‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique, dans la seconde moitié du 18e siècle et les premières années du 19e en FranceChapitre 6 sur 248 · XVI INTRODUCTION · texte numérisé non relu

XVI INTRODUCTION

en artistes et en poètes, il fallait retrouver l'éternelle jeunesse du monde. G'esl pourquoi on ;i en beau s'efforcer dans tous le* sens, emprunter aux anciens el aux modernes les nouveautés les plus audacieuses, — comme la forme ne changeai! |>as, on n'aboutissait qu'à de perpétuelles redites et l'abondance de la matière faisait illusion sur sa stérilité. 1 )ans ces conditions, — puisque, en somme, on n'avait rien de nouveau à dire, — n'était-il pas plus simple de l'aire comme les humanistes d'autrefois, de redevenir de parfaits virtuoses de la forme, ou de se borner tout uniment à traduire ou à paraphraser? Ainsi s'explique l'effrayante prolixité de la littérature descriptive ou didactique de cette époque. Par là, le xvme siècle rejoint le xve et le xvie, voire la décadence latine. Comme Stace, on chante des chiens et des perroquets, on décrit en vers les arts mécaniques. La poésie elle-même est une mécanique particulière avec ses axiomes et ses formules. Mais surtout on traduit, parce qu'alors l'imitation est plus fidèle, l'habileté technique plus apparente et que tout effort d'invention devient inutile. Et ainsi le classicisme finissant est retourné à ses origines. Né du pastiche et de la traduction, c'est par le pastiche et la traduction qu'il est mort.

Madrid, 13 août 1896.

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I. Le paganisme mondain : la mythologie dans la peinture décorative et dan- la petite littérature. — Le paganisme philosophique : les érudits et les savants. — Renaissance de l'Idée païenne. — Influence de Rousseau; il revient a la murale antique. — Réhabilitation de la nature, les exercices physiques et les soins du corps. — Réhabilitation des instincts et de la chair. Le sentiment, l'enthousiasme el la passion. — Affectation de la force et de la grandeur.

- Les sentiments tendres. - Le xviu* siècle retrouve l'homme naturel et restaure la notion de l'individu. — La culture intellectuelle et la manie encyclopédique, la variété des aptitudes el de- connaissances. — Diderol : la Culture comme Idéal. — Que cette conce'ption nouvelle de la vie acheminai! vers les littératures antiques. — Influence rivale des littératures anglaise el allemande. — Les traductions, dans quel esprit elles étaient faites. - En somme c'est loujours la forme classique qui domine le goût. - On demande aux étrangers modernes la même chose qu'aux anciens. "

II. Comment on revient aux anciens.— Les philosophes les jugenl avec une extrême liberté. — Ce qu'on veut d'abord l'aire revivre, c'est l'esprit de la culture el de la philosophie

païenne-. — Réhabilitation de Lucrèce, traductions encyclopédiques. — Le culte des sages, Julien l'Apostat, Socrate. — Les moralistes de l'antiquité : Sénèque, Plutarque, Marc-

Aurèle. — La morale du siècle se coule dans la morale antique. — Le civisme renaît, différentes formes du patriotisme. Le culte des grands hommes, couronnement du buste de Voltaire chez M"' Clairon. - Les récompenses el les couronnes < i n iq m os. — Conception nouvelle de l'arl : Bul mural et utilitaire, lettre de Greuze aux curés de campagne. Recherche du naturel el de la simplicité. Les anciens restent les grands modèles : la mythologie. On essaie de rajeunir la forme classique par la traduction el l'élude des styles antiques. — Généralité de cette tendance.

III. Pourquoi le mouvement antiquisant ne pouvait aboutir : prédominance et maintien de la l'orme et delà discipline classiques; elle esl liée à toul un étal social. — Cependant harmonie éphémère entre la l'orme classique el les aspirations nouvelles sous Louis XVI : l'homme el la littérature Louis XVI. — Ce qu'il en subsistera.

