‹ La fin du classicisme et le retour à l'antique dans la seconde moitié duChapitre 153 sur 281 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

I. Originalilé de Chénier comparé à ses contemporains. — Restrictions et regrets. — Inachèvement de son œuvre et incertitude du texte. — Le problème du plan, comme pour \€s Pensées de Pascal. — (Ihénier n'a pas fait école. — Admiration irréfléchie des romantiques.

II. En quoi Chénier devance son siècle. — Le poème de Vlnvenlion. — La psychologie du poète. — L'enthousiasme faculté maîtresse. — Différences avec Boileau. — Théorie de l'invention. — Son caractère idéaliste. — Ses limites. — Toute |K)ésie doit être vécue. — La modernité. — L'Hermès. — Théorie de l'imitation des anciens. — Chénier helléniste et latiniste. — Prédilection pour les alexandrins. — L'esthétique alexandrine; la greffe poétique. — Distinction des genres. — Les plans de tragédies et de satyres d'André Chénier. — Ulnvenlion est uns poétique complète : rétrécissement de l'idéal classique-

m. L'application des théories. — Chénier est un dilettante. — Elève de David, Winckelmann. — Les publications sur llerculanum et Pompéi, son voyage à Rome, ses connaissances en sculpture et en musi(iue. — Le. sentiment de la couleur. — Le sentiment du nu. — La composition picturale et la plastique. ~ Le sens de la beauté des mots. — La couleur locale. — L'homme du xviii" siècle. — Le sentiment de la nature : les paysages, le musée de Chénier : Watteau, Boucher, Loutherliourg, Vien. David et Le Poussin. — La volupté, la grossièreté du siècle. — Le goût du luxe, la table, les boudoirs, les modes.

IV. La valeur de l'œuvre, sa modernité appareate. — Chénier est un alexandrin. — Contradiction entre la théorie de l*in-

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vention et la théorie de i'imitalion. — Pourquoi VHermès devait échouer. — Même erreur que Ronsard sur la langue et le style. — La métaphore incohérente, la périphrase. — La versification, ce qu'elle a d'arbitraire et de faux. — Banalité des idées. — La qualité de Tantique chez André Chénier : il ne dépasse pas son temps. — André Chénier mosaïste comme Tabbé Barthélémy. — Le vers latin. — Incohérence du style. ^

V. Physionomie littéraire d'André Chénier. — Résumé de ses théories, leur portée : étroitesse du principe de l'imitation des anciens, intransigeance classique d'André Chénier. — Stérilité de l'œuvre, influence lointaine sur les romantiques.

Voici enfin un vrai poète qui, se séparant de toute cette tourbe de versificateurs, semblait devoir exprimer l'àme même du siècle, avec son idéal de vie voluptueuse et libre, son enthousiasme pour la nature et la science, son culte grandissant de la beauté antique. Au sortir de Lebrun et de Delille, quand on est encore étourdi de ce caquetage et de cette rh«^torique grondante et boursouflée, il olTre. soudain comme un délassement à l'esprit et une reprise à Timaginntion. Il apporte une fraîcheur de nouveauté et d'invention. On sent qu'il a quelque chose à dire, on recommence à comprendre ce que c'est que la poésie. Mais poin^quoi faut-il qu'avec lui on en vienne toui de suite à des restrictions et h des regrets?

D'abord sommes-nous bien si^rs de [)osséder son œuvre? S'il y a une énigme irritante dans l'histoire littéraire, c'est, avec les Pensées de Pascal, celle de Fœuvre d'André Chénier. L'un et l'autre il faut nous résigner à ne les connaître jamais parfaitement. Tout un groupe de manuscrits de Chénier — celui qui renferme la partie la plus importante de son œiivin^ —

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s'est pcM'du *. L'excellente édition de Becq de Fouquières, — celle de 1872 — n'est en somme que la reproduction de l'édition de Latouche de 1819, corrigée et augmentée de l'apport des éditions ultérieures. Un second groupe de manuscrits était resté entre les mains de Gabriel de Chénier, le neveu du poète. Celui-ci en a tiré une édition tellement confuse, qu'il a tout remis en question, si bien qu'après son édition de 1872 — qu'on aurait pu croire à peu près définitive, — Becq de Fouquières a été obligé d'en donner une refonte en 1881, mais sans pouvoir consulter les manuscrits originaux que détenait Gabriel de Chénier et qu'il s'est toujours refusé à communiquer. Aujourd'hui ces manuscrits sont déposés à la Bibliothèque Nationale et une revision s'impose du dernier texte de Becq de Fouquières. Mais si loin qu'on en puisse pousser l'exactitude, il n'en est pas moins vrai que nous nous trouvons en présence non pas d'une œuvre, mais d'une ébauche. Bien plus, il est certain qu'un grand nombre de ces fragments seraient entrés dans des œuvres fort différentes. Certaines pièces auraient peutêtre été supprimées qui ne sont que des essais de jeunesse, comme les Épîtres écrites de Strasbourg '.

