les Jean-Honoré à cette occasion firent leur paix définitive. Prosper Piébœuf cadet et diverses familles amies, tous beurrés, luisants, onctueux, lardés de rentes solides, y étalèrent en outre la béatitude du capital incorporé, devenu la pulpe et le sang même de la vie. Un instinct de l'analogie, d'ailleurs, avait déterminé autour des Quadrant des groupements similaires d'organismes et de fortunes. Ils recrutaient leurs relations dans les mûrs terreaux du million, parmi la haute bourgeoisie couenneuse et prébendaire, les gros rentiers, les négociants en huiles, en malteries et en grains, avec lesquels leur trafic les apparentait.

Quadrant, grandi dans les fermes, fils et petits-fils de speudo-hobereaux enrichis par l'élevage et les labours, ne cachait pas son mépris pour tout ce qui n'était pas la terre. Presque tout l'an, ils vivaient à la campagne, dans leur domaine de la Hesbaye, deux cents hectares de champs et de prairies dont les moissons et le bétail alimentaient leur fortune et où Quadrant, un des principaux adjudicataires des remontes de l'armée, entretenait ses haras. Il estimait Jean- Eloi, homme d'argent ; il estimait moins Jean-Honoré, homme de droit, qu'il affectait d'appeler « l'avocat. » Celui-ci, par représailles, les englobait dans cette ironie : les (Esophagiens.

La frairie bombança jusqu'cà la nuit. Régnier, très en verve, sa malice de méchant bossu bandée comme une catapulte, voulut baptiser au Champagne la postérité des Piébœuf. On requit la nourrice : Sybille se prêta à la plaisanterie.

— Enfant des Gras, pontifia-t-il^ au nom de la pièce de cent sous qui sera ton unique foi et par qui tu régneras, je t'asperge de ce Champagne lustral, blond comme l'or que tu es appelé à palper, fermenté comme les gadoues humaines, les latrines fétides qui ont fait la gloire des Piébœuf, tes père, oncle et grand'père !

Il advint un moment où la totalité des hommes, guédés de vins et de nourritures, roula a une ébriété écarlate. Grand soiffeur, séchant journellement ses trois flacons de bourgogne. Quadrant père, réputé pour ses crûs, se faisait un point d'honneur de saoùler ses amis jusqu'à la régurgitation. Sa cruauté de biberon invulnérable, après les avoir gavés de sec et de liquide, s'amusait de les voir s'ébouler comme de la brioche humide, la glotte gluante, le masque blet et talé. Les Jean-Eloi et les Jeanllonoré se refusant à rester, il les accabla de ses brocards ; mais ils s'entêtaient, prétextaient des affaires. Alors il se dédommagea sur les autres, fit monter de la cave les vins les plus pétulants, présida à des rasades torrentielles.

Madame Quadrant, accoutumée à ces gogailles, très calme parmi les faces congestionnées des convives, encourageait ses voisins. Sybille, assoupie, heureuse, un machinal sourire k ses grosses lèvres de tulipe en fleur, ne luttait plus contre l'envie de dormir qui la prenait dès la flambée du gaz. C'était le même sang épais et somnial que son frère Antonin. Jeune tille, déjà elle préférait aux fêtes les aises étendues des coussins, la veulerie des siestes sans penser, toute lasse de sa chair lourde de fraîche génisse, une mollesse de vie paresseuse et quiète en ses lents yeux humides. Au théâtre, la voix des acteurs et la chaleur des girandoles la plongeaient en des torpeurs accablées. Elle semblait venue à la vie mal éveillée, sortie à regret de la mer de lait de l'incubation ; et longuement nourrie aux mamelles

maternelles, car madame Quadrant avait voulu allaiter elle-même ses enfants, à douze ans elle gardait encore à la bouche le puéril mouvement de têter. Cette grosse paix animale du sens variait peu avec le mariage, auprès du flatueux Piébœuf, tout de suite rassis, d'une maturité précoce et malsainè. La joie et la peine également s'émoussaient sur sa pâteuse indolence. Les trois petites bières où s'étaient consumées ses inutiles gésines, à peine, les larmes taries, laissèrent un sillon en ses indolores regrets. Et quand lui venait ce final espoir, cet Eloi- Chrétien, fété en naissant comme un infant, c'était surtout Germaine, sa jeune sœur de dix-huit ans, qui, en le poupon dorloté comme une poupée, sentait s'émouvoir l'orgueil de la race enfin assurée.

Cette Germaine, brune et rostrée en mémoralion du grand visage noir de l'aïeule, était l'âme sérieuse et tendre de la maison, le bon épi du champ où ne germaient que les péchés capitaux Elle avait quitté la table dès le dessert et, rentrée chez les Piébœuf avec la nounou, s'amusait à bercer l'enfant en une comédie attendrie de jeune maternité.

Régnier, à mesure que montait l'ivresse, s'allumait plus rageusement. Ce bout d'homme, ce couvet de perversité et de malice, aux braises toujours attisées par sa haine des hommes, ce joli bossu terrible qui savait regarder les femmes avec des yeux de candeur, devint vraiment frénétique dans son mépris pour les plates bourgeoisies dont il était entouré et auxquelles il se sentait supérieur. Il prit à part Piébœuf et lui dit :

— Ta paternité, mon cher, te dicte ton devoir. A présent que ton rejeton se dénonce évident, au lieu des illusions dont jusqu'à ce jour tu nous as leurrés, il t'est enjoint de le dresser pour le combat. Comme il est ton fils, il sera denté comme toi. Fais que ses quenottes deviennent des canines et des molaires

LA DES 150URGE01S

capables de déchirer et de broyer. Apprends-lui, si toutefois il n'en possède pas le don naturel, à se gaver de la vie, à s'en fourrer jusque là, dùt-il en crever ! Qu'il mange du pauvre, le pauvre est bon à la faim du riche. As-tu déjà pensé à ce qu'il y a de la misère des petites gens dans le coup de fourchette d'un gaillard comme toi ! Eh bien, enseigne-lui à manger les bouchées doubles. C'est notre mission sociale, à nous qui ne sommes pas bons à autre chose, de nous piiTrer. Nous sommes des machines à engloutir. Et tant mieux, plus nous avalerons, moins il restera pour les autres. Ça sera la grève finale alors, le grand chômage de la vie ! toute la terre sera pelée comme un désert ; les hommes en seront réduits à paître leurs excréments.

— Hé, Régnier ! cria ce muits venteux d'Antonin en mouvant péniblement sa langue, lu sais si je me suis fichu une ventrée ce soir. Eh bien, je te parie dix louis que je nettoie en trois minutes, sans boire, les trois assiettes de gâteaux qui sont là.

~ Ça va.

Le gouliafre attira les piles, enfourna six gâteaux coup sur coup, puis respira. Il en restait douze ; une minute s'était écoulée. Les yeux en bulbes, les joues comme des ballons, il recommença. Mais les morceaux à mesure s'alentissaient, gluaienten bouillies ; il resta un instant la bouche bée, étouffant, très rouge. Et tout à coup l'avaloir se refermait ; d'une déglutition continue, sans hâte, il achevait latroisième assiette.

— J'ai perdu ! exclama le petit Hassenfosse. Mais tout de mémo ça vaut bien mes dix louis.

Comme minuit sonnait, il émit une proposition. Une maison de filles venait de s'ouvrir quelque part, une cargaison de viandes exotiques et neuves, tout à fait recommandabîes.

— Si nous allions leur tanner les bifteaks, hein ! - Des luxures d'hommes mariés, de pères de familles

honorables, crépitèrent à cette évocation d'une boucherie rose et d'ua joyeux massacre d'alcôves. La cuisine et les vins, attisés par l'espoir du stupre, flambèrent aux vieux chaudrons de leur salauderie. Chacun sentit gronder l'éveil du carnassier, de la bête aux ruts comme des meurtres, aux faims réprouvées pour de rouges curées. La femme se leva dans leur regoulas comme une venaison tiède et faisandée dont ils reniflaient à l'avance le diligent fumet.

Quadrant, qui leur offrait un surcroît de cuite, échoua contre leur porcellaire entêtement. 11 eut un regret qu'il coula à l'oreille de Piébœuf cadet, son copain de bordées les jours de grands marchés.

— Ah ! si c'était entre nous ! Mais je ne peux pas, à cause d'Antonin et de Régnier. 11 faut donner le bon exemple.

En s'arc-boutant des poings, en se raidissant sur le flageolement des tibias, on se mit debout. Il fallut soutenir aux aisselles, jusqu'à une station de voitures voisine, Antonin enflé par ses bâfres et qui s'écroulait, comme une courge avariée.

Toute la bande s'entassa dans les fiacres dont le roulement se perdit à travers la ville taciturne.

Cette mort d'un braconnier multipliait les ennuis à Empoigny. Ils étaient là, dans le buron désormais veuf, une femme et cinq petits à faces et à dents

de loups, qui maintenant mendiaient sur les chaussées. Mais aussi, pensait Jean-Eloi, pourquoi ces gens font-ils des enfants ! Piébœuf aurait le droit d'en remplir sa maison et à grand'peine en sauve un de la mort. C'est monstrueux.

Du haut de son roc d'Empoigny, si loin de la vallée d'opprobres et d'afflictions, son optique de burgrave gras n'embrassait qu'une humanité élémentaire et négligeable, sans analogie avec l'humanité supérieure à laquelle il appartenait. Une vie de gueux, trouée par les balles, n'importait pas plus à la quotité sociale qu'un abattage de gibier dans un taillis. Il évitait celte conclusion logique : un gibier se prouvait plus précieux puisque l'homme, en crevant sous les fusils, expiait un attentat à la prolilication du levraut. Les rôles changeaient : c'était la bêle qui avait droit à la vie ; le braconnier n'était plus qu'un gibier puant voué à, périr.

Une enquête avait nécessité la comparution des gardes, ses salariés ; lui-même avait été requis par le juge. On essaya d'enrayer la poursuite avec le notoire banditisme du mort, un récidiviste trois fois condamné. Mais les journaux de l'opposition, trouvant là sujet à déblatérer contre le parti des banquiers et des athées, lappaient voluptueusement ce sang et protestaient contre les lenteurs de l'instruction. La veuve, montée par des partisans, réclamait vingtcinq mille francs. Rassenfosse en offrait six mille. Jean-Honoré, consulté, inclinait vers cette transaction. Celle-ci, tout en sauvegardant les droits de la propriété, se dénonçait un mouvement spontané de bonne charité secourable.

Quadrant, qu'ils dépéchaient d'abord auprès de la femme, avait compromis la négociation par sa brusquerie intolérante. Eudoxe k son tour s'employa à parlementer. Il descendit unmàlin d'Empoigny et alla frapper à la porte de cette maison sans homme. La sombre veuve cria, pleura, s'arracha les cheveux. Elle

exigeait ses vingt-cinq mille frfincs, tenace après cette proie, vivant de son mari mort comme (Vune aubaine qui allait les enrichir.

On se réunit chez Jeari-Honoré pour une dernière délibération. Réty, ce jour-là, avait déjeuné avec Eudoxe ; celui-ci l'amena.

Autoritaire et sec, Jean-Elc\i tout de suite s'irrila de cette obstination d'une vassale. C'était la revanche de la chaumière contre le château, la vieille hargne de la huche vide contre la huche pleine, la ruée de la canaille à l'assaut du gain mauvais. Eh bien, on verrait. Il recourrait à ses influences, il irait trouver le ministre, elle n'aurait pas un sou.

La conscience de l'indestructibilité de la propriété endurcissait également Jean-Honoré. C'était le callus moral de ces Rassenfosse qui, sortis des plus noires débines, échappés à la nuit des plèbes, auraient armé des prétoriens pour la garde de leurs biens. . La vieille blessure de leurs misères h la longue s'était obturée ; un durillon maintenant leur raidissait les fibres et bouchait de ses peaux mortes le vif de leur sensibilité. Us s'ossifiaient en leur conservatisme féroce au point que, même chez Jean-Honoré, chez l'homme du bon conseil, le Droit n'était plus que l'aveugle force en sentinelle devant leur fortune, le bras terrible des vengeances de la Propriété. Sa casuistique juridique, nouée et torsée de textes, invigourait un Droit immiséricordieux et justicier et récusait le Droit pitoyable aux pauvres, le Droit de manger et de vivre, d'où découlent tous les autres.

— D'ailleurs nous sommes en état de légitime défense, déclara Quadrant. Les braconniers nous pillent, nous tirons. On se défend comme on peut ! Akar, lui, n'a qu'un petit bois. Il met des pièges qui cassent les jambes à tout le village. Si Akar avait deux cents hectares de bois comme nous, il dirait à ses gardes ds tirer et il aurait raison.

Réty-, silencieux jusqu'alors et. qui, selon son habi-

tilde, sa tête aux yeux clos renversée au dossier de sa chaise, les mains croisées sur l'estomac, agitait de petites secousses machinales sa jambe droite passée sur sa jambe gauche, tout à coup toussa et, ouvrant une paupière, comme s'il se réveillait :

— Oh ! Akar, c'est autre chose. Il ne vous dit pas tout, Â.kar ! Quand ses pièges ont démoli un pauvre diable, il va le voir, le panse lui-même, lui fait porter du château des bouillons qu'il met tirer sur les bas morceaux réservés à ses chiens. 11 lui parle doux : « Eh bien, mon pauvre homme, il paraît qu'il nous est arrivé un petit accident. Yoilà vos jambes perdues ! Bah ! quand on est courageux, ce n'est qu'un demi-malheur. 11 vous reste les bras, pas vrai ? » Naturellement l'homme n'a garde d'avouer qu'il s'est estropié aux pièges du bois et, quels pièges ! Je les connais, énormes, aiguisés, ferrés de clous, comme des crocs, des machines qui vous happent comme des tenailles et vous broient comme des étaux, un système vraiment perfectionné et qu'il était digne de cet Akar d'inventer. Ah ! celui-là sait se venger de ses crasses originelles. Mais comme il a peur des forts, après tous les coups de pied au cul qu'il en a reçus et qui lui ont tanné le fondement, il travaille sur les petits, sur les faibles, sur ceux qui meurent sans paroles. Oui, el il arrive ceci : c'est que les mutilés qu'il secourt avec sa juiverie de fausse sœur de charité, sont obligés, vous m'entendez bien, obligés, avec leur jambe qu'il faut quelquefois leur couper, de lui dire merci, de se montrer reconnaissants. Car il tient à leur reconnaissance, il veut qu'on le prenne pour un brave homme, un ami du pauvre peuple. Une fois n'a-t-il pas été jusqu'à payer le transport d'un vieux, que ses pièges avaient pris au-dessus du genou, à l'hôpital où ce vieux, après l'amputation, crevait ?

Quadrant se mit à rire.

— Un malin, cet Akar î . .

— Un malia en effet, dit Réty eQ refermant la paupière. Il a inventé cette chose monstrueuse, le supplice de la gratitude. Ce roi des drôles ajoute une variété à la famille des serpents connus : il est le constrictor qui lèche ceux qu'il tue. Il a des larmes pour les jambes qu'il prend à ses pièges. Il sale de sa pitié les maupiteux, après les avoir charcutés comme des porcs.

Exdoxe, d'un doigt nerveux, lissait les pointes de sa moustache.

— Voyons, il conviendrait pourtant d'en terminer. J'admets les rancunes, mon oncle. Elles me paraissent naturelles. Mais prenons garde, il y a d'autres intérêts en jeu. Je me porte à la Députation. Or les élections sont prochaines. Si vous laissez aller l'action civile, l'alfairc tombera en pleia dans la période électorale. Du coup ma candidature est fichue.

— C'est une considération, évidemment, observa Jean-Honoré. Jusqu'ici je me suis tenu sur le terrain strict du Droit. Je ne pouvais faire autrement, puisque c'était à l'avocat que mon frère s'adressait. Je crois d'ailleurs que le Droit toujours doit prévaloir sur les autres intérêts. Mais, ajouta ce père prudent en versant dans une subtile hypocrisie, il est telles circonstances, en effet...

— Ce sera une arme aux mains de nos ennemis, insista Eudoxe. La calomnie s'en mêlera. On nous appellera les mauvais riches, les tueurs de peuple.

Jean-Eloi, interrompu, dit avec raideur :

— Bah ! Nous sommes au-dessus de cela.

— Yous, oui, mon oncle ; mais moi qui brigue un mandat! Un homme, devant la conscience publique, est toujours solidaire des actes de la famille.

Réty, visiblement agacé, roulait sa nuque au dossier de sa chaise. Il se leva, arpenta deux fois la longueur du cabinet, puis arrivant se planter devant eux, les bras croisés :

— Est-il possible que vous vous attardiez à tant

raisonner quand le Devoir est là qui vous parle? De quoi s'agit-il? D'un homme tué par vos gardes et qui laisse une veuve et des enfants. On vous réclame 25,000 francs, et vous marchandez ! Ah ça! il faudra donc désormais qu'on ait le droit de tuer au rabais. Mais ime vie d'homme, quand ce serait le dernier des va-nu-pieds, n'a pas de prix puisque tous les millions ne pourraient la racheter, une fois perdue. L'argent peut tout, excepté cela, qui appartient à Dieu, la Yie.

Quadrant protesta. C'était une prime donnée au braconnage, un marché de dupe pour Jean-Eloi. Il était pour une enquête éclatante ; il aurait voulu que l'affaire suivît son cours. Mais le banquier à présent réfléchissait, entamé moins par les arguments de Réty que par la supputation des avantages qui résulteraient du mandat d'Eudoxe.

— Adieu ! fit Réty. Un article à faire pour ce soir... Allez ! Je lui dirai son fait, à votre Sixt !

il prit son chapeau, leur serra la main.

Jean-Eloi à la fin se décidait : il payerait les 25,000 francs. On exigerait seulement de la femme qu'elle quittât Empoigny.

Dès le lendemain Eudoxe commença les démarches, il vit les ministres auprès desquels l'appuya Akar aîné, tout-puissant dans les antichambres et qui, jugeant Jean-Eloi encore indispensable à ses entreprises, mit son orgueil à lui faire sentir le prix du service qu'il lui rendait. Comme au ministère on fondait un espoir sur le mari de la riche Orlander, sur cet Eudoxe qui allait apporter au parti l'autorité de sa fortune et de son nom, le parquet fut invité à abandonner l'instruction. Ne fallait-il pas sauver le crédit moral d'un des grands feudataires du régime !

Le rigide Barvaud, l'ancien chef du Parquet, ce type du magistrat incorruptible, avait été mis à la retraite. Le nouveau, une créature du pouvoir, un aimable viveur sceptique qui seniblait devoir surtoi^it

à ses succès d'homme du monde sa récente investiture, une fois de plus, en cédant aux ordres partis d'en haut, compromit le vieux renom d'honnêteté de la magistrature. D'ailleurs la vénalité régnait là comme partout. Un hersage profond des antérieurs terreaux judiciaires avait préparé fructueusement aux semailles d'une rapace et sûre clientèle. Prodigue de décorations, de faveurs et de prébendes, le ministère Sixt se dépêcha de départir, comme don do joyeux avènement, la totalité des vacatures et plus, au point de doubler les sièges, aux ramiculaires et pullulantes parantèles de ses partisans. Les bouches et les tentacules de la confuse cohue des séides se murent pour harper et s'arroger leur part de ce scandaleux népotisme qui, commencé avec les proches, les familiers, les camériers secrets, s'étendait à toute la filière des cousinages. Sixt, ce guizotin pétré, lamellé d'orgueil routinier et têtu, incrusté dans sa foi à l'infaillibilité de la Doctrine, et qui, rongé de toutes les frénésies du pouvoir, entendait s'y accrocher avec la force d'une ventouse, Sixt savait qu'en s'asservissant la magistrature, c'était la conscience même de la nation dont il se rendait maître. Il en avait fait la garde prétorienne de son règne : elle emboîtait le pas à sa volonté et marchait au geste de ses commandements. Une gangrène diligente, un pus actif et malfaisant, par cette blessure de la Justice, ainsi s'épandit et devait corroder le pays presque irréparablement.

LA Fl^r DES BOURGEOIS

XT

Ce tracas déblayé, Jean -El oi eut connu un réel rafraîchissement d'esprit si, dans sa famille même, d'autres ennuis n'avaient surgi.

Une vieille femme, renversée sous le ^alop furieux du cheval d'Arnold, le jour de la noce, après avoir langui tout un temps, mourait de la misère de son pauvre corps martyrisé. Adélaïde, pour conjurer la réprobation du village, jusqu'à la fm lui avait servi des secours qui l'aidèrent à trépasser décemment. Mais cette mort, ajoutée à l'autre, cet écrasement barbare d'une aïeule, après les chevrotines qui fracassaient le père de famille, en leur mettant des cercueils sous les pas, faisaient entrer un peu du froid des cryptes dans leur vie.

Une fatalité s'attachait à cette journée d'humiliation et de mensonge, au remords du mauvais hymen et du pharisaïque festin où la haine avait passé les anneaux aux doigts, où les cœurs au fond des verres avaient vu se lever d'innombrables jours d'afflictions. Quelqu'un ce jour-là, ce triste jour irréparable, était entré par les portes ouvertes, s'était glissé parmi l'assemblée bruyante, et n'était plus reparti ~ quelqu'un que Jean-Eloi soupçonnait rôdant autour d'eux pour d'autres expiatoires tristesses. Le tronc pourri de la famille, avec le pacte d'ignominie qui scellait par de frauduleuses épousailles la faute

de leur fille, se bifurquait désormais en une branche morte à laquelle pendaient ces deux cadavres.

D'obscures prédestinations les vouaient donc à perpétuer la lace aveugle de Gain, pourvoyeuse des charniers? La mort, qui ensanglantait leurs origines, était l'indispensable fumier où devait monter leur fortune? Jean-Eloi de nouveau vit s'ouvrir les gouffres gorgés de Misère ; W subit la nette perception d'un grand trou noir à travers leur race, avec des bouillies humaines tout au fond, avec les résidus des vies englouties au gésier de la terre. Elles s'accumulaient comme ur.e montagne, s'entassaient toujours plus hant. L'énorme roc d'Empoigny sur lequel il avait bâti sa maison, semblait édifié avec les assises de leurs ossements.

— Mais alors, songea-t-il. repris à l'anxiété des problèmes, il faudrait admettre que la force et la grandeur ne nous sont attribuées que moyennant d'exécrables rachats? L'état normal de l'homme étant la souffrance et l'humilité, on ne pourrait s'échapper des bagnes de la vie et s'élever par dessus les fronts opprimés du reste de l'humanité qu'à la condition de traîner h ses pieds le boulet des plus noires détresses ?

Mais non, conclut cet esprit raisonnable, fermé au sens des responsabilités, il n'y a là qu'une loi de relations ; le mal s'engendre du mal. J'ai tourné mon moulin aux vents mauvais ; je récolte la mouture du grain que j'ai semé.

Ils pourvurent aux obsèques de la vieille, commandèrent une croix de bois pour le tertre sous lequel on la descendit. Malgré tout, une colère travaillait le village. Ils apprenaient par les domestiques que les petits-fils de la morte cherchaient à se venger d'Arnold. Celui-ci, averti, haussa les épaules, menaça de leur casser la tête à tous si quelqu'un seulement bougeait. Il poussa la bravade jusqu'à descendre d'Empoigny avec ses six danois, les relança de ses

cris pour les faire gambader et aboyer, galopa par les chaussées à travers un vacarme de meute. Toute sensibilité durable s'émoussait en son gourd et passif cerveau, dans le bouillonnement sanguin de sa force.

Jean-Eloi jugea prudent de l'éloigner un petit temps d'Empoigny. Une mission partait pour le Maroc ; il obtint de l'y enrôler. Sans doute cette vie de caravanes limerait ses fougues de sauvage étalon, le village se pacifierait pendant son absence. Mais deux jours après son départ, un coup de fusil, tiré dans la nuit de la montagne, brisait les vitres de la chambre à coucher du banquier ; on retrouvait la balle dans le lambris, un peu au-dessus du lit où il usait sa veille à lire, dans les vives clartés d'un candélabre. Madame Rassenfosse, efTrayée, insista pour leur rentrée immédiate à la ville, il s'y refusa avec hauteur.

— Je ne les crains pas. Ah ! ces manants, ces bouviers osent s'attaquer à nous ? Je leur montrerai qui je suis. On leur rognera les ongles, on leur limera les dents. Les Fourquehon auraient lancé dessus leurs limiers ; moi, je les affamerai, je les traquerai dans leurs fermages, il faudra bien qu'ils m'arrivent à merci.

Le million encore une fois lui montait à la tête en fumées rouges, en vertiges d'un sang fervescent et gorgé. Il cessa d'entendre les glas. Son roc d'Empoigny, il le sentit s'incorporer en lui, si haut qu'il n'apercevait plus le bossèlement des tertres mortuaires sur les deux infimes cercueils et leurs pourritures de basse humanité.

11 fit enjoindre à ses gardes une vigilance sévère, leur promit une prime par délit constaté, mais prudemment leur défendit l'usage du fusil. Un vieil homme fut surpris ramassant du chablis, après une nuit de grand vont : les gardes verbalisèrent. Trois petits fermiers malchanceux, en retard pour le terme, reçurent des commandements d'huissier.

Adélaïde ne descendait plus visiter les indigents et les grabataires. Toute pitié sembla morte derrière les tonrs d'Empoigny où la rancune des maîtres montait une garde inflexible.

Alors les révoltes grandirent; un maugré sournois fermenta dans les tètes dures de ce peuple de carriers, faisant sauter les rocs à coups de pioche et de mine. Un soir, comme une des voitures ramenait au train les Quadrant, les chevaux s'abattirent sur des cordes nouées en travers des rampes. Une des bètes pantelait, le poitrail fendu par un épieu. Rassenfosse, excédé, ordonna une enquête. Mais elle n'aboutit pas. Les maisons se resserraient et faisaient le cercle autour des coupables. Il fut avéré que la complicité du village les défendait contre la répression.

Jean-Eloi se sentit joué par cette plèbe pouilleuse qu'il avait cru abattre d'un signe de la main. Son hargneux satrapisme échouait contre lacohésion taciturne de ces postérités des anciens serfs. Le paysan, maître dans son arpent, s'avouait-il, navré, à présent s'égale dans sa résistance et sa rancune aux dominations du château. Il soupçonna équitables les ruses scélérates do Akar aîné. Ce tortionnaire secourable savait concilier avec la mansuétude d'une ère de pitié à outrance sa haine saturnienne du pauvre. « Mais ce serait là la pire des lâchetés ! Toute ma vie contredit cette pleutrerie et cette hypocrisie, se dit- il ensuite, honteux de ce détestable mouvement. » Une licence autorisait le parcours en des laies sillonnant ses bois et accourcissant le trajet vers des hameaux voisins. Il les entrava de barrières, fit clouer sur des poteaux l'interdiction de ces voiries. Un pré longeait la chaussée, où, suivant la coutume d'Empoigny, il tolérait le pâturage. Défense sous peine a'amende d'y mener les herbivores.

C'était maintenant une tyrannie rageuse et dilig-ente pour s'attester omnipotent en l'béraldique do-

LA FIN DES fiOllUGEOIS 95

maine. Son caractère absolu et vétilleux se bandait en des vexations sans trêve qui mesquinisaient leur existence et firent éclater la petitesse foncière de ce bourgeois féodal et tracassier, chaussant la botte éperonnée du gentilhomme. Jean-Eloi ne décolérait plus. Ses quintes d'humeur, butées à l'hostilité des gens d'en dessous, se lâchaient sur les siens, bousculaient la domesticité, lurbulaient en coup de vent à travers le claquement des portes.

Une grotte que ses jardiniers, en s'y coulant par ime fissiu'e, mettaient à découvert, lui donna l'espoir de fabuleuses cavernes. Mais des blocs énormes obstruaient les accès. Vingt carriers d'abord déblayèrent sans résultat ; il fallut installer des machines qui au bout d'un mois, forèrent un passage et délivrèrent une courte galerie, sans doute reliée à des cavités plus profondes.

Jean-Eloi escompta la fortune d'un palais souterrain, d'une sépulcrale enfilade de voûtes : cette possession le sacrait défini tivemeut roi de son rocher, jusqu'aux tréfonds. Les jours de gala, ils y menaient leurs invités comme à une nouvelle caverne des Mille et une Nuits, on allumait des résines, les feux roses du magnésium éclaboussaient d'une factice aurore les séculaires ténèbres. Ce mathématique cerveau eut dès lors sa fêlure : il rêva de cryptes et d'abînies

LA Pin des BounûEOiâ

toujours plus loin, de secrètes et miraculeuses chapelles pour ses messes d'orgueil. A son insu la fatalité des anciens « rats de fosses », des troglodytes de la famille, en déviant vers les ostentalions, tout à coup le récupérait à ses origines. Un aveugle instinct inopinément sembla réveiller dans le riche bourgeois vaniteux l'âge des cavernes et l'immémorial labeur des ancêtres. Il subit le vertige du trou où les siens avaient laissé leurs os, du trou élargi à travers la race, où les primordiaux, les grands cœurs opprimés, les hommes du devoir et de la foi avaient mérité de voir se lever le visage du noir Dieu des genèses.

Adélaïde avait d'abord réprouvé ces coûteuses folies ; il la prit par l'intérêt, lui persuada une source de lucratifs bénéfices. D'autres grottes avaient enrichi leurs détenteurs ; ils imposeraient un tarif, percevraient des entrées à leur tour.

Pour faire face à la dépense, elle rogna sur la table, décommanda leur annuelle villégiature à Ostende où ils possédaient un pavillon, s'interdit leurs réceptions de chasse à Empoigny. Le dimanche, après la grand'messe, le capelan, un très pauvre vieil homme de bon secours, montait dîner au château; parfois ils retenaient quelque rural notable, le maire, le juge de paix du canton. Quadrant en tournée d'affaires, leur arrivait aussi un jour tous les mois. On se dédommageait alors, sans fracas, de la C!iisine congrue qui, le reste de la semaine, les assimilait au train d'un ménage provincial. Un ennui lourd, avec ce régime, bientôt engourdit la maison qu'iVrnold, déporté vers le Maroc, ne rabotait plus de ses bourrades et où seulement, tout lointain, effrayé, perdu dans les escaliers profonds, s'entendait le pas de souris de la mystérieuse Simone se coulant derrière les portes quand quelqu'un survenait. Jean-Eloi, découragé, tomba à la morosité ; leur tête-à-tète, à mesure que mûrissait l'été, se mélancolisa de la longueur des soirs.

LA Un i)ES BOURGEOIS

^ Comment, toi, Régnier !

Il rentrait de Paris par le rapide, une nuit. Une dette de jeu, sa parole engagée ne souffraient nul retard. Il monta chez son père, lui demanda les cinq mille francs qui lui manquaient. Ce jour là, une grosse déception froidissait Jean-Eloi. Tant de peines et d'efforts n'avaient pas apitoyé la fortune ; le miracle des labyrinthes espérés s'obturait en d'hermétiques parois que la machine concassait vainement. 11 fut sur le point de renoncer, soupçonna le défi des normes farouches.

Tout de suite, traqué dans son précieux argent, il se rebiffa, le feu aux pommettes.

— Cinq mille francs ! tu es fou ! Je ne suis pourtant pas un père difficile. Je comprends la jeunesse. Mais la vôtre, monsieur, dure vraiment trop longtemps. A.h ça ! croyez-vous que c'est pour vous permettre de vivre comme un prince que votre grand'père Jean-Chrétien a laissé ses os dans Misère et que moi, son fils, je me livre, pour accroître votre patrimoine, à un labeur de galérien ? Votre mère aussi fait des prodiges pour restreindre l'énorme dépense qui se fait dans la maison. Cinq mille francs ! Mais il n'en faudrait pas plus pour assurer l'existence de toute une famille I

Régnier attira une chaise et s'y carra, tout petit derrière la table haute, surchargée de plans et de fardes, la montagne d'affaires, la carrière de spéculations et d'entreprises qui centralisaient cette vie de grand travailleur. Il n'était pas habitué à la loquacité paternelle : Jean-Eloi généralement répugnait aux discours.

— Vous permettez, papa? Je vous trouve par hasard en veine de causer. Ça n'arrive pas tous les jours. Eh! bien, causons. J'ai joué, c'est vrai, et j'ai perdu. C'est cinq mille francs qu'il me faut. Ce n'est pas encore cela qui vous ruinera. Maman rattrapera facilement cette petite somme. Yous m'accusez de

LA inN DES BOURGEOIS

vivre comme un prince ! A qui la faute, mon père? J'ai été élevé comme ça, j'ai grandi comme ça. Je ne suis pas absolument un imbécile, j^aurais pu travailler comme un autre. Mais personne ne m'a appris le travail, personne jamais ne m'a dit que j'aurais un jour à gagner ma vie. Alors, vous comprenez, moi, j'ai fait comme les cancres de noire monde. Je me suis amusé, j'ai taché de tuer en moi le pauvre petit esprit qui se révoltait de ne servir à rien.

Jean-Eloi frappa du plat de la main sur la table.

— Assez ! Il n'appartient pas aux enfants de juger leur père. Vous n'aurez pas les cinq mille francs.

— Pardon, mon père, je les aurai... Mon crime, après tout, n'est pas grand et je vous parle en fils respectueux. Faut-il qu'on pense que les Rassenfosse paient d'un million le déshonneur des filles et ne gardent leurs rigueurs que pour les seuls péchés des garçons ?

Les papiers volèrent sur le tapis. Une chaleur bouilla au visage de Rassenfosse. Il cria :

— Tais-toi. Tu mens !

— Si je mentais, vous m'auriez déjci. jeté dehors, mon père, répondit tranquillement Régnier. Ghislaine et moi ne nous sommes jamais aimés. Cela encore est une conséquence de notre éducation. La famille n'a été pour nous qu'une habitude de nous trouver réunis autour d'une table et un besoin de nous gifler derrière les portes, pendant que nos précepteurs et nos gouvernantes ébauchaient des salauderies. Ghislaine me pinçait entre les épaules là où je porte ce que vous savez ; moi j'osais quelquefois lui relever les jupes et mordre dans ses pantalons. Eh bien, ne me croyez pas si vous voulez, mais son malheur m'a paru moins sa faute à elle que celle du milieu où elle a vécu. Mon père, me donnerez-vous les cinq mille francs ?

— Non.

Jean-Eloi repoussa son fauteuil avec force. Les

mains dans les poches, le front bas, altéré devant ce fils hardi qui lui reprochait les hontes de sa maison, un instant il arpenta la chambre.

— Mais, misérable enfant, s'écria-t-il tout à coup en se plantant, qu'est-ce que je vous ai donc fait pour que vous me parliez ainsi !

Régnier se leva, vira sur ses talons. L'ironie de sa longue main ensuite, par dessus le haussement de son épaule, allait palper la boursouflure de son échine :

— Ça !

Piassenfosse sentit sa paternité bafouée. Il riposta brutalement :

— Eh bien quoi ? C'est une bosse. On naît comme on peut.

— Oui, mais je ne vous avais pas demandé de naître. Après vingt-cinq ans, je traîne encore le remords d'être né. Je suis, avec cette bosse dont vous parlez si librement, mon père, le polichinelle de la famille. Les Rassenfosse ont leur bossu comme les rois avaient leur nain. Seulement ce bossu est leur sang, aux Rassenfosse. Le hasard ou le bon Dieu, si vous préférez, m'a fait un nœud à l'échiné pour vous rappeler que tout l'or du monde n'empêche pas un père de mettre au monde un monstre. Et voihà pourquoi j'ai fait de la vie un carnaval où je roule ma bosse pour n'avoir pas à rouler dessous, où je ris de ma bosse afin de devancer ceux qui pourraient en rire. Papa, aurai-je les cinq mille francs ?

— Eh bien oui, les voilà. Prends-les, prends dans ce tiroir tout ce que tu voudras. Mais va-t-en, laissemoi, fils sans pitié pour qui j'ai été un trop faible père. Ah ! pourquoi ne me les demandais- tu pas autrement ?

Régnier se paya, rentra chez lui. Et tout à coup sa douleur éclatait ; il se jetait avec des cris et des sanglots sur son lit, mordant les draps, disant :

— Je les hais, tous ces Rassenfosse. Ils n'ont pas même su faire de moi un homme. Ahl n'être qu'un

pauvre ! Cesser de toujours rire et de traîner en mes os riiorrible magot que je suis !

Il s'aperçut dans la glace et s'étudia :

— Ah! comédien! Yil et plat cabot! Yoilà que tu oublies ton rôle. Tu n'as pas même le droit de pleurer... Et pourtant, se dit-il en approchant un candélabre, ce sont bien là mes yeux, ce sont bien là des yeux d'homme. Je suis un homme par la haine de tout ce qui m'a manqué pour le devenir.

Madame Rassenfosse, de sa chambre, avait entendu leurs voix querelleuses. Elle se leva, et, pénétrant dans le cabinet, surprit Jean-Eloi la tête entre les poings, si absorbé qu'il tressaillit devant cette figure apparue en peignoir de nuit, un bougeoir à la main.

— Qu'y a-t-il ? i)u'est-il arrivé? Vous étiez là tous deux à parier si haut que je ne pouvais dormir. Je suis sure que Régnier encore une fois te demandait de l'argent. Tu ne lui en as pas donné, j'espère?

Jean-Eloi eut un mouvement des épaules.

— Je t'en prie. Il s'est dit ici des choses, des choses... Je soniTre. Sois bonne, laisse-moi.

— Voyons, réponds-moi, Régnier te demandait de l'argent, n'est-ce pas? Lui en as-tu donné ?

Le conrage lui manqua pour alTronter de nouvelles récriminations. 11 mentit.

— Rien. Sois tranquille.

— Ah ! bien, alors, je te quitte. Et puis, vois-tu, je voulais te dire, tu veilles trop tard. Est-ce que deux bougies ne te suffiraient pas au lieu des six qui tous les soirs brûlent à ce candélabre? Je me passe, moi, de monter à cheval pour ne pas remplacer mon amazone déchirée.

— Tu as raison. Je n'allumerai plus que deux bougies. Mais ne reste donc pas là à prendre fi'oid. Bonsoir, ma chère.

Elle s'en allait. Il ouvrit la fenêtre, se pencha longtemps sur les lacs bleus de la nuit.

— Le trou ! le trou des Rassenfosse \

Une lettre de Ghislaine, après un persistant silence, ne leur apprenait que vaguement la vie qu'elle menait à La Rasepelote. Nulle allusion à LavancFhomme ; mais le pays ne lui déplaisait pas ; son cocher lui dressait un cheval tout nerfs et sang. Elle courait la campagne en poney-chaise, ne voyait personne, se couchait à huit heures. C'était l'écriture d'une femme résignée et forte qui s'étend sur le détail d'une existence au fond sans intérêt pour elle.

Le cœur de la mère ne s'y méprit pas. Elle devina un nî^^stère et la volonté de n'en rien révéler.

— Bah! tu t'imagines ! fit Jean-Eloi.

Soigneusement, depuis son départ^ ils évitaient tout retour au passé. Le nom fdial, ce nom de Ghislaine sembla mort dans la maison où il avait vécu et grandi comme l'émanation spirituelle de sa vie. Il ne ressuscitait ça et là qu'à travers la curiosité et l'envie de la famille. Quadrant, en débarquant au château, mettait une nuance de malice à s'informer de la vicomtesse. 11 avait constaté qu'aussitôt madame Rassenfosse regardait son mari d'un air embarrassé ; Jean- Eloi détournait la tète, en apparence indifférent ; c'était toujours Adélaïde qui finissait par répondre, mais en paroles évasives qui n'apprenaient rien. Puis un silence tombait, la gène ne s'en allait pas tout de suite. Quadrant se convainquit de leur entente pour taire

un secret qu'ils feignaient seuls ignorer. Ce gros homme narquois et lourd, ce rural endimanché, traînant toujours après lui les sabots dont il foulait les purins de ses étahles, s'amusait au retour avec les siens de la pitoyable issue de ce mariage tramé par les Jean-Eloi comme un complot et qui aboutissait à la fugue du mari allant promener sa maîtresse dans les grands restaurants de Paris. C'était évident, ils servaient simplement de mangeoire aux appétits de ce gentilhomme décavé qui hà-bas boulottait la dot et reniait la main qui la lui avait conférée.

La ténébreuse rancune des familles pour la suprématie nobiliaire qui avantageait Ghislaine, dès lors se donna carrière. Jean-Honoré, après en avoir douté, maintenant se persuadait que son aîné était renseigné non moins que lui.

Un sincère attachement unissait les deux frères, et pourtant cet honnête homme, fourgonné par les rivalités paternelles, n'échappait pas à un mouvement qu'il eût repris chez autrui et qui lui rendait ce mauvais ménage savoureux. Jean-Eloi, s'avoua-t-il, a renié sa vieille bourgeoisie en s'alliant aux Lavand'homme. Lui, Jean-Honoré, n'entendait marier ses filles qu'à des bourgeois, afm de ne pas démentir la souche. Certes, oui, il y avait bien le mariage d'Eudoxe, cette baronne Orlander entrée dans leur maison, mais c'était là un mariage d'affaires ; le titre de la femme, gagné à coups de miUions et qui, après tout, n'était que la dorure d'une firme de banque, d'ailleurs se résorbait dans le nom des Rassenfosse.

Les Jean-Eloi furent les seuls à ignorer la nouvelle qui, à travers l'hypocrisie des spécieuses indignations, délectait les férocités de la famille. Le secret qui peut-être n'eut pas été gardé si on les avait supposés ignorants, se garda par le regret de ne pouvoir leur occasionner une douleur en leur révélant une humiliation que sans nul doute ils connaissaient.

Adélaïde relut la lettre, une prière lui montait aux lèvres ; elle se sentit toute froide, n'osa pas. Jean- Eloi prit ses gants, ferma sa serviette, se coiffa. Le cliquetis des gourmettes, Fébrouement des chevaux s'ébruitèrent par l'escalier. 11 arrivait l'embrasser et tout à coup elle se décidait, son cœur se délia.

— Ecoute, encore un mot... ne t'en vas pas, je voudrais... Ah! je comprends tout ce qu'elle ne veut pas nous dire, je lis à travers sa lettre d'affreuses choses. Moi, je pleure, mes larmes me guérissent de souffrir, mais elle, c'est de ne pouvoir pleurer qu'elle souffre et se ronge. Ce n'est pas pour rien qu'elle est ta fille, elle tient des Rassenfosse plus que des miens. Eh bien, je ne puis pas, ce terrible mal me brise tout le corps. Je resterais en chemin. (Depuis ime semaine, une atteinte de zona lui mettait au flanc un cruel et lancinant cilice). Va lui porter pour nous deux la bonne parole.

Jean-Eloi, saisi, ouvrit la bouche, regarda sa femme, finit par lui serrer les mains avec force.

— C'est l'heure du train, ma chère. Nous reparlerons de cela plus tard.

Elle se pendit à son bras.

— Non, maintenant, aujourd'hui. Ecoute ton cœur. Ne laisse pas passer le temps sur la bonne inspiration. Il n'y a que cela, vois-tu, aimer ses enfants... Quand tout les abandonne, nous devons leur rester. Et puis, souviens-toi, elle a eu dix ans comme les autres, nous la portions toute petite dans nos bras. C'est dans le passé que nous revivons le meilleur de nos enfants.

11 souleva une farde de papiers sur la table, les rejeta en écrasant dessus ses poings nerveux, soufflant dans ses joues, t()urmenté d'un besoin de bruit. Ensuite les mots éclataient.

— Tu n'y penses pas. J'ai juré de ne jamais mettre les pieds chez cet homme. Yois-tu, cette comédie de sentiment me laisse insensible. Est-ce

qu'elle pensait à nous le jonr où... Ah! tenez, assez, assez l Ne me forcez pas à reparler de cette chose monstrueuse.

— Mais malheureux, cria madame Rassenfosse, c'est ta fille, après tout !

Il fendit l'air d'un geste violent.

— Ce n'est pas vrai. Ma fille! Non, elle n'est plus ma fille. Ma fille n'aurait pas fait cela. Est-ce qu'on sait ce qu'il y a dans le sang des familles?

Adélaïde, vulnérable en ses médiocres origines, se raidit.

— Mon pauvre ami, vraiment tu déraisonnes. Yas-tu te mettre à suspecter mes parents par hasard? Sache-le, ma famille vaut bien la tienne. Ma mère était une sainte femme. Je ne te permettrai pas d'en médire.

Il s'excusa : ce n'était pas sa pensée. Mais une rencontre avec Lavand'homme lui semblait intolérable : il préférait ne jamais revoir sa fille.

— Du reste, il n'y a pas péril en la demeure. Quand le mal t'aura quittée, tu partiras, tu iras passer làbas quelques jours. Toi, tu es la mère, tu n'es pas tenue à la rigueur d'un père, d'un chef de famille. C'est bien autre chose.

Et puis, conclut-il, ce mariage est ton œuvre. Il est naturel qu'après avoir la première agréé Lavand'homme, tu gardes avec lui des rapports qui sauvent au moins les apparences.

Ce mot malheureux ensuite ricocha de l'un à l'autre. Elle n'aurait pas agi sans son assentiment ; c'était lui qui avait précipité la conclusion de l'atfaire. Mais Jean-Eloi ne démordait pas, reprenait avec aigreur :

— Eb oui, sans doute, après que toi-même tu m'eus lancé ton vicomte dans les jambes !

Tous deux se regardaient, irrités, la bouche frémissante, répudiant le bon ménage habituel, s'oubliant à piu'dre la décence dans cette dispute qui soudain poivrait leur plaie. Madame Rassenfosse

qui, plutôt que d^avérer ses torts, eut récusé les plus palpables évidences, s'emballa dans un élan de mauvaise foi.

— Ah! tu voudrais me faire avouer. . Mais tu me le reprocherais toute ma vie... C'est vous, avouez-le donc, qui avez exigé ce mariage. Je n'aurais pas sacrifié cette pauvre enfant, moi.

— Oh! fit-il, découragé, si tu le prends ainsi î Eh bien, allez retrouver votre fille, puisqu'aussi bien vous voilà liguée avec elle contre moi. Ensemble vous vous lamenterez sur ma tyrannie fie mauvais père. Le pire, ajouta-t il en tirant sa montre, c'est que j'ai manqué mon train. Et justement j'avais un rendez-vous important avec Rabattu et cette canaille d'Akar. Ah ! non, la sottise des femmes !

— Je ne manquarai pas le mien, dit Adélaïde en marchant péniblement vers la porte, les deux mains à sa taille, torturée d'un subit élancement. Dussè-je y périr, j'irai aujourd'hui même. On verra ce que peut le courage d'une mère.

Il sonna le valet de chambre.

— Je ne partirai pas maintenant. Dites au cocher qu'il reste attelé. En promenant les chevaux, il ira porter des télégrammes à la gare. C'est de la folie, pensait-il, le médecin lui a ordonné le plus absolu repos, et elle veut encourir les fatigues d'un pareil voyage! Mais jamais elle n'arrivera !

Devant les formules qu'il noircissait de son écriture nette et appuyée, tout ressentiment l'abandonna. 11 recouvrait une merveilleuse lucidité pour communiquer à Akar et Rabattu les idées que sans ce rendezvous manqué, il leur aurait développées verbalement. Il transmit des instructions chiffrées à son caissier, avisa le chef de bureau de la solution de divers litiges, décommanda des ordres de Bourse, ratifia une participation de cinquante mille francs à une émission lancée par une banque de Francfort. Le valet de chambre ensuite revenait, emportait les

dépêches. Mais tout à coup une agitation nerveuse le relançait par la chambre ; il se disséminait en des résolutions contradictoires. Jl finit par rappeler Julien.

— J'ai changé d'avis. Dites au cocher qu'il attende. Madame ou moi aurons peut-être besoin de la voiture. John sellera Trompette et ira lui-même au télégraphe. Mais qu'on ne perde pas un instant, vous m'entendez.

Il s'avança sur le palier, écouta bruire des voix à travers le claquement des portes.

— Mais c'est qu'elle s'apprête vraiment, se dit-il en l'entendant réclamer une valise. Je ne croyais pas qu'elle y mettrait tant d'obstination. Eh bien, qu'elle aille. Moi, j'utiliserai la journée à surveiller les travaux des grottes.

Il passa dans son cabinet de toilette, endossa un complet de voyage, et seulement après s'être coiffé du chapeau qui complétait ce costume, s'aperçut qu'il conformait, sans l'avoir voulu, ses actes à l'éventualité d'un imminent départ.

— Mais je n'ai nulle intention de partir à sa place. Pourquoi ai-je mis ces habits ? X présent il serait par trop ridicule d'en changer encore une fois. Qu'elle aille, qu'elle en fasse à sa tête! J'ai bien le droit d'avoir ma volonté aussi.

Hein? qu'est-ce que c'est? fit-il en s'apercevant de l'entrée d'une des femmes de chambre. Elle arrivait l'avertir d'une syncope qui à l'instant avait pris madame Rassenfosse. Celle-ci le faisait prier de passer chez elle.

Il la trouva languissante sur sa chaise-longue, des coussins dans le dos, le corsage dégrafé. Simone, penchée sur elle, la réconfortait d'inhalations d'alcalis.

— Tu le vois, mon ami, lui dit-elle en lui montrant la valise à demi remplie, j'avais commencé mes apprêts. Simone m'aurait accompagnée. Mais décidément, je ne peux pas. Je suis horriblement brisée, il

LA tlN DES BOUÎlGEOlS

faut bien que je remette ce voyage. Pardonne-moi mes paroles un peu vives de tout à l'heure. Tu avais raison, j'irai quand je pourrai.

11 attira une chaise, s'assit.

— Pourquoi aussi ne m'écoutes-tu pas? Si au lieu de te monter, tu m'avais consulté... Mais sans doute! Peut-on concevoir qu'arrangée comme tu l'es, tu puisses songer à partir?

11 repoussa du pied les bottines que madame Rassenfosse, surprise par la crise, n'avait pas eu le temps de chausser, et sans la regarder, la voix brusque, se reprenant à un ton d'autorité maintenant qu'il avait l'air de n'obéir qu'à sa seule volonté :

— Eh bien, voilà ! J'ai réfléchi : il vaut mieux que j'y aille moi-même. Ghislaine n'entend rien à la conduite d'une maison : j'aurai psut-étre l'occasion de lui donner quelques conseils.

