‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 15 sur 248 · Voir notre chapitre ni. p · texte numérisé non relu

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2. C'est ainsi, par exemple, que Pucis passe tout naturellement d'une adaptation ù'Œdipe à Colone à une adaptation de Roméo et Juliette.

siècle, pendant la période révolutionnaire, ce ne seront plus seulement les idées qui seront antiques, mais jusqu'aux modes, au costume et au langage.

Évidemment il ne s'agit plus de retourner à l'école des anciens : les conditions ne sont plus les mêmes qu'à l'époque de la Renaissance: avec la science positive, l'esprit critique s'est développé : on a une littérature, un art, une civilisation dont on est lier et que l'on compare orgueilleusement aux civilisations de l'antiquité. Ce que Ton voulait, c'était continuer l'esprit de la culture et de la philosophie païennes violemment interrompues par le christianisme. Mais comme les mêmes idées appellent les mêmes formes, recommencer à penser et à sentir comme les anciens, c'était s'acheminer vers leurs moeurs, leurs institutions et leur esthétique. De là vient qu'on se remet peu à peu à les imiter, sans plan préconçu sans doute et d'une façon plus avisée et plus éclectique qu'au temps do la Renaissance; mais enfin on les imite, quelles qu'aient été les hésitations, les incertitudes et même les contradictions.

S'il en est ainsi, on s'explique que les philosophes aient été très libres vis-à-vis des anciens. Sur certains poiids, ils les jugent fort sévèrement et quand Voltaire esl en belle humeur, il ne se prive pas de répéter toutes les plaisanteries de Perrault, comme par exemple dans La toilette de M""' de Pompadour, où il se moque des dames romaines, qui ne portaient point de bas et qui ne connaissaient ni le café ni le chocolat '. Il est généralement admis que notre civilisation et notre littérature dans presque tous les genres sont supérieures à celles de l'antiquité. C'est l'opinion qu'on

I. Les Anciens et les Modernes on lu toilette de Mm* de Pompa' dour { 1761).

retrouve partout depuis la Lettre sur Sophocle ' de Voltaire jusqu'au Lycée de La Harpe. Mais cela n'empêche pas qu'on se réclame des anciens pour les principes essentiels de la culture el qu'on trouve encore à apprendre ei à imiter dans leurs œuvres.

D'abord on se seul de la sympathie pour eux ne fûtce qu'en haine du christianisme, qui était en contradiction avec toutes les aspiralious el toutes les idées <le l'époque. L'Essai sur les mœurs de Voltaire osl-il autre chose au fond qu'un long plaidoyer en faveur de la morale antique et un acte d'accusation contre le christianisme rendu responsable de la barbarie et de l'obscurantisme du moyen âge? Une phrase souvent citée de

Chamfort nous explique ; srveille l'attitude prise par

les philosophes vis-à-vis de l'antiquité : « M. de .... qui voyait la source de la dégradation de l'espèce humaine dans l'établissement de la secte nazaréenne et dans la féodalité, disait que pour valoir quelque chose, il fallait se dèfranciser et se débaptiser et redevenir grec et romain par l'âme ». Ainsi donc si l'on déteste le christianisme, ce n'est pas seulement parce qu'il est un tissu d'erreurs, c'est surtout parce qu'il a opprimé la nature, tandis que le paganisme apparaît comme le milieu le plus favorable au développement de l'humanité telle qu'on recommence à la rêver.

