‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 247 sur 248 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons vu le mouvement antiquisant parti de Jean-Jacques Rousseau, se prolonger avec le classicisme lui-même jusqu'aux premières années du romantisme. Il a laissé sa trace dans l'érudition comme au théâtre, comme dans la poésie didactique, comme dans l'art sous toutes ses formes. C'est avec Gluck, Chénier et David qu'il prend véritablement conscience de luimême. II atteint sa plus grande ferveur entre 177i> et 1789. Les principales œuvres qu'il ait produites sont le Recueil d'antiquités de Caylus, le Voyage du jeune Anackarsis, les Odes pindariques de Lebrun, les pastiches antiques d'André Chénier, Ylphigénie de Gluck, les illustrations de l'histoire grecque et romaine de David, les Martyrs de Chateaubriand ; à un degré inférieur, VOEdipe chez Admête de Ducis, le poème des Jardins de Delille, les Saisons de Saint-Lambert, les Mois de Roucher, la Grèce sauvée de Fontanes et YAgamemnon de Népomucène Lemercier.

S'il a échoué, c'est moins parce que des idées de provenance étrangère lui disputaient le terrain, que par sa propre impuissance. Pour qu'un retour à l'antique fût vraiment fécond, il aurait fallu briser la discipline

classique, et rejeter définitivement le principe de l'imitation el le principe d'autorité, qui en esl 1<' fondement. Les littérateurs et les artistes de cette époque ne le firent pus. el ainsi ils ont contribué à égarer les novateurs romantiques sur le vrai sens de leur propre réforme. Ils les ont inclinés à croire que le culte de l'antiquité était seul responsable des œuvres pscudoclassiques et, par contre-coup, ils oïd rejeté un grand nombre d'entre eux vers l'imitation des littératures septentrionales. Cette erreur des romantiques n'alla pas cependant sans quelque bien. Peut-être même pourrait-on dire que, dans l'intérêt de la rénovation de l'art, ce fut un mal nécessaire. Les Français, en sortant de soi, se rendirent compte de l'immensité du domaine de l'art et de la nécessité d'y égaler leurs moyens. C'est l'éternel service que nous rendront toujours les littératures germaniques : l'esprit latin a une tendance à simplifier l'objet de l'art, comme celui de la pensée, à en faire quelque chose de trop humain. Chaque fois qu'il s'appauvrit, il faut une nouvelle invasion des Barbares du Nord, pour lui rendre le sens de la complexité des choses, élargir et surtout enrichir sa conception de la vie. Mais les principaux d'entre les romantiques, et principalement Hugo, s'aperçurent bien vite que l'exaltation des littératures étrangères deviendrait à son tour un danger. Ils virent que l'essentiel était de l'aire ce que font tous les réformateurs, — d'abolir la Loi devenue oppressive et inutile, de briser le mensonge des formes consacrées et de replacer l'artiste devant la Vie.

Faut-il conclure de tout cela que l'art antique, comme instrument de culture et comme idéal, est à jamais condamné? — Ce qui est certain, c'est qu'il y a toute une antiquité, que le romantisme a détruite et qui est bien morte pour nous, — celle des rhéteurs et

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des esthéticiens classiques. .Mais il y en a une autre qui est immortelle, celle qu'on! adorée les plus grands d'entre les modernes depuis Dante jusqu'à Goethe. L'âme du vieux monde gréco-romain est toujours en nous. Malgré l'impiété de leurs fils, les ancêtres ne se laissent renier que des lèvres. En attendant comme une espérance presque chimérique un bouleversement général, une fusion complète des peuples, certaines tendances héréditaires persisteronl certainement dans les principaux groupes ethniques. D'abord chez les races latines et principalement chez nous autres, celte idée de la Culture comme Idéal et de la réalisation harmonieuse et complète du type Humanité, qui a été le facteur le plus énergique de la Renais- -sance et le rêve de la génération encyclopédique. Ensuite, cette autre tendance, qui est peut être l'unique aristocratie de ces races et qui consiste à ne point séparer l'art de la pensée. Et par là il ne faut point entendre la tyrannie d'une forme canonique, extérieure à la pensée elle-même, mais cet instinct qui nous pousse à l' achèvement de l'Idée, quelles que soient les séductions du songe intérieur. Par là l'esprit latin continuera sans doute à s'opposer au tempérament du barbare avec son souci excessif de l'utile, avec sa froide et étroite moralité, avec les explosions farouches et dévastatrices de son sentiment. L'art apparaîtra comme le plus parfait symbole du lien social, lui qui dépouille la vision individuelle de ce qu'elle contient d'égoïsme, de germes de discorde et de contradiction. Ce sera toujours, sous une lorme idéale, cette catholicité romaine, cette pax romana, dont les peuples obscurément cherchent de plus en plus à refaire une réalité.

Peut-être même faut-il aflirmer davantage et croire avec les plus purs génies classiques, qu'il n'y a eu qu'une révélation de la Vérité et de la Beauté. Ainsi

s'expliquerait l'éternelle séduction de l'art antique et des rivages méditerranéens. Quand un Gœthe, un Shelley, un Lamartine se fonl italiens par le cœur, sans doutent ils obéissent encore ;'i l'irrésistible instinct îles migrations qui poussait leurs ancêtres barbares vers h- soleil et la joie: cl quand ils reprennent les vieux mythes des Hellènes, c'esl aussi qu'ils y reconnaissent les plus beaux vases de poésie où se soit déposée la pure substance du monde. D'ailleurs la tradition n'a jamais été brisée. D'un bout à l'autre de l'histoire éclate la continuité romaine : la Basilique se retrouve dans la Cathédrale. Virgile a conduit Dante. L'àme païenne a visité Shakespeare. L'Idée platonicienne illumine parfois la lourde dialectique de Schelling. Ce sont les règles de l'antique sagesse qui gouvernent nos civilisations.

On recommence à comprendre aujourd'hui qu'il n'y a qu'à élargir la cité antique pour y faire tenir la pensée moderne tout entière. Le temps est passé des Prières sur l'Acropole, comme aussi des pastiches puérils où la lettre étouffait l'esprit. On ne copiera plus la tète d'Athéna, mais on ne se lamentera plus surl'étroitesse de son front. L'art s'égalera vraiment à l'univers, et il reconquerra sa dignité, en revenant au dogme essentiel des religions antiques, qui est de croire à l'unité et à la divinité des choses. Il dessinera pieusement leurs formes, comme étant les plus parfaits symboles de la Beauté ; et il en reproduira la liaison et le rythme, parce que cette cohérence est une image de l'éternel. Il s'attachera fortement à cette réalité, parce qu'en dehors d'elle tout n'est que chimère et que songe. Ainsi tous les êtres, chacun à son rang, pourront prétendre à se réaliser dans l'art ; et ainsi s'abolira l'ancien conflit des éthiques et des esthétiques, l'art et la morale ne se proposant point autre chose que de réaliser Dieu.

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