‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 13 sur 281 · Emile, liv. V · texte numérisé non relu

Emile, liv. V

LA RENAISSANCE DE l'IDÉE PAÏENNE. i\

mal, puisqu'elle t'empêche de goûter un plaisir innocent, auquel la nature souveraine maîtresse nous invite tous * ». — Et plus loin : t Comment est-il arrivé qu'un acte dont le but est si solennel,... que le plus grand, le plus doux, le plus innocent des plaisirs soit devenu la source la plus féconde de nos dépravations et de nos maux? » Si l'on rapproche ce passage de certains épisodes, de Saint-Lambert, ou de Roucher *, on sentira tout le chemin parcouru depuis les plates obscénités de la Pucelle et les petits jeux polissons du roman : ces hommes, à force de célébrer la nature, ont entrevu quelque chose de l'antique beauté de l'amour tel que Lucrèce et Virgile l'ont chanté, en glorifiant les fureurs du rut et l'ivresse de la vie printanière.

Après les sens, il n'y avait plus qu'à absoudre et à exalter les passions. La tragédie de Voltaire y acheminait, en recherchant surtout les effets touchants, — par exemple cette Zaïre, la plus applaudie de toutes ses pièces, où, comme il le disait, il s'était abandonné € à toute la sensibilité de son cœur > ^ Et voilà déjà une première dérogation à l'esprit de l'art classique, dont un des préceptes les plus essentiels est de surveiller constamment la sensibilité comme l'imagination et de € purger » les passions de ce qu'elles ont d'excessif et d'énervant. Diderot, avec l'exagération habituelle de son tempérament, va beaucoup plus loin : € On déclame sans fin contre les passions, on leur impute toutes les peines de l'homme, et l'on oublie

1. Supplément au voyage de Dougainville, CKuvres de Diderot (édit. Assézat, II, 220).

2. Dans les Saisons de Saint-Lambert, description du printemps, V chant, — dans les Mois de Roucher, les amours du cheval et du taureau, — l'éveil de l'amour chez l'adolescent.

3. Lettre à M. de la Roque (1732). — Voltaire disait ailleurs : « Il faut se rendre maître du cœur par degrés, l'émouvoir, le déchirer ». Dictionnaire philosophique, II, p. 202.)

12 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A L'aNTIQUE.

qu'elles sont aussi la source de tous les plaisirs ». Mais cela ne lui suffît pas. Il faut qu'il ajoute : « Les passions amorties dégradent les hommes extraordinaires. La contrainte anéantit la grandeur et Ténergie de la nature*. » De là à voir dans la passion sauvage et dans la barbarie la source de toute poésie, il n'y avait qu'un pas : quand est-ce, dit-il, que la nature offre de grands modèles à l'art? C'est au temps t où les dieux altérés de sang humain ne sont apaisés que par son effusion, où les bacchantes armées de thyrses s'égarent dans les forêts et inspirent l'effroi au profane qui se rencontre sur leur passage; où d'autres femmes se dépouillent sans pudeur, ouvrent leurs bras au premier qui se présente et se prostituent ^ ». Maintenant ce n'est plus seulement la discipline classique qui se relâche comme chez Voltaire, c'est le romantisme avec toutes ses outrances, qui tente de faire irruption dans la littérature et dans les mœurs.

A ce moment du siècle, il y a comme un besoin général de secouer la contrainte des convenances ou des traditions littéraires — une véritable explosion de passion et de sentiment. De là le succès de la Nouvelle Héloise avec tout ce qu'elle avait de passionné et, par endroits, de déclamatoire. A mesure qu'on avance vers la révolution, c'est un crescendo d'enthousiasme et d'exaltation : * Il s'est établi parmi les littérateurs une prétention à la force, à la grandeur et à la chaleur, qui est aussi fatigante pour les lecteurs que pour ceux qui composent; chaque écrivain weuibrûler le papier.... Car, dans les idées reçues maintenant, point de génie sans une force prodigieuse et sans un feu dévorant; enfin un athlète en fureur, voilà Vhomme de génie ^. » —

\. Pensées philosophiques, 1, m.

Page 1