‹ La fin des bourgeoisChapitre 2 sur 2 · XXXI Y · texte numérisé non relu

XXXI Y

La baronne une nuit se sentit prise de sutrocations si violentes qu'elle eut peur de mourir et, toute moite d'afl'res, le cœur chaviré en une grande détresse, passa dans l'appartement de son mari pour le réveiller. Elle était sans lumière ; Eiidoxe habituellement gardait allumé jusqu'au matin un petit crasset de bronze, un bijou japonais qu'il avait fait monter en veilleuse. Celle-ci sans doute s'était éteinte ; elle marcha en tâtonnant jusqu'au lit et appela. Le silence continua. Elle étendit les mains, les draps n'étaient pas défaits. Cependant Eudoxe était venu l'embrasser, elle l'avait entendu rentrer chez lui. Son sang s'arrêta, elle eut, sans s'expliquer comment, térébrante et nette, l'idée qu'il était monté chez Danièle. Elle voulut reculer vers la porte ; mais tout se brouillait, elle/se buta contre des meubles, erra perdue dans la ténèbre tout un temps. Enfin un vide s'ouvrit devant elle, une faible clarté filtra de l'escalier monté du hall du rez-de-chaussée où une torchère brùlaitla nuit. En s'accrochant à la rampe, elle

put atteindre le palier du second étage. La porte de l'antichambre béait, entr'ouverte ; elle quitta ses mules et pieds nus glissa le long du tapis.

Quelqu'un indubitablement était entré chez sa fille, quelqu'un qui, pour sortir plus facilement, n'avait pas refermé la porte de l'antichambre. Elle ne pensait plus, ne savait lier ses pensées ; c'était, à la place de tout raisonnement, des évidences brusqnes, irréfléchies, instinctives. Elle appuya l'oreille à l'autre porte, celle qui, dans l'antichambre, ouvrait sur les pièces de l'appartement. Mais un syrigme, un bourdonnement lointain de marée déferlant, des chutes d'eaux croulant sur des graviers l'étourdissaient. Elle regagna le palier, attendit la fm du tumulte de ses artères.

De nouveau elle rentrait écouter, mais la mer intérieure encore une fois mugissait ; les vagues lourdes du sang lui refluaient du cœur et l'assourdissaient. Elle se sentait toute froide, des glaçons sur sa chair nue, les entrailles algides, comme prises par la mort. Il était là pourtant, il avait quitté sa chambre pour aller coucher dans les draps de sa fille î Et elle répéta sans penser: Ma fille ! ma fille ! ma fille !

Soudain l'horreur d'un tel soupçon l'emplit, l'esprit se révolta. « Non, c'est infâme. J'aurai mal vu. Il doit être dans son lit, Elle descendit, prit un flambeau dans sa chambre, pénétra chez Eudoxe : le lit était vide, sans foulures. Elle tourna sur ellemême et tout à coup aperçut sur une chaise un désordre d'habits, la cravate, le gilet, le veston hâtivement jetés. Immédiate, alors, absolue, une idée la posséda, la rendit très calme, — comment elle les tuerait tous les deux.

— Non, pas d'armes, se dit-elle, après avoir cherché sur les tables, aux murs. La force me manquerait. Il faut autre chose.

Elle regarda le lit, un plan aussitôt se leva : — tous deux surpris par les flammes, leurs chairs gré-

sillant sur le bûcher d'amour, nul secours possible, car elle emporterait la clef.

Un rire lui crissa aux dents. — C'est ça, oui, le feu au lit, au lit, au lit!... Son flambeau devant elle, sans bruit elle remonta, traversa l'antichambre, doucement mit la niain à la poignée de la porte, puis s'arrêta, croyant qu'ils parlaient. Ensuite ce fut comme le souffle profond de deux respirations, le rire des voix à travers des baisers, des râles qui expiraient. Elle reconnut son erreur, aucun bruit ne sortait des chambres et elle recommença de mouvoir la poignée, essaya de pousser la porte à petits coups de son genou. Une clef la fermait en dedans. Tout d'une fois la fureur l'affola. Elle se pendit des deux mains h la porte, l'ébranla à la force des poignets. A présent un réveil en sursaut se percevait, des chuchotements effrayés, le heurt d'un meuble. Elle cria :

— Ouvrez... ou j'ameute les gens, je fais enfoncer la porte.

Les coups dans le plein du bois retentissaient ; elle tapa avec les poings, tâcha de faire sauter la serrure en appuyant de tout son poids, l'épaule en avant. Sa clameur à chaque bourrade montait ; elle les invectivait, appelait les domestiques, tout à coup alla prendre sur le guéridon un vase de Chine qu'elle projeta contre le panneau et qui s'émietta.

La porte enfin s'ouvrait : elle aperçut Danièle en robe de nuit, les cheveux dénoués, un bout de la gorge hors des dentelles, droite, résolue :

— Oh ! vous ! vous !

Et elle la bousculait, courait au lit. Très vite une forme cachée derrière la porte se jeta dans l'antichambre, se perdit dans l'escalier. Elle continuait à palper les draps, l'édredon, brassait des odeurs tièdes, remuait le libertinage des plis. Danièle s'était avancée et la regardait sans rien dire. Madame Rassenfosse d'un grand mouvement se redressa, marcha vers sa fille et lui serrant le bras :

— Yoyon^, il est ici, je le sais. Où l'avez-vous

caché ?

Danièle eut un rire, haussa les épaules.

— Où l'avez-vous caché ? Yoyons ? Où? Où? Elle vit la porte ouverte, soupçonna la fuite.

— Ah I cria-t-elle, ils m'ont jouée.

Elle fit un pas vers Fescalier, resta un instant penchée sur la rampe, écoutant le silence de la maison, haletante, sans force. Elle aurait voulu mourir là, sur le coup, le cœur éclaté, et leur revenir la nuit dans de tenaces remords. Brusquement elle revit le péché, leur lit d'amants criminels, les chambres partout souillées de leur ordure.

Toute sa colère la reprit; elle s'élança vers Danièle, lui saisit les cheveux qu'elle tordait comme des haillons :

— Eh bien, à nous deux !

— Faites, je vous hais ! répondit Danièle sans se défendre. Mais je vous avertis que sitôt que vous m'aurez lâchée, je sonnerai les gens et je leur dirai que vous m'avez battue parce que vous avez cru que votre mari était dans mon lit... Mais faites donc, allez ! Vous savez bien que je ne vous reconnais pas pour ma mère !

— Dis-moi au moins que ce n'est pas vrai, qu'il n'est pas ton amant... Yoyons, dis-le.

— Vous n'êtes pas ma mère, je vous hais.

— Danièle ! Danièle ! Un père ! Serait-ce possible ? Vois, je t'en prie, dis-moi que ce n'est pas vrai... Tu es ma fille, ma fille... Un mot, je te jure que je te croirai.

Elle l'avait lâchée et l'implorait les mains jointes. Danièle ramassa ses cheveux, les noua en chignon, puis la regardant bien en face, un regard de rancune et de défi :

— Je n'ai pas eu d'enfance... Je n'ai jamais été votre fille... Toute ma vie, je l'ai passée enfermée... Un jour, je suis rentrée, vous ne pouviez pas me fer-

mer votre porte plus longtemps... Et j'ai trouvé ici un homme, oui, un mari qui avait pris ma place, qui m'avait volé ma mère... Je me suis vengée. Et maintenant, laissez-moi, allez-vous-en, ou je sonne.

— Ah ! fille horrible, c'est comme ça ! Eh bien, vous allez voir qui commande ici... C'est moi qui sonnerai.

La baronne appuyait sur l'appareil, la sonnerie partait saccadée, furieuse, continue, sous le martèlement de son doigt. Des pas lourds ensuite se hâtèrent vers le palier ; la femme de chambre de Danièle apparut, s'agrafant à travers un reste de sommeil.

— Allez réveiller le cocher et dites-lui qu'il monte à l'instant, fit madame Rassenfosse. Allez !

Elle la rappela :

— Vous irez vous recoucher ensuite... Vous ne reviendrez que si je sonne... Mais allez donc !

Un souffle précipité bientôt tumultua dans l'antichambre. Le cocher, un gros Anglais rubescent et automatique, se planta sur le seuil.

— Dick, comment traite-t-on chez vous, en Angleterre, les eufants qui ont manqué à leurs parents ? On leur donne la fessée, hein ? Eh bien ! je vous ai fait monter pour donner la fessée à mademoiselle... A nu, à nu, vous savez.

Danièle poussa un cri.

— Non ! non... C'estune indignité... Vous oubliez que j'ai vingt ans.

— Dick, j'ai dit. Donne la fessée à mademoiselle. Les énormes bras du cocher s'abattirent ; mais

mademoiselle Orlander lui échappait, courait un instant par la chambre, et tout à coup elle se jetait dans un fauteuil, s'accrochait aux accoudoirs. Le valet hésita, regarda madame Rassenfosse qui frappait du pied, impatientée.

— Voyons, faites donc.

Une courte mêlée. Danièle, les dents serrées, lui lacérait le visage ; mais il la maîtrisait, foixené et

prudent. Sous le nuage envolé des batistes, jaillit la nudité blonde, le beau fruit secret de la chair coupable. Elle se sentit à bout de résistance, s'abandonna aux mains abjectes, cria dans sa honte et sa défaite :

— Il est mon amant, il est mon amant... Je vous hais tous les deux.

La mère, rigide, comptait les coups.

— Plus fort, Dick... Plus fort...

L'âme révoltée partit soudain dans une crise. Danièle se raidit, échappa à l'odieux tourmenteur et s'en alla rouler sur le tapis. Madame Rassenfosse alors congédia le goujat et sonna la femme de chambre.