1. GV,st ce que Becq de Fouquières a appelé le groupe L. « Que sont devenus les manuscrits du groupe L, qui forme presque l'ensemble de l'œuvre d'André Chénier? sont-ils perdus? Nous avons vu que Latouche a dit lui-même qu'il les conservait précieusement, on peut donc espérer qu'ils existent encore et qu'ils sont parmi les papiers du premier éditeur. Mais où sont ceux-ci? Il y a là une enquête à faire, d'autant plus importante que, sans les manuscrits du groupe L, on n'arrivera jamais à la constitution définitive du texte des poésies d'André ClUtnier. » — Becq de Fouquières, Documents nouveaux sur André Chénier ^ p. 145.

2. Sous la condition qu'ils ne pourront être communiqués au public qu*en 1910.

3. Les épîtres i, ii, ni. Cf. Becq de Fouquières, éd. 1872. — Dans tous les cas, il ressort d'un projet de préface d'André

Dans quels morceaux certains vers isolés seraient-ils entrés définitivement? Quel ordre enfin le poète aurait^ il adopté? car de même que les alexandrins ses maîtres il devait attacher une importance et une signification esthétiques à l'ordonnance d'un recueil *. On voit que le problème du plan est aussi insoluble pour André Chénier que pour Pascal.

Mais ce qu'il y a de plus grave, c'est qu'André Chénier est une véritable exception au milieu de ses contemporains. Les seules pièces qu'il ait publiées de son vivant, le Serment du Jeu de Paume et les Suisses de Chd" teauvieuXj ne diffèrent pas sensiblement de la poésie de Lebrun. On peut en dire presque autant de ses Élégies. Comment se serait-il comporté avec le reste de son œuvre, — ces fragments qui sont ce qu'il y a de plus antique chez lui et qui forment la part la plus séduisante pour les modernes? Aurait-il même publié tels quels C Aveugle et le Mendiantf Enfin et surtout aurait-il

Chénier lui-même, qu'il aurait fait un choix de ses ouvrages pour une première édition : • L'auteur de ces poésies les a extraites d'un grand nombre qu'il a composées et travaillées avec soin depuis dix ans. Le désir de quelque succès dans ce genre et les encouragements de ses amis l'ont enfin déterminé à se présenter au lecteur. Mais comme il est possible que ses amis l'aient jugé avec plus de faveur que d'équité, et aussi que les idées du public ne se rencontrent pas avec les siennes, il a cru meilleur :d'en faire l'essai en ne mettant au jour qu'une petite partie de ses ouvrages. Car, si le peu qu'il publie est goûté, il en aura plus de plaisir et de courage à montrer ce qui lui reste; sinon il vaudra mieux pour les lecteurs d'être fatigués moins longtemps et, pour lui, de se rendre ridicule et ennuyeux en moins de pages. » Œuvres en prose d'André Chénier, p. 344.

1. Voir par exemple la discussion de Westphal sur l'ordre adopté par Catulle dans son recueil. Ce qu'il y a de certain, c'est que l'ordre adopté n'était ni chronologique ni analogique, mais tout esthétique et ayant probablement pour principe une sorte d'architecture métrique. — R. Westphal, CatulVs Gedichte in ihrem geschichtlichem Zusammenhange,

fait école ? Autant de questions auxquelles il est impossible de répondre absolument.

Une autre cause d'incertitude pour la critique, c'est qu'il a paru pour la première fois aux débuts même du romantisme, à une époque où l'idéal poétique était diamétralement opposé au sien, et que néanmoins il a été fort admiré. Les romantiques n'ont-ils pas faussé le caractère de son œuvre, en l'attirant à eux *, ne se sont-ils pas fait de lui une image selon leurs aspirations et leur goût? Tout cela est encore bien difficile à démêler.

Quoi qu'il en soit, et si conjecturale que semble devoir être toujours une édition d'André Chenier, nous devons lui donner ici une place à part. Ce qui nous intéresse chez lui, ce sont ses théories d'art. Pour cela, nous tenons dans le poème de Vlnveniion la pièce capitale du procès. Tout le mouvement antiquisant s'y résume et s'y formule et il est probable que, si Chénier eût vécu, ce poème eût été comme V Art poétique on la Préface de Cromwell des néo-classiques. Pour ce qui est de l'application, nous pouvons — dans une certaine mesure, et avec toutes les restrictions que nous avons faites au début — essayer d'en juger d'après son œuvre même, si incomplète et fragmentaire qu'elle soit.

\. Victor Hugo, comparant André Chénier et Lamartine, les (iéfînit ainsi : « Le premier est romantique parmi les classiques, le second est classique parmi les romantiques ». Litterature et philosophie mêlées, I, 92. Il y a peut-être là une part de vérité. C'est Sainte-Beuve surtout qui a le plus contribué à fausser la signification de l'œuvre d'André Chénier. Voir chap. IX, Le romantisme et la tradition classique.