— Ah ! que tu es bon ! Combien je te sais gré de ce sacrifice ! s'écria Adélaïde.

Dans sa joie, elle oublia son mal et vivement lui prit les mains.

— Mais non, ne me remercie pas. Une fois que j'ai décidé une chose, tu le sais bien, il faut qu'elle se fasse.

— C'est vrai, tu sais vouloir, toi, répondit-elle avec un sourire, en dissimulant sous cette feinte humilité l'orgueil de se sentir au fond la plus forte.

Un train passait vers midi. Jean-Eloi embrassa sa femme. Mais elle se traînait jusqu'au palier et courbée sur la rampe, jusqu'au bout lui transférait, comme un viatique, ses charités maternelles.

— Sois bon, parle-lui doucement. Dis-toi bien que j'entendrai d'ici ce que vous direz ensemble.

XIY

Eq débarquant à Mézières, Rassenfosse loua uue voiture qui, au bout d'une heure, le descendait devant la grande allée des Châtaigniers. La dernière fois qu'il touchait terre à La Rasepelote, c'était une semaine avant le mariage de Ghislaine, pour surveiller lui-même l'appropriation du château. Cette maison, aux hauts toits coniques , aux chaînons de pierre blanche jouant dans le rose de la brique, aux deux ailes en saillie sur de spacieuses terrasses à balustrades, cette épave d'une fortune engloutie et qu'il rachetait avec le meuble pour la moitié de sa valeur au marquis de Landerolles, après lui avoir avancé dessus, par l'entremise de Akar ainé, toujours à l'affût des naufrages, un peu plus de cent cinquante mille francs, ce coquet castel de la Rasepelote, ainsi baptisé du nom du financier qui l'avait fait bâtir au milieu de jardins coupés de pièces d'eau, décorés de charmilles et de bosquets, il y jetait une nuée de peintres et de tapissiers, faisait renouveler l'ameublement des chambres à coucher, rajeunir les grands fauteuils damassés des salons et le caprice fané des rideaux de lampas, gratter les fins trumeaux de la salle à manger empouacrés par les huiles et les vernis, remonter les cuisines où, du temps de Landerolles, on se servait encore de landiers pour la cuisson des viandes.

LA m DES BOURGEOIS

Ghislaine, en entrant, trouva l'habitation rafraîchie des combles aux souterrains, deux chevaux à récurie, un mail et un landau dans la remise, et déjà à l'office un premier personnel embauché, le cocher, denx filles de service, un des jardiniers d'Empoigny qui tout de snite, avec trois aides, avait culbuté les jardins tombés en friche et acceptait de résider au château.

Jean-Eloij sous la petite pluie fine qui brouait depuis l'après-midi, s'engagea dans l'allée. Elle débouchait sur une pelouse déclive, ceinte latéralement de rampes à balustres ventrus qui montaient aux terrasses du rez-de chaussée. Au bas, tournait la voie carrossable : les voitures arrivaient se ranger devant une marquise, entre l'avancée des deux ailes. Tout à coup, comme il franchissait, maussade, ennuyé, les derniers châtaigniers, la jolie mine seigneuriale du château, avec ses girouettes de ferronnerie à la crête des rampants, ses caisses de lauriers et d'orangers à la file sur les terrasses, le symétrique découpage de ses profils sur les massifs de tulipiers, de cèdres et de platanes, le titilla agréablement. L'évidence des suprématies de la fortune dénoncées par le décor des façades et des jardins, en variant à présent son optique intérieure, en chatouillant sa vanité de gros bourgeois détenteur d'un héraldique domaine, lui causèrent un bien-être tonique. Ils finiraient par crever tous entre ses mains, comme des ampoules mures, ces aristos vendeurs de patrimoines saignés aux quatre veines. C'était la guerre entre le capital et les anciens privilèges, la revanche du tiers sur la noblesse ; les cofTres-forts étaient les batistes avec lesquelles à présent on enfonçait leurs donjons, à ces rois fainéants devenus les rebuts d'une société qui a déplacé ses axes.

A mesure qu'il approchait, sa pensée bifurqua. Les Rassenfosse, se persuada-t-il dans une enflure d'orgueil qui grandissait jusqu'à la faute,

no

élèvent leurs bâtards dans les châteaux où les marquis procréèrent leurs lignées légitimes. Et, qui plus est, ce sont les fleurs de lys qui reconnaissent nos bâtards. Son arrogance de banquier fastueux sonnait devant lui la fanfare. Avec ces bravades pour pages, il se sentit maître de la place et toisa les hauts toits où il avait permis qu'un Lavand'homme couchât dans le lit de sa fille.

Jean-Eloi, pour rencontrer plus vite un des domestiques, longea le pignon nord, tourna l'angle de la façade du côté des dépendances. Des chiens aboyèrent.

Frantz, le cocher, en train de graisser dans la remise les roues du landau, leva le nez et tout de suite accourut.

— Madame est là?

Elle était sortie en panier, dès le déjeuner ; tous les jours il attelait pour deux heures ; madame menait elle-même ses poneys et quelquefois ne rentrait qu'à la tombée du soir. Avec la nuance de compatibilité par laquelle la confrérie s'ingère dans le sentiment des maîtres, ce gros flamand joufflu et cordial ajouta :

— Madame sera bien triste quand elle saura...

— Bien, interrompit Jean-Eloi. Comment vont les chevaux ?

Il évita toute allusion au vicomte, comme s'il l'eût tenu pour une quantité négligeable dans cette maison où seuls les Rassenfosse avaient droit à régner. Frantz, les manches troussées jusqu'au biceps, le béret au poing, le menait voir ensuite les deux alezans et le bai fleur-de-pêcher, le nouveau cheval de Ghislaine.

— Si monsieur désire que je le fasse trotter...

— Non, merci, pas maintenant. Mais où diable serait Lavand'homme ? se demanda-t-il en bornoyant vers le château. Il faudra bien pourtant qu'il se décide à descendre.

lit

Comme ils quittaient, l'écurie, un grincement de roues silla les graviers, au bas de la pelouse. Rassenfosse s'avança.

— C'est moi, Ghislaine !

Une fébrile pesée de la main sur les brides fit cabrer les poneys. Mais tout de suite elle les fouettait rageusement. L'attelage arrivait stopper devant la remise. Elle sauta à bas du panier, un peu pâle, les lèvres serrées : "

— Maman ?

— Non, dit-il, ce n'est pas cela. Tout va bien. Mais cette lettre nous a inquiétés. Yotre mère, ta mère, a cru y lire... Enfin, ce n'est pas le lieu de parler do cela.

Ghislaine retirait nerveusement ses gants.

— Cette lettre... Ah, c'est à cause de cette lettre que vous venez? Eh bien, que voulez-vous de plus? Je n'ai rien autre chose à dire.

Il s'était rapproché des poneys et leur tapotait le garot, sous la moiteur des crinières.

Diable! ils ont travaillé... Gentilles, ces petites bêtes ! . . . Tu les as payées ?

— Oh! répondit-elle en riant, presque rien... Seize cents la paire. Mais pourquoi ne pas m'avertir? J'aurais envoyé une voiture.

. — Pas la peine. Ça s'est décidé tout à coup. Oui, ce matin. J'ai vu la mère en larmes, elle voulait venir elle-même. Elle n'a pas pu, à cause de son zona. Et comme ça, j'ai pris le train.

Frantz s'occupait à dételer. Elle lui donna des ordres, puis rejoignit Jean-Eloi qui, dans le hall, une vaste salle dallée où débouchait le grand escalier, toutelambrissée des panoplies de chasse du marquis de Landerolles, considérait en sifflotant un des trophées.

— Ce pauvre marquis ! fit-il avec une moue de dédain en pensant à Lavand'homme. H en était réduit à quelques mille livres de rente quand je lui rachetai la Rasepelote.

— Mon père...

En se retournant, il la vit qui de la main, cérémonieuse et un peu tendue, l'invitait à passer dans le salon jaune. Sans tiélais, sa manie fureteuse, son goût de la surveillance et du contrôle s'amusa des transformations qui, d'après ses ordres, avaient rajeuni cette pièce, la plus riche du château, avariée de moississure, tombée à la décrépitude par l'incurie de Landerolles. Il palpait les rideaux, examinait les fauteuils, promenait la main sur les adroites reprises des tapisseries. Une porte communiquait avec le salon rose ; il y entra, recommença à scruter en tous sens.

— Tu sais, je suis curieux, j'aime à me rendre compte. Et puis, pour l'argent que j'y al mis.,.

Nul bruit ne montait de la maison. Il pensait :

— Lavand'homme serait-il absent? J'aurais vraiment de la chance.

— Ne vous gênez pas, dit Ghislaine. Aussi bien j'imagine que vous êtes venu un peu pour cela. Je n'oublie pas que vous avez pris la peine de remonter cette vieille maison.

Elle ouvrit d'autres portes et tout à coup, devant le geste dont elle tâchait de pousser les vantaux trop adhérents de la salle à manger, il resta interdit, détourna les yeux. Il venait d'apercevoir le gonflement déjà puissant de sa maternité.

— Non, laissez donc. Ce n'est pas la peine. Enfin son effort aboutissait : ils tournaient quelques

instants dans le demi-jour terne de cette vaste chambre, estompée par la descente des rideaux lourds.

— C'est parfait, parfait, répétait Jean-Eloi avec ennui en s'arrêtant devant les meubles et feignant do les considérer d'un air d'intérêt. Je vois qu'on a tenu compte de mes ordres.

— Oui, tout est pour le mieux. Seulement c'est bien grand pour moi. Je dîne dans la petite pièce qui est de l'autre côté du hall. Je m'y sens mieux chez moi.

Une question expira à ses lèvres :

— Tu. dînes donc seule? Et Lavand'homme ? Il toussa, dit sèchement :

— Ma foi, tu as raison.

Une marche pesante et brusque, comme ils s'attardaient, las tous deux de paroles dilatoires, foula les tapis derrière eux précipitamment. Il se raidit. C'était Lavand'homme, cette fois. Mais, avec une nuance d'ironie :

— Non, déclara celte fille impénétrable, ce n'est pas ce que vous croyez.

Elle appela :

— Tommy !

Un terre-neuve alors se rua, câlin, lui râpant les mains de lèches épaisses, poussant contre ses genoux sa haute échine chevelue.

— Mon Tommy! Mon beau Tommy!

Elle lui plongeait les doigts dans le poil et tapotait ses babines, amusée de sa joie de bonne bête.

— Voilà mon meilleur ami, dit-elle en riant franchement cette fois. Nous nous parlons de cœur à cœur. Par hasard, je ne l'avais pas pris avec moi aujourd'hui ; il s'est levé malade. Et vous voyez, il m'a entendue rentrer, il accourt.

— Maudite enfant, pensa Jean-Eloi, elle se joue de moi ! Elle sera donc toujours la même?

Mais cette discrétion du vicomte caché sans doute dans un coin du château et qui semblait résolu à ne point l'encombrer de sa présence, l'allégeait d'un souci pénible. Il se souvint de l'exhortation de sa femme : Sois bon... Ecoute ton cœur... Et sentant la nécessité de rompre enfin l'énervement rechigné de leur tête-à-tête, il se détendit à des avances, s'essaya à un peu de rondeur paterne.

— Tu es vraiment très bien ici... Une vie tranquille, pas les tracas de la ville... Un pays admirable... Mais qu'est-ce qu'elle a donc à nie chanter, ta

mère?... Voyons, es-tu vraiment si mallieureuse qu'elle le croit ?

— Ah! ma mère pense cela... Mais il n'y a rien d'étonnant, puisque c'est ma mère.

Un court silence et elle reprit :

— Du moins, vous, n'est-ce pas? vous ne pensez pas comme elle? La Rasepelote pour vous n'a pas 1 air d'un exil? Eh bien, mon père, vous savez à présent que lui répondre.

Elle le regardait dans les yeux avec fermeté.

— Sans doute, sans doute... Vois-tu, c'est la faute à tes lettres. El quand je dis tes lettres, je compte bien, il y en a eu tout juste trois depuis que tu es mariée. Sac à papier, c'était vraiment comme si tu avais à nous cacher quelque chose.

— Alors, mon père, c'est pour savoir ce qui se passe à la Rasepelote que vous êtes venu? Dites, c'est pour savoir des autres ou de moi si je vous cachais quelque chose?. Te ne pensais pas que vous en seriez arrivé à celte inquisition. Car enfin, si je vous la cachais, celte chose que vous soupçonnez, c'est sans doute que je ne voulais pas vous la dire. Et puisque vous saviez bien que je ne vous la dirais pas, c'est que vous espériez l'apprendre de quelqu'un, d'un de mes domestiques peut-être ? Allez, de nos deux fiertés, mon père, de la vôtre qui m'a sacrifiée, de la mienne qui se résigne, c'est encore la mienne qui vaut le mieux, car je me défends à travers cette fierté -là.

— Des mots ! des mots ! cria Rassenfosse soudainement empourpré, la bouche sèche. Il vaudrait mieux me dire tout de suite où est votre mari. Car, puisque vous reconnaissez qu'il y a quelque chose à nous taire, ce ne peut être que cela. Voyons, parlez ; qu 'est-il arrivé ?

Elle haussa les épaules.

— Rien, presque rien, en vérité. Le mieux pour tous deux, après tout. Est-ce que d'ailleurs vous avez

cru sincèrement que cet homme pouvait compter dans ma vie ? Nous avons marié nos mépris, voilà tout. Eh bien, mon père, écoutez : votre fille n'a pas cessé un instant d'être la veuve qu'elle était en entrant dans cette maison. Mais maintenant elle l'est doublement, elle l'est tellement qu'il vaut mieux ne plus parler de ce qu'elle aurait pu être si cela n'était pas arrivé. Ou plutôt, ah ! je n'en rougis pas, allez, il n'y a plus ici qu'une mère !

Jean-Eloi eut un geste d'accablement.

— Ah! oui, ce malheureux enfant i Mais taisezvous donc, ignorez-vous que c'est votre père qui vous entend? 11 n'est pas de notre sang, l'enfant conçu du péché. Elevez-le dans les ténèbres pour que nul ne voie son visage.

11 se promenait avec agitation, bousculait les fauteuils, frappant l'air de son poing. Mais elle se redressa sous sa colère, hautaine, les sourcils barrés, hachant les mots :

— Vous m'avez pris la vie et vous voudriez me prendre mon enfant! Ah! tenez, si je ne respectais encore en vous ce qu'il faut que mon enfant respecte en moi plus tard!... Mais, sachez-le donc, mon père : il n'y a pas de mère honteuse. Yos remords, je ne les connais pas. Et qui sait? Ce sera peut-être un jour cet enfant renié par tous qui régénérera notre famille pourrie jusqu'aux moelles. Si vous ne voulez pas qu'il soit de votre sang, il sera du mien... Ça nous suffira à tous deux.

— Je n'entendrai pas une parole de plus, dit durement Jean-Eloi... Entre nous, tout est fini. Adieu.

Il marcha vers la porte. Mais brusquement l'homme d'affaires, l'incoercible comptable reperçait à travers cette crise aiguë de son orgueil.

— Et la dot, voyons?

— Pas un mot là-dessus, mon père. Il l'a gagnée, elle est à lui, je veux rester en dehors de ce marché.

-— La dot 1 la dot I Car enfin il y a des intérêts à

sauvegarder. Je lui ai reconnu 750.000 francs dont il est le maître. Mais le reste, le reste, votre dot à vous? Ghislaine haussa les épaules.

— Est-ce que je connais quelque chose à vos chiffres, moi? Et puis, d'ailleurs, la dot toute entière, serait-ce trop pour me rendre la liberté, pour refaire de moi, la fille livrée, la mariée d'une comédie du mariage, pour refaire de moi la femme libre que je veux rester pour cet homme détesté ? Vous ne me connaissez pas, mon père. Il y a en moi une force que rien ne pourra briser. J'irai vivre pauvre en un coin s'il le faut, mais consentir à débattre des questions d'argent, jamais ! J'aime mieuxtout, oui, même la pauvreté, même n'être plus que cela, une mère qui élèverait son enfant en travaillant !

Un saisissement congestionnait Jean-Eloi. Il oublia sa colère, l'humiliation de son autorité paternelle ravalée pour ce mal pire, l'argent des Rassenfosse abandonné aux mains du gendre-larron. Toute l'âcreté de son sang, barattée par le dépit du véreux calcul qui les livrait à ce partenaire dangereux, bouillonna dans une révolte douloureuse. 11 n'avait rien prévu. Dans sa hâte de bâcler l'affaire, il avait accepté sans restrictions le contrat qui les dupait et laissait la fortune de Ghislaine à la discrétion du mari. Un afflux de paroles s'étrangla dans sa gorge, à la fin déborda en ce cri d'amertume rageuse :

— C'est donc un goujat, votre gentilhomme! Il est encore plus dégoûtant que je ne croyais !

. — Je ne vous l'aurais pas dit, mon père, répondit froidement Ghislaine d'un air qui le jugeait.

Jean-Eloi se jeta dans un fauteuil, et la tète entre ses poings, resta tout un temps sans parler.

Ce prodigue qui dépensait ses millions avec autant d'entrain qu'il les gagnait, en arrivait à subir comme un dédoublement de son être où une partie de lui se muait véritablement en ce pauvre argent de ses grands drainages financiers saccagé par un aigrefin

rapace, où dans reffacemeiit de toute autre sensibilité, le capital, devenu la fibre vulnérable de sa chair, grésillait sur le gril de la pins lancinante douleur pour cette tranche que quelqu'un y dépeçait. La colique hépatique de ce capital grugé parle gros appétit de Lavand'homme lui ravagea les entrailles ; il ressentit tout au fond le mal écarlate d'une blessure vive par où ses écus coulaient comme ses propres viscères. Et le malheur de sa fille qui ne l'avait pas touché tant que son endurcissement n'y avait vu qu'une nécessaire expiation, maintenant le remuait à travers l'appréhension d'un peu de leur fortune compromise.

Il fit un efTort, gémit :

— Mais, malheureuse, il te ruiuera... C'est de la démence... On n'est pas faible à ce point. Eh bien, je ne veux pas moi,... je m'y oppose.

L'attendrissement pour la misère de leur or risqué dans une spéculation sans issue, pour cette religion de sa vie à laquelle il avait sacrifié tous les cuites de l'humanité et dans laquelle un aventurier plantait les dents, maintenant l'amollissait jusqu'à la lâcheté. 11 tendit les mains :

— Voyons, sois raisonnable. Ne suis-je pas toujours ton père? Oublions le mal que nous nous sommes fait l'un à l'autre. Il faut que nous nous liguions contre l'ennemi. Vois, je te pardonne.

Et peut-être, en effet, dans sa peur panique de l'argent menacé, lui eùt-il pardonné si seulement elle s'était déliée à un entraînement : l'intérêt alors eût fait ce que n'avait pu faire la pauvreté des cœurs. Mais cette fille virile ne tléchit pas. Elle secoua la tête :

— Gardons nos sentiments, mon père. Aussi bien nous retomberions bientôt h nos récriminations.

Il se releva, furieux.

— Eh bien, cria-t-il, je vous abandonne, exécrable créature ! Je ne resterai pas une seconde de plus

LA FIiN DES BOURGEOIS

dans cette maison où j'aurai en vain fait appel à la conciliation et où j'ai été traité comme un étranger. Yons n'êtes plus rien pour moi. Faites atteler pour qu'on me ramène à la gare et croyez qu'il m'en coûte de vous demander même cela seulement.

— Comme vous voudrez, mon père. Je redeviens, pour vous obéir, votre fille très humble.

Une demi heure après Jean-Eloi quittait la Rasepelote. Elle était montée chez elle, ils ne s'étaient pas revus.

Mais, au moment où la Victoria, après les graviers du chemin de ronde, s'engageait sous l'allée des châtaigniers, il ne pouvait se défendre de regarder une dernière fois ce château d'orgueil et d'opprobre que sans doute il ne reverrait plus. Une grosse nuée de pluie tout à coup le noyait de tristesse, brouillait ses fines arêtes, un air de maison morte, reléguée dans une désuétude d'anciens paysages.

Il n'avait plus l'idée bien nette de l'événement qui motivait son départ précipité ; des sentiments confus giroyaient dans sa cervelle, sans phis de précision que, sur ses diffuses prunelles, mouillées de douleur et de colère, la vision matérielle des objets. Sa fille l'avait laissé partir ; il s'en allait, sous ses soixante ans de paternité humiliée, avec l'affront lourd de la main qui s'était refusée à l'élan des siennes, avec la saignure de son amour-propre pour ce pardon offert et qu'elle avait dédaigné.

Puis les hauts toits s'enfoncèrent sous les liernes et les arcs des ramures ; il ne resta plus un instant que les courbes lignes des terrasses ; et à leur tour celles-ci disparurent dans les estompes grises.

Alors la sensation lui revint, poignante et soudaine, du trou des Rassenfosse. Surtout elle ressuscitait aux heures de défaillance ; il la portait en lui comme la fatalité même de Misère, comme la rancune de la fosse violée par les ascendants et qui sous eux restait ouverte pour de renaissants désastres.

Leur race, vouée à finir dans les coups de sang de l'imbriaqne Arnold et les froides perversités de Régnier, périssait en outre dans le cœur pétré de Ghislaine, morte à la famille, au devoir, à leur honneur de grands bourgeois sans tache. La vie intermittente de Simone, ce reste d'un peu de bon sang dans un pouls malade et fébrile, au milieu des autres effondrements semblait non moins aléatoire. Et tout à coup il se rappela que, lui aussi, en ce soir de vin et de sang, il avait permis que sa mère, leur souche auguste, s'en allât d'Empoigny^ seule, clandestine, délaissée par ses respects comme il quittait en ce moment la Rasepelote.

Ah! elle avait eu raison, l'aïeule aux yeux lucides, aux larges prunelles ouvertes sur le noir des futuritions. 11 se rappelait cette parole è présent justifiée : « J'irai voir ce qu'il entre de l'argent des Rassenfosse dans la bouchée d'un gentilhomme. » Ah oui ! C'étaient les grands pauvres de la société moderne ; l'un après l'autre, ils désertaient les féodales bâtisses, la besace au dos et le bâton du coureur de routes aux poings. Mais quelquefois le hasard les faisait rentrer à l'heure des festins dans les salles chaudes encore de la cendre des ancêtres. Alors ils se jetaient sur les plats, leurs dents d'ogres leur repoussaient aux mâchoires ; après les immenses famines, ils s'en venaient ronger jusqu'à l'os les riches stupides qui, sans défiance, leur ouvraient la porte. Daus la Rasepelote, évacué de ses marquis, un ironique retour de fortune instaurait la guen série redorée du déclin des Lavand'homme. La chevance des seigneurs faisait retour aux griffes du gerfaut, du bandit titré qui, entré l'estomac vide, s'y regoulait de copieux carnages, absorbait les moelles et le sang des patrimoines. La gloutonnerie de Landerolles se dévorant lui même, mangeant ses fermes et ses terres, se continuait dans les ventrées de Lavand'homme leur raflant la dot des filles, nettoyant les

plats d'or de leur épargne, rué comme un loup à travers leurs grasses bergeries. C'étaient à leur tour les représailles du noble contre le bourgeois gorgé de ses dépouilles ; la fortune encore une fois tournait ; ils revomissaient les domaines acquis pour un frauduleux denier, les châteaux usurairementpréemptés, les armoriales proies conquises sur la dèche et la ruine.

— Les événements de la vie, se suggéra-t-il en faisant un pas plus décisif vers la Yérité, ne sont que la projection de nos idées et de nos actes en dehors de nous. Toute chose qui arrive est l'aboutissement de nos bonnes et de nos mauvaises pensées et déjà réside au fond de nous, latente, en sa résultante finale, avant même d'être accomplie. Nous marchons en aveugles sous des forêts dont les racines s'enfoncent dans le terreau de nos actes.

L'esprit aveuli, n'éprouvant plus qu'un lourd brisement, la stagnation d'un profond et régulier marasme, il regarda de dessous la capote de la voiture, batlue du grêlement des guilées, défiler les liquides et atones campagnes sous les plombagines d'un ciel hâtivement vespéral. Un effroi lourd pour des maux en suspens, uniquement à la fin surnagea aux remous de cette après-midi tumultueuse.

— 11 y a une main sur les Rassenfosse, se répétat-il longuement en finissant par trouver dans la fatalité de ces mois un délice amer d'anéantissement.

Elle sortait delà nuée. Elle surgissait parmi leurs festins, écrivait sur les murs le signe de colère. Et tout à coup les colonnes oscillaient, un grand vent soufflai!, leur maison s'enfonçait aux ténèbres.

La nuit bruinait quand il entra dans Mézières. Au guichet, l'employé le consterna en lui déclarant que le dernier train vers Givet était passé : une voiture de là en trois heures l'eut ramené à Empoigny. Alors la perspective d'une nuitée à l'hôtel s'ajouta a ses autres tracas. 11 envia un vieil ouvrier qui, ses outils sous

le bras, son pénible labeur fini, le précédait sur le Irotloir. Sans doute il regagnait un logis misérable ; mais cet homme ne portait pas dans sa chair les vers qui le mangeaient vivant, lui, le roi Rassenfosse, échoué sur ce pavé départemental, traînant sous les réverbères les maux de sa grandeur.

Madame Rassenfosse ne se rendit pas bien compte de ses sentiments quand, en rentrant à Empoigny, son mari lui apprit les torts de Lavand'homme. Ceux-ci semblaient d'un ordre tout matériel. Un mystère d'ailleurs entourait le fond même de leur vie : rien ne prouvait que le vicomte eût qnitté La Rasepelote. Adélaïde s'imagina qu'ils continuaient à y vivre ensemble, séparés et présents, dans une condition d'époux ennemis. Elle se sentit à la fois très malheureus«i et se réjouit de l'impossibilité de toute entente finale. Elle s'était faite à l'idée de savoir Ghislaine coupable et méprisée, pardonnée seulement par ses tendresses maternelles. Elle l'aimait pour la douleur de cette union mauvaise, pour une peur inquiète des outrages et des humiliations que peut-être elle avait à subir de la part de l'homme détesté par toutes deux. C'était chez elle une haine tenace, toujours neuve, pour ce Lavand'homme qui lui avait volé pa fille et qu'ils avaient dù payer si cher. Elle l'eut voulu plus abject encore, capable de se porter à. des sévices sur Ghislaine, afin de s'arroger des raisons plus fortes

de le haïr. Son égoïsme de mère la poussait à une perversion de sa vieille affection : jamais elle ne se fiit consolée d'un efFacementde leurs mutuelles rancunes. Tant qu'elles subsistaient, personne du moins ne lui dérobait le cœur de son enfant ; ce cœur lui demeurait tout entier avec ses afflictions, le besoin d'être dorlotée et secourue par elle, l'inutilité d'espérer nul autre refuge.

Dès lors madame Rassenfosse nourrit un espoir qui, en faisant rentrer Ghislaine sous leur toit, réparerait tant d'injures et de maux. En même temps grandissait le ressentiment du pacte qui l'avait livrée à Lavand'homme. Elle sentit le besoin de s'absoudre, oublia sa propre connivence pour ne plus penser qu'à la part qu'y avait prise son mari. Un ferment d'aigreur, pour ce malheur de Ghislaine qu'ils devaient se rejeter l'un sur l'autre, ne cessa plus de les travailler tous les deux. Adélaïde, qui croyait aimer sa fille d'une passion sincère, se révéla ainsi un monstre d'hypocrisie maternelle. Elle eût tout donné pour la savoir heureuse, mais elle l'eût vouée aux exécrations si le bonheur lui fût venu par Lavand'homme. Elle continua à porter dans ses regrets la mort du trisie cœur absent ; elle alluma les cierges de sa pilié et les laissa pleurer sur des douleurs qu'au fond elle désirait inconsolables.

Jean-Eloi lui avait confessé la maternité prochaine. Tout en plaignant sa fille, elle se mit à suivre les jours avec angoisse, ayant peur d'écouter ses secrets désirs, éprouvant le besoin d'y mêler l'intervention des Miséricordes. La confiance en un divin recours bientôt l'inclina, par un espoir d'être ouïe en son coupable vœ.u, vers une piété qu'elle se mit à pratiquer avec ferveur. Une haine aussi, chez Rassenfosse, vouait à la mort dès les entrailles celte chair réprouvée, la honte de ce sang impur qui aux rameaux de la famille anoblie d'ancienne bourgeoisie, allait faire remonter des plèbes inconnues.

Il avait trouvé une déception à Empoigny. Arnold, de Tanger, lui annonçait qu'il avait laissé partir le reste de la mission. Une incuriosité pour les pays traversés, l'ennui de cet exotisme qui émerveillait ses compagnons et auquel il préférait le dressage de ses chevaux, lui rendait impérieux le désir du retour. Mais des aventures avaient allégé son viatique : il priait son père de lui faire adresser à Marseille un chèque de six mille francs avec lesquels il comptait séjourner quelques semaines à Paris.

Rassenfosse en ressentit un dépit violent. Jusqu'au hout, cette calcaire cervelle demeurerait imperméable à toute infiltration salutaire ? Même le général intérêt pour la vie nomade à travers d'antiques et fabuleux territoires échouait sur son obtuse intelligence de valet de chenil? Et toujours cet argent ! Ses enfants le saignaient par toutes les veines. Après cette dot de Ghislaine qui l'amputait de près de deux millions et gorgeait la gloutonnerie de Lavand'homme, après les pétitions réitérées de Régnier, c'était ce balourd qui à son tour l'écorchait ! Il était la tonne où les exigences de ses fils constamment mettaient la chante-pleure et qui se vidait dans leurs folies. Jean-Eloi eut peur d'un coup de tête et finalement envoya le chèque. C'était l'habituelle issue : il redoutait le discrédit de son nom, l'avilissement de cette grande firme des Rassenfosse, devenu l'esclave de la probité de sa signature, sensibilisé jusqu'à l'éréthisme en son honneur de haut financier ponctuel.

— Ah! se disait-il, j'ai mis au monde des requins... Ils me mangent vivant... Et le malheur c'est que je ne suis pas encore assez riche pour me dispenser d'être un honnête homme.

Il payait. Il eût volontiers consenti à payer double, cette fois, si seulement ce numéraire, en tenant Arnold éloigné de la famille, avait pu un peu de temps refréner la bête toujours prête à se déchaîner. Mais avec cette force ingouvernable et brute qu'une

poussée du sang faisait partir comme par un brusque déclic, on n'était jamais sur de rien.

Une crise de Simone encore acérait leurs ennuis, une crise où pendant toute une heure, elle s'était débattue aux mains de sa mère et des femmes avec de grands battements de sa tête à travers les oj^eillers et des cris qui appelaient Ghislaine comme du fond de la mort, d'horribles cris pour des détresses qu'à travers le déchirement de son esprit, elle semblait entrevoir. D'autres crises suivirent. Elle avait des visions d'hommes noirs portant des cercueils, toujours elle apercevait des cierges brûlant en des ténèbres de chapelles. Le malheur et la mort autour d'elle s'obstinaient comme un vol d'oiseaux funèbres, comme de prophétiques corneilles annonciatrices des ruines de la famille. Elle devint la petite Cassandre qui, avec de ranques gémissements, des abois d'effroi, prédisait la fin des Rassenfosse.

Toute enfant, elle avait senti les premières atteintes du mal. Enfin la nubilité, longtemps contrariée, se déclarait ; les accès cessaient un peu de temps, reprenaient ensuite plus violents : leur médecin préconisa le mariage. La maternité surtout, en régularisant l'organisme, en pacifiant et canalisant les humeurs, s'attestait souveraine pour les névroses de jeune fille. Mais cette thérapeutique, quand on lui en parla, lui fit horreur. Elle se jeta dans les bras maternels avec une véhémence de honte et de douleur, implora qu'on l'enfermât plutôt dans un couvent.

A dix-huit ans, sa peur de l'homme allait jusqu'à l'emprisonner dans ses chambres, sitôt qu'un étranger était reçu dans la maison. Elle refusait de descendre, ou paraissait à table gauche et agitée, tellement irritable qu'une fois, à un dîner où le fils Provignan, qui pour la première fois venait chez les Jean-Eloi, l'entourait de prévenances un peu pressantes, elle se mettait à casser les verres eu proie à une vio'ente crise de nerfs.

Douce et quintense, très sensible, mais en même temps secrète et rusée, menteuse par besoin de tout compliquer autour d'elle, la taciturne Simone demeurait un mystère, même pour ses parents. Cette nature contradictoire, cette âme irresponsable et fuyante les effrayait. Ils se souvenaient qu'un jour, ayant enlevé aux écrins de sa mère un collier de perles fines, elle avait laissé soupçonner une des femmes de chambre de la maison. Elle-même prétendit avoir vu le collier aux mains de la domestique. Madame Rassenfosse monta à la chambre de celte fille, fouilla ses cofTres, ne trouva rien et la mit à la porte. Mais sitôt qu'elle fut partie, Simone, tourmentée par les remords à un âge où tout péché semble véniel, ne cessa plus de pleurer et de prier, surprise quelquefois devant la petite Vierge de son alcôve à genoux et sanglotante. Madame Rassenfosse pressentit la vérité et multiplia les instances. Alors elle se roula à ses pieds, finit par avouer qu'elle avait dérobé le collier et l'avait caché sous un oranger dans leur jardin d'hiver. On vida la caisse inutilement. Elle indiqua une autre cachette, mais rien encore cette fois. Et enfin, après s'être toujours contredite, elle allait un matin déposer le collier sur la cheminée de la chambre à coucher de sa mère sans avoir voulu révéler l'endroit d'où elle l'avait retiré. Toute sa duplicité et son inconscience percèrent dans cette restitution cauteleusement différée après un rapt dont elle c'était reconnue coupable et qui l'avait suppliciée de la peur des châtiments éternels.

A Empoigny, elle restait la m.ême enfant sournoise et clandestine, cloitrée des jours entiers dans la tourelle où elle avait sa chambre, n'en sortant que pour errer par les jardins ou descendre cueillir aux prairies des fleurs dont elle se torsait des guirlandes et qu'elle entremêlait à ses tresses dénouées, toute pâle et fatale sous ses rustiques couronnes avec lesquelles elle remontait s'admirer dans la glace comme un^

petite reine de féerie. Et c'étaient, en ces vols de ses robes de mousseline à travers les senliers étoilés de flores sauvages, en ces battements d'ailes de ses guimpes qui lui donnaient l'air d'un joli papillon butinant parmi les corbeilles, des chansons de sa petite enfance qu'elle se chantait comme en songe et qui montaient vers les fenêtres du château, un peu de son âme demeurée enfant flottant autour d'elle dans les arômes et le soleil.

Les Jean-Eloi évitaient de la contrarier, appelaient cela ses petites folies. C'était la fleur maladive du sang des Rassenfosse, la triste rose de Noël de l'hiver de leur race épuisée par le sang des héros et qui, en cette pousse débile, en ce mal profond des nerfs qu'une sève pauvre ne savait plus régler, se mourait de langueur.

Effrayés de son dernier accès, ils mandèrent à Empoigny deux illustrations de la science, deux spécialistes de la névrose, le grand Marchandieu et le docteur Buchot qu'on appelait irrévérencieusement le « vétérinaire de ces dames » pour la rudesse bourrue dont il entrait dans leurs chambres de malades comme dans une clinique de chevaux et rembarrait leurs effrois mièvres de fine humanité adonisée.

Il fallut les promener toute une heure avant de découvrir Simone qui s'était refusée à la consultation. Enfin, avec l'aide des femmes de chambre envoyées en limiers, ils la dépistaient au fond d'une des charmilles.

— Vous savez, mademoiselle, je n'ai pas le temps, moi, de me prêter à vos simagrées, cria Buchot aussitôt que de loin ils l'eurent aperçue, prenant dans une gerbe des marguerites qu'elle se piquait dans les cheveux.

Cette voix dure la saisit. Elle s'arracha vivement du front les pâles astérioles, resia interdite à les regarder s'approcher.

— Mais arrive donc, dit Jean Eloi. N'aie pas peur. Ces messieurs viennent te poser nne ou deux questions, simplement.

Marchandieu, dans sa cravate blanche, très haut, le nez en faucille, surtout l'intimidait. Il l'interrogea. N'éprouvait-elle pas par moments des fourmillements entre les épaules ? N'avait-elle pas une partie du corps plus sensible que l'autre ? Elle secouait la tête sans répondre, d'un geste bref et rechigné qui niait.

— Et les mois ? demanda brutalement Buchot. Cette fois une vraie rage la prit pour cet homme

qui l'interrogeait sur ses intimités. Avec une gaminerie de révolte elle lui tira la langue, s'élança hors de la charmille, en soufflant du bout de ses lèvres colères :

— Je n'ai rien ! je n'ai rien !

Marchandieu se tourna vers madame Rassenfosse :

— Nerfs irritables, variations constantes d'humeur, hein ? Et sans doute tendance aux dépravations de l'appétit ? Mon Dieu, madame, elles en sont toutes là aujourd'hui.

— Moi, dit Buchot, je les mets à la terre, je les fais bêcher... Oui, en surmenant le corps, quelquefois on arrive à des résultats.

— Et, reprit Marchandieu, n'existe-t-il pas une certaine répulsion à l'égard des hommes ?

jiMadame Rassenfosse baissa les yeux.

— Mon Dieu, oui, peut-être.

Les médecins se regardèrent.

— C'est bien ça, fit Buchot.

Des fenêtres de la salle à manger, Adélaïde les vit ensuite marcher par les allées, à petits pas de discussion, quelquefois s'arrêtant et se parlant nez à nez les bras croisés, puis reprenant leur promenade, les mains derrière le dos, avec le battement de leurs cannes contre leurs talons. Au bout de dix minutes, ils remontèrent vers la terrasse. Ils étaient d'accord pour un traitement métalloscopique, prescrivirent \q

cheval, la gymnastique, les grandes marches. Interdiction do tonte surexcitation cérébrale. Il faut revirginiser l'esprit en l'abêtissant, insista Bnchot.

Régnier depuis quelques jours était rentré à Empoigny. Simone monta à sa chambre. Elle pleurait, s'arrachait les cheveux.

— Pourquoi n'es-tu pas descendu me défendre ? Tu aurais pris la grande épée qui est dans la panoplie d'Arnold. Ah! Ah! Nous aurions bien ri s'ils s'étaient tout à coup mis à genoux en criant grâce.

Elle s'assit, puis très sérieusement lui parla de se jeler du haut de sa tourelle plutôt que de se soumettre au régime barbare qu'ils ordonnaient.

— Yois-tu, c'est horrible. Ils veulent me faire manger des choses, des métaux... Et puis, le cheval! Moi qui ne peux pas même rester trois minutes sur une chaise !

Son air de résignation comique amusa Régnier.

— Mais envoie-les donc promener, maman comme les autres. Est-ce qu'ils comprennent quelque chose à ton mal ? Est-ce que c'est seulement une maladie?

— N'est-ce pas? N'est-ce pas? s'écria-t-elle à travers l'étrange regard dont elle semblait voir passer les idées dans l'air. Tu sais bien, toi, grand Ré, que ce n'est pas vrai, que je suis comme cela sans être pour cela malade !

— Et figure-toi, vint-elle lui dire à l'oreille d'un air de mystère, ils m'ont défendu... Devine un peu.

— Non, je ne peux pas, ma bosse ne me dit rien.

— Méchant singe, je te hais. Et le caressant : — Je ne veux pas que tu parles méchamment de la gentille bosse. Au moins, toi, tu n'es pas fait comme les autres hommes. Et maman qui aurait voulu me marier, autrefois ! Mais c'est toi qui seras toujours mon petit mari, je n'en veux pas d'autre que toi. Eh bien, tu ne devines pas?

Elle fronçait le sourcil, comme pour un secret pénible :

— Allons, fit Régnier en souriant, je vois que c'est une très grosse chose, une chose ténébreuse et difficile à révéler, comme toujours. Toi, vois-tu, iu es la cachette à mystère, il faut toujours une clef pour t'ouvrir.

— Non, mais j'ai peur que tu ne trouves pas cela assez exorbitant.

Et très bas, en donnant à ses mots un sens caché et qu'elle seule y discernait :

— Ils m'ont défendu de lire... N'est-ce pas horrible?

— Ah!

Régnier alla prendre dans sa bibliothèque une poignée de livres et les jetant à ses pieds :

— Tiens, voilà le cas qu'il faut faire de leurs défenses... Il y en a là dedans de raitles... Lis tout, flfille, bois-en le vin et la lie. Hein ! en avons-nous déjà mangé, de ces charognes d'auteurs? Ils sont tous putrides aujourd'hui, ils puent Tétable et la vidange. Ah ! ma chère, ce sont les poux qui sont en train de manger ce qui reste encore de cervelle à l'humanité. Eh bien, il faut leur venir en aide en les lisant. Ah ! Ah ! Nous n'en avons plus pour longr temps. La grande débâcle approche. A force d'engraisser des porcs comme Antonin, on verra saillir biyitôt l'os de la terre. Fini la noce alors I Finis les Rassenfosse ! Le dernier homme nous aura fendu le ventre et mangé l'intestin. Va, laisse-les dire et nourris ta petite âme vicieuse, nourris-la fortement de toute la perversité humaine. Prends exemple sur ton frérot. Je méprise tous les hommes, mais il n'y a personne que je méprise autant que moi-même, c'est là ma force. t,a bosse à petit Ré contient assez de haine pour faire sauter le monde. Yois tu, Zizi, nous sommes les deux monstres de la famille. Si seulement ces pleutres et ces bétas pouvaient voir au fond de nous, ils reculeraient épouvantés !

Simone lui mit un doigt sur la bouche, et tendant

le COU avec la frayeur aux yeux d'un pas ouï dans l'escalier :

— Chut, tais-toi... Il y avait tout à l'heure un homme dans l'armoire du carré... Il s'est tenu caché pendant que je passais. Tu sais bien, l'homme !

Elle resta un instant attentive, toute apeurée sur cette petite poitrine de bossu où elle se blottissait, la tête tournée vers la porte, comme si vraiment quelqu'un allait entrer. Puis ses lèvres s'ouvrirent à un étrange sourire :

— Il vient pour m'épouser, lui aussi. C'est un homme tout noir ; il portait l'autre jour un petit cercueil d'enfant. Ah ! je sais bien qu'on dit que je suis folle...

Régnier très doucement lui appuya la caresse de ses longues mains sur les yeux.

— Dodo, la petite tête..* L'homme noir repassera. Je le connais aussi bien que toi, va... Il était dans la chambre le jour où ma bosse a mis le nez à l'air pour la première fois.

Maintenant elle tirait mulinement les poils de sa moustache, redevenue rieuse, comme amusée d'un tour qu'elle lui jouait :

— Ce n'est pas vrai... Il ne vient pas pour moi. Mais je t'assure, j'ai bien cru l'apercevoir tout à l'heure dans l'escalier. Et puis, tu criais trop haut, aussi : on aurait pu t'entendre. Il ne faut pas qu'on sache que je suis ici avec toi. On me le défendrait, comme la lecture. Et comme ça, d'être seuls à deux quand personne ne s'en doute, c'est bien plus amusant.

Elle baissa les yeux :

— C'est comme du péché.

Régnier l'avait prise par les poignets et l'attirait sous ses yeux, si près que leurs visages se touchaient :

— Ah ! ce qu'il y a là! Ce qu'il y a là, murmura-t-il d'une voix dont il paraissait se parler à lui-même.

Va, tu leur échapperas toujours, petite âme de fumée, petit cœur de fleur au soleil de la lande, sombre fleur des minuits ! Il n'y a que moi qui vois clair en toi ; j'ai compris ta destinée... Pour toi comme pour moi, rien à faire : un vent nous emporte. Ali ! ils sont bien pourris, les Rassenfosse ; ils sont mûrs pour les vers, puisque dans tout ce fumier de la famille, il n'y a plus que le viscère de ce gros Antoniii et nos ' deux pauvres âmes infirmes. L'anémie et la phlétore, ce sera la crevaison finale. T'es-tu déjà demandé ce qu'il pouvait y avoir de cœur chez ces pachydermes de Quadrant? et chez ce perroquet bavard d'Eudoxe? En les râclant jusqu'aux moelles, en déblayant toute leur salauderie et leur sottise, on ne trouverait ni un sentiment ni une idée. C'est la ménagerie de tous les bas instincts et de tous les égoïsmes... Je ne veux rien dire de papa, un coffre-fort, une liasse de bank'notes, un sac de pièces de cent sous, le prince des comptables, mais qui laissera protester sa signature en nous. Toute sa vie a élé une suite d'échéances ponctuellement payées, en attendant la dernière, qu'il ne paiera plus et qui fera sauter toute la maison. Mais les Jeaii-Honoré ! Cette vieille toque sur un code ! Un crâne mécanique à articulations ! Un cacatois déplumé sur son perchoir du barreau! Cette ganache-là laisserait s'exterminerlemondeplutôt que de renoncer à ses fameuses bases sociales. Et tu ne sais pas, c'est lui qui a machiné ce dégoûtant mariage d'Eudoxe avec la juive, la poule aux œufs d'or, qu'il aurait bien fricassée pour son compte s'il avait pu... Maintenant nous roulons à l'aristocratie, nous avons des baronnes et des vicomtes dans nos papiers! Et cette canaille de Piébœuf! Cette dégoûtante vomissure ! Cet exploiteur de charniers ! Tous comptent sans l'encaisseur qui viendra demain toucher ses arriérés etleur fera rendre gorge, à tous ces repus pour qui la vie n'aura été qu'une bamboche. Ce sera le tour du grand huissier et de la banque-

LA FIN DES ËOUtlGËOrâ

route. Grand'mère Barbe l'appelle Dieu. Mais Dieu ou le DestiUj ça m'est égal. Je crois seulement à un grand livre où nous figurons à la colonne Doit et Avoir. Et qu'est-ce que tu veux que ces gens comprennent à une âme comme la tienne, à des âmes comme les nôtres?

Un rire aigre lui chevrota aux dents. Il lança un coup de pied aux livres épars devant Simone.

— Après tout, ils ont peut-être raison. Sois une grue comme toutes les autres.. . Mais que tu lises ou que tu ne lises pas, ce n'est pas cela qui empêchera ce qui doit arriver. Le mal est en nous. La bosse que j'ai sur le dos, tu la portes en dedans, toi.

Elle s'écarta, et ses jupes en tampons dans les mains, tout à coup esquissa un rythme de danse.

— Yeux-tu valser, dis, mon petit singe? C'est plus gai... Tu ne veux pas? Oh I bien, alors je danserai toute seule. Moi, tu sais, je danse quelquefois ainsi pendant des heures, dans ma chambre. Ça me fait mal. C'est bon.

En des cercles lents de blancheurs, tournait la diaphane figure, le nuage léger de sa robe. Elle pivotait sur ses orteils, les mains à son front, les yeux évanouis et vertigineux, en susurrant un lointain refrain, une musiqne infiniment blessée et douce, et par moment, de l'extrémité de ses doigts fluets, comme une cueillette à des espaliers de rêve, lui jetait des pétales de marguerites qu'à mesure elle détachait de ses cheveux pâles.

— Tiens, à toi... Je n'en donnerai jamais d'autres à personne... A toi... Ils n'auront pas mes marguerites !

Un court vertige la fit chanceler tandis que brusquement, dans le flottement autour d'elle de l'étoff'e nébuleuse, elle s'arrêtait, les paupières éteintes, ses deux mains à son cœur.

— Dis, la mort, c'est peut-être cela! On tourne, on tourne, on cesse de voir, on ne sait plus.

LA m DES BOURGEOIS 133

Et tout de suite après, elle lui tapotait les joues, disait, moqueuse, d'un air de malice et de mystère •

— Adieu, grand Ré, petit Ré. J'ai donné rendezvous à quelqu'un dans la charmille. N'y viens pas, c'est un secret.

La robe d'aurore et de songe, à travers un battement d'escarpins sur les degrés de l'escalier, s'envola.

Régnier continuait à regarder la porte par où la petite ombre avait disparu, par où avait fui le joli oiseau malade.

Il frappa un coup sec des doigts à son front.

— C'est là, se dit-il, c'est là la fêlure.

Une nouvelle pressentie s'ébruila. On apprit que e jeune Provignan avait demandé la main de Cyrille • les Jean-Honoré agréaient le mariage. Un matin' comme autrefois Jean-Eloi, le père était parti consulter l'aïeule.

^ — Je m'en doutais, dit Barbe aussitôt. Votre mère n a pas ses yeux dans sa poche. Eh bien, mais je n'v VOIS pas de mal. Le garçon est aimable, un peu fem^melm par exemple. Mais quand je vois quelle espèce de gens votre frère impose à la famille, je n'ai plus envie de me montrer trop difficile. Ce n'est pas un héros comme l'étaient votre père et votre aïeul Jean-Chretien I-. Dieu n'en fait comme cela que pour

commencer les règnes. 11 ouvre la main, lance la graine, et elle tombe là où elle doit tomber. Ensuite c'est aux familles à se continuer elles-mêmes.

— De quoi parlions-nous ? reprit-elle en paraissant sortir des ombres. Ah! de votre petit Léon. C'est, après tout, un fils de bourgeois comme nous, avec du sang probe aux veines 11 y a dans la lignée des Provignan des bateliers commo chez nous il y a des mineurs. Si Cyrille n'est pas trop sotte, elle aura là un bon mari.

