I. Cf. noire chap, iv. p. IIS et suiv
LES « l'OET.K MINORES ». 209
officielles, ou de poésies <lc circonstances, donl l'espèce esi extrêmement nombreuse : des œuvres connue Minorque conquise, poème composé à l'occasion du fait d'armes <lu maréchal de Richelieu par un certain P. N. Brunet, ou comme la France sauvée, poème par d'Arnaud, à l'occasion de la tentative d'assassinat de Damiens1. n'offrent absolument aucune signification pour le mouvement littéraire en général et en particulier pour le mouvement antiquisant qui nous occupe. Aussi bien Lebrun apparaît comme un véritable monstre au milieu de ses contemporains. Il est étrange et anormal, non pas seulement par le genre de sa poésie, mais par son caractère et ses allures. Parmi tous ces mondains, gens à ménagements et à compromis, c'est un admirateur et un imitateur des anciens, aussi intransigeant dans sa foi qu'un David ou un Raphaël Mengs. Il affecte le goût de la solitude et le dédain du monde el dès avant 89 il fait parade d'une austérité toute républicaine. Il a les yeux cous tammenl fixés sur un type de poète, qu'il a voulu être de toutes ses forces, le poète conducteur de peuples ou (diantre des héros, environné d'une sorte de majesté sacerdotale, — Tyrtée ou Pindare. Son rôle finit par l'envahir et le posséder tout entier. Il étail d'ailleurs taillé pour lui : « Lebrun, dit Chateaubriand qui l'avait connu, a toutes les qualités du lyrique; ses yeux sont âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et quand il récite son Exegi monumentum, on croirait entendre Pindare aux jeux olympiques. Lebrun ne s'endort jamais qu'il n'ait
i. Voir Corresp. li/l.. III, p. 351, 381.
2. Voir en particulier la fin de l'Ode iv, liv, I (Que l'étude de la nature est préférable même à celle des anciens). Le titre de son grand poème inachevé esl également significatif : La nature, ou le bonheur philosophique ou champêtre.
•210 FIN Dl CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.
composé quelques versel c'est toujours dans son lit, mire. trois el quatre heures du matin, que Vesprii divin le visite '... » Au fameux souper grec de M1"" Vigée, il dut se pieu dre tout à fail au sérieux el croire ;'i La réalité du décor, lorsqu'au milieu de ces travestissements à l'antique, il parut, la lyre à la main, un manteau rouge sur les épaules el li' laurier au fronl -.
Ce porte-lyre, qui croyait à sa mission sociale el patriotique, a eu de très grandes ambitions littéraires, à peu près les mêmes que celles d'André Chénier; et peut être n'a-t-on pas assez, dit toul ce que celui-ci lui a dû. lui qui a tenu à honneur de s'avouer son ami '■' : eu réalité c'est par Lebrun que Chénier se rattache à l'art de son temps. Tous deux ont le même dédain de la petite littérature et des petits genres, des poètes mondains coureurs de salons. Seulement ce qui n'est chez André Chénier (pie l'instinct de la haute poésie, devient chez Lebrun une sorte de haine farouche. Il disait quelque part : « Peut-être qu'au moment où j'écris, tel auteur vraiment animé du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose, dans le silence de son cabinet, un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne tout pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes et des alcôves el dont tout Vavcnir parlera parce que les grands du jour n'en diront rien à leurs petits soupers !. » — Chénier avait assez de sagesse ou plutôt un talent assez
l. Note éditée par Sainte-Beuve, écrite en marge de la page 128 de l'Essai sur les révolutions. Cf. Chateaubriand el son groupe littéraire, 1, p. 121.