Ensuite on n'oublie pas que les anciens ont été deux l'ois les éducateurs du genre humain, avant le christianisme et au temps de la Renaissance. On se plaît à mettre en regard des services rendus parle paganisme à la philosophie les persécutions que le christianisme lui a fait subir. On embellit le tableau à dessein. On ne veut voir de l'antiquité que ses héros, ses penseurs

1. Voltaire, Critique de l'Œdipe de Sopliocle (Lettres à M. «le Genonville), 1719.

el ses portes ' cl du moyen âge, que les bûchers ou 1rs sottises de la scolastique : d'un côté des fondations d'empires, des civilisations qui se développent, de grandes œuvres qui civilisent à leur tour; de l'autre, la barbarie et les ruines, ou des disputes de moines aussi ridicules que stériles. Voltaire qui a dit tant de ma des anciens, leur rend au moins cette louange que, par leur culture, ils sont infiniment supérieurs aux chrétiens : « Le public éclairé préférera toujours les Sophocle, les Euripide, les Térence, aux Baïus, Jansénius, Duvergier de Hauranne, Ouesnel, Petitpied et à tous les gens de cette espèce - ».

Mais on ne s'en tient pas là : comme la philosophie du xvme siècle n'était en somme qu'un retour au matérialisme, il était naturel qu'elle se réclamât des premiers matérialistes de l'antiquité. Déjà Gassendi. « le père du matérialisme français ». avait commencé par réhabiliter Épicure, dont il parle avec tout l'enthousiasme d'un disciple :î. Au xvin0 siècle, Lucrèce le dispute à Virgile dans l'admiration des encyclopédistes : Grimm raconte d'une façon assez amusante la joie de Diderot le jour où il crut reconnaître dans le « Félix qui potuit rerum cognoscere causas » une allusion à Lucrèce généralement passé sous silence ou maltraité par les anciens eux-mêmes \ Diderot le commente souvent avec admiration. 11 y a même de lui une très

1. Voir dans V Essai sur les mœurs toute la sophistique que déploie Voltaire contre Tacite, pour disculper Néron du meurtre d'Agrippine. De même Diderot ne veut pas que la Consolation à Polybe suit de Senèque.

2. Remarques sur lu vie de /'. Corneille (Commentaire sur Corneille, I, 224, rilit. TliiesSé).

:;. De vita et moribus Epicuri lin de la préface , i. « l'n des grands chagrins dont il était navré, c'était de ne trouver nulle part dans les ouvrages de Virgile l'éloge de Lucrèce; il m'en parlait souvent d'un air pénétré. » Corresp. UIL, VIII. p. 153.

belle page sur l'Invocation à Vains '. Comme il fallait s'y attendre, Lucrèceest traduit el luxueusement édité : c'est d'abord la traduction italienne de Marchetti qui paraît en France (1754) avec des illustrations de Cochin el d'Eisen. La même année (1768), Panckoucke publie une paraphrase du l>c natura rerum, et Lagrange, précepteur chez le baron d'Holbach, une traduction avec le texte en regard : c'était encore une coûteuse édition de fermiers généraux avec un frontispice et six figures de Gravelot. Llle fit grand bruit et fut très attaquée parles dévots '. ce qui était assez naturel, puisqu'elle sortait de chez le baron d'Holbach, que Diderot y avait mis la main el qu'elle prenait ainsi les proportions d'un manifeste philosophique.

En même temps que Lucrèce, on ressuscite Julien l'Apostat et un peu pour les mêmes raisons : Voltaire, Grimm, Diderot en parlent avec égards. Peut-être que l'Histoire de l'empereur Julien par l'abbé de la Bletterie, qui avait eu un certain succès vers 1758. y était pour quelque chose. L'ouvrage avait paru « très hardi parce qu'un janséniste avait osé imprimer que Julien, apostat exécrable aux yeux d'un bon chrétien, n'était pourtant pas un homme sans quelques bonnes qualités, à en juger mondainement :! ». Au vrai, il entrait dans le plan des philosophes de réhabiliter tout ce que le christianisme avait condamné : à ce titre, Julien devait être en bonne place parmi leurs grands hommes. Mais celui qu'ils ont le plus célébré, le véritable patron de l'église philosophique, c'est Socrate. Sa condamnation et sa mort deviennent un véritable lieu commun pour les poètes comme pour les peintres : le fameux

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