Encyclopédie^ art. Décoratioîc
160 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'aNTIQUE.
à la suppression des banquettes. Quelques années plus tard, la scène est libre et les décorateurs vont se donner carrière. La conséquence immédiate, comme on pouvait le prévoir, fut l'abandon ou tout au moins le relâchement de la règle de Puni té de lieu. Peut- être n'a-t-on pas assez remarqué que, bien avant le romantisme — dès la seconde moitié du xviii* siècle, — elle est presque constamment violée.
Malheureusement il est difficile, faute de documents, de se faire une idée de cette décoration nouvelle et surtout des progrès de la vérité historique en cette partie du théâtre. On en est réduit aux indications que les auteurs eux-mêmes ont bien voulu nous donner dans leurs livrets. Dans Œdipe chez Admète, la scène représentait au in« acte un bois de cyprès, avec des débris de rochers, et, dans le fond, le temple des Euménides. Au v«, c'était un véritable < tableau » : « La porte de l'intérieur du temple s'ouvre, l'encens fume; on y voit les figures des Euménides, les instru ments nécessaires aux sacrifices * et en général tout ce qui peut caractériser le temple des Furies. L'autel est au centre, sa flamme brille, et sa clarté illumine le visage iVCEdipe, qu'on y voit dans l'attitude d'un suppliant. Le grand prêtre et sa suite forment un cercle autour de lui..., etc. ^. » Dans Philoctète, la décoration était forcément plus simple : t Le théâtre représente le bord de la mer. On voit de côtés et d'autres différentes ouvertures entre des rochers... etc. » Mais c'est dans les pièces romaines principalement qu'on se mettait en frais de couleur locale, sans doute parce
1. Levacher de Chamois consacrait tout un article à ces accessoires, t. III, avec planche à l'appui.
2. Cf. Œdipe chez Admète, acte V, se. \u. -— Peut-être y avait-il là une réminiscence du tableau de Fragonard : CoreA'if^ et Callirrhoéi
LE THÉÂTRE ET l'iMITATION DE L'ANTIQUE. 16i
que la mode y portait et qu'on trouvait des modèjes dans la peinture du temps. Voici par exemple une rubrique de La Harpe, qui rappelle à s*y méprendre le Serment des Horaces * : « Le théâtre représente un appartement intérieur de la maison de Virginius. On voit au fond les statues des dieux domestiques et un autel orné de guirlandes * > ; à l'acte suivant, la scène changeait : c'était le portique d'un palais, avec un tribunal, où Appius apparaissait entouré de ses licteurs; puis le forum avec ses temples, ses portiques , sa tribune aux harangues, des soldats dans l'éloignement et toute une figuration nombreuse. On sent de plus en plus le parti pris de pousser au * tableau », d'ordonner la« scène comme une véritable composition décorative. Au m® acte de Coriolan, le théâtre représentait le camp des Volsques, la tente de Tullus, — sur un autel, « la statue d'une des divinités du peuple volsque » et, t dans l'éloignement les murs de Rome ^ ». Mais voici encore mieux : la rubrique devient une véritable ébauche pittoresque, comme la description du salon de Danaé dans Ruy-Blas. Il s'agit de la décoration de la tragédie de Ducis : Abu far ou la famille arabe, que l'on peut considérer comme le pendant d'CEdipe chez Admète : « Le théâtre représente dans le désert les tentes éparses d'une tribu, les tentes d'Abufar et de sa famille, celle qui est destinée pour recevoir les étrangers et un autel domestique. Une partie du désert est assez fertile : on y voit quelques pâturages, des chameaux, des chevaux, des chèvres, des brebis qui paissent en liberté, des fleurs, quelques ruches à miel, des palmiers, des arbres qui dis-
1. La pièce de La Harpe est de 1786 et le tableau de David fut exposé au salon de 1785.