‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 203 sur 248 · Cf. Poésies de Millevoye, p · texte numérisé non relu

Cf. Poésies de Millevoye, p

Becq de Fouquières a déjà fa.il voir tout ce que Millevoye a dû à Chénier alors inconnu '. Il lui prend des expressions el (1rs vers presque entiers, nuis comme le procédé est différent ! Bien qu'il ail traduit les Bucoliques de Virgile et mis en vers quelques odelettes d'Anacréon, il n'a pns. comme son modèle, la familiarité el la connaissance approfondie tics poètes anciens; il n'en a pas surtout Tint ni lion : son antiquité n'es! qu'un placage deChénier appliqué sur des sujets antiques.

Kl voilà à quoi aboutit l'effort le plus considérable de toute celle littérature : (l'une part, chez les plus sérieux et les mieux doués, des paraphrases ou des traductions; chez les autres, — descriptifs ou poètes légers, — une sorte de retour atavique au bavardage, et au prosaïsme de nos faiseurs d'épopées du moyen âge, avec un assaisonnement de grivoiserie, de sensiblerie ridicule ou de mythologie surannée.

Un pourtant es! parvenu à fixer Ce mirage antique qui flottait alors devant les imaginations; mais celui-là csl liés grand, d'autant plus grand qu'il était seul de son espèce et de sa taille : les Martyr* de Chateaubriand peuvent être considérés comme la plus parfaite expression de ce qu'on a appelé depuis le style Empire. C'est le dernier fruit d'une littérature épuisée, c'est la fin d'une tradition, et il faut avouer que, grâce aux Martyrs, la tradition classique s'est fermée glorieusement.

1. Becq de Fouquières, Poésies d'André Chénier, édit. de 1872 (Bibliographie de ses œuvres, LVII).

Je sais bien que l'on y cherche, et que l'on y voit généralement tout autre chose Cela vient de ce que l'on néglige les intentions el les doctrines de l'auteur lui-même pour ne retenir que ce qu'il y .1 <le plus ou moins romantique dans son livre : cela tient surtout à la complexité du caractère de Chateaubriand, laquelle est très propre à induire en erreur sur sa véritable physionomie littéraire.

Chateaubriand, comme Lamartine, est dans son fond un lyrique, c'est-à-dire un génie absolument spontané et indépendant, ni classique, ni romantique : il est hors cadre, il n'appartient à aucune école. Ce lyrisme, il est fait de toutes les aspirations puissantes el vagues, de tous les emportements du Barbare, et il a trouvé tout naturellement sa forme dans la poésie ossianesque. Atala el les Natchez ont exprimé tout cela : c'est ce qu'il y a, dans l'œuvre de Chateaubriand, de plus primitif el de plus personnel. S'il n'eût jamais écrit que pour lui. s'il ne s'était pas cru obligé de conquérir une place dans le inonde par son talent d'écrivain, il n'aurait sans doute jamais connu d'autre note que celle-là. Mais il a voulu être un homme de lettres, et il a pris la livrée littéraire de son temps.

Tout jeune il vit dans la société des Parny, des Chamfort, des Fontanes. Il visite le vieux poète Lebrun et n'aspire qu'à se faire imprimer dans le Mercure ou VAlmanach des Muscs : ses vers sont dans le goût classique décadent le [dus pur1 et, comme dit Sainte-Beuve, ils auraient pu être signés Berquin ou Léonard. Plus tard à Londres son amitié se resserre avec Fontanes. Il ne faui pas ^ms doute exagérer l'influence de ces liaisons, mais toujours esl-il que Chà-

l. Il ;i inséré une idylle, ['Amour des champs, dans l'Almanach

tirs Mires t\r L790.

3bO FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A L'ANTIQUE.

teaubriand s'esl ressenti toute sa vie d'avoir eu pour contemporains les admirateurs de Delilleet de Thomas. II pourra bien parler d'eux très légèremenl dans ses Mémoires d'outre tombe, le débutanl de 1802 n'en usait pas ainsi avec « M. Delille ' » ou « M. de La Harpe2 ». — En dehors des contemporains, ses admirations vont aux œuvres les plus classiques: il estime la Henriade, dont il invoque encore l'exemple à propos des Martyrs3. Il esl entendu qu'Athalie rsi le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Parmi les étrangers, il ne connaît pas Shakespeare OU tout au moins il n'en dil rien : ceux qu'il vante, c'est le Tasse, c'est Milton, c'est Klopstock, toutes réputations laites depuis longtemps et consacrées par le goût classique du xvinc siècle. Il parle de Dante, mais après Rivarol, et l'on sent bien qu'il trouve Milton très supérieur'*.