— Yous coucherez mademoiselle et vous la veillerez.

Elle descendait ensuite. Eudoxe s'était enfermé. Elle frappa à la porte ; il ne répondit pas. Elle passa dans son appartement, se jeta à terre, la tête dans les poings, secouée d'horribles hoquets sans pouvoir pleurer. C'était la mort encore une fois, la fin de toute certitude, son pauvre amour traîné sur les claies. Elle se rappela son agonie pour une autre tromperie, le mouchoir de madame Fléchet qui lui avait avéré l'âme légère et fausse de l'homme adoré jusque dans la faute. Mais ceci dépassait tout ; à deux ils avaient sombré dans le crime ; elle se ressentit mère par sa maternité outragée dans la femme, par la double injure de l'adultère et d'un soupçon d'inceste. La chair sortie d'elle se liguait contre sa chair, lui volait la chair de l'époux ; l'époux à son tour s'appropriait la chair filiale à jamais sacrée... C'était l'abomination des grandes impuretés pour lesquelles la main de l'Eternel avait frappé des villes entières, les avait dissoutes sous les soufres et les foudres.

De nouveau se présenta l'idée du sacrifice, elle s'immolerait ; au matin il la trouverait morte devant sa porte. Mais des lâchetés survinrent ; elle pensa aux

nuits, aux baisers, au miracle de ses caresses qui l'avaient refaite jeune fille, neuve à l'amour, elle la veuve d'im mariage sans amour !

— Et puis, ce serait trop bête! Elle l'aurait tout entier î Ah, pauvre tête folle !

Sa passion espéra des revanches, la joie acide des représailles. Elle l'avait repris à cette Clotilde détestée, elle la reprendrait à la vierge impudique. C'était celle-ci qu'il fallait effacer de leur vie, Mosenheim se montrait pressant. Eh bien ! il n'avait qu'à l'emmener... Lui, d'ailleurs, ou un autre, le premier qui la prendrait, pourvu qu'elle s'en allât tout de suite... Elle l'eût livrée aux passants, pour que la souillure la rendît plus dégoûtante. Toutes ses colères se fondaient en celle-là, en l'immensité de l'aversion dont elle la souhaitait malheureuse, la vouait aux pires abjections. Qu'Eudoxe lui restât, le reste n'était pour elle que haine et fureur. Elle rêva son vieux rêve, l'entraîner aux solitaires futaies, dans un exil amoureux où personne ne le lui disputerait plus.

— Qui? lui? Cet homme fourbe et lâche? Si du. moins je pouvais cette fois me montrer implacable !

Elle s'enfonçait les ongles dans les seins, elle aurait voulu exterminer son cœur servile. Oh! le détester, l'accabler du mépris froid de toute une vie ! Elle s'avoua l'inévitable dénouement, sa chair reprise au grand désir, l'inutilité de tout débat. Alors elle s'accabla, se méprisa jusqu'au vomissement. Et tout à coup le cri de sa fille lui revenait, la haine où elle les confondait tous les deux. Elle le haïssait donc ! C'était vrai que leur épouvantable amour aboutissait à cela, à de la haine ! Ses idées se brouillèrent, elle devina un mystère, des ténèbres irréductibles.

Au petit jour elle se mit à écrire. Elle lui écrivait quatre pages de fureur et de passion... Tout serait fini, elle l'abandonnait à son infamie. Puis ses larmes diluèrent l'écriture, elle déchira les feuillets. Que n'avait-il un fils comme elle une fille ! Elle le lui eût

pris, le lui eut perverti! Des folies, le désir de l'outrager publiquement la hantèrent. Elle pensa à prendre un amant, à se livrer sans amour.

Des voix montèrent. C'était le réveil de l'hôtel, les allées et venues des domestiques, des bruits de portes discrets, lointains, derrière les épaisses tentures. Sa femme de chambre entra. Elle régla froidement, sans un pli au visage, le départ de Danièle. Toute la netteté de son esprit lui revenait, elle donna des ordres précis, indiqua le cocher qui la conduirait, la voiture, les chevaux. Mademoiselle Orlander s'en irait vers dix heures. Elle emmènerait deux filles, garderait le cocher et l'attelage pendant la durée de son séjour à Yaudret. C'était une de leurs maisons d'été, un petit château à cinq heures de la ville et qu'un de leurs régisseurs habitait pendant leur absence.

— Vous monterez chez mademoiselle... Vous la prierez de se préparer sans perdre un instant... Je ne la verrai pas... Allez.

Elle entendit la voix de son mari. Le valet de chambre lui répondait; tous deux causaient avec mystère. Elle prêta l'oreille : ils parlaient d'un voyage. Eudoxe désignait les valises, les objets qu'elles devaient contenir.

— Le train de dix heures, n'oubliez pas.

— Parfaitement, monsieur.

Elle resta frappée de la correspondance des heures entre son départ et celui de sa fille. Elle attendit que le valet de chambre se fût éloigné, trouva la porte de l'appartement ouverte, entra. 11 se retourna, feignit la surprise.

— Comment, déjà levée, ma chère !

11 était très maître de lui, mais, de peur de se trahir, lui dérobait ses yeux.

Il fit un pas en souriant. Elle s'arrêta tout à coup, il s'arrêta aussi, leurs regards se rencontrèrent, ni l'un ni l'autre ne parlaient plus. Eudoxe, un peu

pâle, se mordit la lèvre; il s'était promis de serrer son jeu et voilà que tout de suite il se découvrait. Jamais il ne manquait à l'embrasser quand ils se voyaient au matin. La minute passa, il n'osa achever le trajet qui l'eût rapproché d'elle, s'excusa pour l'affairement où elle le surprenait et lui tourna le dos.

— Un mot, dit-elle en lui touchant le bras.

Ceci encore dérangeait ses calculs. Il avait compté sur un éclat, des cris ou des larmes ; un homme qui se sent dans son tort arrive plus facilement à bout d'une scène véhémente que d'un stratégique tête-àtête où les partenaires se surveillent et étudient leurs coups. Il réprima mal un geste d"ennui et de gêne.

— Eh bien ?

Le jour delà fenêtre Féclairait en plein ; il craignit une défaillance de son visage, fit un détour qui le recula da.ns la pénombre, puis, pour motiver ce déplacement, se jeta dans un fauteuil de tout son poids. Ses mouvements, qu'il tâchait de mesurer, démentaient tout naturel ; il le constata, et, pour reprendre contenance, bravement il la regarda en face, presque d'un air de défi.

— Mon ami, dit Sarah, c'est une chose pénible que j'ai à vous confesser.

Les paupières d'Eudoxe battirent. Ce début le déroutait. Il la savait fine merveilleusement, double avec sincérité, féminine jusqu'à paraître franche en rusant, et craignit une manœuvre. Encore une fois, ses yeux se détournèrent ; il ne se sentit pas la force de subir la vue de son visage mortuaire et froid aux prunelles sèches, aux lignes de la bouche figées comme si elles se raidissaient sur un secret.

— Oui, continua madame Rassenfosse, il est arrivé quelque chose cette nuit qui va changer notre vie.

Il avait pris des papiers sur la table et les parcourait en s'eiTorçant à l'indifférence. La gravité de l'exorde l'obligea à une autre attitude. Il haussa les

sourcils, sursauta, mais sentant son regard se fixer sur lui, il évitait toujours de la regarder à son tour.

— Bah ! qu'y a-t-il, ma chère?

— Quelqu'un est entré cette nuit dans la chambre de Danièle... J'ai frappé, j'ai menacé d'appeler nos gens... On a fini par ouvrir... La personne qui était là est sortie tandis que je me précipitais vers le lit.

Elle parlait sans hâte, d'une voix un peu haute, mais égale.

Eudoxe se raidit. Il pensait : Voyons comment elle en arrivera à me dire que cet homme était moi... 11 chercha des mots, joua la stupeur, au bout d'un instant haussa les épaules.

— C'est impossible, vous avez rêvé.

— Je l'ai cru un instant, tant cette chose me paraissait monstrueuse. Mais Danièle s'est chargée de m'éveiller à la réalité. Non, mon ami, je ne rêvais pas. Et la preuve, c'est qu'elle m'a tout dit.

Cette fois, il se dressait très pâle, les mains tremblantes, puis retombait consterné, perdant subitement tout sang-froid :

— Se peut-il ? Quoi, Danièle î

— Le lâche ! il n'ose plus même me mentir ! pensa la baronne dans une telle révolte de mépris qu'elle craignit ne pouvoir se contenir. Elle comprit la nécessité d'une diversion pour le sauver de l'accablement qui le trahissait et se sauver elle-même, si elle voulait garder la force de jouer sa comédie jusqu'au bout.

— Mais, dit-elle, cela vous intéresse au fond assez peu... L'injure n'est que pour moi, sa mère... Et, je crois, vous vous disposiez à partir ? J'ai bien entendu en venant, n'est-ce pas ? que vous vous entreteniez avec Germain d'un départ ?

— Oui, fit-il avec effort, une absence de quelques jours... Les traités de commerce... Le ministre m'a prié. ..

— Eh bien, mon ami, ces quelques jours, il fau-

dra me les donner. J'ai besoin de vous avoir auprès de moi.

Il risqua un mot.

— Ah ça, cria Sarah avec emportement en campant ses poings sur ses hanches, vous ne comprenez donc pas que vous ne pouvez pas partir en même temps qu'elle !