Les Provignan, en effet, gens de fleuves et d'écluses, avaient commencé leur fortune par l'achat d'une gabarre. C'étaient de petits mariniers besogneux vivant sur leur bateau et qui, frétés par les* marchands, descendaient oa remontaient les rivières avec des chargements de bois, de briques, de froment ou de charbon. Après quarante ans de battelage et d'épargnes, ils équipaient une barge, montaient un service de messageries. La barge, hâiée par une paire de chevaux au galop, filait entre les rives plates dans le silence des paysages, relayant brèvement aux villes et aux grosses bourgades. Emmanuel Provignan, leur fils, le père des Provignan actuels et le chef de la dynastie, recueillait l'héritage et en étendant les primitifs services, devenait un des gros maîtres-bateliers du pays. Mais les rapides bateaux à aubes bientôt détrônaient la vieille navigation lente des barges, il réorganisait Ces transports qui désormais marchèrent à la vapeur, comme les grandes concurrences. En même temps il restaurait la première industrie de la famille, gréait toute une flottille de péniches, de sloops et de otters, les louant à des sous-traitants ou chargeant pour son compte, acquérait une part dans la maison Cook and C", dont la prospérité commençait. Ses deux fils à sa mort se partageaient les quinze cent mille francs qui représentaient cette petite royauté batelière. Le cadet, Jonathan, continuait la firme paternelle ; l'aîné, Pierre-

LA riN DES BOURGEOIS

Jacques, devenait le principal associé des Cook, et à la mort du vieux Cook, le fondateur de la maison dont il épousait la fille, désormais signa Cook, Provignan et C'^

C'étaient, avec les Davidson, les Cahn et les Van Laer, mais à un rang au-dessous, les grands armateurs de la métropole. Ils possédaient six steamers et cinq voiliers, un service régulier entre Anvers et Liverpool, deux grandes lignes, Melbourne et San-Francisco. La primitive gabarre de l'ancêtre, le lourd sabot cheminant avec sa spirale fumeuse au fil des canaux, devenait, à travers les temps, le galion qui par les Atlantiques roulait la fortune des Provignan. Une armada sortait des flancs de la petite arche de Noé où, près d'un demi-siècle, parmi le chien, le chat etles poules, avait trimé le ménage des grandsparents. La féodale maison des armateurs^eut pour légende l'humble cambuse prolétaire, avec la bonne figure saurée de la mère faisant mijoter la soupe aux poissons, la haufe silhouette rigide du père poussant sur le gouvernail.

Léon était le dernier des quatre fils de Pierre-Jacques. Mais, tandis que ses frères, dans le mouvement du port et l'affairement des bureaux, restaient fidèles à leur sang de mariniers et de spéculateurs, ce joli garçon aux airs de fille, indolent et nostalgique, mollement élevé dcins un bien-être ignoré des aînés, tout de suite se trahit sans vocation pour la rude bataille de l'argent. On le mit aux études, on espéra qu'il deviendrait le conseil de la famille. Laborieusement il décrocha ses licences d'avocat, pratiqua un an de stage chez Jean-Honoré, s'en vint plaider de chanceux procès à Anvers. Mais inapte aux labeurs ponctuels, bientôt il se fatiguait du barreau, versait en une vie désœuvrée, entrecoupée de voyages, amusée de manies.

L'intelligence artiste et déliée, s'assimilant aisément les routines, Léon s'éprenait avec feu d'abord

(le variables objectifs, et tôt après excédp, s'avouait sans force pour y atteindre. Toute énergie, en ce mobile esprit dénué de foncière aciivité, en cet esprit frôleur qui s'usait à la volupté des attouchements, expirait avec le songe, défaillait dès la réalisation. Par accès il peignait, tentait des proses aimables, esquissait des musiques. Sur des paroles qu'il écrivait lui-même, il commença un drame d'une conception ingénieuse et qui, au fond des tiroirs, alla rejoindre d'autres infructueux essais. Rien ne se fixait sur cette plaque mal sensibilisée de son cerveau ; à peine mordue, elle se brouillait parmi de nébuleuses et contradictoires optiques. La vie se brusquait pour lui en passades, tournait bride sous,, le coup de fouet des humeurs comme si, en se cherchant partout sans se trouver, un sort l'eût contraint à infiniment se fuir. C'était, dans cette tête journalière et bourdonnante, aux idées en vols d'oiseaux battant de l'aile à tous les horizons, comme le retour au réve vers des patries inconnues, tandis que, par les eaux stagnantes, entre la tristesse des rives, s'enfonce le lourd flottement d'une gabarre.

La race ainsi bifurqua dans la descendance des Provignan, incitant à la songerie solitaire le cadet avec la force atavique qui vers l'action poussait ses aînés. A part la musique, nébuleuse et suggestive, le charmant d'un inconscient rappel des aériennes voix des traversées ouïes par les ancêtres, à part une joie de migration qui quelquefois le relançait vers les fjords et les mers comme si derrière le claquement d'une voile tout à coup le doigt du Provignan primordial s'était levé et lui signifiait le départ, nulle griffe n'entaillait cette inquiète humanité fragile.

Léon sembla prédestiné à traverser la vie en amateur, à jouer sur le fond de la scène le rôle d'une brillante inutilité sociale. En ce rejet dégénéré des souches, s'accusa, comme chez les Rassenfosse, le déclin des Provignan, l'adynamie intellectuelle an-

nonciatrice des fins prochaines, après la grosse dépense d'énergies et de muscles nécessaire pour percer la croûte obscure des ascendances. L'arbre, sain au pied, en ses larges et profondes racines, subitement se rabougrissait à la cime, laissant aller sa sève en la blessure des derniers rameaux. Et un ver, commis à finalement dévorer le vaisseau-amiral de-leur fortune et tout à la fois l'entière escadre flottant sous le pavillon des Provignan et Cook, commença de vriller cette grande firme.

Pierre-Jacques, vieil ami des Rnssenfosse, espéra que le mariage changerait ce fils gâté par ime mère faible, d'autant plus encline à l'indulgence qu'elle était malheureuse, sous la main d'un homme despotique et brûlai. Jl consentit à lui départir annuellement une rente de vingt-cinq mille francs. Mais, homme d'affaires jusqu'au bout, il exigea que Léon, en compensation, assumât le contentieux de la maison, de cette maison considérable comme un service public et que ses énormes transactions exposaient à des litiges fréquents. Le petit Provignan, très doux, indolent, l'œil et le visage de son caractère, avait plu, dès son stage, aux Jean-llonoré. On l'invita aux soirs de musique ; il improvisait sur le piano des accompagnements à madame Hassenfosse qui chantait ses vieilles cantilènes ou faisait la partie de violon dans les sonates brassées par Cyrille. Il savait conduire un cotillon, valsait avec grâce, zézayait d'aimables riens aux femmes en qui sa virilité mièvre, puérilement dorlotée par la passion maternelle, l'ei'féminement de son esprit et sa nervosité mobile se reconnaissaient. Il lui restait de ses vains tâtonnements en tous sens un sentiment do sa fragilité et de l'inutilité de tout efTort qui, en se reflétant dans un mélancolique regard, Ini donnait devant les dames le cbarme de langueur d'un llamlct minutif.

11 devait agréer à cette tète à l'envers de Cyrille, raffolant de danse et de musique, et qui n'avait dii

qu'au milieu sévère où elle avait grandi, la conservation d'un cœur facilement corruptible. La rêverie de la mère, sa sentimentalité provinciale, son goût de la musique s'étaient, à travers une nuance de pose à l'artisle, transfusés en se dénaturant en cette petite personne agitée, romanesque, d'humeur changeante, idolâtre de soi, aux crises de larmes sans cause suivies de rires frétillants, au camuson chiffonné, aux pétulances de prunelles savantes.

Elle s'amouracha du jeune Provignan comme elle s'était amourachée des beaux officiers, des ténors d'opéra et des baladins de cirque. 11 l'avait conquise par ses yeux pâles de fille et son dilettantisme affligé. « Mon futur mari, dit-elle un jour à sa cousine Piébœuf, oh! c'est un poète qui joue du violon. J'étais prédestinée à n'aimer qu'un artiste. Quand je serai triste, il me dira des vers ou me fera de la musique ».

A. la mi-novembre, le mariage fut célébré et s'entoura d'éclat. On vit réunis au repas des noces tous les Rassenfosse; il ne manqua que Simone, toujours rancunière à Léon, Ghislaine murée dans son Rasepelote et Arnold là-bas ravageant les lialliers d'Empoigny, imperméable aux solidarités de la famille. Les Provignan, de leur côté, figurèrent à cette solennité qui cimenta la coalition de l'argent et des hégémonies sociales. Dans sa grandeur et sa faiblesse apparut la ligue de deux familles puissantes, regoulées d'orgueil et de richesses, toutes deux en possession des prééminences qui ciment la royauté des races, et pourtant l'une et l'autre déjà rongées par ces maux exterminateurs, l'altération des sangs, la vénalité des consciences, le déliement du pacte familial. La juivcrie, entrée chez les Rassenfosse à la faveur des spéculations de Jean-Eloi et du mariage d'Eudoxe, afflua, massa ses tètes de requins et ses rostres d'autours à cette table de Jean-Honoré où seulement l'antique foi de la maison,

l'espoir en la Providence, demeura avec la grand'mère Barbe et Wilhelmine.

Chez les Jean-Eloi un dépit s'envenima, l'envie de ces noces heureuses, l'amertume des autres, parjures et détestées. Adélaïde, surtout, en se rappelant leurs hontes personnelles, sentit la pointe des flamberges. Elle compara à l'accord des cœurs ici, aux situations appariées, les distances, l'éternisation des haines, les sacrements avilis. Sa maternité saigna sous la trop cuisante ironie des contrastes. Elle eût voué le nouveau ménage aux exécrations..

Les Jean-Honoré avaient convié Lavand'homme et Ghislaine ; ils ne reçurent d'elle qu'un bref regret, des excuses dilatoires. Adélaïde, pour conjurer un froid inévitable, révéla alors la grossesse de sa fille, en justifiant par cet état physique son involontaire éloignement. Ce fut pour la famille une grosse surprise.

Mais ce jour nuptial principalement devait se commémorer par le pacte qui, à la suite d'une parole de Piébœuf cadet, le mari de Sybille, intervint entre les deux frères et Rabattu. Après les vins, Amable Piébœuf, fermenté comme les fumiers humains qu'ils géraient, s'écriait :

— Quand nos locataires crèveraient par centaines, eh bien, tant mieux, il faudra bien que la Ville exproprie tout le quartier. C'est une question d'intérêt général. Nous sommes des honnêtes gens, nous voulons le bien de nos concitoyens. La grande coupable, c'est la munici; alité. Concevez-vous, voyons, qu'elle tolère un pareil foyer d'infection, notoirement dangereux pour ses administrés ? C'est une infamie.

Son malsain et blafard visage suait l'indignation pour ces terrains morbifères, pour ce charnier fangeux que, par la plus dégoûtante et la plus sereine des spéculations, ils s'obstinaient à laisser croupir en ses pestilences, génératrices de maux universels.

Le cri de Piébœuf ne souleva nulle réprobation.

Les Rassenfosse, Quadrant, la clique aux tignasses d'astrakan estimèrent qu'après tout ces Piébœiif s'entendaient à exprimer de leur bien, pour un large rendement, les sucs et les jus jusqu'à épuisement. L'argent à tous leur semblait l'aboutissement légal de la propriété ; leurs consciences d'écumenrs d'affaires et de négriers des races pâles, en exagérant les pires féodalités, spontanément adhéraient à l'idée d'une humanité taillable à merci, commuée en bétail de rapport, d'autant plus fructueux qu'à la différence du bétail des herbages, il se consumait et se nécrosait, rongé par des plaies toujours plus exterminatrices.

Rabattu, avec son petit dodelinement de tête rose, qui semblait battre la mesnre d'une danse de chiffres, avait écouté sans rien dire. Mais à l'heure des cigares, quand les hommes refluèrent vers le cabinet des stagiaires, il se rapprocha de Piébœuf cadet et, avec le sourire bon enfant derrière lequel se dissimulait sa madrerie, lui coula :

— Dites donc, il m'est venu une idée tout à l'heure. Oui, si seulement une épidémie un peu sérieuse frappait votre quartier, la Ville du coup serait bien obligée de vous exproprier. Dès lors il y aurait là une affaire... Ah! oui, une grosse affaire... A compte à demi, si ça vous va. Nous rachèterions les matériaux de la (lémolition, nous bâtirions un quartier nouveau... Mais il faudrait l'épidémie, y aider au besoin en laissant tout pourrir... liein, vous comprenez ?

Sa férocité s'enveloppait de bonace ; le sourire à présent lui remontait aux yeux, dans la roseur plus vive de la face, un sourire heureux de torlionnaire regardant griller de la chair réprouvée...

— Des millions, mon cher, à gagner là-dessus, sans compter le chiffre de l'expropriation... Et In, vrai, c'est en ami que je vous offre l'affaire. Si seulement j'en parlais à Akar, il prendralL tout pour lui. Mais, en toute équité, ça vous revient bien un peu.

Piébœuf se sen^i^ titillé des vieux prurits de la race. Sur le champ il récupéra la coquinerie industrieuse du père, du maçon bâtissant sur des cimetières mal déblayés. S'il avait vécu, celui-là, nul doute qu'il eût abouti à cette intégrale conception qui, par le sacrifice des familles rigoureusement combiné, par la mort utilisée comme un sur intermédiaire pour l'expropriation finale, centuplait le gain. Le plan qu'il n'avait pu réaliser et qui prématurément s'était dissous en ses pourritures, à la fin éclatait, s'avérait dans sa grandeur et sa beauté. L'engrais des vies, parmi ces terreaux d'humanité hersés parles maladies, labourés par la misère, fermentait en cette spéculation définitive, en cette intensive et supérieure culture du million.

Piébœuf cadet appela son frère qui tout de suite se montra touché jusqu'aux larmes. L'espoir d'un gain énorme ravivant la mémoire paternelle, il eut un élan :

— Ah! quel grand homme, ce papa Piébœuf !... On ne saura jamais quelle haute intelligence c'était... 11 aurait tout prévu. Cette idée-là, il a dù l'avoir.

Akar, les voyant causer à l'écart et relancé par son flair de financier, s'avançait :

— Eh bien, il paraît qu'on complote?

— Oh! une petite atTaire, fit Rabattu avec une simplicité de bonne âme. Oui, un petit conseil que je donne à ces messieurs.

Un clin d'œil qu'il lui jetait par dessus l'épaule rassura Akar sur la probabilité d'une participation. 11 se mit à rire et pirouettant sur ses talons :

— Oh ! du moment que je vous gêne !

Alors Rabattu et les Piébœuf se reculèrent dans l'embrasure d'une fenêtre et échangèrent la parole qui les liait. Mais, par surcroit de garantie, Rabattu, se défiant de la volatilité des stipulations verbales, exigea un acte authentique. Celui-ci fut passé le lendemain.

Le jeune ménage Provignan s'était décidé pour le classique voyage d'Italie. A leur retour, après un mois d'absence, ils allèrent habiter un petit hôtel près du bois. Déjà des froissements, une irritabi- ^ lité de Cyrillo pour les perpétuelles indécisions de son mari avaient dénoncé le foncier désaccord de ces deux natures dont Tune, furtive et rêveuse, sans ressort pour la vie, cette inquiète nature de grand garçon chimérique, contredisait la petite vglonté capricante et fantasque de la femme. Cyrille, à travers ses coups de vent d'humeur, voulait tenacement ce qu'elle voulait. Mais ses caprices toujours se butaient contre la passivité de Léon, incapable de vouloir avec elle et qui, au dernier moment, par paressé d'esprit, lui échappait et la laissait maîtresse d'agir à son gré.

L'antinomie des caractères encore une fois déjouait toute certitude en ce mariage mal assorti et prédestiné à verser de rindifférence dans l'aversion. Légère, bruyante, évaporée de gestes et de cervelle, les idées en l'air comme la pointe de son petit nez mutin, cette très féminine fille des Jean-Honoré, ce froutement et ce babil de joli oiseau volage que sa mère avait cru couver pour le marais domestique, dès la lune de miel s'aheurta au goût de silence et d'elTacement, à la nervosité repliée et chagrine d'un jeune mari prématurément rassis, détestant les aventures qu'elle recherchait, rétif à ce claquement de portes d'une vie un peu bohème où elle eût aimé se dédommager de l'ennui vertueux de la maison de son enfance. Au retour, elle étonna la famille par un bouquet capiteux qui tout à coup, en la jeune mariée du départ, faisait se lever l'odeur d'une autre femme, les fleurs poivrées d'une féminéité gamine et délurée. Réty, qui avait ses idées sur le mariage, formula à son sujet un jugement qui devait se réaliser.

— Cette petite Cyrille n'a pas trouvé le terrain conjugal qu'il lui fallait. Au fond c'est une jolie vi-

LA tiN DES BOURGEOIS

cieuse, et tout est possible quand le mari, comme ce nénuphar de Léon, n'a pas l'autorité suffisante. Les femnoes comme elle ont besoin d'un maître, d'un mâle qui les mène, brides en main, et au besoin avec le fouet. Le mariage, au fond, n'est que l'anormal rapprochement de deux êtres tellement incompatibles, tellement opposés par les humeurs, l'éducation, les concepts, les particularités de Fégotisme que par moments on est pris de stupeur devant la possibilité d'une loi scellant d'aussi absurdes conjonctions. Quand la haine ne se dénonce pas bilatérale au bout de quelques années de boulet, dans ce bagne d'une vie où l'on a le nez collé l'un sur l'autre et où tous deux voudraient se le manger, c'est qu'il y a un des époux plus faible. Celui-là abdique l'imprescriptible fatalité de la haine, qui est la loi du mariage, et la seule.

)) 11 faut de toute nécessité qu'un des deux assume la suprématie. Et soyez sùr, celui qui a le dessus finit toujours, en infligeant à l'autre toute la somme des tortures humaines, par se venger de l'épouvantable aberration qui a fait se fondre ensemble deux forces contradictoires et hostiles, toujours tendant à s'annuler l'une l'autre.

» Ah ! il y a le divorce, je sais bien, cette soupape ! Mais que d'ennuis! La plupart se résignent, cantonnés dans leur haine, plutôt que de l'affronter. Et puis, le divorce, qu'il a fajlu quand même instituer, ne prouve-t-il pas que la haine est si proche de l'amour qu'en livrant réciproquement à bail un homme et une femme, on doit leur ménager la faculté de résiliation ? Je ne sais pas ce qui arrivera du ménage Provignan ; mais, avant deux ans, il y aura là comme partout deux malheureux dont l'un, (et je ne crois pas que ce sera le mari) portera des coups terribles à l'autre.

XYII

Cette année mouvementée dérangea les habitudes de la famille. Les Jean-Honoré ne s'attardaient qu'une quinzaine de jours à la mer, dans leur chalet de la plage. Adélaïde, elle, pour obéir aux médecins qui, déroutés par l'opiniâtreté de Simone, enjoignaient un régime salubre, les bromes du grand air, les saturations toniques de la montagne, se résigna à résider jusqu'à la fm de Tan à Empoigny. Jean-Eloi, rappelé par les affaires, avait quitté le château dès novembre.

Une vie dispersée en résulta, la maison coupée en deux, avec ce tronçon qui à la ville barattait ses millions et cet autre qui, là-bas, perdu dans de froides altitudes, derrière les verrières étamées par les givres, regardait neiger la mort des ciels sur les silences blancs des plateaux. La grande demeure, vidée de son train, ouatée des sourdines de l'hiver, grelottante en ses immenses couloirs où s'effarait le petit pas d'oiseau de Simone, n'eut plus pour rumeur que la piaffe des chevaux qu'Arnold dressait dans la cour et le ronflement de sa varlope, le grincement de son rabot, le cognement de ses coups de marteau aux heures où, au fond de son atelier dans les combles, il se reprenait à sa menuiserie. Son régulier dégoût des civilisations depuis un mois le rejetait à cette existence musculaire et rude, séda-

tive à la force sans emploi qui barbarement s'agitait en lui. D'autres fois, il menait sa meute en chasse* dévastait les bois jusqu'à la nuit, ne rentrait que pour se mettre à table entre sa mère et Simone, dans l'une des chambres du rez-de-chaussée, aménagée pour cette hibernation inusuelle.

Sous la lampe, dans la flambée des bûches, avec la précaire animation du service durant les repas, les discrets glissements de deux femmes de chambre et d'un valet sur les parquets, ils subissaient des veillées dolentes, las d'écouter la plainte des futaies au loin, le grésillement des neiges contre les vitres, la huée des hiboux dans les tourelles. Arnold ponctuellement s'endormait après sa dernière cigarette ; elles étaient obligées de le réveiller, agacées par ses ronflements ; il fllait alors piper avec les domestiques à la cuisine. Et seules, vaguement somnolentes, secouées de frayeurs subites qui leur faisaient remuer toute la maison par leurs gens, eUes reculaient en lisant ou brodant l'heure de la couchée. Leur petite vie frileuse, emmitouflée, maintenant se resserrait dans trois ou quatre pièces abritées par des paravents, obturées de tentures, parmi la mort du reste des chambres.

Les jardiniers, d'après les ordres de Jean-Eloi, d'abord les avaient décorées des plus rares floraisons de la serre. Ce fut, sous l'aigre reflet des neiges aux plafonds, la grâce d'un rappel affaibli des arômes et des nuances de l'été. Mais les tièdes et languides expirations énervèrent Simone, amoureuse d'essences qu'elle inhalait, les narines frémissantes, avec la passion de s'en sentir mourir. Des vertiges, des suffocations, à cette griserie de sa petite âme sensuelle, se renouvelèrent : il fallut proscrire le joli décor floral qui leur allégeait l'ennui des yeux.

Par les jardins et la montagne, une aise de délivrance, dans le balsamique et lénitif automne, tout un temps avait paru délier le mal. Mais avec les

intempéries, lui échnt un retour de ses sensitivités mortelles. Elle eut des larmes, des irritations sans cause, des élirements où subitement sa forme se raidissait, où il lui semblait qu'en s'allongeanr, elle s'échappait d'elle-même. Ses nuits se brisaient en des sursauts brusques, après des visions qui la harcelaient. Des effrois en plein jour la jetaient debout, l'oreille aux portes, écoutant marcher toujours le leurre d'un pas par les corridors. Elle s'endormait dans le plissement coquet des draps autour d'elle, avec des rubans qu'elle se nouait aux cheveux et , des grâces d'attitude de petite malade qui réve mourir joliment, comme si vraiment au matin on dût la trouver morte dans le funèbre charme d'une suprême toilette. 11 lui survenait, en outre, des aversions inexplicables. Un carlin, très attaché à madame Rassenfosse et qu'elle avait toujours caressé, brusquement lui devint intolérable. Pendant toute une semaine ensuite elle prenait Arnold en horreur et refusait de descendre, afin de ne pas se rencontrer avec lui.

— Mais que t'a donc fait ce pauvre garçon ? se désolait Adélaïde. Est-ce que tu vas te liguer contre lui avec ton père ?

Elle secouait la tète d'un air de colère méchante :

— Je ne veux pas... je ne veux pas. Son àme sent mauvais. C'est comme une odeur qui vient de lui et qui m'empoisonne, une odeur... je ne sais pas...

Madame Rassenfosse écrivit à son mari qu'elles allaient rentrer. Aussi bien la campagne se notifiait sans vertus, avec ce casernement maussade, en des airs gelés qui pinçaient jusqu'à la douleur les nerfs de l'enfant. Elle redoutait le recommencement des crises. Jean-Eloi, retenu par une affaire, envoya Régnier pour les aider.

En débarquant un matin, il trouvait sa mère accablée, en larmes, au chevet de Simone endormie. Elle ne put d'abord s'arracher que des paroles sans suite

pour lui apprendre l'événement qui, depuis la veille, la mettait à l'agonie.

— Ce qui s'est passé, je ne sais pas... Elle n'a rien voulu me dire... Toute cette nuit, c'est affreux... Elle est rentrée mourante... Mais elle te le dira peut-être, à toi... Une enfant, une jeune fille, peut-on jamais savoir ?

La veille au soir, après le dîner, elle avait déserté subitement la table. Madame Hassenfosse, effrayée d'un peu d'égarement en son regard, la crut remontée à sa chambre et y monta à son tour. Vide, la ciiambre. Elle avait interrogé ses gens. Le cocher affirma l'avoir vue détacher un des danois et se diriger vers les jardins. Elle courut à la ferme, pendant qu'Arnold et les domestiques battaient la montagne. Le fermier ne savait rien ; le chien de garde était resté coi. Alors elle-même s'était lancée par les rampes, appelant Simone dans cette nuit de clair de lune, regardant si nulle forme au loin ne se levait de la blancheur des chemins.

— Depuis ce moment, vois-tu, j'ai été vraiment ment folle, je me suis sentie mourir... Non, tu ne peux te figurer tout ce qui m'est passé par la tête... Le bassin était gelé, elle ne pouvait y être tombée. Eh bien, j'ai fait allumer des torches de paille, j'ai fait casser la glace. J'ai voulu qu'on allât voir aux grottes, au bois, partout. J'ai eu un instant la pensée de mettre le feu à l'un des bâtiments pour l'obliger à rentrer en voyant l'incendie. J'aurais incendié le château afin qu'à la lueur des flammes on pùt la découvrir ! Arnold a détaché les chiens, il est descendu au village. Et pas une voix, pas un cri dans les monts ne nous répondait ! Je suis rentrée brisée, enfin, vers minuit. Etait-ce minuit? 11 n'y avait plus d'heure pour moi, il n'y avait plus que la nuit, une éternité de temps et de nuit. Où étaitelle allée? Que s'était-il passé? Je ne sais pas. Elle était partie, elle ne revenait pas. Je suis restée toute

la nuil à l'attendre, sortant, rentrant, morte de froid et de peur, de peur surtout, car je ne sentais plus mon corps ; j'étais à ce point absente de moi-même que je courais en pantoufles sur ce sol de pierre et ne m'apercevais pas de mes pieds gelés. Arnold, le pauvre enfant, avait voulu veiller avec moi ; mais le sommeil l'accablait, il retombait sur la table. Je lui aurais fait mal dans ma colère. Toute la nuit, les portes sont restées ouvertes, toute la nuit les gens sont demeurés sur pied. Puis, plus tard, le danois est rentré. Comprends cela, rentré sans elle î Alors il parait que je suis tombée. Léonie m'a portée au lit. Je ne sais plus rien que ceci, c'est qu'au petit jour j'ai rouvert les yeux. Léonie était toujours auprès de moi. Elle m'a dit que Simone venait de monter se coucher. Et c'était vrai : elle dormait quand je suis entrée, tiens, comme maintenant... Yoilà six heures qu'elle dort sans avoir fait un mouvement.

Régnier hocha la tête.

— Pauvre maman! Oui, va, je comprends.

Il pensait :

— Y aurait-il encore un peu du fils en moi ? C'est risible.

Il s'approcha de Simone, se pencha sur son souffle léger, contempla ses gentilles mains frêles, rayées d'égratignures.

— Un mystère! se parlait-il à lui-même. Tout est possible.

Une des femmes de chambre avait trouvé ses robes au pied du lit, mouillées, encore raides des cristaux du givre. Elle les avait mises sécher sur un fauteuil, dans la chaleur du feu. Du doigt, madame Rassenfosse les lui désigna.

— Oui, dit-il, je vois. Eh bien, laisse-nous seuls ensemble. Si elle t'aperçoit là à son réveil, elle prendra peur. Il ne faut pas qu'elle se souvienne trop brusquement. Et puis pour toi-même... Tu

as besoin de repos. Je veillerai, je tâcherai de savoir. Va, crois-moi.

Adélaïde, affreiisement souffrante, un claquement de fièvre aux dents, enfin se retirait. Régnier resta seul, étendu sur une chaise-longue, continuant à regarder le joli sommeil candide de Simone, la palpitation régulière de son (îorps d'enfant sous les draps. Et la question de sa mère lui revint :

— Que s'est-il passé ?

Une ironie monta de ses humiliations d'infirme, de ses disgrâces de rejeton mal venu et qui l'associaient à la détresse du faible esprit expiré devant lui.

— Voilà ! voilà ! C'est le détraquement, c'est la grande misère qui commence. Les Rassenfosse s'en vont les uns par la tète et les autres par le ventre. Il y a eu trop d'orgueil dans la famille. Nous sommes punis par où nous avons péché, par l'intestin et par la caboche. C'est du vertige des Rassenfosse qu'elle est folle, la petite ! la pauvre petite âme de folle ! la gentille petite âme d'oiseau folle de ne pouvoir s'envoler ! Ah ! qui pourra lire dans sa folie ? Pas même moi ! Elle porte le vertige et les fumées du trou des Rassenfosse. Sa petite tête est à présent comme la fosse de Misère, obscure et vide... Voilà le malheur ! Et pourtant elle vaut mieux que nous tous, elle est la fleur sur le fumier de la famille. Ah ! Ah ! papa a beau entasser ses millions, il arrivera un jour où personne ne sera plus là pour les croquer.

Dans l'après-midi, Simone eut sur les draps un geste vague. Elle ne s'éveilla pas tout de suite, resta les yeux évanouis, dans un enlisement de sommeil. Puis, apercevant Régnier, elle roula la tête au bord de l'oreiller, d'un air voluptueux et câlin.

— Ronjour, grand Ré.

— Ronjour, sœurette. Ça ne t'étonne pas plus que ça de me voir auprès de toi ?

— Mais non... Pourquoi ?

Elle se lissa le front du bout des doigts.

— Attends voir... Ah ! c'est vrai, tu n'étais pas ici hier... Il s'est passé quelque chose, quelque chose...

Il lui caressa les cheveux.

— Je crois bien, voilà tout un jour que tu dors, car il paraît que c'est à présent les nuits que tu ne dors pas... Je suis bien sùr que tu auras fait un beau rêve.

Elle cherchait dans sa mémoire, toute tendue par l'efTort, les yeux rétraclés comme dans le regard en dedans dont elle scrutait ses ombres. A la fin, un dépit pour cette indolence de son esprit lui fit claquer la langue et frapper l'air d'un battement de ses mains.

— Il y a là un nuage...

Régnier, en imprimant légèrement les doigts, lui ferma les paupières.

— Bon, bon, ne te tourmente pas. Tu me diras ça tout à l'heure.

Elle s'assoupit sous la pression qui appuyait l'oubli sur l'éveil tardif des souvenirs. 11 l'entendit murmurer, à travers une douceur d'anéantissement :

— Je suis bien... C'est comme si je ne vivais plus. Et ensuite, les yeux fermés, ce fut le dessin et la

confiance du sourire, d'un sourire frôlé par de lentes paroles comme en songe et où s'élucida un surnaturel réve ressuscité :

— Des jardins de marbre et de givre... Un pays de sommeil... Il y avait des musiques, oui, des musiques de cristal qu'on n'entendait pas... Alors, j'ai marché, j'étais en satin blanc, j'avais aux pieds des souliers de satin blanc... On avait semé de la lune sur le chemin... Et je ne m'entendais pas marcher, je tenais mon cœur dans mes mains... Mon cœur était une lumière, une lumière très pâle et sans chaleur... Personne ne devait savoir qu'il m'attendait... Le prêtre aussi attendait dans la chapelle... Je suis partie sans rien dire à maman, je ne

loi

marchais pas, je glissais, j'étais la petite mariée du clair de lime, j'étais toute habillée de clair de lune. Puï^, je ne sais plus... Ah ! oui, le palais, un palais de marbre et de givre ; mon prince est venu ; il m'a prise par la main; nous avons monté des escaliers... Mon prince avait des habits de salin d'argent. II m'a pris mon cœur des mains, mon cœur éclairait devant nous des salles, des salles. Il m'a mis des diamants dans les cheveux, un anneau de diamants au doigt. 11 m'a dit : voici minuit. Viens nous marier, tu seras ma petite fée... Alors nous sommes entrés dans la chapelle, le prêtre nous a bénis... Et puis, et puis... c'est mon secret, personne ne saura rien.

Régnier relira sa main. Elle ouvrit les yeux, regarda la chambre, et tout de suite après s'enfonçant la tète sous les draps, se blottissant au fond du lit :

— Qu'il fait laid ici! Qu'il fait nnit dans cette chambre ! gémit la pauvre voix cachée, toute lointaine.

— Oui, dit-il en riant. C'est pour te punir, méchante Simone. Tu es sortie hier soir. Tu as mis maman dans un bel état. On t'a cherchée toute la nuit.

La petite téte pâle sortit des draps. Il lui montra ses robes séchant près du feu. Elle les considéra tout un temps sans rien dire, puis ses sourcils se froncèrent, des larmes de colère jaillirent :

— Ce n'est pas vrai... Tout le monde m'en veut. Je te hais.

Mais, toujours riant, il lui cajolait les cheveux et le front.

— Voyons, tu sais bien qu'à moi tu peux tout dire. A son tour elle se prenait h rire à travers ses pleurs,

l'attirait par le bras jusqu'à ses lèvres :

— Eh bien, c'est vrai. Mais ne va pas le dire ; c'est nn secret comme tous les autres. Personne ne doit savoir où je suis allée.

— Pas même moi ?

— Ni toi ni personne.

Et s'entêtant dans son idée, elle ]ui tapotait la joue, malicieuse, égayée, en répétant

— Tu ne sauras rien... Simone ne dira rien. Régnier haussa les épaules :

— Ce sera comme tu veux. Mais ma bosse m'a tout dit. Tu es allée trouver ton Prince Charmant.

Toute sa chair visible au-dessus des draps aussitôt se teinta ; une moue dépitée lui renfrogna le visage ; elle se rejeta sous les couvertures.

— Méchant bossu ! tu as menti !

De nouveau, au bout d'un instant, le moulin de douce folie tournait son aile à un autre vent. Elle se remettait à lui sourire câlinement, disait :

— Si tu savais comme il est beau! Et majestueux I Oh! Je suis une très petite fille à côté. Mais décidément je ne veux pas, j'aime mieux rester avec toi.

11 l'interrogea encore, espéra savoir où elle avait passé cette nuit de gel et d'hiver. Mais elle le défia, maintenant revéche, les yeux boudeurs, en lui montrant sa bouche aux dents serrées.

Madame Rassenfosse, à plusieurs reprises venue prendre des nouvelles, poussa tout à coup la porte. Elle vit Simone réveillée, se jeta sur le lit en criant :

— Ma pauvre enfant ! Ma pauvre enfant ! Simone la regarda, l'œil en dessous, avec un peu de

l'apeurement et de la sournoiserie d'un gentil animal pris en faute. Adélaïde alors levait un œil interrogateur vers Régnier, il secouait négativement la tête.

Devant ce mystère, sa grande douleur de la nuit la reprit ; elle baisa longtemps les paupières de sa fille.

— Si tu savais quel mal tu m'as fait ! Mais tu es là, je t'ai retrouvée, après t'avoir crue perdue! Vois, je n'ai même pins la force de te gronder.

La peine maternelle enfin ébranla ce cœur muet. Gomme un levier, elle pénétrait sous les joints et

LA FIN DES BOUUGEOïS

faisait sauter les gonds do l'obscur et hermétique vouloir. En une crise de larmes Simone se suspendait par ses bras en lianes au cou de madame Rassenfosse, toute secouée de sanglots parmi lesquels elle appelait la mort et implorait le pardon.

— Qii'on me délivre de la vie... Appelez le prêtre... Ah ! maman, maman ! Pourvu que ce soit cette fois... L'absolution !

— Mais non, tais-toi, s'affolait Adélaïde en la couvrant passionnément de baisers, tais-toi ! Est-ce que je te reproche quelque chose? Est-ce que tu n'es pas mon enfant? Je t'en supplie, ne me regarde pas ainsi, tes yeux me font mourir.

— La mort! la mort! suppliait la voix défaillante de Simone.

— Ma fille! Ma petite Simone! Reviens à toi... C'est moi, ta maman ! Tu ne me reconnais plus?

— Trop tard, dit Régnier.

11 s'emporta :

— Yous ne voyez donc pas que vous la tuez avec ces cris ? Maintenant il n'y a plus rien à faire, elle est partie, c'est fini, je n'y puis plus rien.

Dans ses sclérotiques rigides un effrayant regard dilaté parut se lapidifier, une clarté morte de gemme qui, au fond des orbes, par delà la vie, lointaine et dure comme une étoile en un firmament d'hiver, se fixa. Les affres froidirent les joues, le front ploya comme vers les tertres funèbres. Madame Rassenfosse soudain, sous le souffle de sa bouche, sous le grand cri dont elle la rappelait des ténèbres de l'inconscience, la sentit se raidir. Cédant à l'attirement de ce corps frêle qui par les bras lui restait rivé, elle roula enlacée dans les oreillers. Puis, l'affreuse, Thabituelle agonie de la chair suppliciée commença. Lentement, aux givreuses vitres de l'œil, line vision d'effroi s'élargit; hors des orbites se projeta le regard, comme un marteau vers un clou dans l'espace. La mère épouvantée subissait l'injonction

LA BIN DES BOUKGliOIS

des glaciaires prunelles, suivait leur trajectoire à travers le vide, comme si au bout dut s'évoquer, des lucides ondes de l'air, l'évidence d'un terrifiant phantasme. Mais n'apercevant que la vacuité des diurnes pénombres hivernales, elle se rejetait ensuite vers ces disques immobiles et diffus pour en sonder les térébranles hallucinations.

— Mon Dieu ! Mon Dieu ! murmura-t-elle du fond de son affliction, si j'ai fait le mal, ne punissez que moi seule. Epargnez l'enfant innocente, épargnez la victime de votre colère. Mon Dieu ! ne frappez que la misérable pécheresse, votre servante.

Le resserrement des bras se détendit ; ils se murent dans le geste de repousser l'obsession d'une image ; et des spasmes, une oppression de la gorge creusée de profonds labours, le reflux des marées intérieures perceptible au battement des petits seins presque insexuels, en dénonçant l'intégration déflnitive de l'Esprit, seuls dans la tétanique passivité des membres perdurèrent, encore vulnérables et non expirés.

Une voix ensuite monta aux lèvres violettes, ressuscitant parmi des etTrois, des pauses, des écoutes, et disant les mystères.

Les fuluritions encore une fois furent révélées.

— Là... là, l'homme noir... Des cierges, des cloches... On monte un cercueil, il y a des cris dans la maison... Il est mort, l'enfant... Des cloches... On monte un cercueil. Attendez, c'est un cercueil plus grand, cette fois. Ily aquelqu'un qu'on couche dans ce cercueil... La maison est pleine de cierges et de cris... On a drapé une robe blanche sur la petite Irène... Attendez, il vient un autre cercueil derrière... Non, non, pas celui-là... Ah î toujours des cercueils, toujours des cierges et des cloches... Il y a des cercueils dans tous les coins, la maison est pleine de cercueils et de cierges... Je ne vois plus personne, Il n'y a plus personne dans la maison, il n'y a plu^i que des cercueils.

Madame Rassenfosse tomba sur les genoux, ses mains jointes.

— Seigneur, mon Dieu! que dit-elle? Elle est folle !

— Elle voit, fit Régnier.

— Non ! non ! Tais-toi, malheureux I Ce n'est pas vrai !

Une électrisation des nerfs, le grand frisson du sens délié enfin silla à travers Simone. Ses rigides membres fléchirent ; d'un frôlement des mains elle parut caresser de mystiques formes éparses. Ce geste ensuite glissait vers madame Rassenfosse, très doucement elle lissait ses cheveux.

Régnier lui souffla sur les yeux.

— Simone !

Le gel des paupières se fondit, elle s'étonna de les voir, ne se souvint de rien d'abord. Sa mère la serrait dans ses bras et avec un effort atroce lui souriait. Puis le réel la récupéra, elle retomba parmi les oreillers en proie à d'horribles certitudes en sanglotant :

— Encore une fois ! Encore une fois !

Et après c'était le repos, l'entrée aux fraîcheurs somniales, les profonds léthés de l'oubli. Une nuit de bonne paix, à travers un enfantile et léger dormir, silenciait ses esprits. Elle se rappelait à peine, en s'éveillant le lendemain, un lourd brisement. Les images avaient fui.

Quand Jean-Eloi arriva, Adélaïde lui apprit la fuite, le retour, la crise. Sa peine, pour cette douleur suprême, éclata en une révolte contre l'ordre obscur. Ils n'en auraient jamais fini d'expier leur grandeur; toujours des portes fatales battraient dans les coups de vent de leur vie; à force d'ennuis et d'angoisses il leur faudrait sans trêve combler ce puits de Misère, ce trou ouvert dans leur race et d'où était sortie leur fortune.

— C'est horrible ! Il ne nous restait qu'une fille I Yoilà que nous sommes frappés dans sa raison!

Toujours cette main sur les Rassenfosse ! Cette main qui fait partout des ruines, et sous lesquelles nous ne sommes, comme les plus infimes, que des créatures de hasard, de la poussière dispersée aux rafales. Avec Ghislaine et mes fils, je me croyais au bout de nos tristesses ! Je croyais avoir vidé les afflictions ! Il y avait encore cette lie au fond î

Cet homme énergique se sentit perdre pied dans la tourmente. Elle surgissait au moment où la fortune encore une fois le secondait dans une de ses plus merveilleuses spéculations. Une opération de Bourse patiemment mûrie, une hausse qu'avec les Akar de Francfort, il préparait de longue main sur des valeurs en décours et qui tout à coup fructifiait. C'était l'ironie de sa destinée, ces veines indémenties aux roulettes des affaires, ces chances d'heureux joueur raflant les grosses parts quand en ses fibres familiales, en sa chair spirituelle, il subissait la morsure des corbeaux, éprouvait la présence d'actifs helminthes hâtant les dissolutions.

Un abattement lourd suivit. Il serra sa femme contre lui et dit la parole de tous les éprouvés, de tous ceux qui souffrent pour des maux dont ils voudraient rejeter la faute sur d'occultes contingences :

— Ma pauvre Adélaïde, c'est fini pour nous le bonheur. Nous ne méritions pourtant pas cela. Un sort inique nous harcelle.

L'affairement du départ ensuite enraya leur tristesse. Les valets emplissaient les chambres, battaient les escaliers, tous pressés d'évacuer Empoigny, solitaire parmi les frimas. Avec une hâte joyeuse on vidait les armoires, on bourrait les malles, on chargeait le camion qui sans discontinuité roulait du château à la gare. Régnier, son marteau au poing, talonné d'une fièvre de clouer, aidait les gens à fermer les caisses. Ils partirent une après-midi. Les voitures avaient pris les devants et par petites étapes s'acheminaient vers la ville. Il ne resta à Empoigny, avec

les jardiniers et deux domestiques, qu'Arnold, décidé à passer la saison des neiges dans la montagne.

Comme ils rentraient, une lettre de Ghislaine leur apprit la naissance d'un fils.

XYIIJ

L'événement confondit la famille. 11 fallut déclarer que l'enfant naissait avant terme. Encore celte immédiate grossesse, suivie d'une délivrance prématurée, déroutait les calculs. On rapprochait les dates, il semhlait extraordinaire que Lavand 'homme, averti de sa paternité, eût récusé les élémentaires devoirs. A peu près vers le temps où Ghislaine accouchait, un ami des Quadrant l'apercevait dans une loge aux Bouffes, avec une femme à grand chapeau. Il la dépeignit, on reconnut la compagne avec laquelle Antonin l'avait vu pénétrer à la Maison Dorée. D'ailleurs, il ne se cachait pas : on savait qu'ils habitaient un petit hôtel au Parc Monceau. Son coupé journellement était rencontré au Bois. Cette chance de Ghislaine, tout de suite prise, au rebours des couches ingrates et tardives de Sybille, surtout dépita les Piébœuf ; ils lui pardonnaient d'autant moins son insolent bonheur que leurs inquiétudes pour leur propre enfant recommençaient.

Cette pauvre chair soufflée, rongée d'écrouelles, ce caillot vicié évacué de leurs graisses malsaines à présent déjouait les médecins par un dépérissement

que nul régime ne pouvait conjurer. Madame Quadrant, restée chrétienne, avait essayé sans succès des messes et des pèlerinages ; Piébœuf Ini-méiTie, quoique ostensiblement libéral, aimant déblatérer contre les momeries, intolérant jusqu'à exiger de ses locataires, les jours d'élections, des votes servîtes, s'était sournoisement décidé à tàter d'un recours auprès des Providences qu'il reniait. Sans en rien dire à personne, ce tartufe d'un voltairianisme qu'il accommodait à ses intérêts, mit une ténébreuse hypocrisie à filouter le ciel en louant les pieux services d'un vieux cabotin de la dévotion faisant métier de pèleriner. Celui-ci, grassement payé, accepta de visiter, pieds déchaux, en égrenant son chapelet, les bonnes Dames propitiatoires des chapelles miraculeuses. Piébœuf pensait : « Au petit bonheur ! Si ça ne fait pas de bien, ça ne peut faire de mal... » L'éternel mot des duplicités humaines et du tâtonnement hasardeux des consciences.

Cette expérimentation n'aboutit pas plus que la sincère ferveur de madame Quadrant. Une colère frappait la race pourrie du vieux Piébœuf ; le germe infectieux, issu de ses gangrènes et Iransmis à sa lignée, encore une fois mûrissait pour les charniers leur rejeton avarié, cette boule de graisse macérée dans les poisons du sang originel.

Un carême de larmes et d'inquiétudes alors mortifia leur carnaval de frairies et de gogailles. La maison des Piébœuf, après une ère orgueilleuse pour l'avènement de l'infant, retomba à la peur de la mort qu'ils croyaient toujours entendre monter les escaliers.

Chez les Jean-Eloi une douleur aigre régnait. Ce fils qui naissait à Ghislaine, ce bâtard qui tout à coup arrivait écarteler le blason d'honneur de la famille les consternait. Adélaïde avait espéré un miracle, un secours d'en haut qui dès le ventre étoufferait la postérité honteuse. Quant au banquier, sa haine, en une autre condition sociale, eût voué celle-ci aux pour-

ceaiix. La vieille droiture rigide des Rassenfosse ainsi se réveilla violente. Mais contradictoirement l'orgueil deJean-Eloi, pour cette force hostile qu'il sentait peser sur eux, se plomba. Je mettrai si haut noire nom, pensait-il, que rien ne pourra plus nous atteindre. 11 se rappela d'autres bravades pareilles, jaillies hrùlantes de ses antérieures rancunes et qui n'avaient rien déjoué. Une fois la vie entamée, la désagrégation suit son cours sans que nulle puissance humaine élude le désastre final.

— A quoi bon lutter? se diL-il. Ma force est partie.

Les ténèbres reparurent, il sentit la main mystérieuse. 11 en vint à confondre dans une mémo aversion l'enfant, sa fille et Lavand'homme. Le frauduleux mariage maintenant, avec cette graine semée par un passant et qui germait en terre légitime, avec cette ramification d'une créature de péché k l'arbre des générations, s'avérait en sa plénière infamie.

La vieille querelle ressuscita plus âpre entre les Jean-Eloi. C'était sa faute à lui, tous leurs malheurs : il n'avait jamais aimé ses enfants ; sa paternité négligente les avait délaissés ; l'argent uniquement avait requis sa vie. 11 se défendit. La mère est la gardienne initiale des petites âmes. En aliénant la tutelle, en les livrant à des soins mercenaires, elle avait ouvert les voies au mal. Et ensuite, de nouveau, ils se rejetaient ïnii sur l'autre les hontes et les peines nées du mauvais hymen. Elle l'accusait d'avoir tout concerté, relorsait de vieux arguments pour l'attester seul coupable.

— Quelle mauvaise foi, protestait-il. Moi qui me targuais de ma bourgeoisie solide comme un roc ! Vous m'avez obligé à renier ma souche, toute notre foi en accueillant ce drôle. Nous avons cessé d'être les grands bourgeois pour nous mâtiner de gentilliommerie.

Les origines de la famille, en effet, semblaient à

lÔO

jamais aliénées et frappées de déchéance. C'étaient jusqu'aux Jean-Chrétien I*^"" les strates accumulées, les profondes couches superposées d'une invariable hérédité de plèbes, et cette tradition était pieusement vénérée par la grande aïeule en qui se dénonçait la forme la plus parfaite de cette obscure et reculée ascendance. Les certitudes, ensuite, le crédit, l'ascension de la caste faisaient dévier vers les bourgeoisies le courant de la race. Avec les fils commençait la lignée des burgraves puissants, devenus des forces sociales, régnant sur des territoires, exerçant au large leurs primaties. Jean-Eloi et Jean-llonoré toujours avaient mis leur orgueil dans cette condition bourgeoise qui, sans les confondre avec les détenteurs des quartiers de noblesse, leur créait une aristocratie minoritive, équivalente aux privilèges abolis. L'avocat particulièrement se délectait au ronflement des allusions, à la mémoration de séculaires parentés glorieuses. « Nous sommes les fils des grands bourgeois du XV" siècle, disait-il avec fierté en méconnaissant la progénie immédiate qui le rattachait aux sans-visage de la fosse. Les communiers, nos ancêtres, c'est nous qui les continuons. » Maintenant, des alliances les croisaient avec les damoiseaux; Jean-Eloi n'osait plus se prévaloir de leur roture. C'était leur savonnette à vilain ces mariages qui, sous un frottis d'anoblissement, décrassaient leur compacte manantise. Et une dernière morphose était réservée à leur descendance, graduellement plus décortiquée, allégée des plèbes de la souche, tout à fait moulée à l'assomption des optimes, dans un état mixte, ni noble ni bourgeois, mais constituant une suprématie spéciale, un patriciat de l'argent. Corollairement mûrissait pour les consomptions finales, en finutilité de tout antagonisme, le vice gras, l'adiposité oisive d'une caste de rois fainéants en qui s'achèverait le cycle.

Eudoxe, qui venait de se porter candidat à la dépu-

talion, n'avait eu garde, en ses professions de foi, de se prévaloir des prérogatives bourgeoises que son père, s'il se fût présenté à sa place, n'eût pas manqué d'escompter. Un journal qui l'appuyait lui ayant soumis un arlicle exaltant le « récent » archontat des Rassenfosse, il biffa le mot, y substitua deux lignes d'où s'inférait l'idée d'une antérieure et constante hégémonie sociale.

Eudoxe, chaudement agréé par le ministère et proposé d'abord avec faveur à un groupe politique, semblait réunir toutes les chances. Les influences de la famille commençaient à travailler autour de cette candidature quand brusquement se suscita un compétiteur, l'ingénieur Jean Dubuisson. Celui-ci, dans une élection antérieure, consentait à s'effacer devant un candidat d'une nuance jugée plus opportune. On lui promettait en compensation le patronage de l'Association aux prochains comices. Au moment où surgit la candidature d'Eudoxe, Dubuisson, occupé d'une ligne de chemin de fer en Turquie, n'avait pas encore fait savoir sa décision. Tout à coup il annonçait son retour et se mettait à la disposition de son parti. Ses droits primèrent ; il avait donné des garanties de dévouement ; il comptait parmi les grands actionnaires des compagnies. Eudoxe se désista, espérant être élu aux élections générales de Tan suivant. L'ingénieur sans lutte passa à une forte majorité.

