Souvenirs de Félicie, p
■2. Le traducteur Huber disait tans sa préface : « La langue allemande a des hardiesses, que non seulement je ne pouvais
LA RENAISSAiNCE DE L'iDÉE PAÏENNE. 23
et même un peu grossière ou un peu niaise dans les Idylles, c'est-à-dire ce qu'il y a de vraiment allemand avait été liés atténué par le traducteur. En somme, l'esprit classique impose sa forme aux traductions étrangères, c me elle l'imposait encore aux traductions de l'antiquité gréco-latine.
Précisément à cause de cette persistance de l'esprit classique, on ne prenait des Anglais et des Allemands que ce qui répondait déjà au goût du jour ou ce qui pouvait se concilier sans trop de peine avec le goûl national : Grimm, qui n'était pourtant pas Français, se déclarait rebuté par les longueurs de Clarisse Harlowe et avouait avoir « éprouvé dans la lecture de ce livre une chose qui n'est pas ordinaire, le plaisir le plus vif et l'ennui le plus assommant1 ». Il serait injuste d'autre part de ne point reconnaître que ces œuvres anglaises ou allemandes réagissaient à leur tour sur l'esprit public et en précisaient les tendances. Mais ce qu'il importe de bien voir, c'est la nature et la part de l'influence qu'elles ont eue. Il ne s'agit nullement d'une pénétration de l'esprit latin par l'esprit germanique. Ce qu'on demandait aux littératures du nord, c'était une sorte d'encouragement dans la voie nouvelle où l'on voulait, s'engager par le sentiment profond qu'on était à la (in d'une discipline intellectuelle et d'une forme d'art. On devait donc repousser tout ce qui était strictement anglais ou allemand, « les boucheries de Shakespeare ». comme « le genre sombre » de Young : les critiques et les littérateurs du temps sont unanimes sur ce point, sauf des énergumènes comme Mercier. La
pas, mais que je ne devais pas même rendre en français. Il m'a donc fallu en quelques endroits allaiblir les images, en choisissant à dessein des expressions moins énergiques. » Idylles et poèmes antiques, édit. <le. 17%. 1. Con'esp. littér., Il, p. 15.
Harpe, qui représente assez bien l'opinion moyenne, condamne toul autan! que \ oltaire les outrances shakespeariennes el Diderot, qui les admire, reconnaît qu'elles sont contraires au goûl national et conseille aux Français de s'en abstenir '.
Dès lors, on ne voil pas en quoi le cosmopolitisme de notre xvmc siècle aurai! pu contredire le mouvement antiquisanl qui le termine. Les contemporains eux-mêmes ont bien pu s'y tromper, d'où des divergences apparentes et un éparpillement des efforts : la simplicité que l'on goûte dans le roman anglais, c'est la simplicité de Nausicaa lavant le linge de la famille, ou celle d'Auguste apprenant à nager à ses petits-fils. Même le pathétique de Shakespeare était-il si éloigné de celui du théâtre grec? La folie du roi Lear ou la tache de sang de lady -Macbeth étaient-elles plus difficiles à admettre que la plaie de Philoctète ou l'épilepsie d'Oreste -'! Comme il y avait d'ailleurs plus d'affinité entre le génie ancien et le nôtre, comme nous sommes en particulier des Latins de race, de tempérament et d'éducation, il n'est pas étonnant que ce soient les anciens qui l'aient finalement emporté et que le mouvement antiquisant ait fait échec au cosmopolitisme à ses débuts.
A mesure que l'esprit nouveau s'affirme avec son idéal de culture et d'humanité, le mouvement antiquisant s'accélère et se généralise, au point qu'à la fin du