‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 228 sur 248 · Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, VI. p · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, VI. p

2. Les contemporains eux-mêmes croyaienl à cette imitation, comme le prouve ce fragmenl de lettre de Soumet à .1. de Rességuier : « J'ai entendu des vers ravissants d'un jeune homme nommé Alfred de Vigny; c'esl une élégie intitulée la [sic) Somnambule el inspirée pur André Chénier. » Cité' par Biré, op. cit., p. 153.

Ailleurs c'est le tour qui esl reproduit :

Ida, lorsque j'entends ta mi.r, ta jeune voix. (La Dryade.)

Ces mains, ces vieilles mains orneronl ta statue.

{Le jeune Malade.)

Plus tard encore, il aura des coupes qui rappelleront celles de Chénier :

Elle jouait en marchant, toute belle,

Toute blonde, amoureuse et fière; || et c'est ainsi Qu'ils allèrent à pied jusqu'à Montmorency.

(Les an/an /s de Montmorency.)

Muses, vous savez tout, ô déesses; || et nous Mortels, ne savons rien qui ne vienne de vous.

(L'Aveugle.)

il aura enfin un procédé déjà très employé par Chénier et qu'il développera, — celui des comparaisons continuées commençant par ainsi ou quand :

Ainsi, quand de l'Euxin la déesse étonnée... (Hermès.) Quand Junon, sur l'Ida, plut au maître du monde...

(L'Art d'aimer.)

Ainsi le grand vieillard, en images hardies, Déployait le tissu des saintes mélodies. (L'Aveugle.)

Quand l'ardente saison fait aimer les ruisseaux...

(L'Art d'aimer.)

Vigny dira :

Ainsi dans les forêts de la Louisiane... (Eloa.) Quand la vive hirondelle est enfin réveillée...

(La Dryade.)

Il emploie aussi, comme Chénier, les apostrophes et

les interrogations, dont Musset abusera clans Bolla.

C'est un moyen de forcer l'attention, surtout au début

dune pièce :

Vois-tu ce vieux tronc d'arbre aux immenses racines?

(La Dryade.)

Déjà, mon jeune époux? Quoi? l'aube parait-elle?

(Le Somnambule.)

André Chénier avait écrit :

Qui? moi? moi de Phœbus te dicter les leçons? (Élégies.)

Pourquoi, belle Chrysé, t'abandonnant aux voiles. T'éloigner de nos bords sur la foi des étoiles? (Chrysé.)

Tout cola va se retrouver dans Musset qui, lui du moins, n*a pas essayé de cacher ses emprunts à Chénier : encore en 1840 il compose une pièce sur un vers de lui :

Un vers d'André Chénier chantait dans ma mémoire '.

D'autre part nous savons, par Sainte-Beuve, qu'il avait commencé par l'imiter. Parlant d'une première entrevue, où Musset lui avait lu de ses vers, Sainte-Beuve ajoute : « 11 m'en récita de charmants, un peu dans le goût d'André Chénier - ». Son frère nous a conservé d'ailleurs un fragment de ces premiers essais :

11 vint près des figuiers une vierge d'Athènes, Douce et blanche, puiser l'eau pure des fontaines. — De marbre pour les bras, d'ébène pour les yeux — Son père est Noëmon de Crète aimé des dieux; Elle, faible et rêvant, mit l'amphore sculptée Sous les lions d'airain pères île l'eau vantée Et féconds en cristal sonore et turbulent 3.

Par-ci, par-là, on rencontre des réminiscences de Chénier, attestant une lecture attentive :

Adieu! ta blanche main sur le clavier d'ivoire

Durant les nuits d'été ne voltigera plus. (Lucie.)

Adieu, mon Clinias, moi, celle qui le plus,

Moi, celle qui l'aimais, lu ne me verras plus! (Néère.)

Pleure, fille adorée. (Lucie.)

Pleure, pleure, c'est moi! pleure, fille adorée.

(Chénier, p. 62, v. 11.)

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