Mais le ministère Sixt, qui tenait à l'alliance des Rassenfosse, maîtres de la banque et des grandes affaires, n'abandonnait pas le futur candidat. Pour assurer le terrain de l'élection, il le mit en lumière, le délégua aux débats d'une conférence monétaire à Vienne. Eudoxe s'y révéla médiocre économiste, mais parla nombreusement, séduisit par sa belle mine, décrocha la décoration autrichienne. A peine rentré, il était nommé secrétaire d'une commission, s'aida d'un scribe adroit pour résumer clairement

LA FliN DES BOURGEOIS

des enquêtes relatives au développement des hautes études dans le pays. En même temps son père, avec Tappni de Jean-Eloi, détenteur d'un tiers des titres, lui faisait octroyer un poste d'administrateur dans une des grandes sociétés métallurgiques du Centre. Il participait aussi aux travaux de la colonisation de la Campine, comme membre du conseil de surveillance. Enfin son nom, à quelque temps de là, figura dans le comité institué par le gouvernement pour la représentation des intérêts nationaux à une exposition universelle.

Ainsi subitement se dissipa l'obscurité de cet Eudoxe Rassenfosse, réputé surtout viveur élégant. 11 entra dans la notoriété par la petite porte des artistes de la politique, en débutant dans le rôle des demi-utilités brillantes et affairées. La multiplicité des cumuls, en lui déférant des clientèles de solliciteurs et en encombrant son antichambre, lui créa une personnalité remuante de petite éminence secondaire, parmi les cardinalats de l'Etat. On le savait par la fortune au-dessus des postulations à plat ventre de la meute allouvie qui sans trêve harcelait le ministère de ses pétitions et de ses famines. Il comptait parmi ceux qui, au besoin, auraient pu prêter à l'Etat et n'avaient pas besoin d'en vivre. Son crédit s'accrut si rapidement qu'au bout de six mois il obtenait pour son père et son oncle le ruban qu'il refusa pour lui-même. La famille, grandie ainsi d'un empan, sentit dès ce moment tout le parti qu'elle pourrait tirer un jour de cet habile homme, traité déjà comme un plénipotentiaire.

Eudoxe cependant n'apportait à la vie publique que les ambitions inférieures d'un bellâtre venteux, épris de faire grande figure. La carrure de tête d'un Sixt, cette cubique capacité crânienne où se mouvait à l'aise l'Etat, ce dictatorial orgueil de l'éponyme rigide et obtus, se jugeant le régulateur des destinées, macéré aux panacées éventées de la Doctrine, était sans rap-

port avec la notion bornée, le sens étroit des responsabilités sociales auquel se limitait cette précaire cervelle de politicien marron. A son gré, le pouvoir c'était le bruit et la piaffe des règnes matériels, le ronflement d'un archidécanat roulant en des carosscs pavoisés d'or, le brassage des influences, l'adulation des hommes, le regard extasié des femmes pour le maître qui d'un geste de la main est obéi. Souple et hautain, sans conscience ni idées, né pour être un plastron chamarré et conduire les cotillons des politiques de salon, il convoita une satrapie décorative et facile, grasse en variables rapports d'honneurs, de bénéfices et de considération.

Sixt, expérimenté flaireurde gibier, ne s'était point abusé sur sa valeur et l'aunait à sa mesure. Homme de plaisir avant tout, détenteur par son mariage et sa naissance d'une fortune qui, dans ce pays du cens, en faisait une force, très répandu dans le monde de l'aristocratie de l'argent où son don juanisme exerçait des ravages, il pensa le raccoler comme un brillant liciduque pour son état-major, comme un des garde-nobles de la Doctrine. Il espérait, en outre, en son preslige sur les femmes.

Justement Eudoxe passait alors pour être l'amant de madame Fléchet, la femme de ce riche architecte Fléchet qu'un dissentiment refoulait dans le camp ennemi et qui, n'écoutant que sa rancune, s'était soustrait à toute conciliation. C'était une des amies les- plus assidues de madame Eudoxe Rassenfosse : très jalouse de son entourage, celle-ci n'avait pris défiance de cette beauté un peu puritaine, attachée au devoir maternel et qui professait le dédain des hommes. Il s'ébruita qu'elle avait succédé à madame Rabattu qui elle-même avait pris, dans le cœur inconstant d'Eudoxe, la place de madame de Robuart.

Ce qui s'avérait indubitable, c'est que ce mari d'une femme déjà mure s'était vite lassé de la fidélité conjugale. Traqueur de proies délicates, grand chas-

seur aux forêts de l'amour et du caprice, le mariage n'interposa qu'une accalmie dans les turbulences de sa vie passionnelle. La belle Sarah, qu'il trompait effrontément jusque même avec ses femmes de chambre, ne se doutait de rien et croyait parer suffisamment à tout danger en triant ses amies. Il arriva que celle sur qui elle comptait le plus fut précisément la pire ennemie de son bonheur.

Une fille lui était née de son premier mariage. Dès la seizième année elle l'envoyait aux Oiseaux. Danièle n'en sortit qu'une fois tous les ans, à l'époque des vacances. Celles-ci tinies, la baronne se dépêchait de l'y renfermer, envieuse de sa grande beauté, effrayée de paraître vieillie auprès d'une fille si merveilleusement nubile. Sa maternité indolente se refroidit encore après son mariage avec Eudoxe. Sarah crut remarquer chez son miari une trop vive admiration pour cette jeune fille ardente et noire, en qui revivait son printemps magnifique. Elle s'en débarrassa en l'envoyant désormais, avec une gouvernante, passer ses vacances à Marquise, cette terre qu'elle possédait dans l'Entre Sambre-et-Meuse, et où Danièle, en arrivant, trouvait l'écurie montée et les appartements aménagés. Mais avec le temps ses inquiétudes grandirent. Danièle venait de doubler sa dernière année de pension ; enc«)re quelques mois et il serait impossible de retarder le moment douloureux ; définitivement les vingt ans de cette riche fleur épanouie lui retomberaient sur les bras.

C'était, en outre, pour ses jalousies de femme rêvant de s'isoler avec Eudoxe, l'ennui des réceptions, l'inévitable corvée des fêtes pour assurer le succès delà prochaine élection. Madame Rassenfosse, que les intimes continuaient à appeler la baronne, se débattait éperdument contre le danger des comparaisons avec les autres femmes. Toujours très belle de corps, à travers le léger empâtement de la taille et de la gorge, les épaules opulentes et inaltérées,

d'un grain de marbre chaufPé de soleil, les bras charnoyeux et fuselés, seul le jaune et le gras de sa peau de juive autour des flammes noires de l'œil, cette inconjurable remontée du sang acre de la race au visage prématurément ranci, attestait la blétissure des quarante ans sonnés. Elle lutta, épaissit le talc à ses joues, recourut aux jouvences, aux secrets des calisthénies. Chaque matin elle subissait les lances glacées, les jets lourds des séances d'hydrothérapie, se prêtait aux massages, recevait les actifs courants dynamodermiques. Sûre de sa poitrine et de ses bras, elle se dénuda jusqu'à l'impudeur dans leur intacte beauté dont elle défiait les femmes et par laquelle elle se sentait supérieure à elles. Aux lumières, sous le million de ses diamants, avec son majestueux rythme de statue, elle continua à paraître la plus belle.

Tout l'hiver, l'hôtel bourdonna d'un bruit de danses et de musiques. Ils eurent leurs grandes et leurs petites réceptions; par catégories, la haute et la moyenne société, le monde politique, la magistrature, le barreau, la finance, défilèrent. Toute la série des influences fut utilisée pour la conquête du mandat. La juive, d'une avarice qui, à travers leur grand train, lui faisait retourner la livrée défraîchie de ses domestiques, cette fois n'écouta que sa passion pour

LA nn DES BOUnGEOlS

l'homme qu'elle eût voulu élever aux suprêmes apogées et dépensa des sommes royales.

Une dernière fêle qu'ils donnaient à la mi-avrii, un gala où, sur un vrai théâtre monté à grands frais, on joua l'opéreite, une œuvre de maestrino amateur, le chevalier José de Marchauvelais, avec des artistes de l'Opéra, clôtura cet ère turbnlenle. Sixt y daigna exhiber son front haut et atrabilaire, les mépris gelés de son œil et de sa bouche, sa sultanerie de vieux coq politique. Ce fut ce soir-là aussi que la petite madame Provignan, déjà désabusée du mariage, lasse des vacillations de Léon, connut le beau baryton Despujol qui, dans le claquement de sa vie romanesque, sur le théâtre de ce cœur de flonflons et de travestis, allait jouer un rôle. Ce méridional portentueux, espéré de toutes les femmes, vain de ses collants copieux et de sa voix de Sax, avait retrouvé, auprès de ce public de sélection, pour Tincarnation du principal rôle de l'opérette, l'habituel triomphe de ses soirs de première. Cyrille se le fit présenter par Eudoxe et tout de suite, avec son gentil frétillement de nerfs et l'emballement de ses anciennes passionnettes, elle lui disait, allumée, les yeux battus d'un cillement :

— Ah! monsieur, quel artiste vous êtes! Ce que vou^ m'avez secouée ! Je ne me suis jamais sentie plus heureuse !

Il gondolait le dos, démentait de la main la vivacité du compliment. Elle insistait :

— Ohî je suis sincère ! Je dis tout ce que je pense. Yous avez un sentiment... un sentiment...

Tou*e sa sottise barytonnante éclata alors :

— Mon Dieu, madame, c'est de nature. J'étudie mon rôle, je me laisse aller.

Elle fermait un peu les yeux, s'écoutant, s'exallant:

— Oui, avoir une âme, sentir, vivre de cette vie supérieure qui est l'art... Ah! vous devez connaître des joies !

LA tIN DES BOUÎIGEÔIS

Despiijol mimait \m effet vainqueur, la bouche amère, l'œil scénique et résorbé :

— Oui, des joies, sans doute... Mais allez, elles nous sont bien dues, elles paient bien des peines et des épreuves. On ne sait pas ce que nous souffrons pour notre art... les doutes, les défaillances. Et se dire qu'une fois la voix finie, tout sera fini... Tenez, le meilleur pour nous, ce ne sont pas les acclamations d'une salle, c'est d'être compris par une âme d'élite, une âme qui sent ce que nous sentons nousmêmes.

Il appuya un regard sur la gaminerie câline de ce petit visage spirituel qui, de dessous son jaune bouquet de frisures, lui souriait intrépidement. Elle comprit, minauda avec une subite moue de modestie :

— Oh ! moi, je ne suis qu'une pauvre petite musicienne... Je tapote un peu, je ne sais qu'admirer.

Despujol s'ébrasa ; son rire manifesta un râtelier puissant, les cubiques ivoires d'une denture de cheval .

— Laissez donc, vous vous calomniez... Il n'y a qu'une artiste pour parler d'art avec celte chaleur.

Sa vanité de poupée mélomane se tendit. Elle hocha la tête et, l'œil nostalgique, perdue en du rêve :

— Je vous assure.,. Et cependant il y a des fois, oui, il me semble que j'aurais pu faire quelque chose... C'est un gros regret pour moi de n'avoir pas travaillé... Mais dans notre monde, voyez-vous, on est trop prise par sa vie... On n'a pas le temps de s'écouter... Et maintenant c'est trop tard, je fais de la musique comme je peux.

Sarah, livide sons ses bandeaux noirs et qui, dans l'éblouissement dje ses épaules nues et de ses diamants, passait au bras de Akar aîné, tout à coup referma nerveusement son éventail de plumes d'eider et cognant du bout des palettes le bras du chanteur :

— Yous savez, ne la croyez pas. Elle a un fort

joli talent, fit elle avec l'enjouement d'un sourire démenti par la vertigineuse sombreur des yeux.

Elle venait de surprendre entre madame Fléchet et Eudoxe un étrange regard mystérieux, un regard qui, par dessus le damier des habits noirs et des corsages fleuris, silla soudain, de l'un à l'autre étendit la trajectoire d'une obscure complicité.

La belle gorge impériale s'éloigna, rayonna plus loin. Despujol redevint le cabot des petits théâtres de ses débuts.

— Vous voyez bien, je vous y prends ! ronfla-t-il d'une grosse voix familière.

— Oh ! si tout le monde se met contre moi! Elle s'éventait à petits coups pressés, colère et

rieuse, dans une défaite d'humililé, comme pour un secret mal gardé. Léon à son tour s'approcha, elle les présenta, finit par lui dire :

— Invite donc monsieur à venir faire un peu de musique avec nous.

L'artiste saluait :

— Comment donc !...

— Vous savez, tous les samedis.

Un petit temps encore ils restaient à se parler, les bouches rapides, les yeux magnétiques, subissant le louche proxénétisme de l'art, comme dans un commencement de possession. Puis elle lui tendait la main, il la serrait entre ses gros doigts de bel homme. Tous deux ensuite se retrouvaient encore une fois au buffet, ils échangeaient un regard et un sourire. — Quel drôle de petit pistolet de femme! pensa le baryton. — Cyrille, distraite, songea à la griserie d'aimer un grand artiste acclamé.

Les Quadrant et les Piébœuf, invités comme le reste de la famille, s'étaient fait excuser. L'enfant des Piébœuf, ce frêle et dernier espoir d'une lignée, se consumait ; une consultation de médecins leur avait notifié l'imminence du dénouement. Adélaïde et Wilhelmine veillaient avec les parents ; leurs ma-

ris seuls s'étaient montrés chez Endoxe. Et tout à coup, cumme vers une heure du mciiiu, les luviles coinmeuçaieut à défiler au vestiaire, une nouvelle, dans le roulement des voitures sous le porche, circula* Un domestique, dépêché par les Piéboeuf, venait d'apporter un mot de Quadrant annonçant la mort du petit. Aussitôt Jean Eloi fit avancer son coupé. Jean Honoré y monta avec lui. Un ennui pour cette fin de soirée tournant à une corvée pénible les assoupissait dans les capitons. C'était fatal, d'ailleurs; le sang des Piébœuf n'était pas voué à germer ; ils avaient tort de s'obstiner en se préparant chaque fois un malheur certain. Ensuite ce deuil des Piébœuf s'efTaçant, ils se reparlèrent de la fête, du grand Sixt peu mondain et qui avait tenu à figurer parmi les invités, de ses paroles aimables pour les Rassenfosse. La famille grandissait à travers ces témoignages de considération. Il paraissait certain qu'Eudoxe serait élu.

Dès lors, tout paraissait possible, même le portefeuille... L'évolution des Rassenfosse assumait les souverainetés définitives ; ils devenaient un des bras de l'Exécutif. Le Cycle serait accompli. Et Jean-Eloi cessa d'apercevoir le trou noir au fond de leur race, ne pensa plus qu'à cette poussée vertigineuse qui les faisait monter toujours plus haut vers les Dominations. Mais, ensuite, un regret s'éleva, la suprématie de la branche cadette sur la branche aînée, ce bonheur des Jean-Honoré magnifies en leur descendance, monopolisant les ascensions sociales, alors que ses fils à lui misérablement se désintéressaient des destinées de leur maison. Il s'écria :

— Yois-tu, tu as le bon lot, toi. C'est moi qui ai commencé notre édifice, c'est toi qui l'achèves.

Enfin la voiture s'arrêtait à la porte des Piébœuf; ils pénétraient dans la désolation de la maison. Les Quadrant venaient leur serrer les mains , madame Quadrant, toute éplorée, des sanglots dans la gorge pour ce lamentable écroulement de leur for-

tune. Et line porte s'ouvrait, ils voyaient Piébceuf hébété, les bras pendants, près du berceau, dans le tremblement rouge des bougies. On avait entraîné Sybille ; Adélaïde et Wilhelmine la veillaient dans sa chambre.

Cette stupide face blême de Piébœuf, immobile, regardant le pauvre résidu humain au fond des dentelles, n'était plus qu'une bouillie, la décomposition liquide d'un visage sans traits aux soufflures de chair prêtes à crever. Il leur montra la petite tête verte de l'enfant, toute fondue et talée, avec ses prunelles de gélatines figées dans le cavement bistreux des cerniires.

— J'aurais donné cent mille, deux cent mille francs pour qu'il vive. A qui voulez-vous que ça revienne cà présent, mon argent ! Et le pis, c'est de penser que pendant que mon fils est là mort, il y a des centaines de sales moutards qui grouillent dans mon quartier.

Une colère aussi lui montait en allusions à cet enfant de Ghislaine qui n'attendait pas même les nécessaires délais pour germer à la vie, quand Sybille et lui, comme des manouvriers, depuis des ans trimaient dans la vigne charnelle, toujours déçus en leur attente des vendanges. Il finit par prendre sa tête à deux mains, sanglota comme une femme. Les deux Rassenfosse tout à coup sentirent une pestilence : elle sortait du pauvre berceau, fade, lourde, tenace, comme l'odeur à travers les cires, le rappel des sanies où s'était consumé le grand-père, cette vivante charogne du maçon Piébœuf.

Ils s'enquirent. L'enfant depuis un mois ne mangeait presque plus ; son estomac rétréci, annulé, déjà mort dans la petite vie de ses membres, dégorgeait tout. Il s'en allait de ce viscère qui, chez les Quadrant, était la grosse machine de la vie, capable de drainer des fortunes. Une ironie de la destinée faisait périr de famine, en pleine graisse de millions,

ce rejeton des regoulés, ce petit être dont les quenottes, si elles avaient eu le temps de pousser, auraient mangé l'humanité et qui mourait de l'inanition des pauvres. L'énorme empâtement de la famille, le fleuve des chyles d'un Antonin aboutissait à cette misère d'un débile intestin qui ne gardait rien. Et c'était surtout cela, la grande douleur et la colère de Piébœuf : il aurait pu le piffrer de nourritures princières ; sa fortune lui eut permis de le gaver comme un ogre ; il aurait eu des terres, des maisons, tout un bétail humain à croquer; et l'enfant justement trépassait pour une pauvre goutte de lait qui même ne pouvait passer. Maintenant c'était fini : ils n'espéraient plus rien de l'avenir.

En redescendant, Jean-Eloi trouva sa femme emmitoufflée, prête à remonter en voiture. Un domestique hélait un fiacre pour les Jean-Honoré. Us se séparèrent, la porte se referma sur le roulement du coupé dans la nuit. Le banquier pensait au fils de Ghislaine. Si la mort, au lieu de frapper chez les Piél)œuf, avait fait un détour jusqu'à la Piasepelote, ce n'était pas lui qui l'eût regretté. Elle frappait, au contraire, taillait dans les postérités légitimes et laissait vivre le bâtard ignominieux.

— Dis ! fit Adélaïde.

— Quoi?

— Cette prédiction de notre pauvre Simone. Eh bien, la voilà réalisée, n'est-ce pas effrayant?

Il haussa les épaules.

— Tu crois donc à cela ?

— Si j'y crois ! Mais c'est de l'évidence. Elle a des sens que nous n'avons pas. Ah I il y aura d'autres douleurs encore. Des cierges, des cercueils... Toute la maison s'en ira dans des cercueils l

Jean Eloi s'emporta.

— Eh bien, gardez vos idées. Moi je ne crois qu'en ma force. S'il fallait écouter les pressentiments des femmes, on se croiserait les bras et entendrait le cou.

— Malheureux ! Il y a quelqu'un qui est plus fort que toi et qui nous frappe !

Il ne se rendait pas. Les Piébœuf, c'était autre chose. On savait bien que leur fortune n'était pas propre ; ils étaient punis dans leur sang pour ce charnier qu'ils exploitaient et dont les pourritures leur remontaient au cœur. Il y avait un cimetière dans leurs destinées, ce cimetière sur les ossements déblayés duquel ils bâtissaient leurs quartiers de pau» vres et qui, vidé de ses cadavres, se recomblait avec leurs propres morts.

— Laisse donc, tu me fais horreur, s'écria madame Rassenfosse.

Elle ne pouvait bannir ces effrayants cierges allumés qui traversaient les visions de Simone. A cette heure des prestiges, dans le vent du matinal crépuscule, le trèfle rouge des lanternes aussi vacillait comme des clartés de cierges. Par les vitres du coupé, éclaboussées de jets brusques de gaz qui ensuite laissaient retomber des pans d'ombres blafardes, elle voyait s'éloigner leurs files interminables comme la procession des luminaires vers un catafalque. Adélaïde ferma les yeux pour ne plus les apercevoir et dans un commencement de sommeil, tout au fond de sa pensée assoupie, un petit berceau lui apparut, une paix de bel enfant qui avait la ressemblance de Ghislaine. Déjà, tout à l'heure, auprès du pauvre visage décomposé, devant cette mort du fils des Piébœuf, l'image avait passé, cette fleur de jolie humanité épanouie à leur espalier.

— Si c'était lui pourtant qui était là !

Elle vit là-bas les langes se plisser en linceuil, Ghislaine se tordant les poings, les maudissant. L'orgueil s'en alla ; elle se sentit une grande pitié. Après tout, n'était-ce pas aussi la leur, cette petite chair, à travers le mystère des races ?

— Mon Dieu, pardonnez-moi. J'étais folle. N'exaucez pas le vœu coupable... Qu'il vivej luil

Et maintenant, c'était encore cette douceur de la bonne enfance qui, à travers l'engourdissement de la veille tardive, lui revenait, avec le battement des petites mains au bout des petits bras, avec le tremblement des fossettes aux joues roses où exquisement semble frissonner la chatouille d'un baiser.

— Le pauvre enfant ! pensa-t-elle en se réveillant au brusque arrêt de la voiture. Sa seule faute, c'est d'être né !

Les vantaux de la porte cochère battirent. Ils rentraient.

Un soir, avec des filles, après une partie de bois où, ensemble, ils avaient arrosé largement de Champagne une dînette sur l'herbe, Régnier, Antonin et le fils de Rabattu rentraient en mail à la ville.

Le cocher, pour couper au court et gagner la chaussée, avait pris une traverse entre les hauts fûts lisses d'une hêtraie, une charrière juste assez large pour le passage des roues et où, aux tanguages de la lourde voiture dans les ornières qui par places ravinaient la cavée, tout à coup s'apeuraient les cris aigres des femmes. Antonin, vautré dans le débordement des jupes, tassé sous l'empilement de leurs chairs chaudes, la nuque cerclée de leurs colliers de bras, dormassait, savourait une joie de gros ruminant flâtré. Là-bas, dans l'après-midi des fourrés,

allumées par le vin, salaciées comme des segipanes, leurs taquineries Favaient relancé, curieuses de sa chair adipeuse et laitée qui, avec la soufflure des télius et les peaussailles des hanches, l'assimilait à une vaste idole mafflue, à un redondant phénomène de foire. Mais maintenant, une cuvée d'ivresse les alourdissait ; les mains de caresses et de péché restaientmortes ; elles s'étaient couchées sur lui comme dans l'ampleur d'un édredon, dans la tiédeur d'une large couette humaine. Avec ses flots de linons ébouriffés jusqu'aux essieux, ses tressants de corps en grappes, la voiture, en ce clair silence d'un soir d'été en forêt, parmi les lignées d'arbres pâles, tout à coup évoqua une ribambelle de masques ivres, charroyée vers les alcôves.

Paul Rabattu, à vingt-cinq ans, éreinté par les noces, arrêté tout jeune dans une pousse nouée et chétive, se sénilisait d'un air de vieille humanité avariée. 11 avait chu entre les banquettes et gisait, la tête dans des genoux. Régnier, lui, s'était hissé jusqu'au siège du cocher. Raide et trépide dans cette soûlerie qui mûrissait les autres, jouissant de leur pleutrerie tout de suite vannée, il se sentait les nerfs fourgonnés, subissait de confus prurits, orienté à des songes délicats et malfaisants. Mais qu'inventer? se demandait il. Ces filles et leurs venaisons ont perdu leur ragoût pour moi. Il faudrait trouver un plaisir poivré, des capsiques stimulateurs de fines et ardentes sensations, répudier surtout les fades gingembres habituels. Décidément je crois que je me blase.

Au bout du chemin, dans la paix obscure des feuillages, le cheminement d'une haute taille d'homme se détacha, se rapprochant à mesure, finissant par grandir comme un des arbres de la forêt, comme un des fi^s de cette forêt de grands arbres. Et le trot des chevaux s'étant brusquement accéléré sous le picotement du fouet, la distance encore s'abrégeait, la figure du Pauvre des vieux âges de la terre, de Fêter-

nel Pauvre coureur de rues et de bois, apparut en ce passant des soirs. Appuyé sur un scion, il marchait droit, d'un large pas égal, du pas rythmique d'un faucheur d'espace et de temps fauchant sous ses andains les champs roses du matin et les rouges champs des vesprées.

La nocturne vision entra aux claires prunelles aiguës de Régnier, anormale, curieuse, éveillant subitement la suggestion d'une bête humaine surgie de sa tanière et randonnant à l'heure où commencent à rôder les bêtes sylvaines. Oui, pensait-il, c'est bien, en effet, la bêle des traques de misère, la bête dès l'aube relancée par les fatalités d'un pèlerinement sans merci, après des nuits terrées au creux deslabours, dormies contrôles meules, gilées en des litières fétides. Le gibier puant pourchassé par les limiers de justice, en butte aux effrois de la propriété, excitant les abois des chiens quand il passe sur le chemin, sans patrie que les étoiles, dans l'oubli des ténèbres où chaque nuit il s'évade et redevient un homme.

Ce gueux de la forêt, surgissant des fumées troubles d'une fin d'orgie, avec sa grande marche de loup talonné par les famines, avec son air de marcheur des temps parti à l'aurore des jours et depuis des siècles cassant du plat des orteils les pavés des routes, amusa son subtil esprit.

— Halte, commanda-t-il.

Sous 1 arrêt subit, les chevaux se bandèrent aux entières. A l'intérieur du véhicule, un violent remous de chairs et de robes tumultua. Le canapsa s'était rangé contre le talus, les pieds sous les roues, son petase à la main, avançant le geste humble de l'aumône.

— Tu lombes bien, lu arrives à l'heure des charités, fit Régnier. Qui es-tu?

— Jean.

— Ton nom de famille?

Il haussait les épaules.

— Je ne sais pas.

-7 Tu es pourtant le fils de quelqu'un, voyons

— Je ne sais pas.

— Et où vas-tu ?

Un geste de la main dont vers un problématique

relais il pointait sou bâton, s'accompagna de l'unique parole ou semblait se résumer toute sa vie, le mot de sa destinée obscure et balayée aux horizons :

— Là-bas... Je ne sais pas.

Les femmes, après avoir injurié le cocher, maintenant s égayaient du hère et de son refrain stupide •

— Dis donc, hé, l'homme? Si tu ne sais pas, fichenous la paix et passe ton chemin.

Une, plus sensible, battait Antonin péniblement réveille et lui reclamait un louis.

— De quoi ? Un louis ! Ah oui, dans ma poche, prends ! ^ '

femmes! Silence, là-dedans!

glapit Régnier. Mais oui, pensait-il, c'est vraiment la une idée merveilleuse et diabolique.

Et penché sur la givreuse caboche, sur cette ossature de squelette aux vertèbres en saillie, cortiqnées de lamelles durcies, d'un reste de cuir :

-- Ecoute, Je-ne-sais pas. Nous avons, nous, de la famille a revendre. Tu vois bien ce gros cochon parmi ces demoiselles ? Eh bien ! salue. Il a bu et mange de quoi nourrir pendant un mois trois crèvela-faim comme toi. Son excrément serait encore un mets dehcat pour tes pareils. Mais viens avec nous grimpe dans le tas. Ce sont de bonnes filles, tu verras. Ensemble nous filerons à la ville • je te mènerai manger des choses que, même en réve, tu n'a« pu soupçonner, c^est moi qui te le dis. Ah ! ca, veuxtu monter, sale bougre ? ^

Le vieux le regardait, ahuri, sans joie, sans colère, tendant toujours la main.

- Tu te méfies ? Tu ashien tort, je te donne ma '

parole que je ne suis pas ivre. Est-ce que j'ai l'air de quelqu'un qui voudrait se moquer de toi ? Allons, houp ! Monte. Tu pourras taper sur ma bosse.

Les femmes à leur tour s'en mêlaient, par goût de la rigolade.

— Hé, l'homme, monte donc. On te fera manger du pâté de foie gras... Tu coucheras ce soir dans im vrai lit.

Un grand rire honteux lui écarquait la bouche, une gêne de pauvre devant une table dressée où son couvert est mis. A la fin il frappa son bâton en terre, de l'air d'un homme subitement décidé, d'un homme de longue date accoutumé à s'en rapporter au hasard. S'extrayant les pieds de ses lourds sabots qu'il ramassait dans une main, lentement d'abord il se détergea les plantaires au long de ses braies. Puis il se hissa à l'essieu, lourdement escalada le caisson.

— Hue ! cria Régnier.

Le Cochet rendit la bride. Bientôt on débouchait sur la chaussée, dans les clartés plus larges d'une échancrure. La face du grand pauvre saillit, une peau chinée et coriace de famélique, une écorce gercée et sèche de vieux rouvre, au fond des halliers les mastoïdes énormes et le crâne bridé de l'homme des sylves et des cavernes. H s'incrustait sur sa banquette, raide comme un fossile, les jambes repliées à angle droit, ses énormes sabots sur ses genoux. Les femmes, par dégoût de celte chair de crasses et de calus, d'abord avaient ramassé leurs jupes en reniflant l'odeur qui perçait de ses bardes. Mais La Souris tout à coup s'écria :

— Tiens, il ne pue pas, le vieux !

En effet, une senteur de douvain séveux montait de sa peau ligneuse qui avait fini par prendre la couleur de la terre et s'était assimilé l'arôme des champs et des bois. Maintenant elles imaginaient uue parenté d'aïeul, une transmission de race qui les reliait, elles, les filles de plaisir et d'aventure, les esclaves de 1^,

charnalité des mâles, engendrées de paternités douteuses, sorties d'une hérédité de luxures, à ce nomade anonyme et calamiteux, mis bas dans un fourré et qui, sans lignée, le dernier d'une race obscure, inconnu pour lui-même, continuait à vivre de la vie des animalités éparsos.

— Hé, grand'père, qu'est-ce que tu fiches l'hiver quand les routes sont prises par les neiges?

Il avait son éternel mouvement d'épaules, le geste de ses soumissions envers les destins, un geste candide et las dont il avait l'air de soulever à son dos l'oppression d'un mont de mystère et de nuit.

— Je vas !

C'était toujours le même laconisme, des paroles brèves et évasives. Elles suffisaient à son indigence intellectuelle ; il ne lui fallait pas davantage pour conjurer la mort toujours marchant à ses talons, essayant de le faire chopper aux pierres de son calvaire.

Le mail, après des avenues de feuillages sous le bleuissement d'une jeune lune, enfilait des rues, coupait des flânes de citadins rentrant des champs, désœuvrés par l'ennui dominical. Des têtes se retournaient sur cette gaité d'un retour de campagne, sur le battement des rires autour de la grande figure énigmatique appuyant des sabots à ses genoux. Ils descendirent devant un restaurant à la mode. Le chasseur dut épauler la volumineuse dégringolade d'Antonin. Et les traînes claires, le froissis des jupes, le claquement des petits souliers enfin montaient l'escalier, parmi la bousculade des garçons se pressant sur le passage de l'homme. Il grimpait à la suite, ses sabots à la main.

— Place à sa Sainteté le Pauvre, criait Régnier. On savait ses extravagances ; la maison souvent

avait retenti de l'enragement de ses folies. Mais celle-ci semblait plus raide que toutes les autres. On flaira comme un danger, dans sa montée à pieds

LA FIN DES ÔOUtiaEOIS

nus le long des tapis, le type des faillies insolites, ce gorille à face d'homme emmené des forêts, traînant après lui une menace de dévastation. Cependant son grand visage ténébreux ne laissait sourdre nulle idée ; il acceptait les girandoles flambant aux paliers, les cupidons et les vénus blanchoyant parmi les corbeilles comme il acceptait la lune et le compagnonnage des bardes sauvages en ses coucbées sur les feuilles sèches des taillis. Le maître d'hôtel les installa lui-même dans un des salons de l'étage, haussa le jet des gaz, s'offrit à leur composer le menu. Régnier désigna l'homme.

— Yoilà le maître ! Qu'il commande !

Et se tournant vers lui :

— Hé I Je — ne — sais pas, que veux-tu manger? Parle, on t'obéira.

Le Pauvre, en un rire muet, déchaussa son râtelier de broyeur de cailloux, ses grandes palettes jaunes de vieux cheval de retour. Il cherchait, s'efforçait à trouver une pâture succulente.

— Une soupe au pain et au lard, dit-il.

La gaîté des femmes creva. Comment! le drille, en pareil endroit, dans l'odeur de fins ragoûts volatilisés des fourneaux, ne savait inventer que cette garbure barbare! Régnier seul ne riait pas. Il regarda sévèrement le maître d'hôtel, méprisant de l'humble désir et qui proposait une cuisine relevée.

— Non, non ! Une soupe au pain et au lard, vous avez bien entendu ! Quant à nous, tout ce que vous voudrez. Et du Champagne, hein? Des flots de Champagne. Ah ! attendez, une bassine entière de Champagne. Une bassine, vous m'avez compris ? Et pleine jusqu'au bord !

Il attira près des rideaux de la fenêtre la Souris, une grande fille blonde, docile, rapace, sa maîtresse depuis huit jours.

— Dis donc. Souris... Je te ferai un joli cadeau, mais tu vas m'obéir ponctuellement... Défais tes

m DES BOUHGEOiS

— Dis? les dormeuses?

mnT *^nn°",'' ? Vois-lu, c est une idée à

mo Ou., le lavement des pieds avant la Cène Je e jure que c'est moins risible que tu crois.

Un garçon déposait une bassine profonde. Régnier y m verser trois bouteilles de Champagne • ellfs ne siifflrent pas à l'emplir; il en command! trois autre" Le chasseur ensuite rapportait de chez un parfume„; voisjn des flacons d'essences. Antonin erStu s ebrasaient sans comprendre. n<»udiiu

Il s'expliqua, goguenard, sérieux :

r, devinez pas? Attendez, vous allez voir

En vente, je vous l'annonce : les temps sont arrivés'

Lda'les „'„f ^^'"^'-^^ ««n^il e«

■ des d„ r ondoieront les pieds fé-

des du Peuple, par expiation des siècles d'humilianons ou nos pères, nos arrière-grands-pères etZ.^smemesl avonsla.ssécroupir. C'estlareligion nouvelle mes frères L'avenir est au Pauvre, au |rand Pauvre biblique, délégué par les colères d'en haut pou se legouler de nos restes. Quand il n'y aura plus de

of v/ll'^"' ''f V"'"''^ ^^"'^^ surgirJront àlïp aî: ou s élevaient les grandes villes du monde, on le verra sortir des bauges et des tanières, fangeux et vehi, en aboyant comme les loups, et s^ ruefparm les décombres des palais, en quête des reliefs tombT des tables pnncieres. C'est pourquoi je vous dis • les S? p""',- ^"p'""' ""^ Champagne les pieds in ne î ^!"?'''' 5" P'»ssent nous piler sous leurs orteils sans trop nous salir Il se mit à rire :

hnlTn"-^"" ^' '^'^'^ C'est bien le Ion?... Sans mal bosse .1 aurais pu comme les autres prêcher en chaire.*

îiil /'l^'T'"' ^''"t Pe«t mieux que

SolentîSVr"^ ''''''

Il reprit, presque grave :

— Toi, Pauvre, approche;.. Le bain que tu vois là, eh bien ! trempes-y tes pauvres vieilles plantes meurtries par les caravanes ; mais sache avant tout qu'il est empli des plus glorieuses marques, de marques si coûteuses que nous, qui cependant jetons à poignées nos louis comme tu ne jetterais pas un décime après l'avoir patiemment mendié pendant des heures, nous nous contentons de le boire avec nos bouches. Toi, bois-le par les pieds I

Le Pauvre, sans im mot, obéit> docilement immergea ses poudreuses chevilles au frissement mousseux des écumes, au pétillement liquide des ors. Régnier ensuite pieusement les séchait avec des serviettes. Et, tout à coup, vidant les essences en travers des cheveux dénoués de La Souris :

— Sois la Madeleine pour celui qui traîne aussi sa croix. Mets-toi à genoux. Oui, comme cela. Et maintenant, éploie ta chevelure, et avec un beau geste de caresse (tu sais, j'y mettrai le prix!) baignes-y les pieds parfumés du Pauvre.

Elle hésitait un instant. Puis, son rire de fille de proie aux dents, vénale et soumise, elle se ployait, épandait sur les nodosités et les durillons de ces tarses de macropode les lumineuses moires de ses tresses. Le vieux la laissait faire, impassible, rigide, sans une trace d'émoi ou de pensée sur son taciturne visage, sur cette peau corroyée de son visage qui lui faisait l'imperméabilité d'un masque.

Enfin le potage arrivait, une pleine soupière où, parmi les choux et le pain, des quartiers de lard marinaient. Aussitôt la morne face se dégourdit, les yeux s'aiguisèrent comme des silex ; il se précipita vers la cuiller à pot. Mais soudain une peur le paralysait, il regarda Régnier d'un œil suppliant et canin, comme s'il redoutait une fraude.

— Sois tranquille, on n'y touchera pas, répondit Régnier à ce regard de détresse.

Et l'ayant assis à la table, il le servit lui-même. Le Pauvre élargit le signe crucial, et d'une voracité d'affamé, com.mença à lapper goulûment son assiette. Coup sur coup on la remplissait, sans qu'il s'arrêtât d'engloutir, avalant le liquide et le solide à pleine bouche, le nez dans les fumées du potage, indifférent à tout, tenace seulement à la volupté de celte manducation furieuse.

La soupière entière y passa ; il coula un sourire implorant vers Régnier. Celui-ci faisait signe au garçon qui bientôt rentrait avec une terrine fumante. H la vida avec la même voracité, se jetant les cuillerées dans l'estomac, écurant la faïence, la nettoyant comme un miroir. Une mollesse à présent amoitissait ses dures cornées, un bien-être lui jutait de la peau.

— La faim, dit le petit Rassenfosse à Antonin, vois-tu, c'est l'état normal de l'humanité. Si j'avais connu la faim, j'aurais peut-être été quelque chose. Mais voilcà, les Rassenfosse sont nés rassasiés. Dans le ventre de nos mères, nous mangions déjà des parts de millions. Je ne dis pas cela pour toi, bien entendu, car toi, tu es un phénomène. Tu es la famine du riche, ce qui est bien plus merveilleux, tu mangerais la nourriture de dix pauvres comme celuici, et par surcroît, pour ton dessert, tu mangerais les dix pauvres eux-mêmes.

— Ah ! soupira l'énorme Quadrant en se palpant l'épigastre, vont-ils enfin servir !

Ùn garçon arrivait déblayer la nappe devant le Pauvre. Un autre tout de suite après servait les entremets. Le maître d'hôtel ensuite circula, le bras gauche replié derrière le dos, offrant, dans la paume de sa main droite large ouverte, un ruolz où des rognons en tranches brunissaient parmi des œufs . brouillés aux pointes d'asperges. Sa gravité, en présentant le mets au Pauvre, ne s'altéra pas ; il se courba, souffla seulement dans ses bajoues par dégoût. Et une gaîté s'éleva chez les femmes quand

elles virent l'embarras du vieux devant le geste majestueux du serveur. Il riait aussi, géné par la solennité du gros homme en cravate blanche. Et à la fm il se décidait, drainait d'une large rafle le reste du plat. Les deux terrines de potage semblaient avoir lubrifié le passage pour des nourritures plus substantielles. Ses actives molaires fonctionnaient comme des meules. A peine prenait-il le temps de malaxer les bouchées ; elles sombraient lourdes, carrées, bruyantes, dans les cavernes de son œsophage. Une rondelle de pain de ménage, une vra:e roue de charrette que lui fit octroyer Régnier, surtout le délecta. Pendant les pauses, il ingurgitait un grand coup de vin, une canette qu'on lui remplissait à mesure et dont il se collait le bec entre les lèvres. Antonin lui-même admirait cette bâfre sans défaillance.

Cette faim du Pauvre le dépitait ; il aurait voulu manger comme lui ; la sienne n'était pas calmée, mais la capacité tout à coup le trahissait; il se sentait gorgé comme un mortier jusqu'à la culasse. Le pacant, au contraire, semblait irrassasiable. Les coudes sur la nappe rouge de vin, il ne cessait d'engloutir, sa grande figure famélique agitée par le branle des mâchoires, bandé dans sa maigreur comme dans une armure.

— Yoyez-vous, mes enfants, disait Régnier, ça, c'est la vraie faim, la faim que le bon Dieu a donnée à la bête, la faim du premier homme, de l'homme néolithique abattant des proies qu'il dévorait toutes vives. Ah ! et c'est aussi la faim de l'homme de demain quand il se ruera sur ce que notre faim dégoûtée de petits mangeurs à longues dents aura laissé subsister par les chemins du monde. Même toi, mon petit Antonin, engrais coûteux et parfumé, tu n'es qu'un raton grignoteur, comparé à ce boa dévorateur, à cet annonciateur des razzias finales. Allez, si seulement tous ensemble vous détentiez une cervelle

grande comme celle d'un oiseau, vous soupçonneriez ce qu'il y a d'admirable dans le spectacle auquel vous assistez.

Il leva son verre :

— Je bois à toi, sainte crapule, qui nous mangeras tous jusqu'au dernier.

Le Pauvre, en dodelinant de la tête, trinqua. D'autres verres s'avancèrent.

Régnier reprit :

— Et maintenant écoute. Tout ceci n'est qu'un apéritif. Il fallait bien t'émoustiller un peu. Nous allons à présent te mener voir des liouris, oh ! des femmes tellement nues qu'on ne sait pas où leur nudité commence. Sois tranquille, tu pourras te les payer toutes. Tu connaîtras ainsi le parfait bonheur.

Les filles protestèrent. On les congédiait au bon moment. Elles ne s'en iraient pas. Rassenfosse alors fit monter du Champagne et les grisa au point qu'on n'eut plus qu'à les empiler dans des voitures. Ensuite ils hélèrent un fiacre ; le Pauvre se hissa près du cocher; ils débarquèrent au seuil d'une maison.

La curiosité des femmes tout de suite s'ameuta autour de cette carne de voirie qu'on leur jetait ; elles arrivaient dans le froissement de leurs soies et de leurs sequins, avec la saignure d'un rire à leurs faces tatouées de fards, crépies de talc, blagueuses pour cette farce de jeunes gens riches qui se payaient l'amusement d'un guenilleux introduit dans leur ménagerie.

Le petit Rabattu conta le lavage des pieds. Yrai, on lui avait ondoyé les ripatons dans du Champagne 1 Et le salaud s'était laissé faire! Elles pouffaient, tordues dans des hilarités qui leur remontaient les seins ,, des corsages, bousculant l'homme sous les bour- ' rades de leurs poings gras, le noyant des flots de leurs jupes qu'elles lui jetaient par-dessus la tète, , avec le vent de leur chair musquée et acre. Lui, raide sur un sofa, riait de son rire aux grandes dents,

de ce rire qu'il avait eu devant les girandoles et la belle nappe du restaurant. Elles lui demandèrent son âge : mais c'était toujours la même réponse, il ne savait pas ; personne ne lui avait appris à compter. Et dans la maison d'amour, entouré d'impudiques viandes en torsades, la peau frôlée par les chatouillis dont elles l'agaçaient, il ne paraissait pas plus étonné que de la chevelure de La Souris détordue autour de ses plantaires, acceptant cet imprévu nouveau comme tous les autres, subissant l'ironie de ce sérail comme un relais dans l'une des innombrables hôtelleries que,

. depuis d'immémoriaux périodes, lui suscitait le

ï hasard.

Cependant le briscart resta un moment béant quand le cornac qui le pilotait en cette aventure extraordinaire, ce satanique bossu de Rassenfosse lui proposa de se choisir une femme. Il hésita, les regarda toutes Tune après l'autre, redevenu honteux, les mains secouées d'un fort tremblement. Et enfin, une ruse s'allumait en ses prunelles, le regard de l'homme de proie dont il avuait le gibier tilant sous bois ; il en désignait une, mafflue, imposante comme une idole. Mais elle se mettait à l'invectiver, rauque de colère et de dégoût. Tout ce qu'on voulait, mais coucher avec ce sale hongre, jamais ! Les autres lui donnaient raison : on déshonorait la maison, elles n'étaient pas des filles à voyous; aucune ne monterait. Les yeux comme des couteaux au clair, avec des remous de leurs jupes autour du trépignement de leurs brodequins sur le tapis, des battements de bras qui leur découvraient le creux pileux des aiselles, elles ébrasaient en vociférant des bouches élastiques et vénéneuses.

Alors Régnier parla de tout casser ; une bagarre refoula Antonin et Rabattu en dehors du salon. Mais une grande brune, ravagée d'un commencement de phtisie, toussant par accès dans son mouchoir, tout à coup se prenait de pitié pour le gueux. Elle

vint s'asseoir sur ses genoux, le baisa au front.

— Yeux-tu être mon chéri? Moi, vois-tu, ça m'est égal, ce que tu es. T'es un homme, un vieux, pas vrai? Ben alors, c'est comme si je faisais la charité à mon propre père que j'ai pas connu.

— Peut- on être vache comme ça ! T'es pas dégoûtée (le te coller à ce fumier! crièrent les femmes.

Elle haussa les épaules.

— Laisse-les dire, mon petit homme. Chacun son idée. Moi, j'suis patraque, je sens que j'vas crever. J'aime autant toi qu'un autre.

Sous la bouche qu'elle lui appuyait dans la nuque, le pétras crissa des dents, les yeux soudain nébuleux, battu d'un grand frisson qui entrechoquait ses rotules. Très vite elle fit tomber son corsage. Il y roula ses joues tannées, avec un cri bref de bête, un balètementremonté de son célibat pitoyable, de ses vieux ans solitaires. La matrone ayant fait évacuer le salon, ils restaient là seuls avec Régnier et le petit Rabattu. Antonin, entraîné par la fuite des femmes, balayé par leurs volants, s'était chambré, cuvait ses repues en un lit. Mais Rabattu, exténué, paraissait comme absent de l'événement. Au contraire Régnier, pris d'une tenace et presque surnaturel intérêt, regardait s'accomplir les miséricordes. D'effrayants accès à tout instant râclaient les poumons de la fille ; elle se redressait avec de» abois comme une chienne qui sent la mort, d'un coup de mouchoir ramassait à ses lèvres les crachats verts qui toujours à chaque toux revenaient, annonciateurs des ])ourritures. Puis de nouveau, càla bouche humide des lies de la décomposition reparaissaient les baisers, comme si, soumise à l'inexorable devoir, elle acceptait de trépasser en versant jusqu'au bout les délires du péché. Elle mignolait l'humble pâtira, le caressait de la tendresse errante de ses maigres mains, lui prodiguait un inépuisable amour, filiale et féminine h cette détresse qu'on lui jetait dans son ^iron, devenue

comme la pitié d'ime âme pour ce semblable en abjection qui, par des chemins différents, s'en allait à la même mort ignominieuse.

— Si tu savais, mon petit papa, lui râlait-elle, ce qu'ils sont tous pendus à ma peau ! Les hommes aiment ça, une femme qui a ce que j'ai. Ah! ce qu'ils sont dégoûtants, ceux qui montent avec moi ! lis me flairent comme une charogne. Ils me sentent dans le nez et dans la bouche. J'aurais voulu décaniller d'ici pour aller à l'hôpital. Eh bien, crois-tu, madame ne veut pas. Ils tiennent à me garder et comme je leur dois, comprends, j'peux pas. Je claquerai avec quelqu'un dans mes draps ! Attends mon chéri, v'ia que ça me prend. Hou ! Han! Nom de Dieu, vois-tii, c'est comme des braises. Heu I Hou 1 des braises qui me brûleraient là... Fais pas attention... il me semble que le bon Dieu aura pitié de moi quand j'serai crevée.

La blague s'éveilla plus rageusement en Régnier. Cette agonie faisant l'aumône surexcitait ses nerfs jusqu'à les briser ; il alla secouer Rabattu définitivement endormi.

— Réveille-toi donc, imbécile I ça vaut bien la peine d'être regardé, je t'assure... Crois-moi, tu ne verras pas beaucoup de choses comme ça dans ta vie... Est-ce assez beau, hein? Non là, mais beau, beau... Papa trouverait ça ignoble!... Moi, je suis remué jusqu'aux os. Ah ! mon cher, voilà qui vaut un peu mieux qne nous : nous ne sommes, à côté àe cette fille, que d'infectes crapules... Des baisers comme elle lui en colle sur la peau, à ce vieux, mais il n'y a qu'une sœur de charité du Diable pour un tel courage et un tel amour. L'humanité, vois-tu, ce n'est pas notre argent à nous, les riches. C'est là, dans les sentines, dans les bas-fonds, oui, les basfonds d'une âme de putain... Pourquoi me regardestu avec ces yeux stupides? C'est pourtant comme je te dis... A deux, ils sont les deux grandes plaies d\\

monde, les fléaux éternels sortis des vieilles Bibles, la Faim et la Prostitution, cousins-germains par le Ventre... Ce que tu vois là devant toi, c'est le Pauvre et la Prostituée des âges éternels de la terre. Le Pauvre a rencontré la Prostituée ; la Prostituée s'est montrée secoiirablo au Pauvre... C'est le mariage sacré, celui-là. S'il y avait une justice, il faudrait le célébrer avec toutes les orgues du respect et de la reconnaissance publics,

^ — Dis donc, joli garçon, interrogea la fille, je l'emmène. C'est toi qui paies, pas?

— Je crois bien !

Il mit la main à sa poche.

— Tiens, voilà cinq louis pour toi. Et quant au reste, t'occupe pas.