Elle s'aperçut dans le grand miroir vénitien, toute défigurée par la colère, l'air d'une furie, la bouche en coups de dents. — S'il avait levé les yeux, il m'eût trouvé hideuse, songea-t-elle. Justement dans son saisissement, il s'oubliait, haussait son regard jusqu'à ce visage bouleversé. Elle détourna vivement la tete, se donna le temps de revenir au calme. Et après un petit silence, elle lui disait, de la voix qu'elle avait en entrant chez lui :

— Je voulais vous dire ceci : Danièle a un amant ; elle me l'a avoué. J'ai fait monter Dick... Ah ! tenez, c'est peut-être un peu vif, je l'ai fait fesser... Cet homme lui a relevé la chemise et l'a... J'ai honte à vous avouer cela à vous... Enfin, il faut qu'elle parte; j'ai donné des ordres ; sa présence ici n'est plus possible... Et comme elle s'en va à dix heures et que vous avez fixé cette heure aussi pour partir... vous comprenez, j'ai perdu un peu patience quand j'ai vu que vous insistiez.

— Tout cela est bien extraordinaire, fit Eudoxe sans donner un sens précis à ses paroles, bien que leur sens intime s'adaptât à une pensée qui le torturait. . — Elle a l'air déparier d'un autre, songeait-il, et pourtant, au fond, tout ce qu'elle dit se rapporte à moi... Ignorerait-elle que je suis l'homme qu'elle a failli surprendre dans la chambre de Danièle ? Dans ce cas, il me resterait à nier.

Un léger espoir lui naissait, il reprit de l'assurance et, mettant toute sa volonté à la regarder dans les yeux :

— Si vraiment Danièle a fait ce que vous dites...

— Oh ! s'écria madame Rassenfosse en se redressant de toute sa taille et le foudroyant de ses effrayantes prunelles subitement fulgurantes, en douteriez vous ?

Cet homme qni ne manquait pas d'un certain courage banal et s'était battu cinq fois correctement, éprouva tout à coup la peur. Il baissa la tète et ne trouva plus une parole. i

— Elle sait tout, pensa-t-il, transpercé par cette ' certitude. ' \

La baronne marcha lentement vers la sonnerie, appuya sur le bouton. Germain, le valet de chambre, entra.

— Monsieur ne part pas.

Elle tendit le front à son mari et, en souriant :

— Yoilà bien de l'ennui que je vous cause, mon ami... Mais vous reconnaîtrez que je ne pouvais pas faire autrement.

Elle se dirigea vers la porte.

— Ah! un mot encore... Il est possible que ma fille — elle pesait sur le mot — cherche à vous voir... J'espère que vous ne me ferez pas l'injure de la recevoir quand moi je la chasse.

Rentrée chez elle, madame Rassenfosse se jeta sur son lit, mordit ses draps, cria :

— C'est fini... mon calvaire est accompli... Maintenant je pourrai me retrouver avec lui comme avant .

Eudoxe à la même minute rassemblait ses esprits, s'essayait à résumer la situation.

— Voilà bien des complications... Et cette petite sotte de Danièle qui avoue!... C'est égal, Sarah est bien étonnante... Elle a eu une tactique merveilleuse... Elle a joué comme personne la femme qui ne sait pas, qui ne veut pas savoir .. Yoilà qui va peut-être nous rendre la vie possible encore.

Pour la première fois il pensa à l'humiliation du châtiment, vit mademoiselle Orlander frappée par le

cocher; et une indignation, un élan singulier d'hypocrisie et d'honnêteté lui rendit sa, femme soudainement odieuse : — Une mère ! Quelle infamie !

Germain doucement poussa la porte. Jl regarda si madame Rassenfosse était partie, puis déposa sur la table un paquet de journaux, affectant des gestes prudents, discrets. Enfm il dit en baissant la voîk :

— Ce sont des journaux que mademoiselle fait remettre à monsieur... Il y a là aussi une lettre de mademoiselle pour monsieur.

Eudoxe ouvrit le paquet, trouva la lettre.

— Bien, dit-il. Et il congédia le valet de chambre.

— Sans doute, pensa-t-il, le cocher aura parlé ; toute la maison sait à présent l'histoire. Voilà l'explication du ton mystérieux de Germain. Le départ de la pauvre enfant, dans ces conditions, était tout indiqué.

Il lut :

« Je vous plains. Vous m'avez laissé traiter comme on ne traiterait pas la dernière des filles. Le mépris que vous devez à cette heure ressentir contre vous-même pour cette lâcheté n'a d'égal que la haine que je ne cesserai pas un instant d'avoir pour vous. C'est égal, me voilà vengée d'elle et de vous : elle sait tout ».

— Eh bien, mais, réfléchit Eudoxe après avoir relu la lettre, j'ai fait une sottise. Cette petite pensionnaire décidément était plus forte que je ne croyais; elle m'a joué. A mon âge, c'est impardonnable !

3iO

On maria mademoiselle Orlander à deux mois de là. Le petit Mosenheim fut l'heureux époux qui cueillit cette rose capiteuse dont un autre avait eu le premier arôme. Eudoxe, qui, de longue main, à l'occasion de ce mariage, avait préparé un voyage en Orient, eut voulu avancer son départ pour ne point assister à la cérémonie. Mais sa femme l'empêcha de se soustraire aux formalités que lui imposait son titre de beau-père. Elle exigea qu'il remplaçât auprès de Danièle son père défunt et la donnât de sa main à son mari.

Ce fut l'ironie de cette union punique où tout le monde resta convaincu des vertus et de la parfaite virginité de l'épouse, où la fraude ne demeura avérée que pour l'épouse elle-même, la mère et le triste amant contraint à faire parade de sa paternité simoniaque. Ce fut aussi la dernière vengeance de madame Rassenfosse ; elle mit le plus âpre acharnement à déjouer les plans d'Eudoxe en enrayant son voyage de tels obstacles qu'il ne put partir à temps pour échapper au ridicule et à l'infamie de la corvée. Elle avait eu la force de retrouver à chaque instant de leur vie commune l'héroïsme qu'il lui avait fallu pour paraître la dnpe de leur liaison coupable. Et cet héroïsme, après lés troubles et les fureurs de la nuit révélatrice, elle s'en était sentie pénétrée jus-

qu'aux profondeurs de son être presque sans calcul,par la violence même de sa passion qui, trahie, s'adjugea la plus miraculeuse duplicité pour s'attester confiante comme par le passé.

Sitôt après l'exil de Danièle, l'hôtel s*était repris à son train uniforme; il sembla qu'elle n'y eut jamais séjourné ; le vide se combla par leur tacite entente à ne plus évoquer la présence de celle qui laissait derrière elle les pires ruines. Il n'avait plus été question de Danièle que pour régler le contrat de mariage ; la baronne, pour la mettre hors de sa vie, lui abandonnait une large part de sa fortune ; les Mosenheim du reste s'étaient montrés exigeants. Et mademoiselle Orlander ensuite était rentrée pour un jour, Eudoxe l'avait menée au temple, leurs bras qui s'étaient enlacés dans le péché s'unirent une dernière fois dans la supercherie des préliminaires nuptiaux. Nulle défaillance ne révéla le secret impudique qn'ils dérobaient sous leur air de bonne conscience ; Eudoxe seulement, en frôlant le corps qui lui avait appartenu, dut maîtriser un léger tremblement; mais Danièle n'eut pas même ce tremblement, elle apparut éblouissante de grâce et de triomphe, dans une splendeur d'innocence qui épouvanta son ancien amant.

— Mais c'est un monstre, se dit-il. Elle ne semble plus même se douter qu'elle fut la première à me montrer le chemin du bonheur, de ce même bonheur qu'elle va donner à cet imbécile de Mosenheim.

La vie ancienne recommença. Il consentit à l'humiliation d'entendre à toute heure du jour le silence de madame Rassenfosse lui reprocher son crime et de mériter par la platitude de sa soumission un pardon dont on lui faisait sentir le prix.

Ce fut chez lui la crise qui lima son indépendance etirrémissiblementl'assujettit à celle qui avait eu l'art de faire tourner à son profit le malheur d'être trompée. Eudoxe se vit.mâté, il se prit à craindre réellement

sa femme, subit l'ascendant de son caractère qu'il jugea supérieur au sien. L'heure critique, le retour d'âge du libertin longtemps impénitent sonna pour ce viveur dont les écarts avaient défrayé la chronique et qui, rebelle au joug jusqu'à ses quarante-cinq ans, tout à coup se sentit jugulé.

Il se trouva que le secret qui continua d'exister entre eux devint une sécurité pour le ménage qu'il avait manqué détruire ; leur mutuelle dissimulation fut un lien qui les unit plus solidement que la confiance antérieure. Eudoxe toujours redouta qu'en un moment de rancune, Sarah ne lui rejetât la grande faute dont elle ne cessa jamais de souffrir. Une minute eût suffi à renverser les étais laborieux du mensonge qui consolida leur vie nouvelle. Mais cette minute n'arriva pas ; madame Rassenfosse eut la force de garder hautainement pour elle sa peine inconsolable. Eudoxe, de son côté, se surveilla : il évita de compromettre par l'éclat d'une liaison la bonne entente restaurée, s'astreignit à des fredaines clandestines, pratiqua un vice sournois et banal. Ce fut vers ce temps qu'il devint le client assidu de madame Roy, cette célèbre corsetière qui fournissait à des hommes respectables de petites filles à peine nubiles et chez qui une râfle de police un jour devait surprendre, avec un lot de magistrats avariés, un des plus diligents ministres du régime et Eudoxe lui-même.

