Corresp. litt., XIV, p
Avec les grands hommes, on prétend honorer Imis ceux qui, d'une façon ou de l'autre, ont travaillé à la gloire de la patrie ou au bonheur de leurs concitoyens. On descend même jusqu'aux dévouements les plus humbles. Les récompenses civiques redeviennent à la mode1. On est si ravi d'être « sensible » à la vertu. qu'on irait au besoin jusqu'à inventer de beaux exemples de sacrifice, afin d'avoir la joie de les couronner et une occasion de s'attendrir. Ce fut une véritable folie, on s'enfonça dans le ridicule de gaieté de cœur. Une certaine Catherine Vassent de Noyon ayant sauvé » trois citoyens » tombés dans une fosse d'aisance, « sa patrie » lui décerna une médaille et une couronne civique; l'Académie lui attribua le prixMonthyon, et M. Gaillard, directeur, prononça dans son discours cette phrase : « Tous ses compatriotes sentent combien ils s'honorent en l'honorant - ». Ces idées de civisme antique avaient si bien faussé le caractère national, que l'ironie de la race s'en était perdue.
Dans un milieu comme celui-là. on comprend que la conception de l'art se soit sensiblement transformée. On lui attribue non seulement une valeur esthétique, mais une valeur intellectuelle et surtout morale. Il doit instruire, édifier les foules. C'est un des points les plus fixes du credo <\\i xvme siècle : « La véritable tragédie est l'école de la vertu, et la seule différence qui soit entre le théâtre épuré el les livres de morale, c'est que l'instruction se trouve dans la tragédie toute en action3». — C'est Voltaire qui parle
1. La ville de Calais conféra te litre de citoyen à de Belloy, avec une boite d'or portant cette inscription : lauream tulil, civicam recepit. Corr. lif.. VI. p. 247.
2. I/liistoire est racontée loni ail long et très sérieusement dans la Correspondance littéraire.
3. Dissertations sur la tragédie ancienne el moderne, IV, p. 197.
ainsi cl l'on peut s'assurer si dès son Œdipe il s'est mis à prêcher cl à moraliser. « Le but de la tragédie, dit Marmontel, est, selon nous, de corriger les mœurs, en les imitant, par une action qui serve d'exemple1. » Diderot pousse l'idée à l'extrême : « Rendre la vertu aimable, le vice odieux, le ridicule saillant, voilà le projet de tout honnête homme qui prend la plume, le pinceau. OU le ciseau2 ». 11 distingue même parmi les genres dramatiques une comédie sérieuse, qui a pour objet « la vertu et les devoirs de l'homme3 ». — Les peintres et les sculpteurs sont du même avis; Falconet pense comme Diderot : « La sculpture, après l'histoire, est le dépôt le plus durable des vertus des hommes et de leurs faiblesses. Si nous avons dans la statue de Vénus l'objet d'un culte imbécile, nous avons dans celle de Marc-Aurèle un monument célèbre des hommages rendus à un bienfaiteur de l'humanité 4. » Greuze adresse à tous les curés de village une lettreprospectus où il les engage à propager sa peinture et où la réclame se déguise sous le prétexte de former aux bonnes mœurs. Le morceau est exquis et vaut la peine d'être lu 5.
L'art doit donc être sérieux. 11 ne sera plus seulement un jeu de l'esprit ou de la fantaisie, mais il exprimera la vérité humaine dans sa simplicité et dans sa force. Quels que soient les modèles qu'offrent les littératures étrangères, c'est encore aux anciens qu'on en redemande le secret. Diderot lui-même, si prévenu en faveur des Anglais, va chercher ses exemples dans Homère, dans Eschyle, dans Sophocle et jusque dans
1. Cours de littérature (art. tragédie). 1. Essai sur la peinture, X, p. 512-