Sous le trépidement des gaz la face du Pauvre tout à coup surgit, blême sous les affres d'un épouvantable désir, crispée d'une telle grimace que la douleur des pals et des chevalets n'en aurait pu susciter de plus convulsée.

11 regarda la femme, il regarda Régnier de l'œil suppliant d'un chien qui suit un passant secourable, la nuit.

— Bon! je comprends, vieux. Mais rassure-toi : on ne te le prendra pas, ton os ; tn pourras ronger à l'aise ce qu'il y a de chair dessus.

La porte s'ouvrit : ils le virent, ses sabots à la main, grimper l'escalier dans le sillage de la traîne, sur la pointe des orteils, prudent comme pour un rapt. Ce sécheron de fille «'.onsumée, ce manche à balai rôti au feu des sabbats, avec ses joues caves où toussait la phtisie, allait devant, se dégrafant à mesure. Mais une voix, la voix spéciale de la bonne, les relançait, rouillée de sommeil :

— Hé ! là-bas ! individu !

Régnier régla.

— Et maintenant, mon petit, dit-il à Rabattu, filons. J'en ai assez. Ces choses-là vous rendraient bête.

Dehors, dans le petit jour qui blanchissait les toits, il se remit à rire.

— Tu me crois fou, pas vrai ? Eh bien non, je suis très sage. Sais-tu ce que j'ai fait? J'ai semé la haine dans cet esprit de simple. Attends qu'il soit dégrisé et que demain à son réveil on le vide à la rue comme un baquet d'ordures. La bonne graine alors lèvera. Il rentrera dans les bois, il redeviendra la bête rôdeuse des solitudes, mais :me bête qui a essuyé le coup de feu du chasseur, une bête qui a du plomb dans la patte. Admire quel trésor de rancunes et de révoltes va centupler en ce rebut d'humanité. Il maudira les riches qui l'ont fait manger à sa faim et lui ont permis de goûter à la chair de la femme. Si stupide qu'il soit, il se faisandera pour la vengeance. Une nuit, quelqu'un mettra le feu à une étable, ou bien une femme sera violée dans un taillis ; ou l'on parlera d'un passant suriné et dévalisé. Tu comprends, tout est possible, une fois la bête lâchée. Ah ! mon cher, voilà de l'humanitarisme, ou je ne m'y connais pas. Ce n'est pas ce cacatois bavard d'Eudoxe qui aurait trouvé celle-là, hein? Faire le bien, hé, sans doute ! Mais à la condition qu'il en résulte le mal final et irrémissible. Ce n'est pas pour rien que j'ai une bosse en travers des épaules.

Comme les poneys débouchaient de l'allée des hê-

très, elle aperçut sa fille qui arrivait par la pelouse. Madame Rasscnfosse à l'avance avait réglé la rencontre ; après cette longue séparation les larmes semblaient prescrites ; sans nulle brouille, c'était comme la fm d'une ancienne animosité. Elle parlerait, elle viderait son cœur, une scène tendre, un mariage des âmes, la fraîcheur de toute la bonne affection revenue. Elle se sentit démontée parla tranquillité de Ghislaine. Leur embrassement se froidit. Elle lui dit, presque gênée :

— Ah ! mon Dieu ! Y a-t-il du temps que je ne t'ai vue !

— Du temps, oui... Je ne vous en ferai pas de reproches, maman.

La mère pensa :

— Toujours la même, son père a raison. Le malheur n'a pas changé son caractère.

La voiture gagnait les cours par le tournant ; elles marchèrent un instant sans parler dans le crépitement du gravier. Adélaïde refoula des paroles banales à propos du temps, des massifs fleuris qui décoraient la pelouse. Tout encore une fois se transposait ; son petit roman maternel échouait ; elle se vit sans force, prête à pleurer. Elles montèrent la rampe, le long des balustrades. Pourtant il n'eut fallu qu'un petit mouvement, un mot de l'âme à l'âme dans ce lourd silence qui les étrangeait, les reculait vers des retours mauvais. Elle s'effraya, lui prit la main :

— Ghislaine, ma chère Ghislaine, gronde-moi, si tu veux, mais ne reste pas sans rien dire... Nous avons tant besoin de nous aimer, de nous parler... De loin, va, j'étais avec toi, tu n'as jamais été seule.

Elle espéra un élan, elles se seraient jetées dans les bras l'une de l'autre. Une parole brève tomba.

— Sans doute, puisque j'avais mon fils.

Elle l'avait oublié, en effet, soupçonna une rancune.

— C'est vrai.,. Ton fils! Nous étions donc deux avec toi, toujours !

— Ah ! vous n'étiez pas bien pressée de le connaître, dit Ghislaine sèchement.

Elle avait retiré sa main. Madame Rassenfosse la regardait, très pâle ; des distanceii plus grandes s'interposaient ; c'était la fm de tout espoir. Elle se sentit en même temps de la colère, de la pitié, une peur terrible de la perdre. Sa bouche trembla. Des mots s'étranglèrent, comme sanglotés :

— C'est mal... Tu es injuste, tu me gâtes mon bonheur.

Elles demeuraient un instant immobiles, les yeux vagues vers le paysage, ne sachant plus que dire ; et tout à coup madame Rassenfosse, faisant un effort :

— Ton fils, après tout, n'est-il pas le mien aussi? Ne sommes-nous pas une même mère pour lui ? En pourrait-il être autrement?

Elle sentit qu'elle mentait. Sa voix lui fit horreur. Et une idée subitement l'occupa :

— Il doit être laid... C'est lui la cause de tout le mal. Pourquoi n'est-il pas mort!

Ghislaine haussa les épaules :

— Mon père ne pense pas comme vous.

— Oh! ton père ! 11 a ses idées, c'est un homme! Mais nous, c'est bien autre chose. Il n'y a ici que deux femmes, il n'y a ici qu'une mère et une grand'mère.

Ce mot l'allégea. Elle le répéta pour la musique tendre qu'elle y trouvait et qui l'attendrissait, lui donnait l'illusion hypocrite d'un peu de pitié pour le petit réprouvé. Elle pensa :

— Je l'aimais là-bas. J'aurais le droit de le détester si ce Lavand'homme était son père.

Tout de suite sa haine pour le vicomte monta.

— Je ne sais vraiment pas ce que je viens faire ici entre cet homme et cet enfant.

Elle eût voulu fuir, être loin.

Elles pénétraient dans la salle anx trophées, Ghislaine l'aida à se débarrasser de son manteau. Et doucement, par les escaliers, nn léger cri soudain, le vagissement joli d'un réveil bruissa. Aussitôt tout changea, le visage de Ghislaine se détendit, elle parut se délivrer dans un sourire, mystérieusement, comme pour une petite idole autour de qui se taisait le silence de la maison :

— C'est lui... Vous allez le voir, ma mère.

— Si vraiment c'était un monstre, pensa madame Rassenfosse avec un atroce battement de cœur.

Elles montèrent. Dans les molles pénombres des rideaux tirés, une ondée de jour venue par l'entrebâillement de la porte s'épandit aux dentelles d'un berceau où, balancée au chantonnement de la nourrice, les poings dans les yeux, s'agitait une petite tête brune.

— Ne l'obligez pas à se rendormir s'il ne veut pas, dit Ghislaine. Et puis, vous savez, c'est déjà la première dent qui le tourmente,

Avec un grand rire heureux elle se pencha sur ses menottes charnues.

— Bonjour, mon Pierre... On a assez de son dodo, dis?.. . Eh bien, fais à ta guise, mon chéri... Voilà une seconde maman que je t'amène.

Un pli joyeux, le tremblement d'une fossette comme une goutte de rosée, pour ce visage aux clairs yeux ravis et ce murmure sur son réveil, joua aux lèvres de l'enfant. La chemise, dans le geste des bras qu'il tendait, s'ouvrit, dénudant le bombement de la poitrine, un coin de chair reposée et rose, d'une fraîcheur de belle fleur matinale. Ghislaine glissa une main sous les reins, l'auire sous les épaules, et le levant de la fine toison étendue sur les matelas, le porta à madame Rassenfosse. Puis ouvrant tout larges les rideaux, faisant entrer à flots la lumière de cette matinée de soleil ;

— Est-il beau, mon fils !

— Comme il te ressemble ! dit Adélaïde.

Tonte rancune s'en allait. Elle se sentit subitement rafraîchie, ondoyée de paix et de bonté, comme glissée au vertige profond et délicieux d'une eau qui l'entraînait. Les larmes jaillirent, elle se jeta sur Ghislaine en sanglotant très doucement.

— Ah î mon enfant, ma pauvre enfant

Puis elle se courba, se mit à manger de longs baisers les tièdes soies emmêlées des cheveux. Et en riant et pleurant, elle disait :

— Comme il est toi !... Je le tiens et c'est toi qu'il me semble encore tenir ! Ah ! toute peine est passée! Mon cœur s'allège, je redeviens la jeune mère que j'étais. Ah ! oui, -c'est bien une seconde maman qui lui vient !

Un reverdissement des maternités antérieures maintenant lui montait en chuchotis amoureux, en souffles alizés dont la chatouille ridait d'un frisson rieur les petites joues puériles.

Le rire amusé de Pierre, l'air de bonne camaraderie dont sa petite sauvagerie accueillait la figure inconnue, opérèrent alors le miracle de ramener Ghislaine. Elle sentit se fondre l'hiver intérieur, sa rigueur subitement céda à un élan de nature. D'un grand mouvement de passion, elle se serra contre madame Rassenfosse par-dessus l'enfant qui un instant se trouva blotti entre lenrs deux poitrines.

— Ah ! maman, vous êtes venue... C'est fini, allez... Voilà qu'il me donne l'exemple.

— Oui, tu verras, tn verras, balbutia Adélaïde. L'avenir... ne plus nous quitter.

Tout à coup la petite bouche et les petites main's allaient à son corsage, les roses lèvres décloses cherchèrent le lait, se dépitèrent avec une gentille moue d'impatience. Elles s'émerveillèrent.

— Oh ! c'est un petit monsieur qui a déjà sa volonté ! fit Ghislaine.

Et elle rappela Justine, la nounou. Presque aussitôt la cloche du déjeuner tintait, elles descendirent. Mais une troisième chaise, devant un couvert, demeurait vide. Madame Rassenfosse se troubla : sans doute le vicomte était rentré ; il allait apparaître. Toute l'affreuse comédie, le mensonge de cette maternité, sa propre duperie se représentèrent ; elle eût voulu être à Empoigny ; elle ne pensa plus à l'enfant ni à Ghislaine ; toute froide, sans mouvement, elle restait à écouter les bruits du vestibule. Ghislaine lui toucha la main :

— Soyez tranquille, personne ne nous dérangera... C'est la place de Justine quand nous sommes seules, c'est-à-dire tous les jours. Nous prenons nos repas ensemble, avec Pierre.

— Mais appelle-la donc, s'écria Adélaïde allégée, en revivant. Je ne veux pas que rien soit changé aux habitudes de la maison.

Mais la nourrice tardait, elle voulut monter voir elle-même. L'enfant, couché au giron, les jambes ouvertes, avec le tortillement joueur de ses orteils en l'air, ne finissait pas de téter, les doigts éployés sur la rondeur du sein. Un creux, à chaque succion, mettait le tremblement d'une ombre dans la joue ; celle-ci se gonflait quand le lait jaillissait ; et par filets, une goutte azurine quelquefois coulait du menton, se perdait dans l'échancrure de l;i chemise, ^ladame Rassenfosse regardait battre le ventre à petits coups dans la continuité de cette lappée. Et un infini délice noyait les yeux mi-fermés, aux noires prunelles un peu bleuissantes dans l'ombre.

Un coin de la chambre à coucher de Ghislaine s'apercevait. Sa passion de curiosité tatillonne se réveilla ; elle espéra connaître le secret de la Rasepelote. Mais la présence de la nourrice la gênait, elle s'attarda une minute seulement sur le seuil, jeta un coup (l'œil rapide sur le tranquille aspect de la pièce. Nulle trace n'y révélait \d passage d'un

mari : une vieille soie brochée, un dessin de bouquets éteints sur les pâleurs bleu-de-lune des trames, une soie autrefois donnée par elle à Ghislaine, parait le lit et modelait la forme d'un unique oreiller.

— C'est donc fini, pensa-t-elle. Ce Lavand'homme décidément l'aurait quittée !

Toute peur se dissipa ; elle revint à l'enfant qui, à bout, amolli de ses longues gorgées, à présent lutinait du tâtonnement d'une lèvre lasse les pointes fanées du sein. Sa petite tête noire, en l'entendant approcher, quitta la poitrine nourricière et se tourna vers elle. Aux bras qu'il tendait ensuite, un attendrissement la remua, une secousse de vraie affection pour cetle pauvre chair anonyme, un regret amer des caresses d'un père. La nounou voulait l'habiller, mais elle le prit dans un large baiser dont elle lui couvrait toute sa poupine nudité rose et le descendit à Ghislaine.

— Tu sais, quand les grand'mères s'y mettent !

— Oh bien ! oh bien ! Mais je vous avertis, n'allez pas le gâter trop. Mon Pierre est un véritable tyran.

Enfin, la femme de chambre servait le déjeuner. Madame Rassenfosse, reprise par sa manie d'inquisition, s'enquit du personnel, des chevaux, du train de la maison. Tout paraissait bien simplifié depuis la visite de Jean-Eloi : Ghislaine n'avait gardé que le cocher, le jardinier, deux filles de service. Il lui restait à récurie ses deux poneys. C'était la dépense d'une moyenne fortune bourgeoise. Madame Rassenfosse la félicita.

— Tu es comme moi, je reconnais mon sang... Yois-tu, sans une sage économie...

— Oh! de l'économie!

Elle secoua la tète, parut tourmentée d'un penser humiliant.

— Non, ce n'est pas ce que vous croyez.

Des mots affluaient, elle ferma les yeux pour se

reprendre. Un court silence suivit, puis avec un rire nerveux :

— Au fait, oui, des économies, si vous voulez. Après tout, je mène une vie très retirée, je ne vois personne. A quoi m'eût servi ce surcroit de dépense? 1) m'avait pris la fantaisie de dresser moi-même une bête très belle et très fine, vous savez, ma jument fleur de pêcher. Mais elle demeurait rétive malgré tout : je m'en suis défaite. Quant aux alezans de mon père, ils ne quittaient pas l'écurie, Franz ne les attelait qu'au breack, les jours où il allait s'approvisionner à la ville. Il me reste mes deux poneys, cela me suffit.

— Je t'admire. Te voilà devenue une femme pratique, oh ! tout cà fait. Et cependant Dieu sait si tu avais la passion des chevaux !

— C'est vrai, mais Pierre m'est venu, et alors tout a changé. Il est le vrai maître de la maison ; c'est lui qui commande. Il m'a paru qu'il me disait : Mais prends garde à cette vilaine bête qui ne veut pas t'obéir, elle me fait peur. Et voilà, une lâcheté m'a prise. Avec mes poneys, du moins, rien à craindre : c'est comme deux gros chiens. Pierre leur tapote le poil de ses petites mains. Ah! l'ancienne Ghislaine est bien finie, il n'y a plus ici qu'une maman !

Madame Rassenfosse , soudainement attristée , pensa :

— Elle ne me dit qu'une partie de la vérité.

Le cocher ensuite arrivait prendre les ordres. Tous les jours pendant deux heures on promenait l'enfant en voiture ; le grand air l'endormait; on rentrait le coucher pour le reste de l'après-midi.

— Eh bien, mais, fais atteler, fit Adélaïde. Nous le promènerons ensemble.

Elles roulèrent dans une chaleur d'après-midi ventillée mollement, la nourrice sur la banquette d'avant, madame Rassenfosse et sa fille assises à

l'arrière. C'était le paysage des plaines verdoyées à l'infini, de grandes lignes courbes ou planes reculant les horizons, uniformisées par l'égale altitude des blés, et quelquefois, dans le quadrillage des enclaves, parmi les damiers des cultures, la pointe avancée d'un hameau. Une glèbe de rapport, une aire maraîchère et vénale, toujours cavée par les labours, rayée par les hersages, terreautée de race en race en tous sens, récusait l'agrément. Même pastellée de verts frais, légers, la terre y restait grave, évoquant les servages, dénonçant les labeurs sans nombre, fatiguant l'œil par sa monotonie sans ragoût. Madame Rassenfosse se suggéra l'hiver, la mort des ciels sur la nudité rebutante des sillons, l'ennui de cet exil rural, tolérable seulement pour d'anciens terricoles.

— Ma pauvre amie ! ce que tu as dù souffrir ici tonte seule !

Elle lui prit la main qu'elle gardait tout un temps.

— Mais non, je montais Diane, je chassais... Quelquefois le curé venait, je le retenais à déjeuner.

Madame Rassenfosse suivait son idée.

— Oui, mais seule, toujours seule, car enfin... Elle soupira, une interrogation vague au bout de la

phrase qu'elle ne finissait pas.

— Ah ! par exemple oui. Parfaitement seule, ma mère.

Madame Rassenfosse n'osa brusquer les aveux ; elle sentait un mystère, un haut mur rigide, une hermétique clôture autour de la Rasepèlote et chez Ghislaine une force de résistance. D'ailleurs le secret, bien mûri, tomberait tout seul.

— Enfin, si c'est ton goût, dit-elle.

Les ombres s'allongèrent, une fraîcheur coula, glaça les teintes vives, fit fermenter les arômes. Elles rentraient au château, s'amusaient d'un lourde parc, pendant que Justine couchait Pierre. Dans l'allée, le garde-champêtre vint à leur rencontre ; il apportait

un papier. C'était le maire qui le déléguait pour une signature. Il demanda le vicomte. Enfin ! pensa Adélaïde avec une légère angoisse.

— M. le vicomte est absent, répondit Ghislaine. Je ne sais quand il rentrera.

Elle était très calme, les yeux droits, sans honte. Le brave homme s'en alla en offrant de laisser le papier.

— Comme vous voudrez, mon ami. Remetlez-le à l'office.

Madame Rassenfosse émit négligemment :

— A propos, c'est vrai... Que devient-il, Lavand' homme ?

Ghislaine tressaillit ; une courte rongenr Ini monta aux joues. De la pointe de sa bottine ensuite, elle faisait voler un caillou.

— Tenez, non, laissons cela.

— Tu as tort, fit madame Rassenfosse, qui sentait la minute décisive. Ne suis-je pas ta mère, n'ai-je pas droit ?

— Un droit, ah oui !

Elle traînait sur ce mot, amère, ironique. Un peu de fébrilité lui passait dans les mains qu'elle joignait à sa ceinture. Et tout à coup elle parut se parler à elle-même :

— Après tout, c'est vrai, pourquoi pas? Je n'aurais rien dit autrefois... mais à présent, à présent... Ah non, vous ne devineriez jamais !

Elles s'assirent sur un des bancs de l'allée.

— Sachez-le donc, M. de Lavand'homme avait une maîtresse. Le patrimoine dissipé, à bout d'expédients, il fallut aviser à se refaire une fortune. Mon Dieu, il advint ce que vous savez... Mais ce que vous ne savez pas, c'est que ce fut cette maîtresse qui présida à toute l'affaire. Ici l'histoire devient vraiment intéressante. Oui, cette femme d'une intelligence évidemment supérieure à M. de Lavand'homme fit elle-même les prix, d'^battit le marché... L'homme d'affaires, ce fut elle.

— Tu as raison, laissons cela, interrompit madame Rassenfosse.

— Mais non, c'est irès curieux, vous allez voir. Enfin ce jour-là arriva... Ohî j'en parle très à l'aise. Nous descendîmes au relais fixé, la maîtresse y descendit aussi... Il n'est même pas bien sùr qne M. de Lavand'homme ne passa pas la nuit avec elle. Du moins, il eut la discrétion de me laisser seule.

— Et, ajouta-t-elle après une pause, je crois qu'il fit bien, car s'il avait insisté, je l'aurais tué.

Sa voix s'égalisait, sans vibration ; elle énonça l'idée du meurtre comme un acte négligeable de la vie. Madame Rassenfosse, épouvantée, tout à coup très pâle, comprit qu'elle n'exagérait pas et qu'elle eût fait comme elle disait.

— Mais passons, reprit en souriant cette fille de haute trempe, puisque cela n'eut pas lieu. Aussi bien mon récit touche à sa fin. M. de Lavand'homme fit une courte apparition ici... Je constate qu'il n'abusa pas de ma patience... Cette femme, d'ailleurs, lui dictait son devoir. Elle avait pris un appartement à Mézières; ils se voyaient à peu près tous les jours. Un matin, M. de Lavand'homme partit pour Paris. Ils y vivent ensemble quelque part, un petit hôtel, des chevaux, un train de maison...

Après tout, conclut-elle en plissant ironiquement les yeux, n'est-ce pas dans la logique ? Le vrai mariage était de leur côté : ils n'ont fait que reprendre et continuer une vieille habitude. Oh ! je suis devenue une philosophe, j'ai appris à raisonner la vie.

— Celle ci, songea madame Rassenfosse, a bien l'esprit positif de son père. Dès lors comment se fait-il qu'ils s'entendent si peu ?

Elles se taisaient. Le secret révélé maintenant mettait entre elles des espaces froids, les reculait vers des pôles opposés, presque hostiles. Adélaïde, toute lâche, eut voulu trouver un mouvement, em-

brasser avec un peu de bonne passion sa fille. Sa maternité lui échappa. C'était la vieille honte, le pacte infamant, qui encore une fois s'interposait. A la fm elle s'efforça :

— Tu es forte, tu envisages froidement les choses .. C'est après tout le seul moyen.

Mais tout à coup sa haine contre Lavand'homme remontait.

— Eh bien, non, tu as tort... Cet homme est un monstre. Ecoute, il faudra rompre... La conduite do M. de Lavand'homme nous fournit à présent des armes. Tu es trop jeune pour te résigner à vivre cloîtrée.

Ghislaine haussa les épaules.

— Mais du tout, M. de Lavand'homme a agi comme seulement il pouvait agir. Je ne lui reproche rien. D'ailleurs à quoi bon ? Ma vie est refaite, elle a un axe. J'ai mis mon bonheur dans mon enfant. Comprenez donc cela, ma mère. Et Pierre, je vous le jure, deviendra un homme. On verra bien de quel côté sera l'honneur... l'honneur...

Ce mot qu'elle répétait tisonnant en elle des braises mal éteintes, elle se montait contre l'éducation de la famille, conseillère d'indolence et de lâcheté. Quand on a appris aux filles à monter à cheval, à danser, à laver une aquarelle, à minauder derrière un éventail, on s'imagine leur avoir enseigné la vie. De tout le reste, il n'est pas question, et cela, ce reste, justement, c'est la vie, les surprises du cœur, le mal de la chair, le devoir, puis au bout l'enfant qu'il faut élever en prenant exemple sur les devanciers.

— Et je ne parle pas des garçons. Allez, ils sont jolis, mes frères. Si les Rassenfosse n'ont qu'eux pour soutiens, c'en sera bientôt fait de nous . Notre race est finie, je vous le dis, ma mère, s'il ne vient pas un homme, si un cœur fort n'arrive à temps pour la sauver. Moi, du moins, j'ai mon orgueil. Jene consens pas à l'honneur

tel que l'entend mon père, l'honneur pour le monde, quand au fond c'est l'abjection irrémédiable. Ah ! je sais, vous n'êtes pas habituée à un pareil langage. Mais votre fille a bien changé ; on m'a crevé les yeux avec un fer rouge, et à présent je vois. Kh bien, si quelqu'un doit sauver la famille, ce sera Pierre, ce sera mon fils. Vous lui avez imposé le mensonge d'un nom auquel il n'avait pas droit, il eût pu s'appeler Rassenfosse comme moi, puisqu'en lui donnant mon sang, il était naturel que je lui donne mon nom. Vous en avez fait un bâtard deux fois bâtard, sans nom de père et sans nom de mère. Ah ! si j'avais pensé alors comme je pense maintenant, comme la vie m'a appris à penser depuis ! Mais plus tard il connaîtra le cœur de sa mère, je le laverai à ses propres yeux de l'injure d'une paternité imméritée ! On verra alors de quel côté est la nature et la vérité... D'ailleurs, qui sait? il arrivera peut-être un temps où ce qu'on appelle encore la faute ne sera plus considéré que comme la loi naturelle, où on n'aura plus besoin de pardonner à la vie parce qu'elle est la vie.

— Tais-toi ! gémit madame Rassenfosse, effrayée de son exaltation. Pourquoi réveiller de vieilles peines ?

— Et puis, et puis, ajouta-t-elle en se contraignant à sourire, tu es bien dure pour tes frères. Ils sont jeunes, ils jettent leurs gourmes, comme dit ton père ; ils ne sont pas autrement que la plupart des jeunes gens. Ce serait injuste de trop leur en vouloir.

— Il fallait alors étendre la même indulgence à vos filles, répondit sévèrement Ghislaine. Elles aussi ont connu l'exécrable éducation des jeunes filles de notre monde.

— Ma chère enfant, tu me semblés avoir sur tout cela des idées bien singulières... La femme sera toujours la femme, une créature de résignation et de pardon. La loi pèse sur elle plus durement que sur les hommes, c'est possible. Elle a d'autant plus de

mérite à ne pas s'insurger. Et puis, vois-tu, un fils n'est qu'un homme, mais une fillo, c'est toute ]a famille. Ah, je sais, tu vas me dire que les temps sont changés, que je suis une vieille femme. Mais le devoir, lui, ne change pas ; jamais il ne fera que la femme ait le droit de vivre et de penser comme les hommes. Toute notre nature proteste contre une pareille folie.

Sa tradition plébéienne et bourgeoise s'agita. Elle reprit en s'animant :

— Tu entends, de la folie, rien que de la folie ! En quel temps vivons nous pour que des choses toujours respectées soient h ce point méconnues. Nos mères, ma fille, étaient de saintes femmes qu'il ferait bon écouter sur le chapitre des vertus domestiques et de toutes les vertus. A l'entendre, on s'imaginerait que le monde jusqu'ici a fait fausse route et qu'il va surgir un nouvel évangile qui vaudra mieux que l'ancien. Eh bien, non, je n'en veux pas de ton évangile. A mon âge, il est bien juste que je garde le mien : c'est le vrai. Brisons là puisque aussi bien nous ne pourrions nous comprendre.

— Vous parlez conrime une femme qui n'a pas souffert, ma mère, fit Ghislaine en se levant.

Elles se rapprochèrent du château ; la nourrice, d'un geste de la main, avec le rire jascur de sa grande bouche de paysanne, de loin les désignait à l'enfant. Ghislaine eut un élan.

— Mon chéri, cria-t-elle, subitement détendue, les bras ouverts aux menottes comme dcis coquillages dont il battait l'air, viens donc réconcilier les deux mamans.

Madame Rassenfosse, travaillée d'un besoin d'affairement, se conféra dès le lendemain de mulliples et oiseuses occupations. La manie de surveillance dont à Empoigny elle bousculait l'office se raviva dans sa rage à fouiller les armoires, à inventorier la casse, à déplorer l'inutilité de certaines dépenses.

— Yois-tu, ma chère, il y a chez toi un coulage évident. Le livre de la cuisinière est à n'y pas voir clair. Tu devrais faire comme moi, descendre à la cui

! sine, leur tomber sur le dos, exiger des comptes I tous les soirs. Gomme disait ma maman à moi, il n'y a pas d'économies de bouts de chandelles. Ah! si je n'avais pas été regardante, Dieu sait où nous en serions, avec ton père !

^ Ce matin là, un ennui rendait Ghislaine distraite et nerveuse. En parcourant son courrier, elle avait mis la main sur une lettre, se bornait à lire l'écriture de l'adresse, la déchirait ensuite en petits morceaux sans l'ouvrir.

Madame Rassenfosse s'était étonnée.

— Bah ! j'en ai assez ouvert pour me douter de ce que celle-ci doit contenir.

Un silence, puis Adélaïde interrogeait d'un mot:

— M. de Lavand'homme ?

Ghislaine ne retenait plus sa colère.

— Tenez, en me restreignant jusqu'au dernier denier, c'est à peine s'il me serait possible de combler la voracité de cet homme. Savez-vous ce qu'il y avait dans la lettre? Une demande d'argent comme dans tontes les autres. C'est de ma dot que j'entretiens à présent sa maîtresse.

— Mais c'est une infamie ! se désola madame Rassenfosse. Ah ! je comprends tout maintenant, la maison réduite, les chevaux vendus, le sacrifice de tes goûts. Vraiment il ne nous manquait plus qne cela ! N'étais-je pas assez punie déjà par ta vie reléguée en ce pays sauvage ?

— Eh bien oui, c'est vrai, je ne voulais pas vous dire, je voulais garder cet ennui pour moi, comme les autres. Mais à la fin mon cœur éclate. Quand mon père est venu, il a essayé de me mettre en garde, je lui ai répondu qu'après tout cet homme était le maître de manger à sa faim, que j'entendais jusqu'au bout lui laisser le droit de se payer sur ma fortune...

Mais alors, c'était bien ditférent, mon Pierre n'était pas venu.,. A présent, oh ! à présent, je veux rester sourde, j'aurai bec et ongles pour me défendre.

— Tu vois bien, fit madame Rassenfosse en sortant après un assez long temps de ses réflexions, tii vois bien qu'il faut rompre. Laisse-nous faire, tu as bien assez souffert comme cela.

Ghislaine eut un geste vague de la main.

Le grand événement se réalisait. Toute la famille l'attendait, mais l'accueillit diversement. Ce mandat de député octroyé à Eudoxe, en haussant la branche des Jean-Honoré, diminuait les Jean-Eloi. Incurablement se vérifiait, pour leur amour-propre ulcéré, l'infériorité des fils. Ghislaine aurait-elle raison? se demandait Adélaïde, et faudra-t-il enfin renoncer à tout espoir d'une vie sérieuse? Ses blessures maternelles, depuis son départ de la Rasepelote, s'étant encore envenimées. Elle se fortifia dans ses dépits, attribua désormais à son mari l'intégrale responsabilité de tout ce qui leur arrivait. Dans la rue, des vendeurs criaient le résultat de l'élection ; constamment des télégrammes arrivaient, des cartes, des congratulations. A table, en dînant, elle éclata :

— Eh bien, ça y est. Votre frère, cette fois, prend la téte des Rassenfosse. Nous allons nous traîner, nous, à la remorque. C'est votre faute aussi si vos

LA FIN t)ES BOURGEOIS

fils n'arrivent à rien. Il fallait mienx les diriger.

Il haussa les épaules : les femmes, avec leur vue courte, n'envisagent que les conséquences immédiates. Cette élection d'Eudoxe qui, pour elle, impliquait une idée d'antagonisme resserrait, au contraire, la famille dans l'accomplissement de son rôle social. Une famille est un groupe dont la cohésion fructifie au profit des intérêts communs. Et justement leur force, aux Rassenfosse, résidait dans la discipline avec laquelle toujours ils avaient marché à la conquête des prééminences. A présent qu'un des leurs siégeait à la Chambre, Faffaire de la Colonisation allait enfin aboutir aux réussites plénières. Après un lancement fructueux, après l'initial et universel engouement pour une entreprise patronée par le ministère luimême, les journaux de l'opposition avaient insinué la plausibilité d'une savante flibiisterie. Le conseil d'administration ne s'était que péniblement tiré d'un procès nécessité par un libelle diffamateur. L'opinion publique, de son côté, commençait à s'inquiéter du peu de solidité d'une spéculation, au début entourée de garanties et qui tout à coup suscitait d'universels mécomptes. Des étendues de terres friables, affouillées par le. défrichement, défoncées par d'innombrables équipes, demeuraient brehaignes malgré les guanos et les poudrettes, importés par pleines caravelles. Ces sables déplorablement altérés filtraient les engrais sans en retenir les sucs. En vain on les gorgeait, leurs arides matrices, nourries à grands frais, attestaient la vacuité d'un désert. Une centaine d'hectares, dans le moins ingrat terrain, seuls avaient maigrement levé en seigles et en tubercules ; et c'était toul, le reste continuait à poudroyer en des aspects de lande morte. En attendant que la noue revêche, à force d'irrigations, de jus et de sels chimiques, se décidât à germer. Rabattu, agréé adjudicataire des travaux, jetait là son armée de maçons. Des rues, bordées d'installations agricoles, de petites

fermes, de villas, rayèrent les arènes, découpèrent au travers leurs perspectives de cubes et d'équerres. Malgré tout, la location languissait : c'était comme une défiance hostile du terrien pour ces bâtisses d'un type qui puait les banlieues urbaines et lui changeait ses traditions rurales, pour ce bouleversement d'un pays sur lequel le labeur des ancêtres n'avait pas mordu et qui, loin des routes, en ces territoires aux agglomérations distantes, semblait, on dépit des boniments, voués à l'irrémédiable solitude. Le crédit d'Eudoxe, légiférateiir, bien en cour auprès du ministère, inévitablement influerait sur l'entreprise. L'Etat créerait des voies de grande communication qui relieraient aux anciens les nouveaux villages ; ceux-ci, légalement reconnus, cesseraient d'être une fiction.

— Eh d'ailleurs, ajouta Jean-Eloi après avoir éiiuméré les avantages qui résulteraient de la haute situation d'Eudoxe, si je n'ai pas su diriger mes fils, vous n'avez pas su mieux que moi conduire vos filles.

Toujours, dans leurs querelles, ils rebuvaient ce vinaigre. C'était la misère de la maison, cette fm inconjurable d'une race à travers leurs enfants, cette forte sève des Rassenfosse tournée à d'aigres lies dans leur maladive et vicieuse descendance. Ils se ratatinaient dans leurs rancunes, se séchaient du dépit de leurs torts, avec des arguments dont ils se blessaient. Un exploit d'Arnold, surpris avec la femme d'un de leurs fermiers d'Empoigny, envenimait leurs ennuis. Le mari, mal en ses affaires, maintenant les menaçait d'un scandale si on ne le dédommageait fructueusement. Malgré Arnold qui eût préféré un massacre, Jean-Eloi se décida à payer. Leur haute fortune constamment leur valait de ces avanies; il semblait qu'une conspiration sans trêve s'ourdît autour d'eux pour les saigner dans cet argent qui était leur gloire. Le cocuage prémédité du ruffian n'était qu'une des

1 formes de l'exploitatioii qui les assimilait à un gros

I gibier happé par des meutes allouvies.

L'éventualité du divorce de Ghislaine, en leur suscitant un nouveau tracas, accusait irrémédiablement les syphilis morales qui rongeaient la famille. Ils avaient cru obvier à un désastre et conjurer l'avenir par de frauduleuses machinations. Celles-ci, au lieu de les délivrer, se retournaient contre eux. Yoilà qu'il fallait défaire la sacrilège et laborieuse union, délier des nœuds industrieusement torsés. Ils se sentaient pris à leurs propres glus. Jean-Eloi*, aux pressantes pétitions de sa femme qui réclamait de diligentes enquêtes, une immédiate procédure, opposa des temporisations. On avait tout à craindre de Lavand'homme : il était capable de leur lâcher en plein tribunal leur ordure. D'ailleurs (et l'argument cette fois toucha Adélaïde) un temps viendrait où, traqué par les dèches, il se livrerait lui-même.

Le mandat d'Eudoxe surtout fut savouré des Piébœuf. Ils y virent une garantie pour la réussite et l'impunité de leur grand projet, cette expropriation forcée de leur charnier et l'édification sur ses aires déblayées d'un quartier neuf. La Yille enfin s'était émue de la continue mortalité qui dépeuplait ces voiries infectieuses ; des rapports de médecins avaient dénoncé l'urgence d'une vaste saignée ; mais l'incurie des gros bourgeois de l'édilité toujours atermoyant une solution, les homicides Piébœuf mûrissaient leur espoir d'une prochaine épidémie. Leur conjonction avec Akar et Rabattu, depuis le pacte intervenu à la noce de Cyrille, se notifiait décisive ; elle opérait maintenant en d'efficaces trafics, en de basses et véreuses spéculations, en des soutirages d'argent variés qu'ils complotaient ensemble. Ces deux intégrales crapules, ces irréductibles larrons dont on retrouvait la main au fond de toutes les razzias n'avaient pas répudié Jean-Eloi ; mais sa probité ne condescendant pas à leurs petites filouteries

sournoises, ils l'utilisaient pour les grandes extorsions. Au contraire, les Piébœuf, rapaces et tentaculaires, toujours reniflant le gain, si dégoûtant qu'il fût, brassaient frénétiquement les tripotages quelconques pour lesquels leur connivence était requise.

L'élection d'Eudoxe devint poureuxtousuntremplin. Comme une grosse araignée balancée en ses hamacs, les innombrables fils des intrigues de la famille allèrent se rattacher à ce brillant jeune premier de la politique qui n'avait dù son avènement qu'à de persévérants marivaudages avec le pouvoir. Encore une fois tontes les influences des Rassenfosse et de leurs alliés avaient été mises en œuvre pour sa candidature. Un avantage demeura à Eudoxe : c'est qu'il luttait avec les intarissables ressonrces d'une fortune personnelle, avec les atouts prépondérants de la banque des Rassenfosse, renforcée de l'appoint de toute la juiverie financière, tandis que son concurrent, aux limites d'un patrimoine écorné, en était réduit aux aléas de l'assistance des clubs politiques. En circulaires, en placards, en marchandages de votes, en polémiques, en largesses chez les fournissenrs, ils se fendirent de près de cent mille francs. La vénalité, depuis les brigues doctrinaires, en mettant à l'encan les consciences, pourrissait le pays jusqu'au rachis. Même la domesticité dclafamille,les gras valets à trogne vineuse furent délégués pour d'obscurs et ignominieux marchés, des raccolages de petits électeurs qu'ils s'en venaient relancer dans leurs débits. On obtint ainsi une notable clientèle de goujats, un lot copieux de cabaretiers et de vénéneux distillateurs. L'abjection du régime censitaire, qui justifiait de pareilles turpitudes, ne s'avéra jamais plus ineffablement.

Une intrigue à la fois politique et amoureuse coïncida avec l'élection de l'adonis de la Doctrine : ce furent les arrhes de son dévoùment à la cause des Grosses têtes flatueuses, un premier remboursement

des avances que lui faisait le Pouvoir. Eudoxe, décidé à rompre avec madame Fléchet, fatigué d'une liaison qui menaçait de s'éterniser et à laquelle cette femme très éprise s'opiniâtrait avec l'ardeur de ses quarante ans, eut l'idée de spéculer sur ce tenace attachement pour réintégrer le riche Fléchet dans ce parti qu'il boudait depuis sa rupture avec Sixt. Pendant quinze jours, madame Fléchet épuisa les implorations pour le joindre dans l'appartement qu'Eudoxe avait loué au faubourg et où la pauvre passionnée ne se doutait pas qu'il en amenait d'autres qu'elle. Tous les matins elle lui écrivait, transportée de regrets, lavant de ses pleurs l'encre en laquelle elle délayait ses longues douleurs, ses remords, son humiliation de subir les dédains de l'homme pour qui elle avait résigné une probité jusqu'alors sans défaillances et peut-être encouru les divines pénalités réservées aux adultères. Madame Fléchet était très dévote, et même dans ses plus grands bonheurs, aux délires et aux défaites de cet amour qui avait été la crise de sa vie, n'avait cessé d'être terrifiée en sa chair coupable des conséquences du péché.

Quand enfin Eudoxe jugea sa souffrance mûre pour la suprême victoire qu'il en voulait tirer, il lui transmit en deux mots le rendez-vous dont l'espoir toujours déçu la faisait mourir. Elle y accourut mourante, en effet, suffoquée par les refoulements de tous les sentiments qu'elle était obligée de dissimuler chez elle devant son mari et ses enfants, tellement accablée de la joie de le récupérer qu'elle se laissa tomber de ses bras et s'abattit dans un fauteuil.

— Quinze jours, non pas même sans me retrouver près de toi, mais sans une parole de toi ! dit-elle en sanglotant. C'est trop rude aussi. Je ne puis retenir mes larmes pour tout cet abandon dont il me semble que je doive souffrir jusqu'à la fm de mes jours.

Dans la faute, elle était demeurée la femme simple ettlroite des impulsions intérieures. Moins spontanée,

elle se fût rendu compte qu'une rouerie sèche et réticente pouvait seule venir à bout de retenir le facile vainqueur à qui ne résistaient pas les femmes. Eudoxe, en remuant ses pouces derrière le dos, se promenait par la chambre. 11 pensait avec ennui :

— Qu'elles sont donc lassantes à se montrer ainsi spongieuses ! Si elles se doutaient comme je me sens peu fait pour essuyer leurs lessives !

Il vint lui prendre la main et s'asseyant près d'elle :

— Voyons, vous n'êtes plus une enfant... Soyez donc raisonnable. En tous cas, il conviendrait de s'expliquer. Nous ne sommes plus d'âge à jouer les ingénus.

Mais, avec la ténacité éplorée d'une femme trop longtemps éprouvée et qui reboit ses douleurs, elle se remettait à gémir sans relever l'ironie cruelle de ces mots qu'elle ne paraissait pas avoir entendus.

— Pourquoi m'as-tu délaissée ?

— Non, fit-il avec un claquement de langue ennuyé, pas de scène. C'est bien inutile. Et puis, tu t'exagères tout. Je te délaisse si peu, pour parler comme toi, que je suis venu et que nous voilà ensemble. Il faudrait cependant bien admettre que ma vie nouvelle n'est pas faite pour me laisser beaucoup de loisirs. Je suis encombré, je ne sais où donner de la tète.

Elle tamponna rapidement ses yeux avec son mouchoir et la lui mettant sur la bouche, cette batiste toute mouillée de sa peine, elle eut la force de lui dire en souriant :

— Tais-toi. Tu aurais trop de raisons à me donner. Et à quoi bon ? Est-ce que mon cœur ne t'absout pas à l'avance? Mets-toi près de moi, prends-moi dans tes bras, défends-moi contre les faiblesses de mon amour. Tu sais, ce n'est pas vivre, tout le temps que nous passons loin l'un de l'autre.

— A la bonne heure. Moi aussi d'ailleurs — (il eût

voulu trouver un élan, s'emballer dans un niensonge sincère) — eh bien, oui, c'est vrai, est-ce que tu crois que nos longues séparations ne me pèsent pas? xVh! les bonnes heures d'autrefois, hein? En ont-ils vu, ces murs? Va, plutôt que de m'accuser, tu devrais me plaindre. Des séances en sections, des rapports à écrire, des courreries chez les ministres, une meute de gens pendus à ma porte, je n'ai pins une minute. Comment veux-tu qu'avec une pareille chienne de vie, je puisse encore trouver le temps de t'aimer?

— Cette fois, tu l'as bien dit, fit-elle tristement.

— Mais non, comprends donc, ce n'est pas mon sentiment pour toi qui peut être mis en cause. Je parle de nos entrevues, des joies à nous rencontrer ici dans le secret de cette chère petite solitude. Ah ! si tu m'aimais aussi profondément que tu veux bien le dire...

— En douterai s- tn ?

Il la baisa dans les cheveux et se remit à arpenler la pièce avec des coups de tête dans le vide dont il avait l'air de ponctuer ses phrases.

— Non, je ne doute pas de ta bonne affection. Mais là, je voudrais qu'elle se montrât un peu plus active pour moi. Il lui manque, à ce cœur charmant, non pas la faculté du sacrifice (Dieu merci ! je serais le dernier des hommes en la niant), mais la faculté du dévouement efficace, du dévouement militant, si tu veux. Oui, te voir entrer dans mes intérêts, m'aider de toutes tes puissances de femme, être mon auxiliaire dans mes luttes... Car enfin, ma chère, ajouta-t-il en s'amusant de l'importance qu'il se donnait, je suis devenu un des lutteurs les plus en vue du ministère. Le mot n'est pas de moi, il court les journaux.

Les pâles yeux violets de madame Fléchet, d'entre leurs moites cernures, se projetèrent vers lui comme si, dans l'ardeur dont elle le regardait, c'était l'olTre

de toutes les soumissions de sa vie que, pour affermir des liens détendus, elle mettait à ses pieds.

— Que faut-il que je fasse ? Je le ferai.

Il la prit sur ses genoux, lui noua la ceinture de ses bras.

— Oh ! Ce que j'ai à te demander pour l'instant n'est pas bien terrible. Bref, il s'agirait de décider ton mari à faire sa paix avec le ministre.

Une déconvenue plissa le visage de madame Fléchet. Elle répondit un peu nerveusement :

— Tu n'y penses pas. M. Fléchet a ses idées ; il n'est pas facile de l'en faire sortir.

— C'est précisément pour cela. Il n'y a véritablement qu'une femme de qui Ton puisse attendre l'adresse nécessaire pour amener un homme à résigner d'anciennes rancunes. Et, dit-il en lui souriant avec un regard froid, j'ai compté que tu serais cette femme.

Elle se débattait en de visibles angoisses.

— Pourquoi mêler mon mari à nos affaires de cœur? Il est le dernier dont le nom devrait être prononcé ici. Mais réfléchis-y donc : tu reconnaîtras toimême que c'est impossible. N'est-ce pas assez pour moi de le tromper, cet homme, sans en faire un instrument aux mains de mon amant ? Demande-moi tout, hormis cela, car cela, vraiment non, je ne le peux pas.

Eudoxe haussa les épaules.

— J'ai des raisons, de fortes raisons pour sou-1 liai ter cette réconciliation. Où serait ton mérite à; m'aimer si tu ne trouvais dans ton amour le courage ; de vaincre un scrupule, après tout bien peu sérieux? Ah ! ma chère, ne nous payons pas de mots. Les mots, dans la vie, ne comptent que pour autant qu'ils; sont démentis par les actes.

— Et puis, dit-elle au bout d'un instant de réflexion, comme se laissant aller à continuer tout haut une délibération intérieure, jamais, avec M, Fié-

chet, nous n'abordons cet ordre d'idées. M. Fléchet et moi sommes séparés par tant de choses, celle-là et bien d'autres que tu ne peux savoir. Ah ! ceci surtout, mais c'est bien difficile à dire. Depuis que je suis à toi, entends-moi bien, c'est toute à toi que j'ai voulu être. Et alors... alors... (Cette femme qui, chaque fois qu'elle se donnait, s'abandonnait avec la plus naïve et la plus audacieuse impudeur, tout à coup, à propos de cetfe chair d'un autre frôlée à peine du bout de sa pensée, était reprise d'une si invincible pudeur qu'elle rougissait et cachait son visage dans l'épaule de celui qu'elle avait fini, en son absolue honnêteté de passion, par considérer comme le seul mari légitime.)

— Bon, pensa-t-il prosaïquement, elle voudrait me persuader qu'elle ne couche plus avec Fléchet. C'est invariablement cela qu'elles disent toutes. Eh bien, ma bonne amie, fit-il, que veux-tu que je te dise ? C'est im tort. Une femme ne doit jamais résigner le devoir conjugal. On ne sait pas ce qui peut arriver. Si tu m'avais consulté...

Elle l'interrompit doucement :

— Vous croyiez donc que j'en eusse été capable ? Mais il n'était pas homme à comprendre le discret

reproche qui, en cette interrogation, trahissait un cœur blessé, encore moins à se laisser attendrir par l'effarouchement du plus délicat des sentiments de la femme.

— Après tout, ton mari est ton mari. Je n'aurais vu là rien que de très naturel.

Elle tordit ses mains, s'écria avec un réel désespoir :

— 11 ne comprend donc pas que c'est lui alors que j'aurais été contrainte de tromper!

— Finissons-en, dit Eudoxe en l'écartant de ses genoux. Aussi bien les casuistiques féminines nous échappent, à nous autres hommes. Ton mari pouvait devenir entre nous nn trait d'union. En l'associant sans qu'il s'en doutât à mes projets et à mon avenir,

je VOUS en gardais à tous deux de la reconnaissance. Sixt eût appris ma participation à cette œuvre de rabibochement qui lui tient à cœur ; il me l'eût payée de surabondants équivalents. Mais ton pusillanime amour s'effare d'une entremise que toute autre femme accepterait sans nulle hésitation. ¥m outre, tu me confesses la désorganisation de ton ménage je ne veux pas être une gêne pour ta vie. Un homme peut ne pas se reprocher de tromper un autre homme : ça, c'est encore une des formes de la concurrence. Mais un galant homme ne consentira jamais à rendre une femme malheureuse par sa faute. Eh bien, conclut-il avec un ton d'aimable persiflage en pirouettant sur ses talons, je serai plus généreux que toi. Je te rends à ton mari, puisque tu te refuses à me l'octroyer.

Madame Fléchet, à l'idée de perdre encore une fois et pour jamais l'homme envers qui chaque minute de son douloureux amour avait été l'immolation d'un attachement et d'une religion, se sentit sombrer dans une immense et soudaine lâcheté. Sa belle tête grave penchée sur sa poitrine comme pour mieux écouter ce cœur dont elle n'entendait que trop bien les humiliants conseils, elle demeurait, les yeux vides, sans pensées, encore térébrée des paroles qui venaient de sonner le glas de leur amour. Machinalement, par une ironie qu'elle ne remarquait pas, elle faisait tourner à ses doigts, parmi ses autres bagues, l'anneau qui, devant l'autel, avait scellé sa foi. Eudoxe s'était jeté dans un fauteuil, et en pestant de ne pouvoir griller une cigarette, — (les filles, du moins, ne craignent pas d'emporter une senteur de tabac dans leurs robes), parcourait des journaux. Elle se secoua tout à coup, avec le geste de quelqu'un qui a peur de perdre pied dans un trou. C'était sa vie qui se jouait en cet instant, le précaire bonheur gagné par six mois de mensonges et de tromperies, tout au moins les fragiles et intermittentes éclosions

des heures que, dans son grand aveuglement volontaire, elle se persuadait être encore les bonnes et les heureuses.

— Alors, (elle s'en était venue à pas lents, réfléchis, comme en songe, appuyer ses mains à l'épaule d'Eudoxe, et lui parlait d'une voix éteinte, sortie des crépuscules de l'âme), alors les soumissions de M. Fléchet sont donc l'enjeu de ce pauvre reste d'amour? C'est lui qui décidera entre nous de la rupture ou de la continuation de ce qu'il peut éncore te rester au cœur d'attachement pour moi?