Les activités du début de sa carrière politique d'ailleurs s'étaient relâchées ; inconstant d'esprit non moins que de cœur, il s'était vite lassé de ses petits succès parlementaires comme antérieurement il s'était lassé du barreau. Un débat de tarifs douaniers qu'il avait dù aborder, au lendemain de son incartade avec mademoiselle Oiiander, fut pour lui une défaite dont il ne se remit pas. Le ministère avait compté pour la défense de ses idées sur cet auxiliaire qui tout à coup se dérobait, piteusement se laissait

enferrer par le parti de l'opposition. Il fallut toute l'habileté de Sixt pour empêcher que le gouvernement lui-même ne fût entraîné dans la déconfiture de son député. '

Jean-Honoré, le grave esprit, ressentit douloureusement le coup ; c'était la fin de cette vie d'honneurs et de dignités qu'il avait rêvée pour son fils ; elle sombrait lamentablement dans un désastre ridicule. Jean-Eloi aussi se sentit frappé ; il avait espéré le portefeuille pour Eudoxe ; la colonisation de la Campine, cette grande affaire boiteuse et toujours plus périclitante, dès lors peut-être eût été sauvée. Sixt, en effet, avec son flair éveillé, n'avait pas tardé à se désintéresser d'une entreprise devenue gênante pour le gouvernement. On lui reprochait les crédits attribués à l'œuvre, les écoles bâties à grands frais et qui n'avaient servi qu'à enrichir les Rabattu et consorts, la création de postes d'instituteurs demeurés sans élèves. 11 avait nettement déclaré qu'il n'interviendrait plus.

Le crédit de la famille tout à coup se trouva ébranlé : la réélection d'Eudoxe, sans l'appui moral de Sixt, apparut douteuse ; il se propagea que, pour reconnaître les services rendus, le grand homme des Rasseiifosse, dépossédé de son siège, serait intégré dans un gouvernement de province. C'était la ruine définitive des espérances de Jean-Eloi. La main surgit : il vit sur le mur l'écriture de feu, le signe annonciateur et final. Au bout de tout, parmi leurs folies et leurs millions, elle apparaissait, le Mane Thecel Pharès flamboyait. La misère de leurs destinées s'attesta irrémédiable ; la famille du haut en bas craquait ; les meilleurs appuis, ceux sur lesquels ils avaient tablé leur rêve d'une ascension -toujours plus haute, pourrissaient sans délais. Et indéfiniment s'ouvrait le trou, les grandes ténèbres desepielles leur race était sortie et oû elle allait replonger.

Régnier, le mauvais génie des Rassenfosse, fut le

seul à se réjouir de réchec d'Eudoxe. La médiocrité surabondante qui l'arrêtait net après un faux départ confirmait ses prévisions. C'en était fait de leur glorieux cacatois ; on ne vénérerait plus ses crottes ; on ne s'ameuterait plus devant son perchoir.

— Ça y est, dit-il h Réty qu'il rencontrait au théâtre. Yoilà les Rassenfosse amputés de leur tête. Et leur ventre qui s'en va avec ce gros cochon d'Antoniu ! Il ne leur restera bientôt plus que ma bosse ; mais celle-là, mon cher, est indestructible, je suis le bouffon qu'on entendra rire sur les ruines de tout le reste. Ah ! les Rassenfosse sont bien malades ! Ils s'en vont l'un après l'autre, ils crèvent de Misère. Voyez-vous, nous sommes venus au monde gorgés ; cà présent nous débondons. C'est peut-être ça la justice !

Réty s'intéressait en philosophe à ce gamin perverti et raisonneur, à ce fin de race frénétique dont la folie s'exaspérait destructive, tourmentée de carnages et de dévastations.

— Ah, vous, je sais, fit-il rêveur, vous êtes l'effrayant ouvrier préposé à l'œuvre de l'extinction... Vous êtes l'artison logé dans le plein de la carèae et qui ronge le navire des Rassenfosse... Oui, ajouta-til en secouant la tête, une force aveugle, une prédestination inouïe... Rien ne servirait d'enrayer... Les temps sont prochains où les Rassenfosse ne seront plus même un nom, plus même une mémoire... 11 ne sera plus nécessaire alors qu'un vent passe, l'arbre tom.beratout seul... Ah ! mon cher petit bonhomme, les familles comme les races n'ont qu'une heure dans la durée du monde. Elles s'élèvent et se développent pour un but mystérieux; puis leur destinée accomplie, la même loi obscure qui les a tirées du néant les y replonge. Naissance, croissance, maturité, disparition, les quatre stades, les quatre termes delà vie !... Et toujours, sous l'amas des existences qui montent pour disparaître ensuite, le fumier des

plèbes, le puissant humus populaire aux germinations inépuisables... Le peuple ! le grand alambic ! On sort de là, on grimpe aux hégémonies, on finit eupatride, et tout est à recommencer. Il naîtra peutêtre quelque part un jour, d'un sauvageon inconnu des Rassenfosse, perdu dans un terreau méprisé, une force qui reconstituera la race... Oui, qui sait? C'est l'éternel miracle, cela, on renaît à la condition de faire retour au peuple... Qu'une petite graine y germe, et l'arbre reverdit. Et quoi d'étonnant ? Est-ce que le peuple n'est pas le fond même et la source de toute humanité ?

— Mais la vie n'aura-t-elle donc jamais une fm ? s'écria Régnier avec colère. A quoi bon vivre pour subir toujours les mêmes leurres et n'être que la dupe du mystère ironique qui nous entoure? Non, non, le néant plutôt que de continuer à végéter sur cette monade roulant désorbitée par l'espace, toupie stupide qu'un coup de fouet a mise en branle et qui pivole sur elle-même depuis des éternités sans savoir pour quelle mystérieuse aventure elle tourne.

11 se mit à rire :

— Hein ! jolie la phrase ! Si je n'avais pas été le fils à papa, je serais peut-être devenu pion, j'aurais fait des vers entre mes classes — ou les discours de ce grand dadais d'Eudoxe.

Ses désordres ravagaient la caisse de Jean-Eloi : il était le crible où menaçait de passer la banque toute entière. Des nuées de créanciers journellement harcelaient l'hôtel ; en moins d'un an Régnier souscrivait chez des usuriers pour plus de cent cinquante mille francs de billets. Jean-Eloi pensa sérieusement à l'interdire, mais un scrupule le retenait encore, il craignit le discrédit pour son nom.

D'étranges histoires s'ébruitèrent : on raconta qu'il s'était loué un petit hôtel près du bois. Il en avait fait un harem, vivait là avec des filles qu'il habillait en bayadères et qui lui dansaient la danse du ventre.

C'étaient le décor et les folies d'un prince asiatique ; des nègres à tuniques pourpres le servaient ; il apparaissait vêtu d'étoffes somptueuses, les jambes et les bras nus comme nne femme.

Despujol, qu'il invitait à une de ses fêtes, en exagéra avec son habituelle faconde la magnificence. Il en parla à Cyrille dont la dépravation tout de suite s'alluma. Elle rêva de figurer dans les rites de ses priapées et fit transmettre à Régnier son désir. Elle assista ainsi à ce fameux souper de femmes nues que le joli bossu, très amusé du vice de sa cousine, imagina de donner en son honneur et qui fit dire à la fille de Jean-Honoré, restée la seule habillée dans ce déballage de chairs : — J'aurais très bien retiré ma chemise comme les autres, si mon cousin m'en avait prié.

Sa liaison avec Despujol était à présent sans mystère. Elle s'était affichée avec lui toute une saison à Spa, pendant un voyage de Provignan en Norwège. Tous deux y avaient chanté dans un concert de charité. C'avait été subitement le scandale de la famille. Les Jean-Honoré, indignés, frappés dans leurs vieilles mœurs probes, cessèrent de les voir. Les Quadrant, un jour qu'elle leur faisait visite, à leur tour condamnèrent leur porte. Il ne lui resta plus de la maison de son enfance que sa sœur Laurence, la bonne et pardonnante Laurence, encline aux charités et qui s'évertuait à ramener au devoir cette pauvre tête légère.

— Yoilà mon frère, cet honnête Jean-Honoré, logé à la même enseigne que moi, pensait Jean-Eloi. Sa fille s'est perdue comme la nôtre. Eudoxe au fond ne vaut guère mieux que nos garçons. Mais quelle fatalité pousse donc les Rassenfosse? Un vent de démence et de luxure souffle à travers toute la famille. Ah! que dirait maman si elle savait que le sang de Jean-Chrétien tourne à ces coupables folies ?

Ce faux ménage, promené en des villégiatures et qu'au retour ils installaient dans un petit apparte-

ment de la banlieue, bientôt fut ravagé par des crises. Le péché, en perdant son secret, perdit sa saveur pour la volage Cyrille. Despujol déjà, pendant leur séjour à Spa, s'était aperçu d'un flirt où elle essaya de renouveler les sensations de l'adultère, défraîchies par la trop constante habitude d'un même attachement. Un soir, comme elle rentrait d'un rendez-vous, il lui pocha les yeux d'un coup de poing; elle jura qu'elle le quitterait le lendemain, mais, après une nuit de baisers et de fureurs, se reprit soudain de goût pour l'homme qui savait la châtier.

— Toi, au moins, tu me bats, tu m'aimes, lui disait-elle. Ce n'est pas comme mon pauvre imbécile de mari; il pleure quand il a de la peine.

Ce doux Léon, perdu dans ses rêves, sans autorité sur une femme qui avait besoin d'être battue, l'énervait, l'écœurait d'une fadeur de malvacée. Leur vie, quand elle sortait des bras de son chanteur et rentrait chez elle, n'avait plus même, pour la rattacher à une illusion d'amour, le stimulant du contraste. Dans les premiers temps, elle l'avait trompé avec passion, avec toute la volupté que les natures vicieuses goûtent dans le mensonge et qui poivre le ragoût de l'infidélité. Elle lui revenait alors, brûlante, énamourée, toute montée du plaisir de lui frauder cette chair qu'il partageait avec un autre, et ce plaisir, en retrouvant son amant, se doublait de la joie de les tromper tous les deux. La petite secousse mauvaise à la longue s'en allait, le charme de la faute s'usa, elle ne subit plus que Fennui lourd de toujours mentir avec impunité. Au contraire Despujol, avec ses brutalités d'homme sanguin, lui variait la monotonie d'une liaison qui, sans l'appoint de ce condiment, l'eût promptement désenchantée.