Ceci serait encore peu de chose : il faut voir les déclarations de ses préfaces : « Je ne veux rien changer ni rien innover en littérature; j'adore les anciens, je les regarde comme nos maîtres; j'adopte entièrenu nt les principes posés par Aristote, Horace et Boileau; Y Iliade me semble être le plus grand ouvrage de l'imagination des hommes, l'Odyssée me paraît attachante par les mœurs, YEnéide inimitable par le style, mais je dis que le Paradis perdu est aussi une œuvre sublime, que la Jérusalem est un poème enchanteur, et la Henriade un modèle de narration et d'élégance. » Plus loin : « Il

1. Voir l'éloge qu'il fait, dans le Génie du christianisme, de « la poésie descriptive où M. Delille a excellé », celui de La Harpe dans la Préface des Martyrs. 11 en parle même en termes fort honorables, malgré les restrictions, encore dans les Mémoires d'outre-tombe, t. II, p. 209.

2. Voir Génie du christianisme, 2'' partie, liv. I. eh. v. ::. Voir ['Examen des Martyrs.

4. Il traite le poème de Dante de « production bizarre » (Génie du christianisme) et, détail significatif, dans sa descrip-

LA LITTÉRATURE DU DIRECTOIRE ET DE L EMPIRE. 3;il

y a en littérature des principes immuables et d'autres qui n'ont pas la même certitude : la règle des trois unités, par exemple, est de tous les temps et de tous les pays, pane qu'elle est fondée sur la nature et qu'elle produit la plus grande perfection possible ' ». - C'est le credo littéraire de La Harpe et de Geoffroy, ni plus ni moins.

11 faut d'ailleurs ajouter que Chateaubriand, soit parti pris, suit préjugé de caste, est un conservateur en littérature comme en politique : il y va de l'honneur de la monarchie de ne pas toucher à l'héritage intellectuel du siècle de Louis XIV; mais surtout, et c'est ce qui explique peut-être qu'il ait subi si facilement la discipline classique. — il n'est pas un artiste de race, c'est un grand seigneur égaré clans la littérature. De même que Lamartine toujours, il aimera à se représenter comme un simple amateur qui a daigné écrire quelques belles phrases par plaisir. Dans ces conditions, il ne s'embarrasse pas des querelles d'école, il accepte les formes reçues : que lui importe? Cela a-t-il un intérêt, sinon pour les pédants? Le goût est classique sous l'Empire, soyons donc classique pour la forme, quitte à nous moquer des règles. Il ne faut pas creuser bien profondément Chateaubriand pour s'apercevoir qu'il n'a jamais pris au sérieux son métier d'écrivain. Avec cela une pointe de charlatanisme et de rhétorique un peu vaine. II a toujours l'air «le vous dire, comme Fénelon, même lorsqu'il paraît vouloir convaincre sur des sujels essentiels : « Croyez-moi si vous voulez, mais avouez que cela est bien joliment dit ».

Au fond. Chateaubriand, quand il est lui-même,

lion <lc l'Enfer, il n'a trouvé 'i1'1' peu de chose à lui emprunter (cf. Martyrs, liv. III).

[. Examen des Martyrs.

3o2 l'IN »U CLASSICISME ET IîETOLK A L ANTIQUE.

n'obéit qu'à son sentiment : c'esl ce qui fait la supériorité ft aussi l'insuffisance de sa critique1. Chaque l'ois que son jugemenl ri'esl pas faussé par l'espril de système, il senl bien plus vivement la beauté antique que n'importe lequel de ses contemporains. Ce qu'il y a de bon dans son fameux parallèle de Virgile et de Racine vient de là: mais ce no sonl que des impressions très courtes, des rencontres de lettré qui lil sans approfondir. Quand il tombe juste, il est excellent; sinon, il trouve, par exemple, de ces rapprochements étranges comme la comparaison d'Esther et de la seconde églogue de Virgile.

Dans les Martyrs, le sentiment, ou le démon intérieur ne suffisait pas. Il voulait construire une grande machine épique qui servit en quelque sorte de preuve à l'appui pour son Génie du Christianisme. Ici le classique reparaît, un classique très arriéré, comme on l'était de son temps, après la réaction de La Harpe et de Geoffroy contre les innovations du xvin0 siècle. Et ainsi il a composé le dernier poème épique suivant la formule du P. Le Bossut, — la dernière récidive du Télémaque. Sa seule témérité, — et elle n'était qu'apparente, comme il l'a bien fait voir, — c'était cette prétention d'écrire un poème épique en prose. Il se justifie par un passage d'Aristote qu'il interprète à sa fagon; il se réclame île Fénelon, il allègue le jugement de Boileau. Enfin il avait eu de nombreux précurseurs, comme Marmonlcl dans ses Incus, Bitaubé dans son Joseph, ou plus récemment M1110 Cottin dans sa Prise de Jéricho.

