Cf. notre chap. iv, p. 118 et suiv
officielles, ou de poésies de circonstances, dont l'espèce est extrêmement nombreuse : des œuvres comme Minorque conquise, poème composé à Foccasion du fait d'armes du maréchal de Richelieu par un certain P. N. Brunet, ou comme la France sauvée, poème par d'Arnaud, à l'occasion de la tentative d'assassinat de Damiens*, n'offrent absolument aucune signification pour le mouvement littéraire en général et en particulier pour' le mouvement antiquisant qui nous occupe. Aussi bien Lebrun apparaît comme un véritable monstre au milieu de ses contemporains. 11 est étrange et anormal, non pas seulement par le genre de sa poésie, mais par son caractère et ses allures. Parmi tous ces mondains, gens à ménagements et à compromis, c'est un admirateur et un imitateur des anciens, aussi intransigeant dans sa foi qu'un David ou un Raphaël Mengs. Il affecte le goût de la solitude * et le dédain du monde et dès avant 89 il fait parade d'une austérité toute républicaine. Il a les yeux constamment fixés sur un type de poète, qu'il a voulu être de toutes ses forces, le poète conducteur de peuples ou chantre des héros, environné d'une sorte de majesté sacerdotale, — Tyrtée ou Pindare. Son rôle finit par l'envahir et le posséder tout entier. Il était d'ailleurs taillé pour lui : « Lebrun, dit Chateaubriand qui l'avait connu, a toutes les qualités du lyrique; ses yeux sont âpres, ses tempes chauves, sa taille élevée. Il est maigre, pâle, et quand il récite son Exegi monumentum, on croirait entendre Pindare aux jeux olympiques. Lebrun ne s'endort jamais qu'il n'ait
L Voir Corresp. litt., III, p. 351, 357.
Û, Voir en particulier la fin de TOde iv, liv. I (Que V étude de la nature est préférable même à celle des anciens). Le titre de son grand poème inachevé est égaielnent significatif : La nature, ou le bonheur philosophique ou champêtre.
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composé quelques vers et c'est toujours dajis son lit, entre trois et (quatre heures du matin, que l'esprit divin le visite *... » Au fameux souper grec de M^^ Vigée, il dut se prendre tout à fait au sérieux et croire à la réalité du décor, lorsqu'au milieu de ces travestissements à Tantique, il parut, la lyre à la main, un manteau rouge sur les épaules et le laurier au front ^.
Ce porte-lyre, qui croyait à sa mission sociale et patriotique, a eu do très grandes ambitions littéraires, à peu près les mêmes que celles d'André Chénier; et peut-être n'a-t-on pas assez dit tout ce que celui-ci lui a dû, lui qui a tenu à honneur de s'avouer son ami ^ : en réalité c'est par Lebrun que Chénier se rattache à l'art de son temps. Tous deux ont le même dédain de la petite littérature et des petits genres, des poètes mondains coureurs de salons. Seulement ce qui n'est chez André Chénier que l'instinct de la haute poésie, devient chez Lebrun une sorte de haine farouche. Il disait quelque part : « Peut-être qu'au moment où j'écris, tel auteur vraiment animé du désir de la gloire et dédaignant de se prêter à des succès frivoles, compose, dans le silence de son cabinet, un de ces ouvrages qui deviennent immortels, parce qu'ils ne sont pas assez ridiculement jolis pour faire le charme des toilettes et des alcôves et dont tout V avenir parlera parce que les grands dt4 jour n'en diront rien à leurs petits soupers *. » — Chénier avait assez de sagesse on plutôt un talent assez
1. Noie édilétî par Saiiile-Beuvc, écrile en marge de la pag<' 128 (le V Essai sw* les révolutions. Cf. Chateaubriand ei son groupe littéraire, 1, p. 121.