Cette névrosée et inquiète Cyrille ne vivait que d'émolions rapides et réitérées, passait du rire aux larmes par saccades brusques, s'agitait dans le papil-

ionnement d'une humeur perpétuellement envolée. — « Celle-là, disait Réty, c'est la danse de saint Guy delà frasque. » Et, en eftet, elle se détachait un jour du baryton, blasée sur ses bourrades, désabusée de cet amour à la fin trop identique, et s'amourachait d'un jeune attaché d'ambassade qu'elle échangeait au bout de trois mois contre un lieutenant de lanciers.

Dès lors ce fut, dans l'hôtellerie de ce cœur fèlé, un défilé de tendresses et de béguins, des récidives de flirlage, le choc bref des ruptures après un bref chatouillement de passionnelles. A chaque passade, elle espérait aimer pour la première fois, folle de sentimentalité, la tête chaude, les sens indolents, titillée d'un espoir de roman, se plaisant à la jolie comédie de l'amour plutôt qu'à l'amour même. Sa pauvre machine nerveuse vibrait en ces allumements au moyen desquels elle se dupait et qui amusaient sa fièvre d'agitation, son besoin d'un frisson à fleur de peau et aussi son illusion d'être subitement très malheureuse après l'illusion d'avoir épuisé le bonheur. Tout cela coupé d'orages de larmes, de crises de nerfs, de scèûes où elle menaçait de se tuer, à travers des emballements et des montages de cou, avec un goût de fracas et de parade qui la faisait se compromettre ouvertement et lui donnait un peu de l'air d'une petite bourgeoise pervertie jouant à la fille.

— Toi, tu étais née pour être cocotte, lui dit un jour Régnier dans un souper en cabinet où elle s'était fait mener par lui. Avec de l'application et de l'étude, tu aurais joliment fait ton chemin. Mais, vois-tu, il te reste encore trop de ta vieille éducation, on sent que tu as eu autrefois, il y a longtemps, des prix de sagesse. Au fond, je sais bien, tu es une faisandée... Tu as Tamour du vice. Seulement tu te gobes trop, tu crois encore à l'amour. O^^elle blague ! Sais-tu où l'on en arrive avec cette toquade ? On finit par avoir des amants qu'on entretient et, quand on n'a plus le

SOU, on fait le trottoir pour leur donner de la galette. Ça, par exemple, c'.est immoral.

Provignan, averti par ses frères, se mit à la surveiller. Il la surprit, un soir qu'elle montait en voiture à la porte d'un hôtel ; son amant, an bel homme brun, le cigare à la bouche, l'aida à s'installer, puis jeta l'adresse de leur maison au cocher. Il se sentit accablé par l'évidence. C'était bien là sa femme , il y avait deux heures qu'il la guettait. Il marcha vers le quidam, lui toucha l'épaule, tout à coup reconnut un ami d'Eudoxe qu'il recevait.

— Nous nous battrons, monsieur.

— A vos ordres.

Il rentra chez lui, monta à sa chambre, écrivit quelques pages. C'était l'histoire de sa vie, un triste retour vers les ans d'enfance, vers son âge de jeune homme, l'inutilité de toute tentative pour se trouver, l'ennui de se sentir vieux sans avoir eu de jeunesse, le mal des races finies et qui se refusent à revivre. Il l'avait commencée, cette histoire, il y avait trois mois. « Ceci, disait-il aux premières lignes, est le testament de mon pauvre esprit malade, de mes nostalgies, de mes incurables faiblesses. Me sera-t il donné de l'achever? Et si je l'achève, sera-ce la définitive mort qui m'en dictera la fin ou bien cette autre mort temporaire et non moins rigoureuse, la mort des énergies de l'homme qui m'a frappé chaque fois que j'ai voulu tenter une œuvre, le regret de toute activité après avoir essayé de récupérer la vie et finalement l'épuisement du cerveau au lendemain des rêves qu'on a espéré pouvoir exprimer, c'est-à-dire encore une des formes de la mort? »

Il écrivit jusqu'au matin, devant sa fenêtre ouverte, dans les arômes verts montés du bois voisin. Un petit vent inclinait les flammes des bougies, il vit verdir son papier sous les pâleurs de l'aube qui entrait.

« Dans une heure j'aurais eu trente et un an ;

mais mes trente ans me pèsent bien assez, je ne puis me résigner à y ajouter une année nouvelle. Il me semble que je marche depuis des siècles ; j'arrive des lointains du temps ; je n'ai fait ce trajet que pour aboutir à la minute qui va venir et où je ne serai plus. Je n'avais pas mérité la vie, puisque je ne me sentais pas fait pour vivre. Je la quitte avec le regret qu'elle m'ait été attribuée erronément, avec l'espoir aussi de me dissoudre tout entier dans le néant qui seul peut me consoler d'avoir vécu ».

11 pensa à Cyrille, ajouta une phrase qu'ensuite il biffa ; puis il ferma le cahier, alla arrêter la pendule et se trancha l'artère d'un coup de rasoir. Ce fut la seule grande énergie dont il se sentît jamais capable; il ne fit acte de vie que pour mourir.

Cyrille eut une douleur inexprimable. Elle veilla le corps jusqu'au bout, toute pâle entre les cierges, les nerfs pincés d'affreux tiraillements qui, pour son besoin d'émotions, étaient encore de la jouissance. Les Jean-Honoré, dans la grande secousse de l'événement, oublièrent leurs griefs. Madame Rassenfosse se jeta sur la bière et la tint longtemps embrassée. Elle ouvrit ensuite ses bras à sa fille, celle-ci s'y précipita avec des sanglots violents, défaillante, sincère dans le brisement de son être comme elle l'était dans sa piété pour son pauvre mort. Elle ne l'avait pas suffisamment comprise, cette àme d'élection, ce cher grand enfant dont il eût fallu caresser, avec des mains de sœur de charité, la douce folie. Elle parla d'expiation, jura d'entrer au couvent, mais Léon porté en terre, ne pensa plus qu'à ses toilettes de deuil. Toute la maison se voila de crêpes, elle fit recouvrir de drap noir ses portraits, le cahier qu'il appelait son testament la jetait dans des transports. Elle s'était mise à le lire, rêvait de longues heures sur ses funèbres écritures. Puis elle sauta des pages, le manu.^crit s'allongeait, elle arriva à l'oubli avant de toucher à la fin. La volupté des nerfs

qu'elle avait cherché dans la douleur encore une fois s'épuisait. C'était, comme en tout le reste, l'impossibilité des durables sentiments; elle subit l'inconstance des larmes après tant d'autres qui ne l'avaient pas découragée.

Ce cœur fragile un jour se trouva désabusé de la mort qui tout un temps l'avait fait vivre. Elle se déprit du souvenir, devenu sans excitation pour ses indolents regrets ; son deuil ne fut plus qu'une coquetterie dont elle amusa la fin de sa comédie des pleurs et qui, dans son miroir, la rendait plus désirable à ses yeux.

Laurence avait assumé le bon conseil et le zèle secourable d'un ange gardien dans la maison de son veuvage ; elle fut le génie vivant de la piété pour la mémoire de Léon qu'elle s'efforçait de rafraîchir dans le léger esprit de Cyrille. Celle-ci visitait régulièrement ses parents ; les Jean-Honoré s'essayaient à la distraire discrètement. Entourée de ces vieilles amitiés, elle trouva la force de garder au mort une fidélité qu'elle n'avait pas su garder au vivant. Mais au bout de quelques mois, l'ennui de ce culte monotone la dissipa; elle se vit laide sous ses crêpes flottants ; un automme qu'elle passait à la campagne chez les Mosenheim lui faisait agréer la cour d'un jeune ingénieur logé au château, joli sous ses flanelles blanches de lawn-tennis.

XXXYI

Chez les Qu^^di^ant, c'était à la longue rhabitiide de ce gros garçon baveux, les yeux atones, éboulé dans ses graisses et que les valets promenaient en une voiture à bras, aux heures chaudes du jour. Madame Quadrant avait épuisé les pèlerinages ; ses neuvaines étaient restées infructueuses ; elle finissait par se résigner à cette grande aflliclion de sa vie. On l'avait transporté à petites journées, d'étape en étape, à la campagne, dans leur domaine de La Flesbaye. Elle y était partie avec lui, douloureusement maternelle, reprise d'un goût de dorlotement pour ce fils retombé à l'enfance, pour cette bouillie humaine de laquelle sortaient de petits vagissements puérils. Le soir, un domestique le portait au lit, deux sœurs noires le veillaient, il fallait renouveler coup sur coup son linge toujours souillé. C'était la mort de leurs espérances, ce colosse liquéfié, cette chair magnifique qui s'en allait en lambeaux, ce puissant bétail de leurs étables qu'ils avaient mis au vert dans leurs millions et qui crevait de réplétion.