Il releva la tête sans lâcher ses journaux.

— La question, ainsi posée, ne me plaît pas, ma chère. Je ne vous mets pas à l'épreuve, remarquez-le bien.

Elle se pencha et le baisa avec emportement.

— Mais est-ce que je ne t'appartiens pas corps et âme? Est-ce que tu n'es pas le maître qui commande souverainement? Est-ce qu'il m'est possible de me résigner à te perdre? Je ne puis vivre sans toi, tu m'es d'autant plus cher que ce n'est qu'à travers toi que je me pardonne l'infamie de ma vie. Tu es mon pardon vivant. Eh bien, ajouta-t-elle en se laissant glisser jusqu'à ses genoux, tu as ma parole. J'essaierai.

— Ah! répondit-il légèrement, sans paraître touché de la beauté douloureuse qui subitement la transfigurait et régalait à la beauté de son sacrifice, on y vient donc, ma terrible amie?

Il pensait :

— La vertu n'y fait rien. Le tout est de savoir les prendre.

Madame Fléchet put croire que les douceurs du péché allaient recommencer pour elle. La violence de sa passion, en l'illusionnant sur le libertinage indolent de son amant, lui restitua pendant une heure les affres pâmées et les perforantes délices qui, toute neuve, au sortir des lénitives satiétés conjugales, l'a-

valent amorcée au sens des voluptés réprouvées. Elle était de ces femmes qui, assez riches d'amour pour suppléer aux défaillances et aux pauvretés de cœur chez l'homme aimé, s'obstinent à éluder toute clairvoyance et, abusées par la duperie d'un sentiment inépuisable en charités, se leurrent d'apparences où elles s'estiment encore payées.

— Tu m'aimes bien? disait-elle. N'est-ce pas que j'étais folle de penser que quelque chose pourrait nous désunir?

— Oui, folle, en effet.

— El dis, cette fois, nous n'allons plus rester de longs quinze jours sans nous revoir? Oh! moi, je ne sortirais plus d'ici, si je m'écoutais ; je voudrais t'avoir toujours près de moi. Promets-moi.

— Tout ce que tu veux. Seulement...

Il justifia par un imminent surcroît d'ennuis, la nécessité de nouveaux délais. Il lui en coûtait bien; c'était la détente, le repos, le meilleur de sa vie, ces courts moments qu'ils passaient à deux. Mais des commissions à présider, un congrès de législation qui le requérait, cette affaire de la Colonisation aussi tardive à prospérer...

— Ya, tu peux le lui dire, à Fléchet. Son nom eût enrayé bien des résistances. En nous le refusant pour le conseil d'administration, il nous a joliment manqué.

— Oh ! se désola-t-elle, ne m'as-tu pas fait souffrir assez? Encore l'absence 1 Ah! si du moins je pouvais dormir, mourir ces jours-là? Je rêve au fond d'une chambre très noire un lit d'ébène où j'irais m'étendre, où mes yeux se fermeraient, où mon cœur cesserait de battre. Puis une voix en moi m'avertirait : c'est aujourd'hui. Et je me lèverais souriante, je dirais à mon cœur : parais sur mes lèvres, parais dans mes yeux, mon cœur ressuscité : je vais revoir mon bel amant. Ah ! l'ingrat qui ne veut pas savoir combien tout me manque quand il n'est plus là !

L'imbécillité froide de l'homme de plaisir, (on le cruel dessein d'arrêter net cette folie d'amour), lui fit répondre :

— De quoi te plains-tu? Ne te reste-t-il pas toujours tes enfants?

Elle porta la main à son cœur.

— C'est juste, mes pauvres enfants ! Et c'est toi pour qui je les oubliais qui les rappelles à ma pensée ! Ah! mon ami, voilà le pire ; je ne croyais pas que tu m'eusses jamais fait ce reproche.

— Cinq heures, s'écria Eudoxe en tirant sa montre. Et j'avais un rendez-vous pour quatre et demi! Dis encore que je ne te sacrifie pas les affaires. D'ailleurs, je ne récrimine pas, puisque tu t'en vas heureuse.

— Heureuse, oh oui I dit-elle avec un singulier sourire.

Elle insistait une dernière fois pour leurs rendezvous. Mais il ne promettait rien, il la priait de patienter quelques jours, le temps d'expédier le plus gros de la besogne.

— Et puis, tu m'écriras, tu me tiendras au courant de ce qu'aura dit Fléchet. Montre-lui bien les avantages de cette réconciliation. C'est à propos de la croix qu'il s'est brouillé avec Sixt. 11 l'espérait, il ne l'a pas eue. Sixt avait tort certainement ; ton mari la méritait plus que d'autres. Je t'affirme, moi, qu'il l'aura, sa croix, s'il consent. Dis-le lui de ma part, si tu veux. Enfin, fais pour le mieux. Tu sais, toujours au nom de mon secrétaire, tes lettres. Les miennes, poste restante.

Puis, à travers des baisers négligents dont il lui frôlait la nuque :

— Il dépend de toi que nous nous voyions bientôt, ajouta-t-il avec un si délibéré cynisme que madame Fléchet comprit cette fois dans sa plénitude le pharisaïque marché auquel elle consentait. Mais, amoureuse et faible jusqu'aux suprêmes renoncements, elle renfonça cette douleur qui scellait tant d'autres,

acceptant roiitrage avec un courage qu^elle n'eût pas eu pour s'y soustraire et qui, chez les souffrants, persiste l'unique héroïsme de la résignation. Nulle injure ne restait plus, nuls stigmates, du moment qu'elle pouvait s'enivrer encore des tristes fleurs de son amour. Cette tendre victime des mauvais conseils de la chair trouva la force de mentir à son mépris d'elle-même pour se reprendre à un air de fanfaronade où elle parut le Iv'aver et se braver à la fois. Un instant elle redevint la femme qui accepte d'être dupe, mais à la condition qu'on sache qu'elle y consent.

— C'est bien ce que je pense, n'est-ce pas ? Tu me signifies que tu me paieras à l'échéance ?

Elle pesa sur le mot. Ce fut sa seule vengeance. Ensuite, après l'ironie de la nuance de voix entre le badin et le sérieux dont elle lui insinua le trait, elle se pendait à lui dans un grand baiser et disait :

— Dussé-je y perdre mon âme, je t'obéirai, je serai jusqu'au bout ta docile esclave. Reçois-en pour gage ce triste mouchoir trempé de mes larmes. Tu seras le maître de le brûler après. Mais du moins tu sauras qu'elles ne sont, ces larmes, que la millième partie de toutes celles que j'ai déjà versées pour toi.

Elle appuya à ses lèvres la batiste humide et très vite la glissa dans le gilet#d'Eudoxe.

— Quel ridicule enfantillage î pensa-t-il. Une pensionnaire n'agirait pas avec une sensiblerie plus romanesque.

Ils se quittèrent. Rassenfosse se félicitait d'avoir habilement manœuvré. En atermoyant leur prochaine rencontre, il pouvait espérer qu'elle apporterait plus d'ardeur à soumettre Fléchet. Au contraire, s'il avait accepté de la revoir, elle eût trainé l'affaire en longueur. « Je l'ai menée au bord du fossé : Fléchet sera la perche au moyen de laquelle elle sautera. » Il était bien résolu à ne pas bouger jusqu'au moment oû elle lui arriverait avec l'acceptation du mari.

Le mouchoir malheureusement fut découvert le

lendemain par madame Rassenfosse. Eudoxe, descendu à la rue, Tavait tiré de son gilet, mais n'osant s'en débarrasser devant les passants, il l'avait relégué dans une poche de sa redingote, en se promettant de le jeter au feu, rentré chez lui. Cette pitoyable relique d'amour ensuite lui sortait de la mémoire ; il l'oubliait dans ce vêtement qu'au matin son valet de chambre remisait en y substituant la jaquette avec laquelle son maître partait abattre à cheval ses deux heures de bois. Sarah, fourgonnée par ses jalousies, devenue soupçonneuse au point de prolonger, pendant ses absences, de minutieuses enquêtes dans l'appartement de son mari, montait ce matin là chez lui, et en fouillant ses poches, mettait la main sur le mouchoir révélateur. Un grand M brodé parallélisait ses jambages dans un des coins du fin tissu roulé en tampon, fripé en menus recroquevillements, comme gommés parla décantation salée des larmes.

Elle restait tout un temps, cette batiste encore détrempée entre les doigts, la tournant et la flairant avec d'effrayants battements de cœur, la portant au jour pour en scruter les embus, se suggérant des évidences contradictoires quila bourrelaient. Rebroussée, jaune comme un coing, vieillie subitement de dix ans, la face ratatinée et convulsée, un tremblement aux mâchoires qu'elle ne savait plus fermer et qui happaient le vide, elle se sentait vrillée vive par le rongement de myriadaires helminthes, dévastée par des miserere de rage et de douleur qui ensuite la roulaient à terre, mordant ses poings, cognant de la tête les tapis. Et tout à coup cette grosse fureur animale s'usait, il lui venait à la place l'ironie du plus déroutant des sentiments dont puisse s'exaspérer chez une femme la passion outragée. Une volupté corrosive de souffrir cette fois pour un mal certain, après la torture des jalousies sans cause précise, une âcre et studieuse jouissance à s'avérer les certitudes de la trahison,

au sortir des doutes où elle s'était toujours débattue, lui instillèrent des poix enflammées, diligentèrent en elle des braises pilées dont la cnison, par une perversion du sens de la douleur, fuiissait par la sup-' plicier délicieusement comme l'hyperesthésie d'un spasme. Elle savait maintenant qii'Eudoxe la trompait ; l'M du mouchoir lui révéla la complice de leur double adultère, celle Mathilde Fléchet qui, mettant à profit SCS grandes entrées dans la maison pour lui dérober son mari, la dupait par ses austérités de femme d'église, l^is d'hésitation possible, c'était bien elle, c'était là le chifTre brodé sur son livre d'heures, imprimé sur ses lettres. Et elle se remémora le frauduleux regard surpris un soir de féte, le regard qui déjà en ce temps les dénonçait amants. Sans nulles preuves, n'ayant pour corroborer le furtif indice que la persuasive et subite aversion qui dès ce moment l'aliéna de son ancienne amie, elle avait continué à la recevoir avec la perfidie d'un merveilleusement aimable sourire, la voix et la main comédiennes, gardant jalousement le secret de l'outrage, se bornant à n'avoir pas l'air de les surveiller quand ils se rencontraient chez elle Mais ils se surveillaient encore bien mieux, car jamais une fêlure à l'indifférence polie dont ils se gardaient ni un oubli des visages à symphoniser une œillade, ni telle autre défection de leur vouloir ne les trahirent. Madame Fléchet, seule, en évitant d'en rien dire à Eudoxe, avait deviné l'ennemie et, de toute sa retorse duplicité de femme et de dévote, s'était mise en garde, de peur de lui abandonner grand comme ça de leur secret où ensuite le secret tout entier eût passé. Quant à Eudoxe, roué, clandestin, d'une sournoiserie de maquignon près des femmes qu'il possédait, perdant à force d'en avoir eues jusqu'à l'air de les désirer, c'était sans peine que devant les deux amies, qu'il trompait l'une pour l'autre et qu'il trompait avec d'autres encore, sa dissimulation prenait des allures de bonne

franchise. Sarali et madame Fléchet lui gardant le silence, toutes deux murées dans ce qu'elles savaient, arcboutées dans la défensive et le qui-vive,il demeura l'unique des trois, bien qu'il fût l'enjeu de leurs ténébreuses rivalités, à ignorer les transes et les colères de ces deux femmes également passionnées pour lui.

Madame Rassenfosse, après le supplice épouvantable d'avoir cru tenir l'indubitable preuve de leur débauche, se convainquait enfin qu'une douleur de femme avait répandu sur cette batiste la sève vive des larmes. Ce fut alors, an milieu de ses jaloux enragements, une délivrance des images qui l'avaient persécutée, une délente de sa chair retournée sur des claies, tenaillée par des étaux, flambée sur des grils. Elle ne cessa pas de croire qu'ils la trompaient, mais autrement que, dans les vertiges et les mensonges de sa foi martyrisée, elle l'avait cru d'abord. Un cœur blessé avait saigné là ses épreuves ; ces pleurs dénonçaient des orages, des détresses, la peine du mauvais amour humilié et contrit. Elle se la persuada malheureuse, ulcérée de plaies inguérissables, traînant son mal comme une lèpre attachée à ses os. Qu'elle l'aimât jusqu'à en mourir, cet homme léger dont peut-être elle avait seulement amusé le passager caprice, qu'elle se tordît à l'espalier de sa passion comme une liane crépitante de tous les feux du désir méprisé, si ce n'était pas un assouvissement pour la haine qu'elle lui vouait, c'était déjà la saveur d'une première gorgée de miel à sa faim acide, en attendant de lui manger le cœur à pleines dents.

Quand, au dîner^ elle se rencontra avec Eudoxe, aucun signe extérieur ne manifesta la crise tumultueuse d'où elle sortait. Cette âme effrénée s'adjugea la force de s'exhiber, étale et limpide, de la joie aux yeux. Et par un prodige de constance dans la fraude, elle recommençait à lui sourire le lendemain et les autres jours, comme si vraiment rien ne s'était passé qui pût altérer sa quiétude. Jamais Eudoxe ne se

douta des amas de laves incendiées qui pendant une semaine bouillonnèrent sous la symétrie un peu froide de cette beauté d'automne aux gestes lents, aux habituels airs de visage négligents et placides. En apprenant plus tard par madame Fléchet leur liaison surprise, il put espérer qu'elle s'était résignée à lui allonger la bride, puisqu'elle eût été en droit de l'accabler et qu'elle s'était tue.

Madame Rassenfosse ne cessa pas un jour de porter sur elle, dans la chaleur de sa peau, le mouchoir accusateur, comme le talisman même de sa détestation, comme un impie et réconfortant scapulaire qui, si elle avait été capable d'une défaillance, eût ravivé immédiatement la tiédeur de sa haine. Mais cette haine adhérait à sa vie aussi étroitement que cette frêle trame à sa chair. Elle eût pu marcher nue sous ses robes que le petit mouchoir lui eût tenu lieu de chemise et qu'elle eût encore trouvé le moyen d'en recouvrir toutes les parties de son corps oû elle portait sa haine, c'est-à-dire dans son corps entier. Ce fut là le secret de sa force : tandis qu'auprès de son mari elle récusait jusqu'au soupçon de l'injure, elle savait qu'elle n'aurait eu qu'à la retirer de son corsage, cette batiste trempée, mouillée d'anciennes douleurs dont il était la cause, pour le confondre par un irrécusable témoignage. Mais, en eût-elle eu l'envie, elle eût résisté à ce mouvement dangereux, car ne s'en fût-il pas déduit la préséance de cette femme sur elle, car ne se fût-elle pas ainsi reconnue outragée par l'offense d'une créature que surplombait son orgueil ? Ce calcul et la certitude que par le mouchoir et le chiffre d'infamie brodé dessus, elle les tenait à sa merci, scellèrent ses silences.

Madame Fléchet ne manquait jamais de lui faire visite le jeudi, qui était son jour. Mais ce jeudi-là madame Fléchet ne se montra pas, pour une raison que madame Rassenfosse ne pouvait pas savoir et qu'Eudoxe savait déjà. C'est que Mathilde et son

mari, comme en un retour de la lune de miel, étaient partis pour Rome où cette maîtresse trop servile, revenue à ses soumissions d'épouse, comptait bien, en échange du devoir obéi, obtenir l'abjuration des anciennes rancunes de Flécliet. Sarali, qui ignorait cette histoire de ménage, eut le courage de se tourner vers Eudoxe et de lui demander devant les autres dames :

— Cette pauvre Mathilde serait-elle malade ? Elle nous manque bien.

Il répondit très à l'aise, aussi à l'aise que si, à la Chambre, il eût, avec son cubique aplomb d'orateur toujours retombant sur ses pieds, riposté à une interpellation des bancs.

— Ah! madame Fléchet, c'est vrai... J'ai entendu dire que Fléchet l'avait enlevée... Oui, mesdames, reprit-il en s'amusant de leur étonnement, sans remarquer que, sous la fébrilité de ses doigts, la mince tasse de Sèvres que sa femme tenait à la main battait d'un cliquetis trembloté la soucoupe, oui, mesdames, enlevée... C'est pour liome qu'ils sont partis. Madame Fléchet pourra concilier avec les joies légales de cette fugue ses sentiments de piété.

Madame Rassenfosse pensa exactement ceci :

— Et c'est vous qui parlez ainsi? Vous vous croyez donc bien fort pour qu'on ne vous soupçonne pas d'avoir une part dans cette ridicule comédie? Si madame Fléchet est partie, c'est pour quelque chose qui vous concerne.

Toute préméditatjpn s'en alla dans le sourire à peine ironique dont elle le dévisagea.

— Oh ! vous paraissez bien informé, mon ami. Il se mit à rire.

— J'ai une police secrète qui me dit tout.

Dix jours se passèrent. Madame Fléchet utilisait nombreusemeut les courriers. Chacune de ses lettres, à travers les effusions d'un amour qui la montrait uniquement occupée à lui obéir, heureuse des sacrifices par lesquels elle se rattachait plus étroitement, faisait pressentir un acheminement vers les finales abdications de Fléchet. Ces sacrifices, d'ailleurs, elle n'y touchait que du bout de la plume, avec une pudeur qui amusait ce cœur en Fair d'Eudoxe, comme, pour le défendre lui-même de la peur qu'elle n'allât trop loin dans ses acceptations conjugales. Les honnêtes femmes, se disait-il, ont des scrupules bien risibles. Elles éprouvent le besoin de lessiver leur conscience avec des savons de petite vertu. La maraude, pour elles, n'est plus dans le champ du voisin, où elles chapardent le fruit défendu, mais dans le champ du mari avec qui elles ont l'air de grapiller le péché. En sorte que les rôles sont renversés et que c'est le mari qui prend les allures clandestines de l'amant.

Une seule fois elle se départait de sa grande réserve, et avec un élan qu'il mit sur le compte d'un sacrifice peut-être plus complet que les autres, s'abandonna à lui demander pardon, comme pour une faute où elle lui eût manqué. « Ah! mon pauvre ami, lui écrivait-elle, que je te plains! que tu

dois souffrir ! Il me semble que de nous deux, c'est encore toi qui es le plus malheureux puisque je te laisse en proie à toutes les persuasions mauvaises de l'absence et que je ne suis pas là pour te dire que jamais, à aucune minute de ma vie, je ne cesse de penser à toi, d'être à toi seul. Pardon, mon Eudoxe, et que les baisers que je t'envoie intercèdent pour moi. Sache que si je te parais coupable, ce n'est qu'envers mon mari que je le suis réellement ».

— Mais c'est de la démence, se dit-il. Ou me prendrait-elle pour un béjaune?

Enfin elle lui annonça leur retour. Fléchet se soumettait, il éprouva la seule joie réelle qu'il eût connue avec elle etioutde suite commença ses démarches auprès de Sixtqiii, très satisfait, promit le ruban. Quant à Sarah, elle attendait sans impatience, sure que l'heure de la vengeance sonnerait, salant sa haine avec les pauvres larmes cristallisées de l'ennemie et que sa chair continuait k boire comme si, en les Absorbant, c'était de son sang qu'elle eut bu. Pas un jour, elle ne l'avait senti faiblir, cette haine descendue avec les pleurs méprisés de ce mouchoir de souffrance jusqu'au fond de ses moelles et où avaient fini par se transfuser, en même temps que le ressentiment de l'injure, toutes les lies accumulées de ses rancunes de race pour la chrétienne, pour la fille doublement exécrée des anciens tortionnaires d'Israël. /

Une après-midi, le valet de pied vint lui passer la carte de madame Fléchet.

— Comment ! C'est donc vous, ma chère, dit-elle aussitôt que celle-ci entra. Mon mari m'en a conté de belles sur vous !

Madame Fléchet, qui avançait la main, éprouva une subite gène à cette voix un peu haute, très musicale, où personne n'eût pu remarquer la moindre altération et qui était bien la voix dont madame Ras-

senfosse l'avait toujours accueillie. C'était, en effet, le timbre habituel de sa voix, mais avec une nuance indéfinissable, la différence du tintement d'un cristal étanche avec un cristal mouillé, la légère matité du ton d'un bronze frappé sur sa fêlure. Une extrême surexcitation nerveuse, à l'idée que peut-être elle allait se rencontrer avec son amant, sensibilisait madame Fléchet, et, en développant jusqu'à l'aigu la vibratilité de ses perceptions, l'assimilait ellemême à un métal acoustique où retentissaient les plus tenues menuités du son. Dans son trouble, elle ne s'aperçut pas si madame Rassenfosse avait serré la main qu'elle avançait, mais toutes deux manœuvrèrent comme si cette formalité préliminaire avait été accomplie, comme si ni l'un ni l'autre n'avait plus à s'inquiéter de l'empressement ou de l'ennui de leurs mains à se joindre.

— Et peut-on savoir? demanda madame Fléchet en souriant.

— Mais il paraîtrait que M. Fléchet vous a tout simplement enlevée comme on enlève une jeune fille qu'on ne pourrait pas avoir autrement, une jeune fille avec qui Ton aurait quelque empêchement, et... Enfin, c'est très drôle, je vous assure que j'ai beaucoup ri.

— Eh bien, c'est la vérité pure, ma chère. A cela près que j'avais depuis longtemps envie de revoir Rome et que j'ai choisi le moment où M. Fléchet en avait envie aussi.

— Tenez, fit Sarah, très sérieuse, vous allez bien vous moquer de moi, mais j'ai cru que c'était surtout vous... Oui, ce départ précipité, sans en rien dire à personne, pas même à vos meilleurs amis, et j'en suis une, n'est-il pas vrai? Ce départ comme on fuit un ennui, une peine de cœur...

Elle insista sur le mot. Madame Fléchet cessa une seconde de s'observer. Elle partit d'un éclat de rire un peu précipité, et sans regai'dfer madame Rassenfosse :

— Comment ! vous avez réellement pu croire que je me dérobais à une peine de ce genre ?

— Oh ! une minute seulement, le temps de réfléchir que ma bonne Mathilde est bien la dernière personne à qui on puisse prêter une aventure où le cœur serait en jeu.

— A la bonne heure ! Yous me connaîtriez bien peu.

— Aussi, vous voyez, je me rends à l'évidence. Mais le cœur par moments se comporte si singulièrement ! Tenez, il s'est passé une histoire bien amusante. Yous allez voir qu'on ne peut pas toujours se fier aux apparences, même quand il s'agit d'une femme tout à fait au-dessus du soupçon. Une de nos amies, je ne veux pas dire son nom pour vous laisser le plaisir de le deviner, une de nos amies avait une liaison, une liaison très cachée... Apparemment elle se persuade encore qu'elle seule et l'homme avec qui elle s'oubliait, sont au courant de cette petite intrigue. Eh bien, figurez-vous, elle eut un jour avec son amant une scène, une scène qui se termina par des larmes. Cela peut arriver à toutes les femmes... Mais voici où le récit devient piquant, elle donna à son amant le mouchoir où elle avait pleuré, la pauvre petite. L'amant, bien oublieux, ou peut-être indifTérent à ce gage touchant... Mais qu'avez-vous, ma chère ? Yous êtes toute pâle, voulez-vous que j'appelle ?

— Non, continuez, ^e vous prie. C'est bien intéressant.

— L'amant donc laissa tomber le mouchoir de sa poche. Et savez-vous qui le ramassa ? Yous ne soupçonneriez jamais. Ce fut sa femme, oui, sa propre femme. Or, le mouchoir, écoutez-moi bien, avait une initiale. Ah, ma chère, cela soit dit pour vous comme pour nous tontes, ne laissons jamais s'égarer des mouchoirs à notre chiffre. Ce mouchoir était marqué d'un...

Madame Fléchet fit mentalement le signe de la croix, pensa :

— Mon Dieu ! prenez en pitié la pauvre pécheresse.

— Mais dites donc vous-même que vous savez que c'est un M, cria tout à coup madame Rassenfosse hors d'elle-même, ravagée par cette colère amassée pendant deux semaines et dont, avec des hoquets rauques dans la voix et un geste de main qui battait l'air autour d'elle, elle lui soufflait le vent au visage. Et tenez, les voilà, vos larmes, le voilà, cet odieux chiffon ! reprit-elle en tirant de son corsage le mouchoir et eu le lui jetant entravers des joues. Je l'ai gardé là, il ne m'a pas quittée. Ah ! vous êtes la voleuse des maris de vos amies, madame la prude et la mangeuse d'hosties... Eh bien, le Dieu que vous mêlez à vos saletés cette fois n'a pas voulu être votre complice, il a permis que ce fut moi qui vous mis le nez dans votre abjection. Prenezle donc, reniflez-le, ce mouchoir : c'est l'odeur de ma haine que vous y sentirez.

Madame Fléchet se courba profondément.

— Adieu, madame. C'est Dieu ici que je crains le plus, dit-elle.

— Oui, sortez, mais pas avant que je vous aie vidé mon cœur.

La fille des plèbes aux tignasses gluantes subitement reparut dans le vomissement de ses injures. Tendre et faible, Mathilde, en s'effaçant devant la bourrèle qui, pas à pas, dans ce calvaire de la profondeur d'une pièce à franchir, la fustigeait d'épines et de lanières trempées aux plus acres fiels, fut indéniablement la seule des deux qui, malgré et peut-être à cause de la faute, resta la femme dans cette scène cruelle où l'autre jusqu'au bout se déchaîna en toutes les furies réunies. Elle s'humilia, n'émit nulle parole , pâle et froide comme un corps de qui, pour un sacrifice, le cœur a roulé. Courbée, figure de pénitente traînant la coule et le capuce, elle crut subir

la main visible dont le suprême punisseiir la poussait hors de la maison outragée. Elle continua à marcher jusqu'à la poignée d'argent sculpté figurant aux panneaux de la porte le caprice joli d'une néréide, s'y appuya plutôt qu'elle ne la faisait jouer. Madame Rassenfosse alors poussa le bouton d'une sonnerie, un valet parut.

— Chassez cette femme !

Madame Fléchet s'était élancée. Mais sous l'insulte qui publiquement l'assimilait à une larronne et le doigt rigide qui l'expulsait, elle sentit toute force l'abandonner. L'agonie silla, les afï'res montèrent, la baignèrent. Elle se pendit à la rampe de l'escalier, gémissante :

— Madame, j'ai deux enfants.

— Et moi un mari.

Elle se raidit, essaya de descendre droite, manqua trébucher dans sa robe. Sarah, penchée de toute sa taille, rafraîchie, détendue, la regardait s'enfoncer entre les bronzes et les émaux des paliers.

Madame Fléchet trouva à la porte son coupé, s'y jeta, vaincue, toute morte. Le bruit des roues ensuite décroissait ; son roulement au loin, pour la juive aux écoutes, tout à coup avait l'air, en le broyant, de passer sur le cœur qu'il emportait. Subitement, derrière les portes et les tentures, le fait se représenta; elle perçut la vision des corps noués, les mépris froids de l'adultère, le double parjure. Que tout désormais *les aliénât, cela n'en avait pas moins été. Ce fut comme si la faute toute fraîche se révélait pour la première fois. Elle s'abatlit dans un fauteuil, des cris aux dents, la lie d'une ivresse mal cuvée. Oh! la misérable! elle n'a rien dit, elle ne s'est pa*^ même défendue! Alors c'était bien la vérité toute entière! Et je ne l'ai pas prise à la gorge!

Elle se leva, alla dépendre un miroir; mais la jaune image aux yeux en clous, aux lèvres rèchcs et bleues, reffraya ; la glace s'effrita contre le mur.

— Assez ! assez ! je suis trop laide... C'est encore elle que je revois à travers moi.,. Et je ne veux pas, je ne veux pas... Il faut chasser cela comme je l'ai chassée, cette femme odieuse... Et qu'il ne sache rien, qu'il me retrouve souriante, heureuse ! Oui, voilà le problème !

Toute sa volonté, elle la concentra à ne plus penser, à chercher l'oubli dans les coussins, sans mouvement, sans regards. Malgré tout, les ferments se réveillèrent, elle fut prise d'une crise de désespoir,

— Je ne peux pas... Ah! ce cœur rouge sous nos peaux brunes... Leur cœur, à elles, les filles du Dieu pâle, est laité.

A bout, elle sonna sa femme de chambre et se mit au lit. Une migraine, un mal de toute sa vie, d'affreux pincements électriques lui durèrent deux jours ; elle se cloîtra, éteinte, lointaine, se refusant à voir le médecin, se condam^nant surtout pour son mari.

Madame Fléchet, elle, après un trajet dont elle n'eut pas même le soupçon, tassée dans un coin du coupé, des hoquets dans la gorge, de rauques sanglots qui, avec des saccades et des gémissements de poulie remontant des seaux du fond d'un puits, avaient l'air aussi de s'exténuer à tirer les larmes des citernes de sa douleur, — Madame Fléchet s'était retrouvée à la porte des Quadrant. Le stoppement de la voiture brusquement, en arrêtant net ce tourbillon de poussière et de bruit où elle roulait, lui restitua le sens. Elle s'aperçut, arrachant à la pointe des dents la peau de son gant, dans une totale inconscience d'abord de la maison où on la descendait. La silhouette du valet de pied se dessina sur la vitre, la portière s'ouvrit, elle reconnut l'hôtel des Quadrant. Alors elle se souvint. Son cocher, en démarrant de chez les Rassonfosse, avait suivi l'itinéraire qu'elle-même lui avait fixé pour les visites de cette après-midi. Elle s'épouvanta à l'idée d'affronter un visage humain. Comme

le domestique continuait h maintenir la portière ouverte, elle lui dit rapidement :

— J'ai changé d'idée. Menez-moi à l'église des Carmes.

Ensuite la pensée que Dieu lui-même, en lui suggérant de se réfugier en sa miséricorde, entendait délivrer son âme captive des frénésies et de la mauvaise douleur, l'effleura, l'imprégna, finit par s'incorporer aux entrailles vives de sa foi chrétienne. Elle pénétra sous la nef avec une ardeur de pénitence et de mortification ; elle cessa d'être la femme qu'une autre venait de chasser ignominieusement et qui saigne par ses plaies d'orgueil, pour ressusciter l'humhle pécheresse, fléchie sous la montagne de ses opprobres, s'en venant aux piscines de la divine Charité implorer l'ondoiement et les grâces baplismales du pardon. Madame Fléchet s'agenouilla à l'ombre d'un pilier. Elle vit le Christ souffrant pour l'abomination du péché, elle vit les épines et les clous, elle soupçonna que chaque turpitude des hommes ravivait les blessures de la Croix. Sa propre iniquité lui semblait sans limites ; elle avait péché de toutes les manières, par l'acte et par la pensée; elle avait épuisé le mensonge et la ruse ; elle avait été traître envers Dieu et la créature de tout l'éperdùment de son être, de toute l'exaspération de son vouloir. Avec des délectations immenses, avec de vertigineuses blandices, supérieures (elle se l'avouait) à la clouceuiMo son état de pureté antérieur, elle avait assumé les souillures de l'adultère et plongé aux bourbes de la perdition. Elle s'accabla, resta là prostrée, les épaules cassées, comme le marbre écorné des statues sépultuaires, toute ramassée dans le geste dont elle parut refouler au fond de sa chair mal repentante le regret des voluptés exécrables. Mais, à présent qu'elle les avait évoqués, les effrénements des soifs de la caresse et du baiser, ils ne s'en allaient plus, persistaient en images lascives,

couraient en frissons aux papilles de sa peau, l'enlaçaient, comme une tentation diabolique, de torves lianes frétillantes où, encore une fois, défaillait la pauvreté de son remords.

Elle eut recours à la confession, fit demander un des Pères ; elle n'osa réclamer celui de qui déjà, dans une autre crise de son triste amour, elle avait reçu les conseils spirituels. La honte pour ces aveux de la mauvaise conscience endurcie, retombée au mal, replongée aux dégoûtantes sentines une première fois détergées par l'absolution, l'eût jugnlée, lui eût scellé les lèvres, devant cette oreille tendue où le torrent de ses fautes, en se déversant, eiit remué les cailloux de ses perversités antérieures. Au contraire, avec un directeur nouveau, elle s'octroyait les immunités d'une sorte de noviciat dans le mal, évitait les justes blâmes pour de commodes récidives. Elle parla avec la sincérité du repentir, demanda au Père des forces pour réintégrer l'honnête devoir. Il suspecta l'aloi d'un repentir trop exalté pour être durable.

— Yotre douleur, je le crains, ma sœur, n'a point sa source en Dieu. J'y discerne la présence des ferments humains. C'est votre propre souffrance, la peine de votre orgueil châtié que vous pleurez à travers vos offenses envers le Seigneur. Je ne puis vous accorder la rémission. Revenez me voir après la pénitence que je vais vous imposer.

— Dieu se retire de moi, pensa-t-elle, puisqu'il me refuse le pardon, puisque je ne puis séparer ma douleur personnelle de la seule que je devrais ressentir.

Elle resta près d'une demi-heure encore en prières. La nuit tombait quand elle sortit. Elle aperçut un bureau de télégraphe, tout repentir la quitta, elle roula de nouveau au péché, expédia cette dépêche à l'adresse du secrétaire d'Eudoxe : « M. Flécliet prie instamment M. Rassenfosse de lui consacrer un instant ce soir. »

— Tant pis, pensa-t-elle, c'est plus fort que moi ; je ne puis le rejeter hors de moi. Est-ce qu'il n'est pas moi encore, cet homme pour qui j'ai joué mon âme, pour qui en ce moment même, au sortir du Saint Tribunal, je me remets à pêcher en intention? Et puis, ne faut-il pas qu'il sache que désormais nous serons surveillés pas à pas, que la vengeance de celte femme est embusquée à tous les tournants de notre amour ? Mon Dieu I prenez en considération mes tourments, soyez secourable à mon faible cœur.

Madame Fléchet passa à l'espérer une soirée torturée d'angoisses. Aurait-il pris peur? se demandaitelle en écoutant une à une tomber les heures dans les exaspérants sursis de l'attente. Lui aurait-elle tout dit et renoncerait-il à me revoir? Ah ! le pauvre ami, quand je me plains, j'oublie qu'il esc bien plus à plaindre que moi, puisque du moins mon mari ne sait rien, lui. et que ma maison n'est pas, comme la sienne, ravagée par d'horribles certitudes. Mais non, c'est impossible, songea-t-elle ensuite avec un sens féminin des ruses de la femme. Jamais elle no consentira à paraître redouter en moi la rivale ; et lui révéler ce qui s'est passé entre nous, ne serait-ce pas reconnaître l'ennemie dangereuse qu'elle sait que je suis pour elle? Mais alors, pourquoi ne cède-t-il pas à mon instante prière, pourquoi n'accourt-il pas à l'appel de ce télégramm^e ?

Eudoxe ne vint pas, parce qu'il fut, ce soir-là, retenu par la visite de son beau-frère, Léon Provignan. Celui-ci arrivait le trouver à l'heure même où il débattait avec lui-même s'il se rendrait chez madame Fléchet qu'il n'avait pas vue depuis son retour. Quelle idée aussi de me relancer par un télégramme ? pensait-il. Maintenant que cet imbécile de Fléchet se remet avec nous, il serait grand temps de couper court à une liaison qui désormais ne peut avoir que des ennuis pour moi.

Léon entrait en ce moment et lui serrait les mains, agité, nerveux.

— Tiens, toi ? Ma foi, mon cher, tu arrives à point. J'allais peut-être faire une sottise. Et tu me restes? Ya bien, Cyrille ?

— Cyrille ? Ah ! voilà ! Elle a ses nerfs. Provignan s'abattit dans un fauteuil.

— Alors, je comprends. C'est pour me raconter vos petits démêlés que tu m'arrives.

— Mais pas dn tout... Tu es un homme de sens, toi, tu n'es pas comme moi une pauvre cervelle en l'air... Ah! mon ami, ajouta Léon en se levant et lui mettant ses mains aux épaules, je suis encore une fois dans mes périodes. Pas de goût à rien, l'ennui de moi et de tout le monde, un marasme lourd, marécageux, torpide où je me débats

sans avancer. C'est horrible. Et je suis venu te demander des forces, reprendre un peu courage auprès de toi.

Ils grillèrent une cigarette. Eudoxe, en lançant des spirales de tabac devant lui, arpentait les tapis, satisfait, heureux du prétexte qui le débarrassait d'une corvée.

— Yois-tu, mon pauvre Léon, tu t'écoutes trop. Tu n'as pas pris la vie par le bon bout. Si tu t'étais lancé comme moi dans la politique, les affaires, tu n'en serais pas où ta es. Moi, j'ai bien mes petits ennuis aussi, mais le temps me manque pour y penser. Je vis dans un tourbillon.

— Dis toute ta pensée, fit Léon doucement en le regardant de ses clairs yeux sans reproche ; je ne suis pour toi qu'un rêveur inutile, pas vrai? Eh bien, tu as raison. Si tu savais comme il me faut constamment lutter avec ces défaillances de ma pauvre nature ! Je ne me sens bon à rien, je me pèse, je suis pris de nostalgies... Je voudrais m'évader là-bas, je ne sais où. Et puis, une sensation bizarre, torturante, qui persiste. Je me sens vieux, vieux. Je commence des choses que je n'achève pas, que je sens que je n'achèverai jamais. C'est plus fort que moi. J'ai entamé il y a deux mois une grande machine, un oratorio... Ça n'allait pas trop mal, les idées m' arrivaient à floHs, et tout à coup plus rien, le cerveau barré, un dégoût jusqu'à la nausée. Accablemoi, dis-moi des injures, je te remercierai. Car, cette fois, je croyais bien que j'aurais pu faire quelque chose. Mais ceci, ajouta-t-il en riant, est encore une de mes toquades : je m'imagine toujours que je vais accoucher d'un chef-d'œuvre.

Eudoxe haussa les épaules.

— Le fait est que tu me confonds. Tu es intelligent, tu as une femme charmante, personne ne semble mieux fait que toi pour le bonheur, et tu...

— Et je suis malheureux. C'est la vérité. Ah 1

mon cher, quand j'y pense, comme j'aurais voulu vivre au temps des grands-pères, naviguer sur leur gabarre, n'être que le pauvre homme qui prend la vie comme elle lui vient. Au lieu de cela, je traîne une fin de race, je porte en moi le remords des âges de la famille, je suis un dégénéré.

— Bah! demain ça te passera.

— Non, demain, je serai plus las et plus vide encore. Demain, ce sera une pauvre musique à laquelle je me mettrai avec ardeur et que je lâcherai, des vers qui me donneront l'illusion d'être poète et que je n'achèverai pas, parce que, vois-tu, il est dans ma destinée de ne rien achever, parce que la famille, dans le passé, a épuisé toute la somme des énergies dont nous, les rejetons poussifs, nous aurions eu besoin pour vivre et qu'elle ne m'a laissé à moi qu'un bout de souffle dont je meurs. Aussi pourquoi a-t-on une famille? 11 n'y a de forls et d'heureux que ceux qui commencent une race.

Léon jeta sa cigarette, puis d'une voix dolente et résignée :

— A quoi bon d'ailleurs t'ennuyer de tout cela? A quoi bon travailler à des choses qu'on sait bien qu'on ne finira jamais? A quoi bon vivre? Oui, à quoi bon?

Eudoxe s'interrompit de feuilleter une farde qu'il venait de ramasser sur son bureau.

— Yrai, tu m'affliges, tu me parais décidément plus malade que je ne croyais... 11 faudrait te distraire, demeurer moins seul avec tes idées. Ecoute, je vais te ramener chez toi, je persuaderai à Cyrille qu'elle t'emmène voyager. Tu es un nomade, au fond.

Provignan s'agita, le regarda avec consternation.

— Chez moi? Non, je ne veux pas. Ah ! mon ami, tu ne sais pas tout...

Et tout à coup se levant, marchant par la pièce avec des gestes ;

— Non, tu ne peux pas savoir... Eh bien, de ce I côté-là aussi, tout se détraque. Cyrille et moi, nous ' nous adorons et nous ne pouvons pas nous souffrir.

Je t'en prie, n'insiste pas.

— Bon ! encore une affaire de femme ! pensa Eu- ^ doxe, ces mâtines-là se lignent contre notre repos. Vraiment, dit-il en riant, tu as le don de tout exagérer. Yoilà cinq fois déjà que je vous rapatrie. Seraitil de nouveau arrivé quelque chose ?

— Non, à quoi bon? s'écria Provignan avec unprofond navrement. Ce serait à recommencer demain. Toujours recommencer et jamais nulle certitude ! Il vaul mieux prendre son mal en patience.

— Comme tu voudras... tu permets ?

Tranquillement Eudoxe se mit à dépouiller le courrier que son valet de chambre lui apportait. Mais subissant un de ces brusques revirements qui constamment tracassaient sa nervosité maladive, Provignan se jetait sur lui, le serrait dans ses bras en disant :

— N'es-tu pas mon frère après tout ! Je n'ai vraiment que toi à qui je puisse confier mes ennuis. Eh bien, partons, mon cher Eudoxe, oui, allons ensemble la trouver. Ce n'est presque rien après tout, un mot avant-hier à propos de ce Despujol toujours fourré chez nous. Là-dessus elle s'est enfermée dans sa chambre. Yoilà deux jours qu'elle se refuse à descendre. ^

— Ah! fit gravement Eudoxe, très sévère sur le chapitre des mœurs du moment qu'il n'était plus question de lui. Et, je suppose, tu n'as pas autre chose à lui reprocher?

— A qui? A. Cyrille? Oh! rien. Seulement n'estce pas assez qu'elle me l'impose et qu'elle me vante sa voix à tout propos? Or, cette voix, comprends cela, n'est pas une voix : c'est un instrument, une trompette à souffler dedans. Et justement elle s'est mise en tête de jouer avec lui une machinette où le bellâtre l'embrasse à pleine bouche.

— Alors tout va bien, dit Eudoxe en l'entraînant à travers l'escalier. Tu es jaloux, mon cher.

— Mais non, tu te trompes : c'est cette voix, pas autre chose que cette voix. Elle me casse ce que j'ai de musique dans les oreilles.

Ils trouvaient à la porte un fiacre qui les débarquait avenue Louise. Léon, dans son cabinet de travail, ouvrit son piano, plaqua des accords pendant qu'Eudoxe montait à la chambre de Cyrille.

— Ouvre donc, c'est moi.

— Ah ! (elle apparaissait sur le seuil en costume d'odalisque, des culottes cerise bouffantes à ses jambes cerclées d'or, une calotte soutachée sur la tête,) et c'est lui qui t'envoie, n'est-ce pas? Joli, hein! mon costume? Eh bien, je ne veux entendre à rien, c'est inutile, je ne descendrai pas. Dis, un pea large dans le dos, ma veste, tu ne trouves pas ?

— Sapristi 1 mais tu es très chic ! Seulement, voyons, c'est bête de se bouder comme ça. J'entends que vous fassiez la paix.

— Ah ! tu ne sais pas, toi... Non, c'est impossible, je suis trop malheureuse.

— Bon ! comme lui alors? Mais qu'avez-vous donc tous deux à toujours vous manger le nez ?

— Je le déteste, je ne veux plus le voir. Je retournerai chez maman.

— Naturellement. Mais enfin causons. Tu es une fille raisonnable, toi. Qu'as-tu à lui reprocher ?

C'était au tour de Cyrille à se jeter dans ses bras.

— Je suis malheureuse, je n'ai pas autre chose à te dire. Ah ! si j'avais pu me douter que c'était ça, le mariage ! Yois-tu, on devrait se connaître avant. Moi, je ne savais pas, j'ai cru que je l'aimais... Mais je ne l'aime pas, je ne l'aimerai jamais. Au fond, c'est un bourgeois, un esprit tracassier, timoré, inquiet, avec des passades d'art, je ne dis pas... Mais ça ne dépasse pas le cerveau, nous avons la vie la plus bête du monde. Moi, tu me connais, je voudrais vivre en

coup de vent, je suis une sensationnelle, j'avais rêvé la vie d'artiste, la vraie, toujours en l'air, un peu bohème, c'est ça qui m'eût été égal. Figure-toi, il exige que je tienne des comptes, il me chicane à propos de mes chapeaux, de mes robes, Ça lui paraît trop artiste, trop en dehors. Ya, nous sommes aux antipodes, lui et moi.

— Et c'est papa si gourmé, si métliodique, qui a pondu cet œuf-là! pensa Eudoxe. Avec une autre qiie maman, ce serait à croire qu'il y a eu substitution. Et, dis-moi, fit-il, ceDespujol?

— Ah ! il t'a parlé de Si. Despujol ?

Elle délia les bras dont, à travers son bavardage rageur, elle lui avait noué le cou, et, en tapotant de petites tapes sa calotte de travers, alla se planter devant la psyché.

— Celui- rà est un artiste pour de bon . Quelle âme î quel jeu ! Eh bien, crois-tu qu'il m'en veut de le recevoir ?

Eudoxe remua gravement l'index.

— Tu sais, ma sœurette, pas de bêtises... Tu as toujours eu la tête un peu chaude.

— Oli ! dit- elle avec un rire qui tout à coup finissait sur un trille dont elle semblait le braver, si tu te mets, toi aussi, à me gronder ! Mais, grande bête, ça ne te va pas du tout, cet air de prêcheur. Et tiens, comment trouves-tu cette rossignolade ? (Elle recommençait à battre le trille, un filet de voix ténu et frêle qu'elle enflait subitement et qui partait en roulades). Despujol a chanté tout un hiver avec la Patti. C'est lui qui m'a appris la recette.

Eudoxe, à cette gaité de la petite femme féline et souple qui, dans le frissement de ses soies et le cliquelis de ses sequins, en esquissant un rythme de danse, les bras en guirlande autour de sa tête, ses grêles bras nus de jolie poupée de salon aux éclairs de bracelets sous le retroussis des manches jonquille, lui jetait l'amusement de son rire et de ses caracou-

lemenls, oublia complètement le pauvre Provignan se morfondant en bas à chaudronner son piano.

— Ma parole, tu es drôlichonne.

— Oui, vois-tu, le théâtre, les battements de mains d'une salle, créer des rôles où l'on vit d'une vie double, où l'on change de peau, c'est ça qui m'aurait été. J'ai manqué ma vocation... Mais écoute-moi donc. Est-ce que je file la note, hein ?

Et de nouveau c'était le grésillonnement du trille s'envolant et battant le plafond, comme d'une petite cigale dans les foins secs de l'été, après quoi elle se posait les poings sur les hanches et lui disait, d'un mouvement de tête campée sur le côté :

— Tu ne sais pas, c'est mon air du troisième. Une opérette que je joue avec Despujol, de la musique pour rire, si tu veux, mais enfin on ne peut pas toujours chanter du Wagner, pas ? Ce n'est pas ma faute, après tout, si mon cher mari n'aime pas cette musique-là. De la musiquette, comme il dit. Et la sienne?

Puis, variant encore une fois, déviée par son éternelle mobilité d'idées :

— Ah ! mon pauvre ami, que c'est bête de naître comme nous! gémit-elle en s'abandonnant à un geste de regret comique. Sans la famille, je serais montée sur les planches, j'aurais un nom d'étoile... Mais on fait de nous des buses, des petites vertus niaises et qui sentent le chou. 11 y a des fois que j'enrage contre maman.

Eudoxe ralluma à la bougie sa cigarette.

— Je la connais celle-là, dit-il. Ah ça ! vous êtes donc tous les mêmes ! Personne n'est plus content de son lot. Autrefois les hommes reprenaient la carrière des pères, les femmes élevaient tranquillement leurs enfants et faisaient de la couture au coin du feu. Maintenant c'est bien changé. On rêve des folies, on arrive à la vie le cœur épuisé, les sens malades, pervertis, avec le besoin d'aiguillons pour se stimuler... A moins, ajouta-t-il en regardant monter la

fumée du tabac dans la lumière rose du candélabre, que ce ne soit vraiment là, comme dit ton mari, le mal des fms de race... La société est à bout, la famille se meurt, il n'y a plus de principes.

— Voilà qu'il se croit à la Chambre, se moqua Cyrille.

— Bah ! après tout, c'est vrai, il vaut mieux prendre la vie en gaîté. Rien ne sert d'ergoter! Après nous, la fin du monde... Mais tout de même, tu m'as l'air d'une affreuse petite détraquée.

Les martèlements furieux de Provignan leur arrivèrent à travers l'escalier.

— Sommes-nous bêtes... Et ce pauvre Léon à qui j'avais promis

Ils se regardèrent, se mirent à rire en même temps»

— Tiens,' dit Eudoxe, les mains autour de son corset, sois bien gentille, fais ta paix.

Elle le rabrouait d'une petite saccade de tête impatientée.

— Non, non, non, tu m'entends... je ne veux pas. Mais presque aussitôt se ravisant.

— Y tiens-tu vraiment?... Eh bien, amène-le moi pieds et poings liés. . Aussi bien, depuis que la couturière m'a apporté ce costume, je suis en humeur de pardon... Il n'y a que ces culottes, décidément un peu trop larges... J'ai l'air d'un mamelouck... Seulement, semonce-le, qu'il ne soit plus question de...

Il attendait le nom.

— De?

~ Mais oui, de M. Despujol, répondit-elle gênée et agacée.

— Celle-là, pensa Eudoxe tandis qu'il descendait l'escalier, est légèrement plus compliquée que la plupart des femmes que j'ai connues. Je ne parle pas de cette pauvre gnangnan de Mathilde, un cœur limpide comme une vitre. Quand à Sarah, tout ceci me sert à mieux l'apprécier... Jalousie à part, elle a bien des mérites.

Il cogna l'épaule de Provignan absorbé sur son clavier.

— Ça y est... On te pardonne, grand nigaud ! Mais il tapait sur les touches, les sourcils barrés

par l'effort, l'oreille tendue aux sonorités qu'il brassait à la force des poignets et d'où se levaient les lignes encore confuses du thème.

— Cette fois, je crois que je la tiens, celte fin, dit-il. Le tout est de faire passer dans les basses la phrase initiale et qui revient ensuite, tu sais, le leitmotiv... Une phrase très simple, très sereine, maestoso... Tiens, écoute.