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André Chénier a vécu presque constamment à l'écart; avec quelques amis pour confidents, sans grand désir de bruit et de renommée, du moins avant l'achèvement de son œuvre telle qu'il la rêvait. Si nous voulons bien comprendre l'originalité de ses théories, il faut le replacer au milieu de ses contemporains et marquer les différences.

Nous avons vu qu'un même mouvement, toujours plus fort à mesure qu'il se rapproche de la fin du siècle, entraîne tous les esprits distingués vers l'art et les littératures antiques. Voltaire comme Lebrun, La Harpe comme Diderot sont convaincus qu'il n'y a de salut pour le classicisme expirant que par un retour très franc aux sources mêmes des grands classiques, — les œuvres des anciens. Mais parmi tous ces poètes et tous ces critiques il faut distinguer des groupes, car tous ne comprennent pas et ne veulent pas pratiquer l'imitation des anciens de la même façon. Les uns, comme La Harpe ou Delille, les admirent comme des maîtres qu'il faut sans cesse consulter, qui sont une leçon éternelle de goût, de naturel et de simplicité, dont l'art enfin a été prodigieux et peut encore servir de modèle; mais ils se souviennent aussi que nous avons une grande littérature nationale, que les modernes ont égalé et, en bien des genres, surpassé les anciens ; qu'il ne s'agit nullement de sacrifier les premiers aux seconds et qu'avant tout, il faut rester Français. Sauf l'admiration des modernes, ce sont les principes mêmes de l'école de Boileau.

Les autres, comme Lebrun, Boucher, Ducis, tout en ayant la même admiration pour les modernes, étudient et imitent les anciens de plus près. Ce n'est pas seule-

ment le fond éternellement humain qui les attire, c'est encore et surtout la forme? qu'ils s'efforcent de reproduire laborieusement. L'auteur de VOdesur le vaisseau le Vengeur aurait eu peu de chose à faire pour devenir un pur ronsardisant. Dans tous les cas, il paraît probable que les jeunes gens de la génération suivante, les Millevoye ou les Chènedollé, auraient suivi ardemment André Chénier. Mais aucun n'a fait ce qu'il a fait. Aucun n'a été aussi intrépidement jusqu'au bout des principes du classicisme. C'est là évidemment une question de nuances. Toujours est-il que l'originalité sinon le mérite d'André Chénier a été de préciser et de formuler ce qui chez ses contemporains, même les plus avancés, n'était qu'une agitation très déterminée, mais un peu inconsciente, vers l'antique, et de transformer de simples tendances en une théorie.

Si en effet nous rapprochons du poème de Vlnvention l'Épître IV à Lebrun, nous nous trouvons en présence d'une poétique complète dont les principes sont aisés à coordonner.

Au début de son Art poétique Boileau n'avait pas jugé à propos de s'expliquer sur ce qu'il entend par un poète. Il parle d' € astre » et d' c influence secrète » : on naît poète, et voilà tout. Chénier sur ce point développe l'esthétique classique. S'il se borne, comme Boileau, à constater la présence de la faculté poétique, sans davantage la définir, il indique du moins à quel signe elle se reconnaît, il esquisse une sorte de psychologie du poète : ce signe c'est l'enthousiasme. Et par là Chénier rejoint tout de suite les anciens, car il ne faut pas s'y tromper, l'enthousiasme tel qu'il le comprend n'est point du tout le délire farouche des romantiques, l'exaltation déréglée et sauvage que l'on vantera plus tard d'après M™® de Staël et les poètes

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germaniques. Chénier n'admettrait point qu'il y ait de la poésie « dans les eaux du Strymon glacé et dans Fivresse du Thrace » » ; son enthousiasme, c'est celui que Virgile attribue aux poètes primitifs, aux antiques devins et aux sibylles. C'est encore celui que Platon louait un peu ironiquement dans le Phèdre et dans Vlon : un dieu habite par moments dans l'âme des poètes, rythme leurs mouvements et leurs paroles et fait entendre par leur bouche des choses belles et sages 3. Est-il étonnant que la Raison et la Beauté éternelles s'expriment ainsi dans un ravissement de tout l'être ?

Telle lo tourmentée en Tardente saison...

Tel le bouillant poète en ses transports brûlants,

Le front échevelé, les yeux étincelants,

S'agite, se débat, cherche en d'épais bocages

S'il pourra de sa tête apaiser les orages

Et secouer le dieu qui fatigue son sein *.

Chénier revient à plusieurs reprises sur cette divine folie de l'inspiration :

Celui qu'un vrai démon presse, enflamme, domine, Ignore un tel supplice, il pense, il imagine, Un langage imprévu dans son âme produit Naît avec sa pensée et l'embrasse et la suit 8.

Ce privilège de l'inspiration fait du poète un être à part, un être sacré : il est prêtre des Muses. Ici encore

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