Quadrant, sanguin, violent, s'était emporté contre les médecins quand ils avaient déclaré le mal incurable. Mais tout à coup l'hôtel était assailli, les créanciers d'Antonin, attirés par l'odeur de la charogne prochaine, affluèrent. Quadrant eut à débattre des comptes pour près de trois cent mille francs. Une

maison pour sa part en réclama trente mille. Mors, devant la salauderie de ce compagnonnage avec des tenanciers et des prostituées, devant le pnrot de vice qui inopinément débordait, la douleur du père dériva. Il dit à Piébœuf ainé :

— Nous, quand nous allons voiries femmes, nous y mettons dix louis, et dix louis de plaisir, c'est iout ce qu'un homme peut se payer. Mais ce nom de Dieu là s'en fichait des tranches de cinquante louis d'une fois ! C'est rhomme de la maison qui me l'a dit. Et il avait là, mon cher, un compte, oui, un compte ouvert chez ce marchand de plaisir, comme chez son tailleur ou son sellier... A présent il fait sous lui, quelle misère !... Ah ! tiens, il est bien heureux, ton frère, de n'avoir pas de garçon... Yoilà à quoi ça tourne, nos fils !

Piébœuf aîné était son confident ; ensemble ils couraient des bordées ; mais J'iébœuf, adipeux et mou, tout de suite soufflait. Quadrant, au conlraire, le torse d'un alcide, râblé comme un bœuf, passait les nuits, et, au matin, la tète fraîche, parlait traiter ses affaires. 11 gérait lui-même ses biens, dirigeait son haras, surveillait ses cinq cents hectares de culture, exploitait en outre deux moulins, une malterie et une distillerie, toujours à cheval ou sur le rail, courant les foires et les marchés, battant les ports, jouant à la bourse, térébré par moments d'accès de goutte et faisant alors, sa jambe raide sur la banquette, trente lieues de voiture d'un trait.

Quadrant paya les dettes de son fils, oublia les blessures de sa paternité et se reprit au ronflement de sa grosse activité intarissable. Quand, là-bas, dans leur parc, sa jument croisait la chaise roulante où ses domestiques poussaient Antonin, il haussait à présent les épaules, plein de mépris pour ce fumier fermenté, toisant du haut de ses robustes soixantecinq ans ce déchet de sa race en qui se niait sa ressemblance.

Quadrant, un jour, en rentrant d'une tournée d'affaires, apporta au cliàteau la nouvelle du prochain mariage de Cyrille avec son jeune ingénieur. Il la tenait de Jean-Eloi rencontré sur le quai dans une gare. Romain Mazaire n'avait pas de fortune; les Jean-Honoré consentaient à donner à leur fille sa part de l'héritage. Au moins elle ne perdait pas de temps, celle-là ; il y avait un peu plus d'un an que le pauvre Provigiian s'était tué.

Jean-Eloi en même temps lui apprenait la rentrée d'Irène, cette petite de dix-huit ans que les Jean- Honoré avaient mise en pension et qui en sortait, minée d'un mal sourd, si changée qu'Adélaïde avait eu peine à la reconnaître. Madame Quadrant affectionnait sa filleule, elle partit la voir. Irène, toute i brisée, ce jour-là s'était mise au lit. Elle aperçut dans j les draps, sous le nuage blond des cheveux, im pauvre visage aux joues tirées, aux yeux pâles et cernés. Très sensible, pensant à ses propres peines, tout de suite tjle se mit à pleurer. L'enfant lui prit la main et, l'attirant jusqu'à sa bouche :

— Marraine, n'en parlez pas... Mais je sens que c'est fini, je vais mourir... Ah ! j'ai si mal à mes os I

Madame Quadrant lui mit un doigt sur les lèvres, la baisa au front.

— Petite folle !

— Oh non!... C'est comme des bêtes que j'aurais en moi et qui me rongeraient les os.

Sa mère l'entendit et fit un geste d'accablement.

— Oui, elle dit cela... Les médecins ne savent pas... Ils parlent d'une cure à Salies de Bearn.

Mais Laurence, avec sa belle force vaillante, se prit à rire, passa son bras au cou d'Irène, et la berçant contre sa gorge :

— Tu ne vois donc pas que ce sont tes os qui grandissent !

— Non, non, il n'y a que moi qui sais... Tiens, voilà qu'elles me mordent... Ahl mon Dieu, elles me

mordent^ elles me mordent... J'ai mal, je souffre.

C'étaient toujours les mêmes plaintes, des dents qui entraient dans ses moelles, des tiraillements tout au fond de son être, l'évidence de bêtes mystérieuses la harcelant en sa chair. La nuit, des cauchemars l'épouvantaient ; elle se voyait traquée par des loups, un long ver à tête de chien s'insinuait entre ses côtes et lui mangeait le foie. Puis une grande paix, des engourdissements, la sensation que ses bêtes s'étaient endormies. Des heures entières elle restait sans mouvement, n'osant bouger de peur de les réveiller, suspendue dans l'attente d'un recommencement de leurs morsures... Et tout d'une fois la petite piqûre au creux des os, le supplice d'un tas de forets et de scies, toute la meute montant à l'assaut et s'acharnant. Elle finissait par en parler tranquillement, comme d'un mal naturel, avec de légers cris quand les lancinements devenaient plus aigus. Un regret seulement la tourmentait, l'ennui de ne pouvoir regarder a\i dedans d'elle, sous sa peau... Et, en souriant, ses yeux bleus miévanouis, elle recommandait qu'on ne la mit pas trop vite au cercueil, pour laisser aux bêtes le temps de mourir et ne point les avoir avec elle vivantes dans la mort.

Puis ses larmes sourdaient, elle se pleurait ellemême avec des mots gentils, des zézaiements de petite fille dorlotant le bobo d'une poupée... Va, va, on te mettra une belle robe blanche avec de la dentelle, on te fera un joli petit lit de satin... Les petites de la pension enverront une jolie petite couronne... Ah 1 on sera bien étonné à la pension ! Ah oui, étonné, ah oui, bien étonné... Elle finissait par battre l'air de petits coups de tête, criant :

— N'est-ce pas que je ne mourrai pas?... Je ne veux pas mourir avant d'avoir fait mon entrée dans le monde I... Ah I dites, n'est-ce pas ?

Elle était restée longtemps enfant, sans goût pour

Î.A tiN DES BOUËGEOÎS

l'étude. L'institutrice qu'on lui donnait à dou2e ans n'arrivait pas à stimuler ce pauvre esprit indolent et futile. Les Jean^Honoré alors se décidaient à la mettre en pension, mais là encore, le nuage qui lui brouillait les idées ne s'en allait pas, elle gardait ses puérilités de grande fille tardive. On avait espéré dans la nubilité : celle-ci résistait, paresseuse comme le cerveau; et petit à petit l'anémie monta. Ses os mollirent sous sa chair laiteuse, elle eut la peur d'un fourmillement de bêles. Jean-Honoré fit appeler les médecins ; ils dirent le grand mot, diagnostiquèrent la tuberculose osseuse; et atterré, ployant sous la peine, il se contraignit à murer en lui l'aveu. Mais un jour, Wilhelmine surprit une consultation ; elle s'évanouit ; ils n'osèrent plus se parler de leur enfant. Chacun garda sa douleur et son secret, tous deux mettant leur force à se mutuellement tromper. C'était là, comme dans le reste de la famille, le signe imminent de la dissolution, le tarissement des sources après les sèves pétulantes, le froid des fins de race après les tumultes et les orgueils du sang. Ils s'éteignaient, les Rassenfosse, en cette vie précaire d'une enfant comme ailleurs dans la folie de Simone, la misère de cœur d'Eudoxe, l'abrutissement de ce taureau furieux d'Arnold et cette ampoule mûre d'Antonin. L'innocente Irène, minée en son corps frêle, | avec ses bêtes qui la dévoraient, devenait, par une ' ironie de leur destinée, le symbole vivant des caries de la famille, rongée elle aussi jusqu'à l'os, en proie aux bêtes furieuses de ses perversions et de ses démences. Et rien n'y faisait, nul recours pour surseoir aux consomptions finales, la grande main toujours apparaissait, les balayant aux ténèbres; leur règne s'en allait d'épuisement et de plénitude, roulait aux cryptes d'où il était sorti.

Jean-Honoré connut l'amertume de douter de la vie après y avoir eu foi. Cette longue existence plane, cette vieillesse de probe travailleur finissait dans les

désastres comme si, lui aussi, dût expier les fautes du passé. — Et pourtant, songeait Jean-Eloi, mon frère a toujours été l'homme du devoir et du droit chemin... Il méritait de mourir tranquille, avec l'illusion de se croire heureux jusqu'au bout. C'est donc qu'il n'y a pas de justice pour les hommes, puisque les bons sont punis comme les mauvais ! A moins que ce ne soit cela la justice, cette loi qui rend solidaires les familles et répartit sur la totalité de ses membres la responsabilité des erreurs commises par quelquesuns seulement. Mais alors il faudrait admettre que la justice d'en haut est plus aveugle encore que celle d'en bas.

Ce père, éprouvé dans un fils qui faisait banqueroute à ses ambitions, outragé dans l'inconduite de sa fille, frappé enfin dans le mal qui consumait Irène, voulut au moins raisonner les causes de son malheur. Il n'en trouva ,pas d'abord, conclut comme autrefois Jean-Eloi :

— Un trop constant bonheur viole la prédestination à la souffrance qui pèse sur les hommes... J'ai été trop durablement heureux, je purge mon bonheur.

Mais le vague de cette métaphysique bientôt répugna à son esprit réfléchi, habitué aux puissants syllogismes. Non, se dit-il, ce n'est là qu'un mensonge dont nous nous leurrons, l'ennui de rechercher en nous-mêmes le principe de nos peines. Celles-ci sont la résultante de nos propres défaillances, mais il est bien plus commode de rapporter à une force en dehors de nous la source des maux qui nous accablent.