Et raidissant les bras, les deux mains frappant à l'unisson, avec le battement nerveux de son pied sur la pédale, il l'évoquait du branle caverneux de la caisse, écrasant sous le crispement de ses doigts les larges et lentes mesures d'une sorte de chant grégorien.

— Le voilà repris à sa marotte, se dit Eudoxe avec un mépris sincère pour sa folie d'artiste, il en oublie jusqu'à sa querelle avec Cyrille... Mais viens donc, fit-il impatienté. Si tu crois que j'y comprends quelque chose, à tes machines !

Enfin Provignan se décidait. Ils remontaient ensemble l'escalier et trouvaient Cyrille en train de réduire, avec des épingles qu'elle se tirait de la bouche, l'excédant de ses volumineuses culottes cerise.

— Comme ça ?

Elle se redressait, faisait quelques pas, la tête tournée vers eux et les regardant du coin de l'œil.

— C'est mieux, c'est moins paquet, opina Eadoxe. On te voit les hanches cette fois.

Et tout à coup, elle revenait vers Provignan.

— Tu ne dis rien, toi ? Tu ne me trouves pas bien?

Parfaitement... Seulement, à son gré, les hanches s'accusaient d'un dessin trop net. Cette remarque faillit tout compromettre.

— Alors, c'est que je suis mal faite ? Tu n'as jamais que de sots compliments.

— Voyons, finissons-en, dit Eudoxe ennuyé en les poussant l'un vers l'autre. Toi, monsieur mon beaufrère, embrasse-la, et toi, madame ma sœur, laissetoi faire. J'en ai assez de me mêler de vos chamailleries.

Alors, dans l'air de carnaval de la (îhambre, avec le joli mensonge et le bruissement chatoyé de ce costume de théâtre où frétillait la mutinerie de la petite femme, s'opéra la drôlerie de la réconciliation. Elle prit dans la boîte d'argent une large houppe à poudre de riz et lui saupoudra les yeux d'un nuage blanc où, avec sa figure fluette et dolente, il ressembla tout à à coup au masque enfariné d'un Pierrot en habit de ville.

— Voilà pour toi, vilain !

Puis, dans la fine poussière se volatilisant des joues, elle plaqua la première, à travers un rire sans rancune, un gros baiser qu'il lui rendait et qui terminait la bouderie.

Eudoxe, malgré deux lettres de Mathilde, n'alla voir Fléchet que le surlendemain. Ce matin-là, la baronne s'était levée, allégée de sa migraine, reprise au goût de la vie, après deux mortels jours de renoncement et de souffrances. Elle s'endoyait longuement

dans des eaux aromatisées, restait une demi-heure aux mains de son coiffeur, puis faisait appeler Eudoxe.

— A propos, et Fléchet, lui dit-elle négligemment, en le regardant dans la glace. Est-ce entendu? L'aurat-il, son ruban ?

Leurs yeux se rencontrèrent dans la transparence du cristal. Il répondit avec indifférence :

— Dame ! Sixt a promis... Je compte aller lui rappeler sa promesse aujourd'hui.

— Il ne Ta pas revue, pensa madame Rassenfosse.

— Mais baise-moi donc, mon chéri... Tu ne me dis pas si tu me trouves bien ce matin... Et en souriant, elle avançait sa nuque qu'un instant il frôlait du chatouillement de sa moustache.

— Charmante... La plus belle toujours...

Au ministère, Sixt, très occupé avec ses secrétaires d'un projet de tarifs douaniers, ne recevait pas. Il insista, fit passer sa carte. Tout de suite l'huissier l'introduisait. Sixt, toujours altier et grincheux, arrivait au devant de lui, bon enfant, les mains tendues.

— Pour vous, pour vous seul, mon cher député.

En adroit comédien, il s'entendait à laisser soupçonner à travers une parole aimable l'illusion d'une exceptionnelle faveur.

Eudoxe s'inclina, lui annonça le retour de Fléchet.

— Il ne dépend plus que de vous, monsieur le ministre, que je vous le ramène repentant, jugulé, prêt à proclamer la supériorité de votre politique.

— Ah oui, le ruban, dit Sixt de sa voix coupante, un diamant rayant une vitre. Eh bien, vous pouvez lui certifier que c'est fait.

Et avec une nuance de fine ironie, sans rire, les yeux droits :

— Ça vous est bien du !

Une poignée de main ensuite congédiait Eudoxe. Il se jetait dans son coupé et se faisait descendre devant l'hôtel de Fléchet. Ce fut Mathilde qui le reçut.

— Es-tu content, lai dit-elle aussitôt en se pendant à sa poitrine sans penser, dans sa joie, à lui reprocher sa venue tardive, ai-je bien mérité de ton amour? Ah! mon pauvre ami, ces dernières semaines loin de toi m'ont brisée... C'est à peine si je me sens vivre encore.

11 l'aperçut toute pâle sous son sourire, d'une blancheur de malade, les yeux fiévreux et mourants.

— Mais puisque me voilà !

Et tout de suite après, pour conjurer les larmes chez cette femme trop sensible, il affectait une peur :

— Prenez donc garde, on pourrait nous surprendre.

— Non, non, il ne se doute pas, il travaille dans son cabinet. Et puis, qu'est-ce que ça ferait?... J'en ai assez de tous ces mensonges... Je voudrais crier mon amour par-dessus les toits... Va, jo suis perdue, bien perdue. . . Baise-moi, baise-moi donc, mon adoré. . . Si tu savais comme j'ai besoin de m'oublier à travers tes baisers !

Il se souvint de l'appel caressant de sa femme lui disant, elle aussi : — Baise-moi, mon chéri. Il se mit à rire :

— Ah ! Oui ! Ah oui ! Toutes les mômes !... Eh bien, écoute, je veux bien... Mais pas ici... Plus tard, là bas, chez nous.

Elle eut voulu le jour même. 11 objecta des affaires pressantes, toujours les mêmes, des démarches, des visites.

— Tiens, après-demain, veux-tu?

— J'avais donc raison, pensa-t-elle, tandis que le domestique, accouru à son coup de timbre, guidait Rassenfosso vers le cabinet de Fléchet. Elle ne lui a rien dit, il ne sait rien... Dieu a eu pitié de moi.

L'entrevue avec ce gros homme de Fléchet fut cordiale. Ils se serrèrent la main à plusieurs reprises, tout à fait amis.

— Oui, cela vaut mieux ainsi, dit le grand bâtis-

seiir. Après tout, ce sont les principes de toute ma vie. Je suis un libéral de vieille date. Ceux qui me connaissent savent bien que je n'aurais pas varié pour un bout de ruban... Mais les principes, voilà ! Il faut tout sacrifier, même ses rancunes, à ses principes. Et, ajouta ce personnage vaniteux avec un air de rondeur, c'est ce que j'ai fait.

En le reconduisant, Fléchet l'accrochait par un bouton de sa redingote.

— • Vous savez, j'ai suivi votre affaire là-bas avec intérêt... Cette Colonisation estime œuvre grandiose. Entre honnêtes gens, il faut s'aider. Eh bien, c'est entendu ; je vais donner l'ordre de m'acheter trois cents actions.

— Je lui prends sa femme et il nous prend trois cents actions, se dit Eudoxe en remontant en voiture. Cette pauvre Mathilde décidément m'aura été plus utile que je ne croyais.

Ce fut le premier acte politique de ce politicien marron qui, à défaut d'adresses supérieures, excellait à faire entrer l'amour dans la politique. Il trouva le moyen de reculer le rendez-vous qu'il avait donné à madame Fléchet et ne se résigna à la voir que huit jours après. Peut-être espérait-il user, à force de délais, ce cœur dont il ignorait la profondeur et la sincérité. Elle lui arriva, déjà blessée à mort parle supplice de toujours l'espérer, finissant par comprendre qu'elle n'avait été pour lui qu'un plaisir et qu'une affaire. Toute une heure, il dut la veiller sans qu'elle reprît connaissance. 11 lui envoya ses lettres, la pria de lui renvoyer ses billets.

— Après tout, se dit-il pour se justifier, n'ai-je pas agi en galant homme? J'ai fait décorer son mari, je ne lui dois rien.

XXYI

Barbe Rasserifosse n'avait pas voulu quitter cette année-là son, coin de province. A mesure que le siècle s'achevait pour elle, un besoin de s'enfermer dans ses souvenirs l'écartait davantage de la vie de la famille.

— Ceux-là vont à leurs destinées bonnes ou mauvaises, Dieu les mène, disait-elle. Mais les morts n'ont plus que moi, en attendant que je les rejoigne... Je suis la chapelle aux reliques, je tiens en main les clefs du passé de notre maison. Moi partie, il n'y aura plus personne pour honorer les grandes mémoires ; la vie passera sur nos os comme un torrent.

On savait qu'une autre raison encore la retenait là-bas. Depuis trois ans, elle restreignait son train de maison, déjà si diminué, se limitant au strict nécessaire, épargnant sur le précaire budget qu'elle s'adjugeait,

— Comme ça, confessa-t-elle un jour à Jean Honoré qui était venu la voir, je ne fais de tort à aucun de vous et vos droits demeurent saufs... Yoyez-vous, mon fils, les grandes fortunes comme les nôtres doivent s'expier par de bonnes œuvres... Dieu nous prescrit, à nous qui avons tout, de travailler pour le bien de ceux qui n'ont rien... Les pauvres, c'est encore le bon Dieu, ce sont les aînés de ses dilections, ils sont

plus près de lui que les autres, et Dieu lui-même ii'est-il pas le Pauvre suprême, puisque nous ue rapportons à lui que l'excédant des biens et des jouissances qu'il nous départit?,.. C'est pourquoi j'ai résolu, pendant que j'en ai le temps encore, de construire en cette ville où vécut votre père, où votre grand-père bâtit la maison des Jlassenfosse, en cette ville proche des grands deuils de la fosse, des maisons hospitalières, secourables à toutes les détresses de ce pays douloureux.

Et c'était cette œuvre de charité et de pitié qui maintenant s'accomplissait. Elle avait acheté de vastes terrains par delà les faubourgs, dans une zone aérée et salubre, distante des suies et des fumées qui, sur le reste de cette contrée d'usines et de charbonnages, épaisissaient les nuages d'une canonnade tonnant à tous les horizons. Dès le dernier été on avait commencé les fondations ; trois bâtiments, séparés par des cours et des jardins, s'érigèrent ensuite, profonds, spacieux, coupés de dortoirs et d'infirmeries, aux plafonds hauts, aux larges verrières répandant à flots la lumière et l'air. Un immense mur de clôture enclavait la petite cité.

Barbe ne quittait presque plus les travaux. Sa messe^ matinale entendue, elle s'en allait par les rues encore endormies, dans sa petite robe noire, toujours la même, jusqu'au soir arpentait les soles encombrées de monts de briques, piétinait en travers des chaux et des gravats, conférant avec les entrepreneurs et les médecins qu'elle leur avait adjoints, infatigable, quelquefois s'octroyant un court repos en un fauteuil d'osier qu'un manœuvre installait sous les hangars. C'était devenu sa vie, ces charpentes qui se dressaient, ces poutrelles qui se boulonnaient, ces étages qui se haussaient, toute cette grosse rumeur ronflante de la ruche en travail d'où déjà en ]jensée elle voyait se lever les blanches salles et leurs rangées de lits frais, sous les grandes nappes dormantes

de la lumière ruisselée des fenêtres et baignant les vieilles douleurs pacifiées des âmes.

Cette admirable vieille femme, en assumant la corvée rebutante d'une surveillance sans trêve, en activant par une présence diligente les progrès de la main d'œuvre, s'était constituée l'âme des travaux. Cela sortait d'elle comme les mansuétudes de son cœur, cela croissait pierre à pierre comme de la bonté vivante, comme la grande pitié de sa vie vouée aux miséricordes. C'était le testament de l'humanité compatissante qui toujours l'avait associée, cette antique sœur des charités infinies, cette mère des œuvres du. bon secours, aux afflictions du pauvre. Et elle s'appauvrissait elle-même, se résignait, dans la désuétude de sa providentielle fortune, à n'être qu^ine simple et exemplaire pauvre, se dépouillant jusqu'à la corde, râclant sur ses lésines les millions de ses largesses envers le prochain, vivant dans sa grande maison indigente comme au fond des nues austérités d'un cloître.

Par le contraste, une fois de plus s'attesta la dégénérescence de la race. Tandis que Jean-Eloi, à l'aide de boniments cartbaginois, sous le frauduleux prétexte d'une œuvre colonisatrice et humanitaire, essayait de consolider ses spéculations en Campine, l'aïeule, elle, de ses deniers bâtissait la cité de repos et de bonne mort, le relais après d'immémoriales traverses, la grande maison à l'ombre du rachat de la Croix où les naufragés de l'âge et du travail, où les postérités amputées de père et de mère allaient être recueillies. Une école gardienne, des classes d'adultes, des ouvroirs annexés aux asiles seraient des dérivatifs à l'oisiveté des vieux, défricheraient les inteUigences adolescentes, materniseraient le réveil des berceaux. C'était la colonisation des âmes selon l'évangile chrétien, la parabole des semailles et des labours, la loi de fraternité obéie par un grand cœur aux écoutes de la détresse humaine.

On jugea diversement l'œnvre dans la famille. Jean-Eloi supputait les intérêts des sommes perdues, haussait les épaules pour ce qu'en homme d'affaires il appelait ses manies de bonne femme. Quadrant ne décolérait pas ; après tout, si elle trouvait bon d'économiser, ce surcroit leur revenait à eux, les héritiers. Jean-Honoré, sans dire le fond de sa pensée, la déclarait maîtresse de son bien. Régnier, à peu près seul, s'emballa, proclama merveilleuse sa pauvreté volontaire.

— Ça, vois-(u, mon cher, dit-il à Eudoxe, c'est de la vraie religion. Ëàtu^ des couvents et des églises, faire l'aumône au bon Dieu, habiller d'or les saintes Vierges, on sait bien que c'est pour s'acheter une perpétuité en paradis qu'elles le font... Mais manger du pain sec et réserver la confiture à ceux qui n'ont même pas connu le goût du pain, j'appelle ça de la folie sublime. La vieille est une Saint Vincent de Paul I

Seulement, ajouta-l-il avec le bruit de lime de son petit rire grêle dont il avait l'air de tout mordre autour de lui, seulement, voilà, c'est de la folie, c'est bête. Ça ne sert à rien... Après les pauvres qu'elle secourera, il en viendra d'autres, par nuées, par cataractes, par déluges, toujours plus de pauvres... Moi, je dis : il faut affamer le pauvre. Oui, l'affamer, et qu'il mange les pierres du chemin et qu'il paisse l'herbe des champs, afin qu'un jour, à bout de famines, il s'aperçoive que nous sommes, nous, les bêtes grasses, les viandes copieuses en chyles, les troupeaux promis à ses irréparables dèches et qu'il nous les plante, ses dents de vieux loup coriace, dans les jus dont nous crevons.

— Tu as raison, c'est bête, fit Eudoxe en haussant les épaules.

La question du paupérisme se rattachait étroitement à la question du prolétariat. Pour résoudre celle-là, il faudrait commencer par résoudre celle-

ci. Les hôpitaux, les asiles, les créations de la charité ne sont qu'un palliatif.

Régnier se mit à rire.

— Mais on ne les résoudra que par l'extinction des hommes !... Yeux-tu savoir ? Eh bien, de nous deux, avec tes blagues d'économiste, avec tes rallonges et tes ravaudages de politicien, c'est encore toi le plus carnassier. Tu as, devant l'épouvantable misère du monde, la férocité tranquille d'un tigre gorgé... Ça t'est bien égal au fond qu'ils crèvent par tas h régout, derrière la haie, dans les cloaques et les charniers d'un Piébœuf ! Ahl oui, des phrases, de la monnaie de singe !... Moi, du moins, je suis crâne, je reste du côté , de la justice et de la pitié en souhaitant un prodigieux carnage où, après avoir été les mangeurs, nous serons les mangés... Et après, après... ce sera à recommencer, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien à manger du tout.

Laurence aussi, cette sensible et bonne Laurence, la seconde fille des Jean-Honoré, avec une vraie piété pour l'aïeule, la défendait de toute sa charité pitoyable aux malheureux. C'était, celle-là, parmi les grès d'égoïsme de la famille, à travers ses sédiments d'orgueil pétré, une pousse des premiers âges, restée fraîche et vivace, im rappel des vertus de la souche où se rajeunissait la ressemblance du grand visage de la génitrice en qui se personnifiait la race. Elles étaient deux à l'évoquer ; mais le portrait, en l'ardenle et farouche Ghislaine, s'altérait, brûlé de feux intérieurs, tourné à l'aigre, avec un sang révolté et brouillon, comme si d'antérieurs ferments, montés d'un passé sauvage, d'une hérédité de luttes et de rancunes, eussent ressuscité au fond de sa nature acide. Laurence, au contraire, expansive, très franche, toute en clartés de bonne âme, d'une beauté brune et gaie, était plus près de la droiture brusque, de la simplicité d'esprit rude de Barbe. Elle étonnait par la netteté de ses idées, ne s'égarait pas aux casuis-

tiques, spontanée, infiniment honnête et sérieuse.

— Moi, disait-elle, je ne suis pas faite comme les autres. J'aurais voulu être sœur de charité ou maîtresse d'école... Oui, soigner des malades, élever de petits enfants, jouer à la maman avec des êtres qu'il faudrait aimer et qui vous regarderaient avec des yeux de bons chiens reconnaissants... Et qui sait, ajoutait-elle en riant, je finirai peut-être par là... Je n'aime pas le monde, je ne le déteste pas non plus : il m'est indifférent. Et quant au mariage, si je ne penx faire autrement, eh bien, j'ai bien le temps.

Elle avait, à l'égard des hommes, la fraîcheur d'imagination d'une jeune religieuse. C'était, au milieu du faisandage de la famille, dans la graduelle liquéfaction des sels de la race, dans les jus de décomposition où celle-ci marinait maintenant, le miracle d'un petit caractère en cristal de roche, très pur, très frais, éclairé de bonté et de joie et dont ses jolis yeux marron, lumineux et vifs, semblaient les facettes extérieures.

— Celle-là, disait d'elle un soir Réty à Jean- Honoré en un de ces moments de franchise un peu bourrue qui le faisaient redouter même de ses amis, c'est votre bon ange à tous. Un printemps de clarté et de gaîté dans l'automne des Rassenfosse, car vous y êtes, mon cher, en attendant l'hiver qui ne tardera pas... Une âme comme la sienne serait seule capable de vous rafraîchir, de retarder l'inévitable déclin. Mais prenez garde : au fond, sous la charité de son rire, oh! j'y vois clair, moi, il y a déjà un peu de désenchantement... Yoyez-vous, mon pauvre Honoré, Lombroso a raison : au bout de trois ou quatre générations, la famille aujourd'hui n'existe plus : la mère abdique tout de suite la direction de ses filles, le père n'a qu'une idée, lancer ses fils dans la carrière, comme on dit, leur faire gagner de l'argent, canaliser leur âge de jeune homme dans des positions sûres et fructueuses. . . Puis l'usure de la vie est bien plus rapide : à vingt-

cinq ans on est blasé, à quarante c'est le délabrement total. L'ambition, la fortune gagnée en coups de bourse, en tripotages véreux, en compromissions louches, les nerfs tiraillés par tous les bouts, fouillés par une perpétuelle danse de Saint-Guy, comment diable voulez-vous qu'on résiste à tout ça? Autrefois, on restait vert jusqu'à des âges légendaires (tenez, votre mère par exemple) on sentait que la vie est un devoir, on apprenait à vivre aux enfants comme avaient vécu les pères... Une petite aisance alors suffisait, on n'y arrivait que laborieusement en pratiquant la vertu des privations, en économisant ses forces, en pensant toujours au ruban de chemin qui restait à faire... Et cela, c'est la vraie vie, il faut acheter par beaucoup de patience, de soumission, de bonne volonté, son droit à la vie... Aujourd'hui 1 ah I aujourd'hui ! Premièrement la virilité qui engendre les mâles s'en va : on fait souche de crétins, d'êtres flatueux et rabougris qui, tout de suite gorgés, ne connaissent pas cette grande chose : se faire chacun sa vie. Ensuite, c'est la misère de ce temps qui ne permet plus de vivre, qui, avec tous les mors qu'il nous met dans la bouche, nous casse la vie aux dents et qui est en train de casser ce qu'il reste encore de la famille. .. On en est là, et vrai, moi qui suis pour les idées d'avant, je ne vois pas très bien par quoi on la remplacera, la famille. Allez, mon cher, croyez-moi, ajouta Réty en se renversant dans un fauteuil, les yeux fermés et les mains croisées sur la poitrine, vous avez en votre fille un trésor qui vaut mieux que tous les millions des Rassenfosse. Le tout est que ce petit trésor ne reste pas improductif.

— Pessimiste! fit Jean-Honoré avec un gros rire de brave homme peu enclin à s'alarmer.

LA FIN DES BOtJRGEiOÎS

XXYÎI

Laurence, dès les premiers jours de novembre, s'en allait passer un mois auprès de sa grand-mère. Barbe, en s'attardant un soir de pluie sur les travaux, avait pris un froid. La bonne fille tout de suite s'était offerte, mais l'aïeule faisait écrire par un voisin, le vieil avocat Rachet, qu'elle n'avait besoin de personne et qu'elle la remerciait. Elle partait cependant, en un élan d'affection, et la trouvait alitée, plus gra- .vement atteinte qu'elle ne voulait le dire. Aussitôt elle se mettait à son chevet, la veillait avec une passion de dévouement, déclarait nettement qu'elle s'installait jusqu'à la guérison définitive. Et Barbe, gagnée par cette simple et cordiale amitié, finissait par l'accepter comme une petite sœur de charité dont la gaité lui rendait son internement moins pénible. En lui prenant les mains et la tutoyant, elle qui jamais ne tutoyait ses enfants, elle lui disait :

— Vois-tu, petite, ce n'est rien, un petit rhume seulement... Le bon Dieu ne voudrait pas m'infliger l'affliction d'être sérieusement prise. Il sait bien que mes pauvres m'attendent, qu'ils ont besoin de moi pour l'achèvement de leur maison. Et tout de même, reprenait-elle en s'agitant dans son lit, si tu savais ce que ça m'enrage de rester couchée pendant qu'elle pousse toute seule là-bas sans moi, la maison ! "Vois -tu, on a tort de trop s'écouter. Tant que va

râme, va le corps... Et justement, c'est elle qu'on oublie de soigner... II y a toujours des médecins pour vous mettre le corps à la diète, vous purger, vous prescrire des tisanes et des potions, quand c'est râme qu'il faudrait nettoyer en lui imposant l'abstinence et la contrition, qui sont une bien autre rhubarbe pour le bon état de toute la machine.

Laurence, en la grondant doucement, en se plaignant du froid pour elle-même, avait obtenu qu'une bûche brûlât dans l'âtre. Mais au bout d'une demiheure. Barbe, sous prétexte qu'elle sufToquait, ouvrait les portes, marchait par la chambre en s'éventant de son mouchoir. On était bien obligé de laisser mourir le feu. C'était en elle une chaleur de vie comme au cœur des vieux chênes et qui, même pendant les plus dures intempéries, lui gardait la peau tiède, invulnérable.

Enfin le médecin autorisait une sortie ; une voiture les débarquait parmi les chantiers. Des pluies malheureusement retardaient la fm de la maçonnerie ; seuls les charpentiers continuaient à travailler dans les bâtiments. Pendant deux heures elles pataugèrent en des glaises spongieuses, en des lacs de chaux liquide, délayée par les lavasses. Le lendemain la grêle crépita avec pétulance : les neiges ensuite tombèrent. Dans les raffales blanches, l'OEuvre momentanément expira, en la mort de toute activité vaine. Barbe toutefois, ne cessait d'en parler, le portait en elle, l'apercevant grandir idéalement. Laurence suivait le geste de la main dont elle av^ait l'air de faire monter les murs devant ses yeux.

Elle avait repris ses habitudes de dévotion matinale ; des chaussons de lisière par-dessus ses souliers, les pans de sa mante ouatée battant en coup de vent, elle partait entendre la messe des pauvres, au tintement des premières campanes. Laurence lui portait son couvet où Lisbeth mettait brûler de la braise. Et ensemble elles entraient dans l'église

froide, encore noclurne, aux cierges crépitants en l'air humide, aux agenouillements d'humbles femmes à peine distinctes dans la ténèbre des piliers, blanchis d'un larmement de jour. Barbe soufflait sur les charbons, glissait le couvet entre ses pieds, sous ses jupes.

Comme elle gérait elle-même ses affaires, deux fois la semaine, le mardi et le jeudi, le petitbureau du rezde-chaussée de sa maison s'emplissait, une pauvre chambre meublée de chaises en feurre, un casier de fardes et de registres contre le mur, près de la fenêtre un vieux secrétaire en noyer dont elle abaissait le couvercle pour écrire ses quittances ou consulter ses livres, de pesantes lunettes à branches de cuivre sur le nez. C'était l'unique vie de la grande habitation vide, ces coups de cloche à la porte de la rue, ces heurts de bottes lourdes sur les pavés du corridor, ces passages d'employés, de locataires, d'entrepreneurs, de bonnes âmes arrivant intercéder auprès de ses charités pour les malheureux. L'hôtel, toute la semaine ressemblant à un cloître, ces jour-là prenait un air d'agence d'affaires.

La nuit tombée, Lisbeth allumait un feu de bois dans la salle à manger, posait le carcel sur la table ; puis Barbe frappait avec les pincettes trois coups sur la plaque de l'âtre. C'était le signal : les Rachet, de l'autre côté du mur, l'entendaient. Au bout d'un quart d'heure, ils arrivaient, l'avocat en petite calotte de velours noir collée à son immense front chauve et qu'il gardait après avoir déposé son chapeau, grêle, effilé comme un salsifis, un teint d'oing ranci, perpétuellement inquiet, mal à l'aise, des pantalons écourtés qui lui jarretaient les mollets, une redingote trop large aux pans ballant jusqu'aux genoux ; madame Rachet, une nabote à profil de rasoir, jaune comme un coing, mielleuse, et qui, pour passer le trottoir, endossait un paletot de son mari, ajouré d'usure. Ces Rachet, très riches, vivaient en ladres,

LA FIN db:s bourgeois

sans domestiques, dans leur hôtel. Une affaire, plaidée pour Jean Eloi, il y avait près d'un demi-siècle, les avait rapprochés de Barhe. Tous le soirs, pendant des heures, ils barattaient à trois un loto à deux centimes la partie. Les Rachet ainsi économisaient le quinquet et la houille. A la demie après neuf, ils rentraient se coucher, fouillaient la maison de la cave au grenier, de crainte des voleurs. C'était là le mal de leur vie : sans trêve sur le qui-vive, même le jour ils se verrouillaient, regardant par un judas grillé avant d'ouvrir, et la nuit, pour un trottinement de souris, se levaient en sursaui, relancés de paniques atroces à travers les escaliers.

Barbe, malgré son infinie indulgence, ne s'épargnait pas la malice à l'égard de leur lésine. Celle-ci avec le temps s'était encore outrée : tous les matins, à pointe d'aube, l'avocat entr'ouvrait sournoisement la porte de la rue et, pour économiser le salaire d'une ménagère, balayait lui-même le trottoir en toute sa largeur.

— Hé ! l'avocat, disait la grande Rassenfosse qui avait le trait comique et ne se gênait pas pour mêler un peu familièrement k ses propos, sans nul irrespect, les choses saintes, si j'étais le bon Dieu, je vous nommerais suppléant à saint Pierre pour la garde du paradis... Il n'y a pas de danger qu'avec votre habitude d'emporter toutes les clefs de votre maison, vous laissiez jamais pénétrer quelqu'un en fraude... Yous êtes tous deux les geôliers de votre propre sécurité.

Le mois s'écoulait et Laurence ne se pressait pas de partir.

— Ne te gêne pas, petite, lui dit la grand'mère un matin, quitte-moi quand tu en auras assez. La maison d'une vieille femme n'est pas une volière pour un oiseau comme toi.

— Non, répondit Laurence en riant, j'ai ma petite idée... je reste,

— Sûrement cette idée-là a dû se loger plutôt dans ton cœur que dans ton cerveau, ma fanfan. Il n'en serait pas de même avec les autres de la famille... kh ! je n'ai pas besoin de mes lunettes pour y voir clair... Il eût mieux valu pour les Rassenfosse que Dieu les laissât pauvres... Ils n'en seraient pas où ils sont. Retiens ceci : l'argent, c'est souvent la colère do Dieu... Comme une chaux vive, il brûle en terre les bonnes semences.

Les Jean-Honoré, au fond, étaient un peu déçus. Ils avaient compté sur Laurence pour faire le guet autour de cette grande fortune de l'aïeule qu'ils supposaient mal gardée, livrée à de probables rapines, comme une chasse sans clôtures où braconnaient les prêtres. Mais Laurence ne les renseignait pas, sa droiture se refusait à la surveillance clandestine qu'ils espéraient. Elle semblait prise uniquement par son idée, la célébration du nonantième anniversaire de Barbe. Et cet anniversaire coïncidant avec sa fête patronale, elle avait rêvé un jubilé de famille, une grande fête des cœurs où, pour commémorer cette longue vie vénérable, toute la postérité de Jean- Chrétien I, comme en de plénières assises, s'assemblerait.

Les Jean-Eloi, les Quadrant, les Piébœiif acceptèrent; mais au dernier moment, Piébœuf cadet, retenu par une épidémie qui tout à coup ravageait ses charniers, à l'affût d'une sûre expropriation cette fois, s'excusait en annonçant que sa femme irait seule. Ce couard fesse-mathieu d'ailleurs se sentit s'effondrer à la pensée d'affronter en un tel moment la rigide honnêteté clairvoyante de celle qui, sans faillir, portait sur ses épaules tout un siècle d'honneur. On ne vit donc apparaître que les tronçons de la famille : encore ceux-ci avaient-ils été péniblement rassemblés. Les Rassenfosse, divisés par des causes profondes qui aliénaient la primitive harmonie, ne surent pas conjurer, pour l'exceptionnelle splendeur de Fanni-

yersaire, les effets delà consomption qui les minait et rendait inévitable la dissolution finale. Le mauvais or mal gagné et mal dépensé, un sec égoïsme exallant l'esprit personnel au détriment des solidarités, comme des acarus petit à petit avaient rongé la puissante organisation des commencements de la famille. Ghislaine se borna à envoyer une corbeille de fleurs ; Eiidoxe, excipant d'une indisposition de Sarah, délégua un domestique chargé de présents coûteux. Arnold, lui, enragé de chasse, cantonné quelque part dans un district giboyeux, ne put être rallié. Enfin Simone, tourmentée par ses crises, retombée à une passion d'isolement, se déroba quand elle apprit que Léon Provignan accompagnait sa femme. Au dernier moment celui-ci se désistait et laissait partir Cyrille sans lui.

Un train du matin les débarquait le jour de la Sainte Barbe. Jean Eloi et Quadrant avaient emmené leurs valets de chambre pour porter les gerbes et les corbeilles. Mais en franchissant la porte, ils trouvaient la maison encombrée. Une grosse voix rude de porion, dans le salon, lisait une adresse que Barbe, debout, très droite en sa robe des grands jours, écoutait, appuyée d'une main au dossier d'un fauteuil. C'étaient les compagnons délégués par le§

charbonniers de Misère. Tous se tenaient découverts, les visages secoués d'émotion, en silence.

Ils furent obligés d'attendre dans la salJe à manger. Maman aurait bien pu nous épargner ce coup de théâtre ridicule, pensait Jean-Eloi. Jean-Honoré ne savait pas retenir un mouvement d'humeur et disait à Laurence, accourue au devant d'eux :

— Tu aurais du nous avertir, nous serions arrivés par le train suivant.

Elle se défendait; personne n'avait rien su; les charbonniers avaient agi spontanément. Et très émue elle-même, elle allait regarder par la porte, revenait leur dire :

— Oh ! les braves cœurs... Tenez, il y en a là qui ont des larmes dans les yeux.

Subitement des cris partaient, une explosion de vieil attachement qui couvrait les remerciements de madame Rassenfosse. Elle serrait leurs mains coriaces ; ils se pressaient pour toucher les siennes.

— Allez maintenant, les enfants ; vous avez pensé à moi... C'est bien.

Les lourdes semelles cloutées de caboches, les vareuses aux draps pileux se bousculèrent vers la sortie. Laurence ouvrit la porte du salon ; ils l'aperçurent qui, toujours droite, toute seule parmi les vieilles tentures et les meubles démodés de cette vaste pièce bourgeoise, considérait, les lèvres serrées et blanches, le pauvre luxe des dentelles de papier autour d'un bouquet qu'elle tenait aux doigts.

— Bénédiction, maman, fit Jean-Eloi en s'avançant. Nous sommes venus pour... Oui, la famille... Vos enfants...

Il avait préparé une harangue; mais tout à coup sa mémoire chavirait; un hoquet l'étrangla. Les yeux en larmes, presque sanglotant, il se jeta sur le sein qui les avait tous allaités.

— Ah! maman! Cent ans bientôt !... Et nous seuls avons l'air d'avoir vieilli !

Jean-Honoré à son tour s'approchait, réclamait la bénédiction maternelle, la voix mal affermie. Puis madame Quadrant, née Rassenfosse, à travers une vraie crise de pleurs, se lançait. Leurs embrassements à tous trois, comme des lierres autour de la vieillesse d'un tronc, parèrent la maternité de l'aïeule.

Un instant, des lointains du temps, à travers celte fraîcheur des âmes, resurgit la bonne enfance de la famille. Toute pensée aliénée pour le culte dont leurs vieux ans la magnifiaient, ils se retrouvèrent les frères et les fils des premiers âges, dans la sainteté du giron qui les avait couvés. Barbe, du fond d'une grande lumière, nimbée d'une gloire légendaire, apparut le règne vivant des Rassenfosse et la figure éternisée de leur fortune. Ils montaient avec elle du puits sanglant de Misère en l'assomption de ses quatre-vingt-dix années de foi et de vaillance qui déjà par un bout se perdaient dans le songe. Elle assumait l'ère héroïque de Jean-Chrétien, le rachat des ascendants innombrables agonissant au fond des fosses, l'avènement au jour d'une millénaire hérédité ténébreuse, toujours plus avant plongée aux âges de la Terre. Elle était le symbole incarné de la perdurée des humanités, la matrice en qui s'était transvasé, pour proliférer et se délivrer, le sang des antiques parias captifs de la bure, la glèbe fructifiée des fiers froments, après les hersages sans trêve, les inféconds labours qui d'abord n'avaient fait lever qu'une graine mort-née.

— Et cependant, pensa Jean-Eloi en regardant s'avancer vers Barbe -la minauderie sautillante de Cyrille, il faudra bien un jour qu'elle s'en aille aussi, cette pauvre maman... Alors, à Thorizon nu des Rassenfosse, hà où se dressait, dru comme une foret, l'arbre de sa vie, il ne s'élèvera plus que des baliveaux chétifs, comme si par ses racines elle avait pour de longs périodes épuisé toute sève.

r,P,llpi-o.i viRihlptriAnt tarissait ri an s Ipnr lio-npA •

l'émouvant anniversaire, qui avait opéré le miracle de rajeunir des coeurs durcis par l'âge, ne remua chez les petits-enfants que des sentiments négligents ; ils s'acquittèrent sans entrain de la formalité des embrassades, frôlèrent du bout des lèvres cette chair sacrée qui les laissait froids.

— Ouf, fit Régnier en revenant trouver dans un coin Antonin, ça me rappelle ma première communion... On nous offre la vieille à baiser comme une patène... Et vrai, elle sent la relique, bonne-maman... N'empêche, vois-tu, que papa tout à l'heure a été superbe ; il y a été de sa petite larme. Les bois du temps de papa étaient plus juteux qu'aujourd'hui.

— Affreux railleur ! dit Laurence qui, en s'occupant de ranger les corbeilles apportées par la famille, surprit le propos.

Tout le salon en fut bientôt rempli. Elle arrivait les poser sur les tables, la cheminée, les fauteuils, comme les clartés et les parfums d'un printemps de reposoir, comme, au temps du mois de Marie, les jonchées fraîches parmi le luminaire des chapelles. Et Barbe, avec ses gestes un peu hiératiques et ses j^eux de passé revivant les vieilles images chères, sembla vraiment, au milieu de l'air d'adulie dont se parait la chambre, une très ancienne Sainte Mémoire devant qui les cœurs se grappent en offrandes fleuries.

Tout à coup ses prunelles mollirent. Laurence était allée décrocher le portrait de Jean-Chrétien et l'installait sur un des fauteuils. Sa voix trembla :

— Je l'attendais de toi, c'est une bonne pensée, petite fille... Mets auprès les fleurs de ces pauvres gens, cela lui eût fait plaisir.

Ensuite elle leur disait la grande parole religieuse du souvenir.

— Yoilà celui qu'il ne faut jamais oublier et dont le nom n'a pas encore été prononcé... Une simple enfant vous donne l'exemple.

LA FliN DES BOURGEOIS

Elle s'était rapprochée du portrait et en évoquait l'âme virile, sileuciée par la mort.

— Jean-Chrétien ! Jean-Chrétien ! victime choisie par Dieu pour expier les faveurs dont 11 nous a comblés ! Votre sang n'a pas cessé d'arroser la fortune des Rassenfosse, il jaillit vers eux du fond de l'abîme, tout rouge et fumant... Et pourtant, voyez, la famille est plus morcelée que ne le furent vos os en tombant d^ins Misère... Il n'en est venu ici que la moitié... Allez, je vous le dis, à vous, mes fils, et répétez-le aux autres, notre maison craque de partout. Elle sent la mort, il y a une odeur de décomposition autour des Rassenfosse... Mes vieilles mains ont maintenu debout, le plus longtemps qu'elles ont pu, le legs de Jean-Chrétien C'était aux vôtres à le recueillir intègrement... Mais elles étaient occupées ailleurs, vos mains... Quand celles de votre aïeul sentirent s'effriter le charbon sous le pic, elles tremblaient comme si elles touchaient Dieu... Ce n'était qu'un pauvre homme de bien. Vos mains, à vous, vos mains de mauvais riches enfoncent journellement des clous dans la chair du Seigneur.

— Voyons, maman, insinua Jean-Honoré. Ne nous gâtez pas cette bonne journée.

— Taisez-vous, cadet. Moi seule ai le droit de parler ici... Je vois une longue suite de malheurs pour tous... Dieu s'est retiré de nous. La famille n'est plus qu'une force aveugle qui roule sur une pente et qui ira se briser au bas... Laissez-moi parler, je n'en ai plus pour longtemps.

Jean-Honoré se retourna vers Laurence :

— C'est ta faute aussi... Pourquoi ne laissais-tu pas là-haut le portrait ?

— Papa a raison, appuya Cyrille. C'est niais, tes sentimentalités.

— Ah ! bonne maman! s'écria Laurence, voilà que tout retombe sur moi... Est-ce que vous avez juré de. me faire pleurer?

Barbe, à cette voix qui, en riant, parlait de larmes, se passa la main sur les yeux.

— C'est toi, petite? J'étais un peu partie... Vois-tu, les vieilles femmes comme moi ont le tort de trop regarder en arrière... Donne-moi tes yeux à baiser... Toi, du moins, es restée une vraie Rassenfosse.

On luncha dans la salle à manger en attendant le dîner fixé pour deux heures. Un coup de Champagne détendit les esprits. Barbe elle-même, qui ne prenait jamais de vin, consentit à mouiller ses lèvres au verre que Laurence lui mettait dans les mains.

— Dis donc, Antonin?...

Régnier en déglutinaut une sandwiche, attirait dans le vestibule son immense cousin.

— 11 m'est poussé une idée... Moi, tu sais, je suis comme Cyrille, il me faut des sensations... Que diraistu si je te proposais d'aller tailler une bâfre à trois cents mètres sous terre avec des femmes?

Antonin s'ébrasa.

— Hein?

— Des femmes ! Dame ! Ce qu'on pourra trouver, des rebuts de province, la desserte des tables d'hôtes de l'endroit... Avec des louis, cette canaille de Charles, le valet de chambre de papa, nous fournira ça... Tu n'es jamais descendu à Misère. Moi non plus... Alors, tu comprends, c'est une occasion...

Je commande le memi en passant... On nous met la table chez les ombres, nous dînons cliez Pluton. Et justement, tu sais, la Ste -Barbe, c'est leur jour, aux hommes noirs, aux gens des fosses... On pratique des mômeries anciennes. Et puis, tu verras des filles avec de gros derrières dans leurs culottes d'homme... Yrai, ça ne sera pas banal.

Ils frétèrent une berline. En entrant au charbonnage, Régnier se nommait au gérant, un vieil ingénieur dévot aux Rassenfosse et qui tout de suite offrait sa maison, souriant, empressé, heureux de recevoir le fils des maîtres de Misère.

Régnier dit en riant :

— Il viendra tout à l'heure des dames... Carte blanche, n'est-ce pas?

— Yous êtes chez vous, répondit le gérant. Dans l'après-midi, quatre femmes débarquaient,

avariées, très grosses, la chair soufflée et malsaine. Le cufat leur fit horreur ; il fallut les pousser ; et enfin la cage s'engloutit, avec leurs effrois et leurs clameurs tout à coup cassés au ras des lèvres par la plongée vertigineuse. Misère, déblayée de leurs masques blêmes, maintenant était repris par les branles et les tonnei-res de l'accrochage, le fracas des wagoimets bondissant sur les tôles, le déclic des machines précipitant ou remontant les berlaines, le rauque halètement continu du puits, comme un ouragan monté des cryptes, comme la respiration des siècles enterrés au creux des monts. L'ancien charbonnage, aux bouvreaux en ruine, aux irrespirables atmosphères, aux galeries combugées, la tragique fosse enguignonnée, repue d'holocaustes, gorgée de fumiers humains, devenue l'ossuaire des races, avait fait peau neuve dans un décor de grand palais noir, percé d'avenues profondes, foré de conduits d'aérage où la ventilation s'activait au moyen de turbines puissantes.

Au fond de la dernière galerie, un passage s' ou-

viit ; ils eurent la surprise d'une salle protégée par des portes en tambour. Jean-Eloi l'avait fait lambrisser et parqueter de chêne, entourer d'un large divan, meubler d'un luxe lourd de fauteuils, de tables et de bahuts. Des lampes électriques l'éclairaient. C'était, dans le grondement étouffé de la fosse, parmi les chocs lointains des chariots cahotant sur les rails et le ronflement des volants soufflant en tempête, le silence et la sécurité d'un abri confortable ménagé en plein volcan, gagné sur les barbaries de la genèse primordiale.

Tout de suite les femmes, devant les cristaux et les argenteries de la table, furent rassurées et, flairant un pâturage généreux, récupérèrent leur passivité de bétail indolent et gras. Mais l'effrayante concurrence d'Antonin bientôt les déconcerta : sans répit, avec son large broiement animal, les mâchoires remuées d'un va et vient cyclique de faux, il dévastait les plats. L'immense poltron, après avoir caponné à la descente, les yeux éclatés, tout liquéfié d'eff'roi sous ses couennes blêmes comme devant l'imminence de la mort, éprouvait à présent le besoin de se remonter le cœur, de l'étayer de nourritures massives. Il chercha Régnier des yenx : celui-ci avait disparu. Il prit peur, se lança dans la galerie en l'appelant. A la fin il l'aperçut fnrtif, indéchiffrable, écoutant sourdre les bruits mystérieux de la fosse, regardant filer au loin, comme des langues de feu, comme des passages d'âmes mortes en des avernes, le petit balancement clair des lampes aux poings des mineurs. A table, avec un rire grêle Kégnier disait à Antonin :

— Tel que tu me vois, je viens de sentir passer en moi l'âme d'un Néron. Il paraît qu'une des veines contient du grisou. Eh bien, j'ai eu très furieusement la pensée de m'y faire conduire J'aurais allumé une cigarette... Fouit! Tu vois ça d'ici... Au claquement de l'allumette tout sautait... C'est ça qui aurait été

une digne fin pour les Rassenfosse... Oui, mon cher, line simple allumette...

— Voyons, pas de bêtise ! fit Tépais Quadrant, subitement vert et s'arrêtant de malaxer une tranche de gigot.

— Je te jure que je ne plaisante pas. C'était délivrer du même coup un tas de pauvres bougres pour qui la vie n'est qu'une monstrueuse duperie... Nous éclations tous dans un prodigieux feu d'artifice... Le bûcher de Sardanapale, dis, mais bien plus crâne, une vraie mort moderne, une mort sous des millions.

— 11 est fou! cria une des femmes, soudainement debout, en agitant les bras par dessus la table. Moi, d'abofd, je ne reste plus, je veux m'en aller.

La panique se mettait parmi les autres. Excitées par le vin, enragées de peur et de colère, elles se jetaient sur Antonin et Régnier qu'à l'aveuglette elles griffaient et caressaient avec des mains d'amour et de fureur. Le petit Rassenfosse glapissait :

— Ah ça ! c'est donc que vous y tenez bien, à votre sacrée chienne de vie !

Des ondées de Cliquet noyèrent l'algarade. Régnier, pour les mûrir, leur versait à boire dans de grands verres qu'elles lampaient, les prunelles déjà mortes, en chantonnant des refrains obscènes. Ils résistèrent à leurs appels. Alors, fermentées d'un besoin trouble de volupté, elles s'enlacèrent dans un rythme de danse en se mangeant de baisers les épaules.

— Hein ! faut-il que nous soyons rosses, ma vieille bête d' Antonin! disait Régnier. Tout à l'heure un brave homme de porion me montrait la place... La cage, en s'effondrant, avait fait un trou grand comme un homme... Dans ce trou, parmi les débris de la cage, on retrouvait les os de Jean-Chrétien. Et si ce n'était encore que ça ! Mais Misère tout entier est plein de notre sang... Les Rassenfosse y ont fondu comme dans un creuset... C'est le minotaure de la famille, le monstre auquel ils jetaient les générations

pour l'apitoyer à force de le gorger... Si nous n'étions pas les épouvantables drôles que nous sommes, nos cheveux se raidiraient sur notre tète à la pensée des hécatombes engloulies par l'ogre... En tous sens rôdent les spectres des nôtres... Et pourtant, nous les pelits-fils, nous voilà nous vautrant parmi tous ces souvenirs funèbres, faisant la noce en ce cimetière avec d'ignobles gaupes à troupiers, raclées jusqu'à la corde comme de vieux tapis où toute une ville se serait frotté les pieds... Il n'y a peut-être pas en ce moment dans toute l'humanité deux canailles plus absolues que nous.

— Eh bien, ajouta-t-il, je veux bien te le dire, à toi, car personne ne s'avisera jamais de lire en moi toute l'immensité du mépris que j'ai pour moi-même, je me vomis actuellement, je cuve ma propre vomissure. Ces guenuches immondes, cette lie humaine, mais, mon cher, c'est encore de la sainteté comparée à notre infamie à nous ! Elles n'auraient pas fait ce que nous faisons, nous, depuis qùe nous sommes descendus ici.

Jl s'interrompit pour leur jeter à la gribouillette une poignée de louis qu'aussitôt, en se lacérant avec les ongles, ces furies se disputèrent, puis reprit :

— Comprenne qui voudra, ce n'est pas toi assurément, il me semble que ce n'est qu'à force de me ravaler que je puis échapper à l'horreur d'être né. Je voudrais m'évader de moi par de telles ignominies que la mort, pour m'en punir, serait encore un trop grand bienfait... C'est un vertige, oui, un vertige que je ne m'explique pas et que je subis, le vertige de la destruction et fie l'écroulement. Tout à l'heure, en nous enfonçant dans la nuit de la bure, j'ai éprouvé une sensation délicieuse, divine à force d'être infernale... Au fond, c'était encore cette chose que je sens se remuer là, ce besoin d'en finir avec moi et cette duperie monstrueuse, la famille... 11 me paraissait que tous les Rassenfosse allaient s'effondrer avec noua

dans ces ténèbres à pic, clans cette mort des bassesfosses d'où notre nom est sorti et où irrémissiblement il replongeait... Vois-tn, crouler du haut d'une tour, crouler dans l'ordure et l'ignominie anonymes, devenir un excrément confondu aux sécrétions des foules, n'être plus que la charogne d'un Pharaon compissée par les chiens errants, c'est peut-être ça la justice de Dieu, l'expiation dont cette vieille radoteuse de grand'maman nous rabat les oreilles. Comprends-tu maintenant le sj^mbole de ce repas catacombal avec ces dégoûtantes filles publiques choisies exprès dans les vidanges de la plus basse prostitution... Mais regarde-les donc. Elles s'accolaient il y a un instant dans un leurre d'amour, et voilà qu'elles s'entretuent pour quelques louis...

— Ceci encore, mon cher, dit Régnier sur le ton du plus amer persifflage, est un spectacle plein d'enseignement. L'argent dont nous avons fait notre religion, a d'autres fins que les temporaires jouissances qu'il nous procure. Sa loi providentielle, c'est l'extermination des hommes entre eux. 11 est le ministre des suprêmes carnages, l'ange noir des autels où se dépècera et se mangera la chair humaine, le maître-queux des festins inévitablement cannibalesques par lesquels se clôturera l'ère des fils anthropophages de Caïn... Nous avons le devoir de nous alléger de notre numéraire au bénéfice d'une querelle que sanctifie la prédestination secrète de For, afin qu'au moins une de ces harpies demeure sur le carreau.

Mi-nues, les jupes volant en morceaux sous l'acèrement des griffes, elles se ruèrent plus frénétiquement : Antonin à son tour venait de puiser dans ses poches. Et après un combat acharné où toutes les quatre, grappées, tordues convulsivement, ramant à plat ventre sur le sol, s'entredéchirèrent, une, plus diligente, enfin parvenait à racler un certain nombre . de louis épars qu'aussitôt elle enfouruait dans

sa bouche, avec une épouvantable grimace de cupidité triomphante. Il leur fallut ensuite subir les tentatives d'extorsion des autres, conjurer la rapacité des mains dont elles violentaient leurs goussets. -

— En voilà assez, fit Régnier. Aussi bien on se niase sur les plus délicats plaisirs.