Il le disait encore, faire une épopée chrétienne n'était ni une hardiesse ni une nouveauté, et il citait les

1. Voir à ce sujet un article de Schérer, Etudes .sur lu littérature contemporaine, I, ]». 132.

exemples classiques du Tasse et de Milton. Son enthousiasme pour la Bible et l'Évangile n'avait rien non plus qui dût surprendre. La Mort cVAbel de Gessner, la Messiade de Klopstock avaient depuis longtemps fait oublier les inepties de Voltaire sur l'Ancien et le Nouveau Testament. La Harpe avait écrit « sur l'esprit des livres saints et le style des prophètes ». On avait lu le livre de Lowth : De sacra poesi Hebrseorum ' et nous avons vu les primitifs s'éprendre de la Bible et de la personne de Jésus. La seule nouveauté qu'il y eût dans les Martyrs, c'était la prétention de l'auteur d'humilier en quelque sorte la poésie profane devant la poésie sacrée, ce qui donnait à son livre un faux air de pamphlet. Il devenait une œuvre de coterie, et c'était dommage en vérité, car l'idée était belle et féconde.

.Mais, à part cela, Chateaubriand restait striclement dans les limites de la tradition et acceptait le joug de toutes les poétiques. Il voulait donc faire vmo épopée, — cette laineuse épopée qui manquait toujours à la France. Il voulait « peindre les mœurs homériques et les scènes tranquilles de VOdyssée au milieu des scènes sanglantes des persécutions -, unir et comparer les deux antiquités, car « il n'est que deux belles sortes de noms et de souvenirs dans l'histoire, ceux des Israélites et des Pélasges 3 ». Pour cela, il s'est donné infiniment de peine : il a dépouillé des piles d'in-folio*; il a consulté des gens spéciaux, Fontanes pour le style. Boissonade pour ses imitations des poètes grecs :j: il a entrepris un long voyage en Grèce et en Orient. Et, malgré cela, il n'a pas

1. Roucher le cite dans 1rs notes de ses Mois. l. Examen des Martyrs.

::. Génie du Christianisme, 2' partie, liv. 1. 4. Voir ce qu'il en dit dans la Préface des Martyrs. .'i. Cf. Boissonnade, op. cil. (notice historique de Colincamp), p. 66.

354 PIN DU CLASSICISME Et MÏTOUH A L'ANTIQUE.

réussi : il n'a p;is réussi, parce qu'il a été dominé constamment par La raison el La tradition classiques.

Nous mettons à pari sa thèse sur la supériorité de la poésie chrétienne qui, dans le Génie du Christianisme, l'avail déjà empêché de comprendre certains côtés de L'âme el du génie antiques. Ce qu'il y si de plus grave, c'esl qu'il comprend La mythologie païenne comme Boileau. 11 en est toujours aux « aimables lict ions de r.A/7 poétique « : « 0 riante divinité de la Fable, toi qui n'as pu l'aire du malheur même et de la mort une chose sérieuse, viens. Muse tics mensonges, viens lutter avec la Muse des vérités ' ». La grande idée panthéistique de la mythologie grecque lui échappe. Il n'y croit même pas comme André Chénier, avec une foi et une imagination d'artiste. Ses dieux sont des divinités d'opéra. Il représente quelque part Satan essayant de ranimer les vieux cultes morts : « Il porte l'étincelle fatale dans les temples, rallume les feux éteints sur les autels des idoles : aussitôt Pallas remue sa lance, Bacchus agite son thyrse, Apollon tend son arc, l'Amour secoue son flambeau; les vieux Pénates d'Énée prononcent des paroles1 mystérieuses et les Dieux d'îlion prophétisent au Càpitole 2. » C'esl exactement ce qu'il a fait.

Notons que cette conception étroite et toute classique du paganisme a déteint sur sa mythologie chrétienne : on peut même dire que celle-ci est, chez, lui, très inférieure à l'autre et qu'elle est souvent ridicule 3. L'odieuse statuaire religieuse d'aujourd'hui est sortie toute vive des Martyrs.

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