Ainsi tous deux, l'homme de l'argent et l'homme du droit, à travers des soucis différents, aboutissaient aux mêmes conjectures ; mais elles ne tranchaient rien, laissaient debout le problème des destinées. Jean-Honoré se sonda : il n'avait pas fait le mal ; toujours il avait marché dans les voies de la conscience. Celle-ci sortait légère du tribunal où il

assumait la mission du juge. Il se sentit absous dans sa propre vie, suspecta des causes lointaines, obscures, enfouies dans le tréfond des races, sans pouvoir les définir. Les nouvelles sciences, les mystères de l'individu élucidés par des penseurs hardis rebutaient son mysonéisme endurci de vieux bourgeois cristallisé dans les philosophies séniles. Encore une fois Torgueil des Rassenfosse s'interposa, obtura toute clairvoyance. Du moment que les causes ne sont pas immédiates, celles-ci n'existent pas. Il faudrait donc en revenir à l'idée que nulle loi précise ne régit l'être humain et qu'il est le jouet des circonstances, , Réty apprit que madame Rassenfosse était partie | avec Irène pour Salies de Béarn ; c'était un suprême î atout qu'ils jouaient. Il vint voir Jean- Honoré.

— Ah ! mon pauvre Réty, s'écria le vieil avocat en I lui pressant les mains, vous êtes un ami, vous... ! on peut tout vous dire... Eh bien, je suis dans la situation d'un homme qui voit tout crouler autour de lui... | Il ne me reste plus que ma chère Laurence... Si vous saviez comme alors on incline facilement à l'idée d'abdiquer, de s'en rapporter à la fatalité !

Réty s'était jeté dans un fauteuil et balançait sa jambe.

— Ah oui, la fatalité, le grand mot de ceux qui j vont à la mort les yeux fermés... Mais, mon ami, c'est nous-mêmes qui sommes pour nous la fatalité... La fatalité n'est pas autre chose que cela, la totalisation de nos sottises et de nos erreurs, une équation,

si vous préférez. Nous portons en nous-mêmes nos vers... Ils naissent a travers la race, grandissent dans l'individu, jusqu'au moment où ils nous dévorent.

— Je sais, oui... Yous avez là-dessus des idées... Mais enfin prenez un cas... Oui, un cas, le mien, par exeiiiple. Dans le malheur, tout devient personnel, on se fait le centre et l'axe de tout raisonnement.

Jean-Honoré s'était levé et à grands pas, les bras

croisés, en regardant le tapis, marchait dans son cabinet. Il s'arrêta tout à coup devant Réty et presque suppliant :

— Yoyons, moi... j'avais un fils, des filles... Tout n'est plus que ruines.

— Adieu, dit Réty en prenant son chapeau. Vous êtes un brave homme. Je vous aime et respecte votre peine. A quoi bon l'irriter avec mes cautères?

Mais Jean-Honoré allait lui prendre le chapeau des mains.

— Non, je vous en prie...

Il ajouta en souriant :

— Ne sommes-nous pas un peu les confesseurs des misères de la vie, nous autres avocats? Et après en avoir écouté les aveux chez les autres, n'est-il pas juste que nous sachions à notre tour les regarder s'agiter en nous-mêmes?

— Eh bien, dit Réty en se rasseyant, je suis pour les responsabilités immédiates, mais je crois aussi que la race explique bien des choses. C'est un organisme au même titre que Findividu, et qui, comme l'individu qui le résume et le personnalise, charrie des principes de vie et des ferments de mort. Il arrive généralement que l'individu s'étiole et s'en va quand ces germes morbifiques parviennent à leur maturité... Voyez ce qui se passe chez les Rassenfosse. Pendant d'immémoriales périodes, ils cherchent à casser du front la croûte sociale qui les opprime. Donc ils travaillent, ils peinent, il font œuvre de vie. La vie s'offre à eux, dans leurs cavernes, comme un mur de ténèbres qu'ils ont à percer, comme des monts de schistes sous lesquels ils pantèlent et dont il leur faut déblayer leurs épaules. C'est l'ère active, le struggle for live dans toute son intensité. C'est aussi leur période de constitution : les Rassenfosse sont là en germes, toute la famille sortira de l'immense effort de ces parias pour échapper à la mort et devenir un organisme. Enfin ils conquièrent le

droit à l'existence, ils se développent, ils émergent dans les deux grands hommes que vous vénérez comme les fondateurs de votre dynastie. La vie longtemps précaire se noue en ces deux forces, en ces deux êtres d'exception... Yoilà le temps des hégémonies arrivé, le vôtre, celui de toute la famille... La lutte pour la vie, aveugle et brutale chez les ancêtres, se continue à travers votre travail et vos énergies, plus fine, toute intellectuelle... C'est encore la forte sève du peuple qui, dans votre condition de haute bourgeoisie, bouillonne... Mais alors se produit l'habituel phénomène, les enfants se détachent de la souche, s'aristocratisent dans la mollesse, l'oisiveté... La lutte pour la vie est finie, la déchéance arrive...

— Mon Dieu ! fit Réty en apercevant un mouvement chez Jean-Honoré, c'est l'histoire de toutes les familles. Yoyez-vous, nous manquons de la première des sciences, qui est la science de la vie... Il faudrait imposer à chaque génération le recommencement du travail des antérieurs, en supprimant cette iniquité sociale, l'héritage, qui rend nos postérités lâches et débiles. Et puis encore et toujours nous retremper dans le peuple, aux origines... C'est la grande hygiène. Hors cela, point de salut pour nos sociétés malades, anémiques, arrivées à terme. A la race comme à l'individu, il faut la gymnastique morale, partir d'en bas pour arriver en haut, recommencer le séculaire labeur, redevenir l'enfant qu'est le peuple et mériter la vie... Celle-ci aujourd'hui est trop facile ; plus de guerres, trop de sociabilité et de bien-être, la sensualité, le goût de la jouissance à tous les degrés... Il en adviendra de nos civilisations gorgées ce qu'il advient des familles et des individus : elles crèveront de réplétion.

— Vous avez un fils pourtant? hasarda Jean- Honoré.

— Eh bien ! j'espère qu'il me saura gré d'en avoir

fait un homme. Et meilleur que je ne suis, ajouta Réty après un silence. Il sait que j'entends disposer de ma fortune pour le bien de l'humanité... des œuvres de salut... Ah ! il y a tant à faire ! C'est un service que je lui rends de ne lui laisser à sa majorité que mille francs de rente... Avec cela, s'il n'est pas manchot, il fera son chemin tout seul... Il eût pu aspirer à ce qu'on appelle un brillant mariage : je lui ai persuadé de chercher sa femme dans le peuple pour en avoir des enfants robustes et sains et recommencer la lignée.

Jean-Honoré réfléchissait. Une lumière se fit en dedans de sa pensée, des images fluctuèrent, des espaces de temps, tout un remous de passé... Il revit sa grave enfance, la jeunesse dissipée d'Eudoxe, les faiblesses de la mère pour ses filles.

— Oui, dit-il, vous avez peut-être raison... Qui sait? la régénération par l'enfant, le retour aux grands âges de la terre par le retour au peuple... Et peut-être bien qu'en effet le temps des bourgeoisies est fini et qu'il va venir autre chose.

Il fit un pas et prit les mains de Réty.

— Ah ! il est dur, à mon âge, de reconnaître qu'on a pu se tromper toute ime partie de sa vie !

— Oui, mais quel testament d'honnête homme qu'un mot comme celui-là ! dit Réty en prenant congé.

Réty parti, Jean-Honoré resta longtemps à consi dérer les bibliothèques qui recouvraient les murs. C'était là toute sa vie, à lui, l'orientation constante de sa pensée, sa foi indémentie. Il eut un haussement d'épaules, s'écria :

— Mais alors il faudrait tout démolir... Tout serait à recommencer sur de nouvelles bases... Le pacte social, avec la propriété pour fondement, ne serait qu'une erreur!... Eh bien non, c'est faux. Chimères ! Sophismes ! Voici la vérité, la certitude ! Tout le reste n'est que hasard et folie !

XXXYII

tin jour de la mi-juin, Quadrant, parti pour une vente de chevaux, fut rappelé par un télégramme. Antonin était mort au matin, étoiifTé dans sa graisse. Il fallut précipiter l'inhumation : l'énorme viande tout de suite s'était décomposée ; pendant une semaine une féteur empesta les chambres, que les aromates et le phénol ne purent combattre. Madame Quadrant se sentait mourir chaque fois qu'elle montait l'escalier.

Eudoxe représenta les Jean-Honoré aux obsèques, ils ne quittaient plus le lit de leur fille ramenée mourante des eaux et que les médecins abandonnaient. L'hôtel une nuit s'emplit de lamentations : Irène avait rendu sa petite âme d'enfant. Et ce fut tout à coup, dans la famille, à un mois de là, un autre désastre : des paysans rapportaient à Empoigny le cadavre d'Arnold. Il était parti dans l'après-midi pour une frairie de village ; une rixe avait éclaté ; il broyait le crâne d'un jeune homme sur le pavé. Mais, comme au soir, il traversait à cheval un bois, un coup de feu partait... Celui-là s'en allait dans sa fureur et sa force aveugle, rouge d'homicides, comme un prince barbare. Il tombait sous la revanche des petits, dans le coup de sang du million, de toute la hauteur de ce roc des Fourquehan où. les Rassenfosse avaient assis leur orgueil.

Jean-Eloi se tourmenta de ne point trouver de larmes. Adélaïde, qui se roulait sur le corps, tout à coup se redressa, lui cria qu'il n'aimait pas ses enfants.

— Elle a peut-être raison, pensa-t-il. Il se peut que je ne les aime plus... Mais comment en suis-je arrivé-là ?

Il battit de l'air de ses bras, tomba près de la mère :

— Mon fils ! mon pauvre fils !

Puis une pensée le hanta :

— Le braconnier !

La balle de ses gardes, à travers le temps, faisait ricochet et les transperçait dans cette chair tragique de leur fils. Encore une fois la grande main mystérieuse sortait de la nue et les frappait.