Quand on parcourt le palais et les jardins de Versailles <d qu'en même temps on évoque les souvenirs de littérature et d'art des deux siècles qui y ont vécu. on peut avoir un moment l'illusion d'assister d'un bout à l'autre ;i la même résurrection triomphante du paganisme antique, de l'apothéose mythologique et du Plaisir divinisé. Mais pour peu que Ton compare ses impressions et si, par exemple, on passe de la Galerie des glaces au Trianon de Marie-Antoinette, on voit tout de suite que ce merveilleux décor îfest pas le symbole d'une même idée suivant son développement logique et qu'il faut distinguer les époques qui y ont l'une après l'autre travaillé : quelle distance des fresques de Lebrun aux dessus de porte de Natoire ou de Pater! Autant l'allégorie du grand siècle est froide et pour ainsi dire officielle, autant l'autre est vivante el familière. Les déesses et les nymphes s'animent dune petite vie mondaine et gracieuse, les yeux bril-

LA RENAISSANCE DE l'ïDÉE PAÏENNE. :{

lenl d'intelligence el de malice, de purs profils parisiens s'affirment, les cheveux révèlent la main experte d'un coiffeur H les attitudes, les leçons d'un maître à danser. Toutes ces jolies personnes sont plus OU moins du monde, et, si elles sonl nues, on comprend qu'elles n'auraient qu'à sonner leur femme de chambre pour reparaître l<>ul à l'heure en grand habit de cour avec les paniers et les plumes. Qu'on se rappelle après cela les litres des opéras et des romans, les petils vers badins ou erotiques, et l'on sentira que le paganisme est partout, — un paganisme très coquet et très maniéré, mais qui n'en est que plus piquant, et d'ailleurs si vif, si séduisant et si joli! Ce n'est plus comme au siècle d'avant une leçon que l'on récite, un rôle que l'on joue : puisqu'on n'a plus d'autre but que de s'amuser nu de donner à son ennui \\i\ cadre amusant . comme on ne croit plus à grand'chose, on retrouve tout naturellement les façons et les goûts des épicuriens de l'ancien monde, et pour ces voluptueux, la mythologie de la volupté est la dernière religion.

Pour sentir comme elle a conquis l'art d'alors, il suffit de songer à tous ces peintres-décorateurs de la première moitié du siècle, les Lemoyne, les Natoire, les Boucher, dont les mythologies riantes et fleuries s'épanouissent non seulement aux murs des palais et des vieux hôtels, mais viennent égayer aussi les maisons i lernes des gens de finance ' : celte maison

moderne, elle est comme le symbole de l'époque, avec ses escaliers, ses alcôves el ses dégagements combinés au mieux du confort et du plaisir, avec ses cheminées

encombrées de bibelots de la Chine el de statuettes

de Saxe. — La littérature se met à l'unisson; et de

l. Sur tout cela, cf. Paul Mantz, François Doucher, Lemoyne vi Satoire : Paris, Quant in, 1 8 i(L

4 FIN IH CLASSiaSMË ET RETOUR A l/AYl'ioUE.

toutes les divinités voluptueuses du paganisme, c'est Vénus surtout à <pii elle adresse son culte. La déesse renaît véritablement : « Comme autrefois <le l'écume des mers, elle jaillit de la légèreté des cœurs » '. <m n'en finirait pas de citer toutes les œuvres Fragiles qu'elle a inspirées. I>e même que ses peintres, elle a ses poètes attitrés, les Dorai, les Bertin, les Léonard. On recommence indéfiniment le voyage à Cythère :

Amour le veut, retournons à Cythère -.

On y l'ail îles neuvaines :, et on y dil des heures*. C'est à elle que sont dédiées toutes ces nudités libertines qui foisonnent dans les vers, ou dans le roman : les /«•//s au lutin ■'•. les Bains de Diane ,]. les Dortoirs de Lacédémone \ On ne se lasse pas de rimer le Temple de Gnide. On remonte même jusqu'aux anciens pour y chercher des raffinements inconnus, comme si l'on n'était pas assez riche de son propre fonds : Léonard el d'autres traduisent ou paraphrasent le Pervigilium Vencris. On traduit en vers les Remèdes d'amour el VArt d'aimer d'Ovide. On revient même aux latineries modernes : Dorât donne une traduction des Baisers de Jean Second, dont les gravures d'Eisen font un véritable bijou. La grave Académie des Inscriptions elle-même semble se laisser entraîner au mouvement : en 1776. elle met au

1. Ei etJ.de Goncourt, L'Art au XVIIIe siècle, 3e série, p. 267.

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