Ils consentirent à les indemniser si elles voulaient partir sans bruit. Un mineur ensuite se chargea de les reconduire à l'accrochage.

— Non vrai, mon pauvre vieux, dit mélancoliquement Régnier quand ils se retrouvèrent seuls devant la table maculée de vin, encombrée de débris, le plaisir n'a qu'un temps. Me voilà désabusé sur celuici comme sur les autres. Il y a toutefois cette compensation, c'est qu'avec des filles avouables, nous en aurions été pour nos cent louis. La moitié, avec ces gouapes, aura sufti à nous procurer des sensations après tout nullement négligeables.

— Heureusement, gémit Antonin en nettoyant une terrine de perdreaux, elles n'ont pas tout mangé. J'ai besoin de me refaire des forces pour cette ascension qui d'avance me recroqueville les boyaux.

Des coups discrets à la porte les requirent. Le porion parut.

— C'est rapport à la fête, leur dit cet homme, v'ia que ça va commencer.

Régnier expliqua.

Tous les ans, le soir de l'anniversaire, on extrait d'un petit tabernacle confié à la garde des hiercheuses l'image de la S'^ Rarbe. Un culte de dulie entoure le simulacre auquel se rattache une idée tntélaire et propitiatoire.

Contre la paroi nitide, exhaussée par des blocs superposés de charbon, ils aperçurent un diminutif autel renfermant une ancienne et fruste poupée, vêtue de satin blanc et décorée de paillons. De pauvres chandelles, figées dans leurs suifs, larmaient jusqu'à la naïve effigie un grelotleux rougeoiement. Piqués

' dans les quartiers de houille, des bouquets de fleurs artiflcielles simulaient, paj'mi ce luminaire misérable, un jardin de raides découpures enluminées imitant des cœurs de roses et de lis. Autour, dans les pénombres rigides, s'éclairait, au brasillement des mèches, une assemblée de sombres visages muets aux sclérotiques livides dans les strates fdigineuses des joues. Les fdles et les hommes, du fond des éternelles ténèbres, dardaient des prunelles dévotes sur le débonnaire symbole. Tassés en grand silence flanc contre flanc, comme un troupeau qui, par les claires-voies d'une porte d^étable, regarderait s'éclairer au ciel la venue du jour, ils contemplaient l'air de noël des lumignons piquetant l'énorme nuit malfaisante. Et c'étaient, ces trembloyantes lumières faisant passer un émoi de vie sur la mystérieuse idole, l'allumement on eût dit d'une souterraine aurore pàr-dessus de millénaires chaos, d'une aurore adorée par des Fois filiales et simples, comme une promesse de mansuétude et de pitié.

— Mais c'est une stupidité sans nom, s'efFaraAntonin en roulant des yeux bovins vers les issues... Ils vont faire sauter la mine avec leurs chandelles !

Sa couardise n'enraya que devant les assurances du porion lui certifiant l'absence du grisou en cette partie du charbonnage.

— Du moment que c'est ainsi, soupira-t-il, allégé... Le sexe massif des filles, débordant sous les toiles

souillées, d'ailleurs l'intéressait plus que la barbarie puérile et touchante des rites. Dis donc, souffla-t-il à l'oreille de Régnier, mais ce sont de vraies courges, leurs derrières, sans compter qu'elles ressemblent toutes à des guenons !

— Alors, ça ne te dit rien à toi, triple mammouth que tu es, éléphant repu, usine à tripes, s'exclama Régnier quand ils se furent un peu écartés. Tu es bien heureux, puisque tu subsistes à travers tout l'intestin invulnérable,.. Moi, vois-tu, je suis remué.

Ça t'étonne, mais écoute-moi bien, tu n'as pas encore fini de l'étonner avec moi. Oui, je sais, il y aura toujours des bavards comme Eudoxe et des imbéciles comme toi pour crier au fétichisme. Demain j'émettrai moi-même un sententieux réquisitoire contre Tadhérence tenace des plèbes à des idolâtries surannées... Qu'est-ce que ça prouve, si ce n'est notre obtus et féroce égoïsme, puisque le recours à une aide surnaturelle que nous répudions pour nous, nous ne pouvons croire qu'elle soit nécessaire à ceux qui, après tout, n'ont que leur foi pour unique chevance! Ijitolérance, stupidité aveugle et carnassière, tout l'homme est là... Eh bien, je te jure que je n'ai pas regardé, moi, ces gros postérieurs de femme qui peut-être t'ont éveillé à des idées de fornications turbulentes. Je n'ai pensé qu'à ces âmes de pauvres gens ployécs en extase devant la ridicule petite image, réconfortées par un espoir tenace enson efficacité... Il m'a paru assister à un culte des premiers croyants, à un office de ténèbres des hommes des vieux âges, à des liturgies abolies en des cryptes secrètes, en de mortuaires et caverneuses églises de martyrs.

Et pourtant, ajouta Régnier en riant, concilie cela, si tu peux. Moi qui en ce moment ai les nerfs tendus par une pitié que papa et les autres hommes vertueux de la famille n'auront jamais connue, je les enverrais très allègrement faire le plongeon dans l'éternité en allumant une cigarette près d'une poche à grisou 1 Tu crois que je blague? Après tout, c'est peut-être vrai; mais alors il faudrait admettre qu'il n'y a de vrai en moi que la blague. Mon cœur m'est remonté entre les épaules, je le porte dans ma bosse.

Un être trapu et voûté, une face de bête farouche sur une carrure de vieil homme encore valide s'était ari'êté près d'eux et les contemplait. Ils n'y prirent point d'abord attention, mais le porion tout à coup leur dénonçait cette particularité. L'homme s'appelait Rassenfosse et se prétendait issu d'un cousinage

LA FIN DES BOmiGEOtS

avec Jean-Chrétien T. C'était Barbe qui, voilà trois ans, l'avait fait entrer à Misèi^e.

— Comment! s'écria Piégnier en allant vers lui, tu appartiens, toi aussi, à celte grande famille des Rassenfosse, devenus des rois sur la terre, et tu acceptes de croupir dans celte nuit épouvantable ! Regarde-moi, je suis le fils de Jean-Eloi V et le petit-fils de Jean-Eloi lY. Nous sommes du même sang, et pourtant il y a, entre nous la différence qu'il y a entre un crapaud et un bœuf... Cent de tes journées de travail ne pourraient payer la somme qu'il me faut pour satisfaire un caprice de cinq minutes. Eh bien, écoute, j'envie tes ans robustes, je voudrais être un homme comme toi, car moi, je suis voué à n'être jamais que le crapaud... Vois ce qu'ils ont fait de moi.

— J'croyais point, dit le vieux, que ce fût Dieu possible quand à t'à l'heure les compagnons i m'ont dit que vous étiez le petit aux Rassenfosse... J'vous croyais tous ed' beaux hommes. Mais sûrement ajouta-t-il en bornoyant vers Antonin, c'en doit être un aussi, celui-là, tant il a dessus lui de la belle graisse de richard !

Régnier maintenant se prenait à considérer curieusement ce survivant des anciens troglodytes des fosses, ce gorille oreillard et vehi au petit crâne oblique renflé de mâchoires violentes, aux mains ballant en dehors et cordées de muscles démesurés, au thorax concassé comme p^ar des pilons, et qui, bonasse, avec de petits rires amusés, crevant les peaux corroyées de son mufle, répétait :

• — x\h ben ! ah ben ! c'est eune histoire !

— Yoilà bien l'homme primitif de notre lignée, se parla-t-il, voilà bien l'ancêtre de la race... Jean- Chrétien I devait lui ressembler.

Tl se tournait vers Antonin :

— Une fois de plus, s'atteste ici notre canaillerie à tous, puisque nous tolérons qu'un des nôtres pâtisse

dans cette géhenne quand nous nous bornons à en soutirer sans fatigue de l'or à emplir des galions. Il toucha le bras du charbonnier :

— Eh bien, quoique probablement tu me prennes, à cause de ma bosse, pour un Rassenfosse sans importance, je vais te dire une parole qu'aucun autre Rassenfosse ne te dira. Je te vénère, tu es pour moi le Patriarche... Maintenant je vais t'offrir une occasion inespérée de te dédommager de tes haines bien légitimes contre une famille qui, pour un travail tellement rebutant que toi et tes pareils vous ressemblez plus à des animaux qu'à des hommes, te paie un salaire sans doute insuffisant à te nourrir... Tiens, flanque-moi de toute la largeur de ta main un soufflet, je ne l'aurai pas volé. Et encore bien je la serrerai dans les miennes, avec humilité, cette main qui m'aura frappé.

L'homme fut pris d'un grand tremblement.

— J'ai rien fait de mal à personne pour me condamner à ça.

— Ah ! pauvre homme sans rancune et sans péché ! dit Régnier. Est-ce que décidément toute la bonté et tout le pardon seraient en bas ? Comment ! je t'offre de nous rendre mépris pour mépris et tu refuses ! Tu n'as pas l'air de te douter qu'en témoignant une telle indifférence des humiliations où tu végètes par notre faute, tu nous écrases de toute la supériorité de ton grand cœur... Eh bien, jettetoi dans mes bras, sublime bète de somme, je veux t'embrasser, tout poudreux et noir comme tu es... Et tu sais, ne te gêne pas, frappe sur ma bosse si tu as envie.

L'humble mineur, d'abord interloqué, subitement manifesta une grosse émotion. Son rude menton hérissé de picots gris s'agita dans un claquement de mâchoires, il ne pouvait ni rire ni pleurer. Et enfin il se décidait, se lançait avec un cri rauque sur Régnier, lui raclait la joue de sa face râpeuse. Puis,

tout heureux^ humide, reniflant, il restait à le considérer.

— De ce coup-ci, j'suis content, ben content, ah I ben content... C'est ben vrai, to d'même, qu'on es"^^ de la même famille.

— Et maintenant va, papa, va, vieux...

Il se tourna vers Antonin :

— Pour pousser la farce jusqu'au bout, il conviendrait de lui faire l'aumône d'une pièce de cent sous. L'ironie alors serait comble.

Il fouilla ses poches.

— Tiens, voilà de quoi boire à la santé de ces Rassenfosse qui t'oppriment et te cloîtrent dans ton servage.

Le pataud hésita une seconde, regarda l'argent, finalement repoussa la main qui l'offrait.

— Non, j'suis ben assez payé comme ça.

Ils le virent s'enfoncer avec son dandinement lourd de primate, avec le pendiculement de ses énormes battoirs au bout des bras, dans les obscures spirales de la fosse, rentrer dans cette nuit des siècles où indéfiniment plongeait leur hérédité et d'où il ne sembla sorti un instant que pour leur susciter le grand visage ténébreux du premier générateur, de l'homme des cavernes qui, à l'origine des temps, avait projeté sa semence dans une matrice de femme, afin qu'elle s'épandît plus tard en torrent et devînt le large fleuve de vie des Rassenfosse actuels.

— Tâte mes yeux, fangeux pourceau, fit Régnier quand le pâtira cessa d'être visible, et s'il te reste aux doigts quelque sensibilité, tu constateras cette chose bouffonne : un pleur. Cet homme m'a donné le grand frisson, j'ai senti passer en moi l'horreur sacrée, l'horreur des arcanes antiques. Rappelle-toi notre rencontre avec le Pauvre de la forêt. C'était déjà pathétique, mais ceci l'est bien plus. Le cycle biblique, en nous y comprenant, s'achève, grâce à ce Rassenfosse vomi jusqu'à nous du fo~id des géhennes.

LA MN DES BOURGEOfS

Avec le Pauvre nous avions la Faim, l'éternel nomade sans famille et sans patrie qu'on voit entrer par utie porte (le ville et en sortir par l'autre, le ventre plus creux que les os qu'il ronge, lappant au ruisseau, mangeant les résidus de l'égoùt. Avec le forçat de la mine se lève la loi inexorable, la fatalité du Travail qui fait de l'tiomme le serf de l'homme, — du Travail, cousin germain de la Faim. Et nous sommes, nous, l'éunis en un seul, la réplétion du mauvais riche, tous les autres fléaux ensemble : la gourmandise, la luxure, l'oisiveté, l'avarice, la férocité, l'égoïsme.

Mais, ajouta-t il, tout cela indubitablement demeure non avenu pour ton imperméable cervelle... Bon pour moi, le détraqué, le fou Rassenfosse, comme ils disent! Accomplis donc ta mission, va paître, piiTre-toi en attendant la fin qui ne tardera guère. N'es-tu pas l'estomac pour qui s'exténuent autour de nous des milliers de pauvres diables faméliques? N'es-tu pas, dans ce charnier de Misère qui dévore nos aînés, un charnier vivant et non moins insatiable!

Ils se croisaient, en remontant, avec les équipes de nuit qui arrivaient relayer les travailleurs du jour. Mais Antonin, au moment d'évacuer le cufat, était pris • d'une syncope : les jambes floclies, l'estomac chaviré, il fallut deux hommes pour le soutenir sous les aisselles et I3 traîner ainsi jusqu'à la gare.

Enfin un train les emmenait. A un relais, dans la nuit d'une gare de petite ville, Régnier, en jetant sa cigarette par la portière, tout à coup voyait descendre une petite femme voilée, aux allures furtives. Il reconnut Despujol dans le gros monsieur qui rapidement s'avançait au devant d'elle. Puis la machine siffla : le train repartait. Il secoua Antonin vautré dans les coussins.

— Dis donc, sais-tu qui je viens d'apercevoir filant avec son chanteur? Cyrille, notre petite cousine... Eh bien, vrai, il ne manquait plus que cela, c'est

complet comme pourriture... Et sans doute ils vont ensemble roucouler dans d'humides draps d'hôtelj pendant que ce pauvre Provignan croit son honneur en sûreté chez la vieille grand'maman !

Enfin Danièle quittait la pension.

La baronne tout à coup vit se dresser les exigences douloureuses de sa maternité. Devant ces dixneuf ans glorieux comme un jardin de roses, elle se sentit se faner et vieillir d'une fois de tout l'éclat de ce printemps de la chair en fleur. Toutes les braises de ses antérieures jalousies se rallumèrent ; Eudoxe comprit qu'il était surveillé ; Danièle, de son côté, affinée par la haine qu'elle vouait à la mauvaise mère, sa rigide geôlière, s'aperçut soupçonnée, soupçonna des défiances vigilantes autour de ses pas dans la maison. Elle leur revenait avec la détente de toute une jeunesse comprimée par les silences de la captivité, le sang mousseux et pétillant, joyeuse pour cet exil fini pendant lequel ses ailes avaient poussé et qui allait leur permettre, à ces ailes, de se déployer, mûrie aussi par les songes d'une nubilité inquiète et ardente, travaillée de suggestions troubles, de curiosités tenaces et légèrement perverses.

Madame Eudoxe Rassenfosse fut outrée de son air d'indépendance. Elles eurent ensemble, dès les

premières semaines, des scènes d'où la mère ne sortit pas sans défaite et où Danièle, en mots brefs, froidement aiguisés, trouva l'occasion de lui reprocher la vacuité de son affection. C'était, dans ses durs yeux de pierreries, dans le faste impérieux et glacé de sa personne, c'était, en de tels moments, l'image ressuscitée de la beauté et du caractère qu'elle avait eus elle-même et qu'avait connus son premier mari, Orlander, le grand baron des coups de Bourse. Elle se persuada que le salut, pour son automne humilié du contraste avec cette belle fille où elle semblait se survivre, était un prompt mariage qui l'écarterait de son chemin. L'hôtel tumultua du bruit des gardenparty, de la musique et du flirt des soirées et des sauteries. Une cour d'amies, un vol de jeunes filles gentiment évaporées entoura cette petite reine de l'argent qui, sans délais, se dénonçait prêle pour les dominations du monde.

Danièle, au sortir de la pension, connut ainsi tout de suite la grande vie à laquelle la prédestinait la fortune de leur maison. Sans transition elle se trouva jetée dans les plaisirs, les relations, les fièvres dont, petite élève maussade, elle avait caressé l'espoir. Elle eut son cheval et son écuyer, son coupé, un appartement, ses femmes de chambre. Des partis se présentèrent; elle ne se décidait pas; il fallut que Sarah encourageât elle-même la cour du petit Mosenheim, le fils du banquier de Francfort, qui semblait le soupirant le plus sérieux. A la fin, d'un haussement de ses merveilleuses épaules qui s'impatientaient pour les instances de sa mère, elle consentait nonchale^ment.

Madame Eudoxe Rassenfosse reprit dès ce moment un peu d'assurance. Danièle, d'ailleurs, à plusieurs reprises n'avait pas caché son indifférence pour l'homme qui succédait à son père. Elle répondait à son bonjour par un court salut, l'appelait monsieur, évitait la main qu'il lui tendait. Eudoxe, qui

avait commencé par rire de ce qu'il nommait son humeur de petite fille, tâcha d'humilier son orgueil en la traitant avec une familiarité négligente. Celle-ci demeura sans prise sur sa froidenr hautaine. Alors il se piqua ; son amonr-propre blessé d'homme à bonnes fortunes l'inclina à des ruses ; il essaya d'une comédie de dédain pour se faire regretter.

Ce jeune beau-père ainsi méprisé avait beaucoup occupé autrefois la rêverie de la morose petite pensionnaire. Elle ne l'avait aperçu qu'en de rares échappées, assez pour s'énamourer de sa belle mine et de ses grands airs. Ç'avait été sous les rideaux blancs de son ht, dans le sommeil du dortoir, la passionnette puérile par laquelle lui était venue la tentation du péché. Elle ne pouvait se faire à l'idée que ce joli mari fut à sa mère ; elle qui n'aimait sa mère que par convenances, en arriva à la détester pour celte possession d'un homme admiré et qu'elle adorait secrèteme?it. Si, au contraire, elle l'eût aimée, ce fut lui qu'elle eût détesté pour ce cœur maternel qu'un intrus lui dérobait.

Puis l'image s'atténuait, d'autres, au hasard des jours, y succédèrent; elle s'éprenait de son maître de musique, de son professeur de sciences, du cousin d'une de ses amies venu en visite à la pension, toute une série de frêles et passagères empreintes sur la plaque sensibilisée de son cerveau. Seule, la détestation de la mère subsista. Danièle ne l'abdiquait pas en rentrant, mais après le clandestin de ses amoureux songes, une curiosité tout à coup la prenait pour celui qui en avait été l'objet. Maintenant que la vie les rapprochait, il lui parut dépossédé du prestige dont à distance et à travers les défenses il l'avait conquise. Elle eut la moue de qui se déçoit à contempler l'inanité d'une ancienne et vaine idole, désauréolée de mystère.

Eudoxe bientôt s'aperçut de l'inutilité de ses stratagèmes ; sa froideur aussi bien que ses anciennes

moqueries n'entamaient ce cœur hermétique. Il se sentit l'étranger qui ne comptait pas dans sa vie, le passant terne duquel se désintéressaient ses yeux. Un dépit, une rage de la supposer invulnérable eut raison de ses derniers et faibles scrupules. Il l'espéra d'un événement fortuit qui la briserait entre ses mains, guetta patiemment le moment où, par la violence, à défaut du libre consentement, il la contraindrait, en la possédant, à le reconnaître pour maître. Rapidement, en cette conscience oblique, l'ennui des dédains infligés avait tourné au désir. Le viveur, allouvi de proies neuves, s'alluma pour cette chair vierge à toute heure frôlée, autrement délectable que les ragoûts d'adultère éventés dont il faisait ses menus.

Madame Rassenfosse, accoisée, émoussée à la longue en ses défiances, à présent exigeait de leur part une réciproque attitude familiale devant le monde. Il assuma le rôle d'un beau-père ponctuel, la chaperonna pendant les migraines de Sarah, montait avec elle ou la menait en phaéton, le matin, au bois. Elle finit par se déraidir un peu en cette vie plus libre qui, à deux, dans le coude à coude des parties de cheval, l'amusait de l'illusion d'une nuance de camaraderie. Eudoxe, lui, rompu aux manœuvres du libertinage, ne se pressait pas, attendait l'inévitable circonstance. Au fond, une inquiétude le paralysait. Avec son court front tétu, ses yeux impérieux et clairs, les vouloirs irréductibles dont à tout moment elle tyrannisait son entourage, elle s'attestait indéchiffrable, secrète, toujours sur la défensive. Quelquefois, en pleine fête, elle lui disait : Ramenez-moi ; et c'était comme un ordre enjoint du haut de sa tête et qui n'admettait pas qu'on l'éludât. Un jour, en un élan sauvage, tout à coup elle cravachait son alezane et la lançait à fond de train. 11 était obligé de donner de l'éperon et après une course furieuse, la rattrapait dans un taillis, toute calme, un peu moqueuse. Il l'avait sermonnée,

Elle s'était mise à rire en le regardant bien en face il n'avait plus recommencé.

Vers la mi-février, un Cercle d'art novateur ouvrit. C'étaient de déterminés contempteurs des méthodes courantes, des adeptes d'un impressionisme savoureux et outrancier, presque tous des jeunes, affichant audacieusement la foi nouvelle. Dans l'absolue décomposition de l'école, dans l'universel goujatisme des âmes, ils opposaient aux manouvriers, aux bas industriels trafiquant de l'idéal une personnalité surabondante qui leur donnait l'air d'émeutiers déchaussant les pavés pour en édifier une barricade. Ils s'étaient dénommés les XV. Chacun de leurs salons motivait de larges affluences ironiques et hostiles, pétardant en quolibets devant l'imprévu et l'insoumission de leur art.

Eudoxe y menaDanièle. Ils y allaient seuls, sans la baronne, très occupée d'une fancy-fair et qui, d'ailleurs, évitait de se montrer trop publiquement avec sa fille. Après un tour de salle, ils se rencontraient avec Jean-Eloi et Piébœuf cadet. Leur jugement à tous ne variait pas quant à la valeur des œuvres. Piébœuf surtout, crassement ignare, d'une obturation telle que récemment, moyennant une somme royale il s'était approprié le plus frauduleux des Rembrandt, s'exaspérait.

— C'est un scandale ! Ces gens-là se fichent de nous avec leurs paysages oranges et bleus... Un arbre est vert, vert... Et puis pas de dessin, pas de perspective... Voyez-vous, c'est la mort de l'art.

Jean-Eloi, de son côté, professait que, depuis les anciens, on ne faisait plus de bonne peinture. Il aimait les aspects lisses et miroités, les beurres frais, les jus de teintures, une exécution capillaire et miniaturée. Son hôtel, pour se conformer au goût régnant de la toile peinte et du bibelot, abondait en Mieris, en Yan der WerfP, en Mignon voisinant avec des modernités mastiquées et poncées, d'une application de vitriers. Ces XV ? Un ramassis de ratés qu'il eût fallu renvoyer aux écoles ! En art comme dans la société il n'y avait plus de règles ni de lois : chacun tirait de son côté, on affichait le plus déplorable irrespect pour les maîtres et les honnêtes gens. Vrai, il finissait bien, le siècle !

— Mon cher, conclut-il, vous qui êtes à la Chambre, vous devriez vous élever contre de telles exhibitions... C'est honteux... On ne devrait pas tolérer des spectacles qui pervertissent le goût public. Sans compter qu'ils exposent des salauderies... Il y a làbas des femme nues d'une indécence... Alors, qu'on nous ramène aux barbares !

Sa routine de vieux burgrave se lâchait en invectives pour cet art qui dérangeait ses certitudes. Il finit par égaler Piébœuf dans les injures dont il épiçait ses réprobations. Un des exposants, correct, en veston de bonne coupe, passa, sans sourciller, à travers les gogues et les mépris de l'assistance. Quelqu'un près d'eux le désigna par son nom à trois dames qui, en s'éventant, demi-renversées sur leurs hanches, riaient très haut. Alors ils se le montrèrent en pouffant à leur tour. Ce calme jeune homme les irritait comme un défi. De la haine leur allongeait les dents. Piébœuf, du bout de son index, l'indiqua à un monsieur qu'il ne connaissait pas, avec

le geste de le dénoncer à d'espérables représailles. Ils l'auraient joyeusement mis en pièces. Mais tout à coup Réty s'apercevait dans un groupe voisin. Eudoxe avança le bras pour lui toucher l'épaule.

— Eh bien, vandale, vous devez être satisfait... C'est l'anarchie !

Réty, sans le regarder, décrivait de la main un cercle qui embrassait toute cette peinture abonnie.

— Oui, c'est le flot, c'est l'âme nouvelle... Et cela monte, demain cela balaiera l'art caduc qui vous fait pâmer, tas de gérontes et de philistins que vous êtes... Ah! je vous connais, vous êtes les mêmes qui aboyez en politique, en littérature, à tout ce qui est jeune et viril, à toute audace généreuse, à tout effort pour nous sortir des ornières... Doctrinaires! Doctrinaires ! Ramasseurs de vieux crottins ! Mais laissez donc, demain vous n'existerez plus... Ce sera le tour de ceux qui apportent la bonne parole et que vous n'aurez pas voulu entendre.

Une poussée les sépara. Jean-Eloi, très rouge, se toucha le front du doigt.

— Mais non, du tout, s'écria Eudoxe en riant. Le pire, c'est que chez lui, c'est un système parfaitement raisonné.

Ils s'étaient rapprochés des tableaux, comme attirés par un charme d'horreur. La sortie de Réty n'avait servi qu'à brasser leur férocité. Il longèrent des paysages adéquats à la nature, d'une sensation indubitable de grand air, tout frais de diffuses et humides clartés. Mais justement cette inhabituelle sincérité d'optique les offensa, ils les taxèrent de caricatures infâmes. Danièle, à quelques pas d'eux, maintenant se plantait devant une allégorie caustique, une grande fille nue, seulement chaussée de bas noirs, et qui menait en laisse un porc. L'ésotérisme de l'œuvre, à travers ce beau corps véridique jusqu'à la toison, à travers le rire cruel dont se blessait la bouche, impliquait l'arrogante suprématie féminine dans un

temps où l'homme abdiquait au point de justifier Tignominie de symbole porcin. Des messieurs, très attentifs au sexe de la femme, blâmaient néanmoins les incitations voluptueuses, . dissimulées sous la satire. De loin, des dames, en feignant le désintérêt, tâchaient de regarder par-dessus les dos bombés le lobe pileux du ventre.

— Mais entrainez-la donc, dit tout à coup Jean- Eloi à Eudoxe en lui montrant Danièle. 11 n'est pas convenable qu'une jeune fille s'arrête devant de pareilles saletés.

Eudoxe hocha la tête, fit un pas vers Danièle, et, se penchant à son oreille :

— Ça vous dit donc quelque chose ?

Elle l'aperçut tendu, les sourcils résolus, le regard lourd et noir, un petit frémissement aux narines. A son tour elle appuya ses larges prunelles tranquilles sur les siennes, très décidée, sans rien dire. Leurs yeux un court moment s'emboitèrent incrustés, échangeant une volonté muette, regardant en chacun l'éveil profond d'une (diose dont aucun ne se parlait. Et soudain elle se mit à rire, jeta du bout de sa lèvre :

— Shocking !

Il passa son bras sous le sien et lentement, d'une voix qui détachait les mots, en la scrutant de son regard devenu aigu, le regard d'un faune avuantime chair rose sous bois :

— Miss, will you ride with me to morrow?

— 1 will.

Elle lui frappa, du plat du livret qu'elle tenait à la main, le bout des doigts ; ils se regardèrent une dernière fois ; puis elle tourna les talons. En voyant s'arrêter Jean-Eloi, Eudoxe lui dit avec une ironie dont le banquier ne perçut pas le sens :

— Danièle pense comme nous absolument.

Elle était arrêtée tout à coup par les filles de Akar aîné. Akar lui-même arrivait échanger des poignées de main avecPiébœuf et Jean-Eloi, Celui-là non plus

ne cachait son indignation et tout haut, en remuant son énorme nez, regrettait d'avoir amené ses filles. Eudoxe, par blague, eût voulu recommencer avec eux tous un tour de salle ; mais c'était l'heure de la. Chambre, il s'excusa.

— Ne vous gênez pas, dit Akar. Mais laissez-nous mademoiselle... J'ai en bas mon landau... Nous la ramènerons.

Danièle accepta, bien qu elle détestât les petites Akar, les trouvant communes, mal habillées. Eudoxe alors se dirigea vers la sortie. Mais sur le palier, il fut rattrapé par Piébœuf qui lui coulait à travers un sourire :

— Eh bien, ça y est... Vous savez, l'épidémie. Maintenant je suis sûr de l'expropriation... Il en meurt une dizaine par jour.

— Ah !

— Oui. Une afTaïre magnifique, mon cher. Et, dites-moi, je puis toujours compter sur vous au cas oû on nous chercherait misère?

Eudoxe promit. Il ne mettait qu'une condition, c'est que les deux Piébœuf doubleraient le nombre de leurs actions dans l'affaire du défrichement.

— C'est dit, fit Piébœuf. J'en prends cinq cents d'un coup pour ma part.

XXXIÏ

L'épidémie, toujours retardée, entin comblait tes

vœux des Piébœuf. Embusqués comme des larrons dans leur charnier, ils voyaient se réaliser leurs patients calculs. L'infâme sentine, gorgée de pourritures, bâtie sur les viscères mal résorbés du vieux cimetière, sembla suer les venins de la morguo à laquelle elle s'était substituée. Un été nébuleux et moite, bouillant d'humides soleils, dégorgeait les pestilences souterraines, ressuscitait les trépassés enfouis sous les maisons. Le typhus, dans tout le quartier, éclata foudroyant, sans miséricorde, taillant des conpes sombres dans cette forêt serrée de la vie, dans les misérables halliers humains surgis des humus vénéneux. Chaque matin des files de brancardiers charriaient aux lazarets d'horribles visages noirs ; des corbillards emportaient des bières clouées à la hâte vers les fosses obscures. Le municipe, sortant de son apathie, décréta, pour cause de salubrité publique, l'expropriation urgente du cloaque. Le vote acquis, il y eut une grande joie chez les Piébœuf. — Notre bonheur serait complet si nous pouvions avoir un enfant qui pùt jouir de cette fortune, dit Piébœuf cadet à sa femme. Et dans un excès d'attendrissement, repris aux entrailles par un regret de paternité, il scella par un monstrueux baiser cette promesse :

— Dussé-je y crever, tu en auras un, je te le jure.

Jusqu'alors leur hypocrisie s'était stylée à une correcte pitié. Piébœuf aîné, dès le début de l'épidémie, flairant une inévitable hécatombe, avait fait marché avec un entrepreneur de pompes funèbres pour un lot de cercueils que celui-ci s'engagea cà lui fournir par grosses, moyennant réduction. Ils bénéficièrent ainsi de l'importance de la commande et. obtinrent pour un prix minime les voliges de rebut où allèrent se décomposer leurs morts. Piébœuf aîné poussa même le calcul jusqu'à exiger de l'iiidustriel que l'excédant lui demeurât pour compte.

Ces pensers charitables toutefois s'annulèrent dès

le moment où il leur fut permis de traiter la question de l'indemnité. Alors toute leur arrogance de propriétaires lésés débonda. Ils discutèrent le chiffre, invoquèrent âprement les droits de la propriété, finirent à force d'intrigues par obtenir un maximum qui était un coup de fortune. Les Akar et Rabattu, de leur côté, s'étaient entremis. L'édilité cette fois encore fut jouée par ces incomparables coquins. Mais tout à coup une secrète justice sévit, la loi humaine violée parut prendre sa revanche ; Rabattu, qui le premier avait combiné la macabre filouterie, perdit son fils. Le petit Rabattu mourut de ce typhus qui devait grossir les millions paternels. Rabattu père, sous ses habits de deuil, n'en continua pas moins à être l'âme du triumvirat. Cette canaille coriace n'eut pas même l'air de soupçonner la mystérieuse coïncidence qui frappait sa postérité du mal qu'il avait fomenté, il fut récompensé de sa rigoureuse gredinerie par un gain qui peut-être à ses yeux compensait la perte de son fils.

Les Rassenfosse et les Quadrant, enrichis dans l'aubaine d'un des leurs, montrèrent le même aveuglement. Toute notion morale sembla effacée chez ces honnêtes gens, d'une probité d'ailleurs indiscutable. Madame Quadrant la mère se borna à faire dire des messes ponr les victimes de la rapacité de son gendre. Sybille, la femme de Piébœuf cadet, d'autre part, crut se mettre on rè.orle avec Dieu, en prélevant sur le million de l'expropriation des secours qu'elle passait aux familles. L'inconsciente scélératesse du capital, l'iniquité suprême des castes se manifesta ainsi une fois de plus en ces âmes banalement secourables, mais obturées par une plénitude de bien-être, en ces lourds esprits bourgeois soustraits au sens des responsabilités.

Inopinément la mystérieuse justice qui avait frappé chez les Piébœuf se réveilla du côté des Quadrant. Un coup d'apoplexie abattait, dans un souper

de filles, rénorme Antonin. Son entonnement prodigieux encore une fois dénonça la fonction sociale qu'il assumait, cette gloutonnerie porcine qui en faisait la machine à broyer, comme les dents et les roues d'un moulin, et couronnait, en cet intestin capable de drainer tout l'héritage de la famille, en ce ventre de gouliafre, le règne des Quadrant. Repu comme un bétail, tout à coup il s'était renversé sur Régnier en battant l'air de ses bras cerclés d'anneaux de chair. Au bout d'une heure seulement, on avait pu le faire vomir, ce muits vivant s'était débondé dans un flux de liquides et d'aliments. Depuis, les attaques avaient récidivé, plus faibles. Les médecins diagnostiquaient la dégénérescence graisseuse du cœur. La cervelle en bouillie, les membres blets et cotonneux, un domestique poussait au soleil, dans le jardin de l'hôtel des Quadrant, ce grand corps larveux et vené.

C'était chez eux la fin des mâles. Une fatalité, en vidant les berceaux des Piébœuf, en leur prenant ce rejeton gras qui tout à coup crevait de leur phlétore à tous, ne leur laissait plus que des filles. Le père Quadrant sentit durement le coup, mais sans se tourmenter de quelles providences vengeresses il pouvait provenir. Quant à madame Quadrant, elle essaya de son habituel recours auprès de l'église, promit un autel en bois sculpté à la Yierge si sa vaste géniture revenait à la vie. Régnier, lui, n'eut qu'un mot, féroce comme la bosse d'oii lui venait sa malice.

— Et d'un ! dil-il à Eudoxe qu'il croisait à cheval un matin au Bois. Celui-là tourne à la gélatine, s'en va des millions de Misère après avoir mangé pour tous nos arrière-grands-parents qui n'avaient rien à se mettre sous la dent... Puis ce sera le tour d'un autre, le tien ou le mien, jusqu'à ce que des Rassenfosse il ne reste qu'un peu de fumier où ne poussera pas même la rose que vous portez à votre corsage, gentille cousinette!

Banièle, en effet, montait ce matin-là avec son beau-père. Elle prit sa rose et la jeta avec un sourire à Régnier. Quand un temps de trot les eut éloignés, il se retourna sur sa selle, et voyant monter et s'abaisser leurs reins au rythme des chevaux, il se prit à rire tout haut dans le silence de l'avenue :

— Je parie cent louis contre les millions de papa que ce gredin-là est en train de planter de la graine d'adultère dans cette chair d'inceste... Il trouvera le terrain défoncé, le bon Mosenheim.

Jean-Honoré à peu près seul avait réprouvé ouvertement la criminelle industrie des Piébœuf. L'esprit de la famille, l'âme loyale de l'aïeule apparurent en cette circonstance chez l'honnête homme resté pur parmi les trafics où se perdaient les autres. Il alla jusqu'à blâmer son frère aîné de s'allier à de pareils bandits. Jean-Eloi se déroba légèrement : après tout, les affaires étaient les affaires... Les Piébœuf bénéficiaient d'une situation qui, en tout état de cause, ne pouvait se résoudre que par un désastre. Celui-ci ne leur était pas imputable, mais seulement à la Yille qui avait retardé l'expropriation.

L'inévitable banqueroute du défrichement, en usant petit à petit sa probité, le rendait tolérant pour les moyens par lesquels se réparent les brèches d'une fortune. Il en arrivait à s'avouer Tincertitude de l'entreprise, la faiblesse des calculs sur lesquels elle avait été tablée. Jean-Chrétien P', dans sa foi aux Miséricordes, se fût endurci contre les résistances de la terre, sa descendance dégénérée s'abandonna au doute. Le gouvernement avait eu beau multiplier la somptuosité des bâtiments d'écoles : ils demeuraient vides en des latitudes impeuplées. Rabattu et ses traitants en sous-ordre seuls y trouvèrent leur compte. Des villages entiers, avec leurs maisons-modèles sans occupants, se délabraient, tombaient en ruines. Et plus que jamais, la contrée s'attestait brehaigne, rebelle à toute large

tA FIN DES BOURGEOIS

culture^ C'était^ après les précaires réussites du débiitj la défaite inconjurable, des millions inutiletnent engloutis en ces sables qui ne retenaient rien, la porte ouverte à d'infinis procès et, au bout de tout, le renom d'une colossale flibusterie où l'honneur des Rassenfosse sombrerait. Jean-Eloi vit se lever, dans la déroute de tous ses plans, son Waterloo final. Son humeur s'aigrit ; il se replia, remangea le fiel de cette grande affaire ratée. Un égoïsme froid fétrangea davantage des misères qui accablaient l'humanité ; il se désintéressa du malheur des Quadrant... Une main les poussait tous, les faisait rentrer dans le trou vertigineux de Misère d'où ils étaient sortis. Son rêve des suprématies toujours plus hautes, son espoir des assomptions de leur règne dans les temps ainsi misérablement périssait de son vivant. 11 avait cru bâtir durablement : l'édifice, friable comme le sable où il l'avait dressé, menaçait de s'ébouler avant môme qu'il eût fermé les yeux.

Adélaïde, depuis l'avril, était repartie pour Empoigny. Elle l'avait enfin décidé à interrompre les ruineux travaux des grottes. Après les avoir délaissés pendant près de quatre ans, sa folie l'avait repris ; il s'était attaché un ingénieur ; on n'avait découvert que des excavations sans continuité. C'était leur destinée aux Rassenfosse, de tourmenter cette terre où d'immémoriales générations des leurs avaient peiné. Les noirs enfants des matrices souterraines une dernière fois ressuscitèrent dans l'avatisme de Jean- Eloi. Puis, devant l'inutilité de tout efTort, il regretta l'argent vainement prodigué, promit à sa femme de ne plus recommencer.

Leur souci, d'ailleurs, avec cette Simone qui ne voulait pas guérir, avait grandi. Nul remède n'opérait; elle se dérobait à toute distraction, s'enfermait avec plus d'opiniâtreté dans sa tourelle. Ils ne se sentaient plus le courage de violenter son horreur

des médecins. Une scène effrayante, un jour que le grand Marchandieu avait essayé de l'endormir, leur enleva tout espoir dans les recours de la thérapeutique. Le pis, c'est que Marchandieu, nettement cette fois, conclut à la vésanie ; il prévoyait un obscurcissement graduel de sa petite âme déjà nébuleuse. Maintenant personne ne l'approchait plus ; elle se refusait à ouvrir à sa mère, demeurait des jours entiers livrée à ses démons familiers. On ne la voyait sortir qu'aux heures indécises de l'aube et du soir ; elle partait moissonner les prés, remontait avec des gerbes qu'elle tressait pour s'en enlacer les tempes. Le reste du temps elle se cloîtrait en des occupations mystérieuses, toute seule, perdue dans sa tour, chantant ses petites chansons d'enfance.

Son grand amour de Régnier avait subi d'étranges altérations. 11 venait peu à Empoigny, relancé par les désordres et les folies de sa vie de féteur endurci, et quand il y venait, ne savait pas toujours trouver le chemin de ce pauvre esprit en fuite qu'il régissait autrefois. Simone par moments se pendait h lui avec des baisers, l'appelant des mots les plus tendres, le carressant de l'aberration d'une triste et trouble passion, puis, se reprenant, l'accablait d'invectives et le fuyait avec horreur. Elle était, dans la vieille demeure des Fourquehan, le petit fantôme prophétique sorti des temps et qui rôde derrière les créneaux, l'ombre et le songe d'une Dame blanche à l'écoute des voix, trottant d'un pas menu de souris qu'évitait la peur superstitieuse du paysan. Ses crises, chaque fois qu'elles éclataient, évoquaient les mêmes désastres, des deuils sans nombre, un départ de cercueils vers les glas. La mort, à travers ses cris, semblait entrer dans la maison, d'une marche errante et sourde qu'Adélaïde finissait par entendre réellement. Sans relâche elle frappait sur les Rassenfosse, décimant la race, coupant les rameaux de leur arbre de vie. Simone partout voyait sa main traçant des croix

sur les murs et les seuils. C'étaient des agonies lentes et silencieuses de jeunes filles, des coups tragiques qui emportaient les hommes, un lourd corbillard où une bière énorme avait peine à entrer, et tout à coup un spectre passait, elle croyait voir son frère Arnold. La mère tremblait, sentait monter les ténèbres, penchée vers ces longs défilés funèbres, moitié morte elle-même eu ces visions de la mort.

Elle partait deux ou trois fois le mois pour la Rasepelote ; mais, martyrisée de perpétuelles inquiétudes pour Simone, tracassée aussi de la peur d'être volée par ses domestiques, tombée à une humeur chagrine et tàtilloune, elle reprenait presque aussitôt le train. Ghislaine à présent lui était devenue une habitude; elle lui disait ses peines, chargeait son mari de torts imaginaires, parfois lui empruntait quelques louis pour en grossir ses économies. Une lettre du drôle qui avait été l'instigateur obscur du mariage de Ghislaine exaltait encore sa maternité. C'était un de leurs sujets renvoyé peu de temps après le départ du valet de chambre suborneur. Ce Miron leur disait tout et offrait, moyennant une prime de cinq mille francs, de les seconder dans une action en divorce contre Lavand'homme s'ils s'y décidaient. Madame Rassenfosse apprit ainsi que le secret de la grossesse de Ghislaine avait été livré au vicomte, chez qui Miron avait repris du service. Lui-m.ême tenait le secret du beau Firmin qui, furieux d'être chassé, avait révélé ses relations avec la jeune flUe. C'était la maîtresse de Lavand'homme qui, la première, avait eu l'idée du mariage. Son amant, totalement ruiné, consentait et s'abouchait avec un agent d'affaires qui aussitôt commençait les démarches. Le mariage conclu, le vicomte se remettait avec sa maîtresse. Il quittait la Rasepelote et tous deux allaient habiter Paris.

Adélaïde fut altérée. Ils avaient été tous trois les victimes du plus ténébreux des complots et d'un

complot ourdi par nn misérable valet congédié ! Elle excusa la faute de Ghislaine pour ne plus songer qu'à la leur, plus grande, et qu'ils expiaient en cette basse connivence de deux coquins. Elle n'en dit rien à sa fille, mais montra la lettre à Jean-Eloi. Il se sentit à la merci du misérable, prit peur, lui envoya la somme qu'il réclamait pour se taire devant le monde ou parler devant les juges. Tous les malheurs leur arrivaient ; ils croyaient s'être mis en règle avec cette coupable folie de leur enfant et voici qu'elle renaissait, qu'elle sortait de l'ombre où ils la croyaient enterrée. Au fond, c'étaient eux les plus punis : ils se sentaient frappés dans une faute dont les conséquences n'avaient pas l'air d'émouvoir Ghislaine.

Elle vivait là-bas dans son grand amour maternel, élevant fièrement son enfant comme si nulle injure ne s'attachait à sa naissance, comme s'il eût été le fruit avouable d'un meilleur mariage. Depuis six ans elle n'avait pas quitté un seul jour la Rasepelole, n'éprouvait le besoin de voir personne, cloîtrée dans sa passion jalouse, oubliant qu'il hii restait une famille, ayant fini par être, à elle seule avec son enfant tonte la famille, si inexprimablement heureuse, à présent que son cher Jean grandissait et devenait un petit homme, que madame Rassenfosse quelquefois se demandait si le rachat de la faute n'était pas pour elle une source de bonheurs plus certains que chez d'autres l'absence d'aucune tare. Aurait-elle raison ? pensait-elle, et la faute n'existerait-elle pas dans le sens qu'y attache le monde ?

Ce grand calme de sa vie ne semblait pas moins extraordinaire à Jean-Eloi, dérangé dans son idée des responsabilités humaines. Elle avait été leur remords vivant et ne connaissait pas le remords. Elle qui avait conçu du péché en tirait gloire et honneur comme si la inaternité était la justification du péché lui-même,

C'était pour lui le renversement de toute loi morale ; il s'interrogeait, ne savait plus de quel côté était la vérité, en arrivait à conjecturer des mystères dans la vie. Et tout à coup cette parole de Ghislaine lui revenait :

— Il n'y a pas de mère honteuse... Et qui sait? ce sera peut-être un jour cet enfant renié qui régénérera notre race.

Yers la mi- septembre une partie de la famille se trouva rassemblée pour l'inauguratiou des asiles de Barbe. L'aïeule avait tenu à avoir près d'elle ses enfants et ses petits-enfants. Mais encore une fois, la désunion qui sévissait chez les Rassenfosse clairsema l'assistance. Laurence échoua dans ses instances auprès de Cyrille et des Piébœuf. On ne put savoir où avaient passé Régnier et x\rnold. Eudoxe et sa fe*mme s'excusèrent. La grande œuvre de charité sembla non avenue pour la postérité sortie des deux Jean-Chrétien.

Ce fut la fête des bonnes âmes. Le clergé d'abord processionna autour des bâtiments et les bénit; puis Barbe, à la tête de la famille, pénétra dans l'asile réservé aux hommes. Ils étaient là une centaine, vieux débris de la fosse, tous chenus, couturés de blessures, cassés par un long servage. Une émotion secouait leurs visages corroyés, faisait

trembler leurs doigts gourds dans les grandes mains jaunes qu'en passant l'ouvrière des Miséricordes tendait à chacun.

Ils entrèrent ensuite dans l'asile des femmes ; celles-ci l'entouraient en pleurant, touchaient sa robe avec la vénération pour une idole. Elles étaient cent comme les hommes ; leurs lits s'alignaient, tout blancs sous les courtines, dans la profondeur des dortoirs. Et c'étaient les mêmes misères qu'ils avaient vues en traversant les salles des hommes, le mal des vies travailleuses et exténuées, la suprême douceur de pouvoir s'en aller avec sécurité vers une bonne mort. Tous, en arrivant, avaient reçu un trousseau qui était leur dot en ce mariage de leurs ans de vieillesse avec un renouveau de la vie. Une odeur de linge frais, sur leurs pauvres corps pétris, tannés par le soleil et le feu, sentait bon le pré et le lavoir. Ils pénétrèrent enfin dans l'école; celle-ci comptait deux divisions, l'une pour les adultes, l'autre pour les petits en bas-âge. A un signe de Laurence, dix fillettes, qu'elle avait laborieusement stylées, s'avancèrent et débitèrent un compliment ; elles portaient à deux mains des bouquets, toutes disparues dans leur ampleur. Chaque adulte, en finissant ses classes, recevait un livret de caisse d'épargne de 500 francs, et les plus petits étaient habillés et nourris aux frais de la maison. L'aïeule, haute, droite, dépassant de la tête ceux qui l'entouraient, allait devant, grave, disant ci et là un mot bref, caressant une tête d'enfant, ouvrant par-dessus des fronts qui s'inclinaient sa grande main avec le geste de la bénédiction qu'elle avait chez elle pour les siens.

Son caractère des vieux âges perça tout entier dans la force dont elle sut renfoncer son attendrissement. Au milieu des larmes des bonnes gens qui lui faisaient cortège, ses yeux restaient étanches et là-bas, de leurs orbes profonds qui avaient regardé passer tout un siècle de deuils, semblaient à présent re^ar-

der se lever l'avenir. Par moments seulement, dans son long visage couleur de cire, un frémissement courait, une ride qui remuait le coin de ses lèvres. Elle avait voulu, d'ailleurs, l'inauguration simple et nue, sans harangue, sans intervention officielle. Le prêtre avait béni l'œuvre, il avait baptisé les deux asiles et baptisé l'école. La maison des hommes reçut le nom de Jean-Chrétien I, celle des femmes losnom de Marie-Joséphine. Le nom de Jean-Chrétien Y resta attaché à l'école. C'était comme un peu de leur vie et de leur cœur courageux qui ressuscitait sous la pierre, une mansuétude sortie des tertres sous lesquels ils reposaient et devenue le toit et Fâtre de la grande famille sauvée des naufrages. Cette paix fraîche des dortoirs, cette gaîté des hautes fenêtres qui ajouraient les classes, elle les mettait sous l'évoca tion de leurs mémoires, s'effaçant elle-même pour ne laisser survivre que les créateurs de sa race.

Le miracle de charité qui faisait surgir de terre une cité et sauvait toute une détresse d'humanité se consomma à peu près vers le même temps où commença la démolition du charnier des Piébœuf. De compte à demi, Rabattu s'était fait adjuger les travaux du déblaiement. Ce fut le dernier denier prélevé sur la mort en attendant le rachat des terrains qu'ils opérèrent ensemble et la reconstruction du quartier qui allait quintupler leur fortune. Tandis que le bon or, l'or évangélique issu de la sueur des générations, épargné sur la pauvreté volontaire de l'aïeule, aidait à réparer les universelles misères, l'or du mauvais riche sécrété des ruines et de - la dévastation, l'or homicide, noir comme le typhus d'où il sortait, ne devait servir qu'à alimenter jusqu'au jour des liquidations les pourritures bourgeoises. Ainsi la souche continuait à fructifier pour de durables moissons ; l'arbre de vie aux racines enfoncées dans le grand cœur secourable de l'aïeule tendait ses rameaux pour en abriter les dénués et les humbles. De ce côté, l'ar-

gent ries Rassenfosse s'apparia à un fleuve puissant dont les eaux fertilisantes s'épandent au large. Du côté de la descendance, ce n'était plus que de stériles et croupissantes garigues, un marais figé en de mornes latitudes, en d'arides sat)les comme ceux de cette Campine où. échouait la colonisation de Jean-Eloi.

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