— Voilà la punition... Voilà la punition...

Jean-Honoré arriva au château la veille de l'enterrement. Quand Jean-Eloi l'aperçut tout blanc, courbé, traînant dans le soir le deuil d'Irène, ses paupières qui n'avaient pas su pleurer subitement éclatèrent. Il se jeta dans ses bras en criant :

— Les Rassenfosse sont finis !

— Oui, c'est le calvaire, gémit Jean-Honoré.

Des sanglots secouaient, à travers leur martyre paternel, leur vieille fraternité douleureuse.

Us s'arrachaient enfin à leur étreinte. Jean-Eloi, devant les hautes fenêtres, regardait la nuit, le gouffre où avait sombré la vallée.

— Les ténèbres ! murmura-t-il.

— Le sommeil, le bonheur de n'être plus ! dit Jean-Honoré.

Leur pensée allait à la mort ; sans s'en apercevoir ils se parlaient à eux-mêmes. Dans le grand silence des chambres, un cri alors les fit tressaillir : Jean- Eloi se lança vers l'escalier.

— Enfermez la donc, gronda-t-il.

Jean-Honoré le regarda, se toucha le front, ne dit

pas une parole.

Jean Eloi leva la main, désigna vaguement un endroit dans les tours, sans répondre. Et ils s'assirent ensuite l'un devant l'autre accablés, les mains tremblantes.

Mais le cri reprenait grêle, sauvage, animal, comme le miaulement d'une bête blessée au fond d'un hallier. Il traînait à travers la maison, courait sur leurs têtes, s'assoupit ensuite en un vagissement lointain. Et tout à coup il recommençait, se rapprochait, ils entendirent que quelqu'un étrangement 1 évoquait la mort.

C'était la voix sortie de leurs ruines, la voix qui prophétisait les deuils et les douleurs de la maison, | une voix qui elle-même semblait s'évader du fond de | la mort pour annoncer la fm de leur race. Chaque fois qu'un malheur se levait, la clameur avait retenti, elle allait devant les cercueils, elle était le glas qui montait pour les agonies. Toujours une fosse s'était ouverte au bout de ses gémissements, Provignan, Antonin, Cyrille, Arnold... C'était la petite orfraie perchée dans les ramures de leur arbre et infiniment criant à la mort.

— Mon pauvre ami ! fit Jean-Honoré dans un élan de grande pitié.

— Cette croix-là après les autres ! Il n'y aura bientôt plus autour de nous qu'un vaste cimetère !

Maintenant il fallait veiller constamment Simone ; elle était prise quelquefois de frénésies, se déchirait de ses mains, avec l'horreur et l'amour de sa chair. Deux religieuses l'assistaient, ne la quittaient ni le jour ni la nuit. Ils perçurent des pas en fuite d'autres accouraient, une porte battit, le cri s'éteignit.

Tout croulait autour d'eux, la famille, les choses, la fortune. Ils se retrouvaient nus, solitaires, destitués, comme aux âges humiliés, comme au temps ingrat des ancêtres. Leur règne, qu'ils avaient cru éterniser en l'illimité des assomptions croulait dans

le sang" et les folies, s'égouttait par la plaie des cerveaux et la blessure des flancs. Une tourmente sans relâche les décimait, les remportait aux primordiales ténèbres. Celles-ci remontaient du puits de Misère et les engloutissaient. Ils périssaient par grands pans comme des tours, avec tout ce qui' s'était accroché de rêves et d'idées à leur vieille humanité séculaire, avec les ceps et les ramures de leurs espoirs vrillés à la pierre de leur vie. C'étaient les morceaux d'une société, d'anciens agrégats d'orgueil et de domination qui tombaient avec eux dans l'œuvre de décomposition sociale activée par des ouvriers nouveaux.

Piien ne subsistait plus. Là-bas, dans le désert des sables, la Colonisation se mourait, toute vide, en ruines, sur son fumier de millions. L'abject doctrinarisme, lui aussi, avait, en bâtissant sur la poussière, tenté de coloniser le pays : le vol, la piraterie, le goujatisme à la fm faisaient banqueroute. On se trouva sans forces pour liquider. La corruption ayant tout gangrené, à tous les degrés la pourriture germait. La mauvaise foi, la pauvreté des consciences, un égoïsme sordide laissaient les problèmes en suspens. Toute question vitale écartée, le vide seul du régime exista, l'inanité et l'incurie de ce règne qui n'avait rien prévu et crevait d'inanition, après s'être puissamment regoulé à toules les auges, après avoir été le règne des ventres... Des grèves à présent en tous sens éclataient; l'ouvrier, par milices innombrables, quittait les bures, les usines, les fabriques, gagnait les bois, réclamait du pain et ses droits. Dans la nuée apparut la face outragée et triste de Christ sur la croix. Alors on requit la force, les fusils partirent, il y eut de grands massacres. La croix làhaut oscilla, le flanc fut repercé, les ténèbres s'épandirent.

Le ministère sombra dans cette nuit et ce sang. Il finissait comme avaient flni les Rassenfosse, ses plus fermes soutiens. « — Réty aurait donc raison?

pensait Jean-Eloi, sans courage devant tout cet écroulement. Les bourgeois s'en vont ! ». D'autres races montaient; l'homme famélique se leva; on sentit venir d'en bas une force vierge, profonde, un grand souffle, l'haleine des siècles. Du sang répandu allaient germer les semailles.

Ils avaient enlin obtenu le divorce de Ghislaine. Le calcul du banquier s'était vérifié : Lavand'homme, à bout de dettes et de famines, lui-même un jour mettait à prix la liberté qu'il s'offrait à lui rendre. Le vieil orgueil des Rassenfosse alors se détendit. Jean-Eloi quelquefois s'en allait oublier à la Rasepelote les fureurs qui ravageaient Empoigny. Une jeunesse d'humanité, une paix de nature et d'amour régnait dans cette solitude ; Jean croissait ; Ghislaine l'élevait pour le Devoir et le Sacrifice, pour l'œuvre de la Yie à travers le temps.

— Celle-là est encore la meilleure, songeait-il. Elle a gardé l'âme des Rassenfosse. Et qui sait? Peut-être elle a raison, peut-être ce sera le bâtard qui régénérera la famille... Toute faute contiendrait donc un rachat?... Il y aurait plus de force dans une faute expiée que dans les vertus inutiles?

Ainsi il lui fallait renier ses croyances. Ses erreurs, qu'il avait crues des certitudes, s'efTeuillaient, jonchaient le bref chemin de sa vieillesse. U sentit virer

son axe moral, son âme s'ouvrit aux rosées tardives. Elles lénifièrent son soir, mais sans humilier le caillou de son égoïsme. Sa foi politique brisée l'exaspéra contre la société, il prêchait la croisade contre le peuple, les représailles, le retour aux anciens^servages.

En même temps des portions de son inlellectualité se prenaient; les racines d'orgueil, rompues sur un point, cassées chez le père, se torsèrent, l'enlisèrent plus profondément en sa lutte contre la terre revèche. Toute son obstination de vieux joueur se pétra ; délaissé des Rabattu et des Akar, il la défia, voulut poursuivre seul ses stériles conquêtes. Des étendues furent \ rachetées pour ses dominations ; il y commença I la plantation d'un vaste parc, s'y bâtit un château et , une métairie sur des plans démesurés, rêva d'une j châtellenie comme le noyau d'une ville. Ils déserte- \ raient Empoigny, emporteraient là leurs lares profaj nés et sanglants. Sa fortune fondit; il engagea l'hé- I ritage de l'aïeule. Misère tout entier menaçait de se vider dans ce gouffre de sa folie sénile, dans ce verj tige du trou qui les attirait comme une destinée.

Sans doute alors le cycle serait accompli ; l'ère des I satrapies serait close ; ils retourneraient aux limbes originels, retomberaient aux races obscures d'où s ils étaient partis.

/ Jean-Eloi, un jour, en arrivant, vit de loin se dres- I ser ses tours. Des flèches d'or pointaient ; les enj ceintes comblaient la plaine. C'était là le Kremlin de \ leur puissance ; les Rassenfosse ne mourraient pas tant que l'énorme bâtisse se dresserait sous le ciel ; I leur règne s'éterniserait dans la pierre jusqu'à la fm l des temps. Tout son orgueil soudain remonta dans un coup de sang qui le foudroya devant son rêve enfin réalisé, au seuil de la bastille où il entra mort.

Régnier maintenant menait par les villes un cortège de basses prostituées ; il s'entourait des plus misérables et leur prodiguait l'ironie et la charité de son

évangile, comme un Christ vénéneux et doux, infiniment homicide et tendre, leur disant la sainteté du stupre et les gloires du péché, les avertissant d'être les ouvrières de la désagrégation, les sangsues de la pléthore des races. C'était, derrière l'honible bosse comme un legs du vieux monde à ses épaules, la frénésie du rire dont il prophétisait le monde nouveau, des exterminations, des fleuves pourpres, les cités mortes, l'effacement des sociétés pour une autre qui se levait. Du pas des vengeances, la torche aux mains, une multitude de bêtes à faces d'hommes se ruait, rasant jusqu'aux cimetières, déblayant la pourriture des civilisations.

Des ans coururent ; les ténèbres grandirent. Il n'y eut plus, sur les ruines des Kassenfosse, en attendant les rédemptions, que le trépignement du gamin vieilli, de la mouche funeste, et, droite, ses mains de morne idole sur l'os des genoux. Barbe la centenaire reléguée dans son culte des mémoires méprisées et regardant, du fond de ses caves orbites, les postérités s'éteindre à ses pieds où le froid de la mort tardait à monter.

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