Liv. "VI, od. V
LES « POETiE MINORES ». 2i9
Ou bien :
Le chef de nos braves soldats
Avec VOlympe auxiliaire
Les chassera loin de nos murs^.
Il faudrait dresser un catalogue de toutes les imita tiens ou de toutes les traductions de Lebrun, pour voir jusqu'à quel point il a exagéré ce procédé tout classique, qui — il ne faut pas l'oublier — a été par excellence celui de Racine. On trouvera dans l'édition de Properce de Nicolas Lemaire de nombreuses notes sur les emprunts qu'il a faits, en particulier, à Properce dans ses Élégies. Mais une phrase méchante de Rivarol, qui nous a été conservée par Chènedollé, en dit plus long sur la rhétorique de Lebrun que tous les index et tous les commentaires : « Ne le voyez- vous pas d'ici, assis sur son séant dans son lit avec ses draps sales, une chemise sale de quinze jours et des bouts de manche en batiste un peu plus blancs, entouré de Virgile, d'Horace, de Corneille, de Racine, de Rousseau, qui pêche à la ligne un mot dans l'un et un mot dans l'autre, pour en composer des vers, qui ne sont que mosaïque 2? »
La mosaïque, — nous l'avons déjà vue percer dans le poème de Rouchor; nous allons la retrouver chez André Chénier et chez David et jusque dans les Martyrs de Chateaubriand. — Encore une fois, quand on comprend l'art de cette façon, n'est-il pas plus simple de traduire? C'est le terme auquel aboutissent invinciblement tous ces versificateurs : Lebrun termine sa carrière par des traductions en vers d'auteurs latins et grecs, les Veilléps du Parnasse.
Essayons maintenant de résumer les caractères de
i. Llv. V, od. vm.
2. Chènedollé, Ma première visite à Rivarol, cité par Sainte- Beuve, Chateaubriand el son groupe, II, p. 167.
cette poésie : qu'il s'agisse des plus féconds comme l'abbé Delille ou des plus lents à composer comme Lebrun qui a passé sa vie à revoir ses brouillons, — ce qu'il y a de plus frappant chez eux tous, c'est une stérilité poétique presque complète et un absolu dénûment d'invention ^ Le mal dont le classicisme va mourir est arrivé, avec eux, à sa période aiguë : ce I n'est pas autre chose qu'un retour au principe fon- • damental du classicisme à ses débuts, qui est Vimitation par Vextérieur, — le pastiche ou la paraphrase. Que fontils en effet? — Les plus ambitieux et les mieux doués ont tous la prétention d'écrire un grand poème scientifique sur la Nature, ce qui était déjà une singulière / méprise; mais au lieu de tenter, comme Dante ou . Lucrèce , une vaste synthèse poétique de l'univers , sur les données de la science de leur temps, ils se perdent dans le détail de l'analyse scientifique. Ils mettent en vers des formules, ou s'ils jugent l'entreprise trop ardue, ils versifient tout simplement des lieux communs sur « le bonheur philosophique » qu'on goûte € au sein de la Nature ». Les purs descriptifs sont encore plus à l'aise : ils n'ont qu'à regar4er aeitour d'eux et à prendre n'importe quoi pour trouver des matières de vers français. Cette mise en vers de toutes choses, n'est-ce pas en somme le vieux procédé de V amplification y qu'on trouve à l'origine comme à la fin de toutes les littératures classiques? Le fond étant insignifiant ou d'emprunt, il n'y a que la forme qui compte.
Le secret de la beauté de la forme, les pseudo-classiques du xviii* siècle le redemandent surtout aux
anciens, — nous avons assez dit sous l'influence
1. N'est-ce pas surtout parce qu'il avait conscience de ce vice radical de la poésie de son temps, que Ghénier a intitulé le plus important de ses poèmes : L' fnvention'î
de quel mouvement d'idées. Ils les étudient et ils les imitent, non pas seulement dans quelques passages, mais dans des épisodes entiers, mais dans le détail de leurs expressions. Cette étude, justement par tout ce qu'elle avait d'extérieur et d'ingrat, les achemine vers la traduction, où presque tous finissent par se tenir et qui est en effet le plus complet triomphe de la virtuosité du versificateur et du styliste.
En somme, c'est uniquement le style qui les préoccupe : ils oublieront si bien les choses pour les phrases que la première tâche des romantiques sera de rapprendre le sens et l'usage des mots. — Lorsque Ché-; nedollé prit congé de Rivarol à Hambourg, celui-ci lui remit sa traduction de Dante en lui disant : « Lisez cela! Il y a là des études de style qui formeront le vôtre et qui vous mettront des formes poétiques dans la tête. C'est une mine (T expressions, où les jeunes poètes peuvent puiser avec avantage *. » — Voilà donc le suprême conseil que donnait à un débutant un des plus brillants rhéteurs de cette décadence classique : le dernier procédé du classicisme finissant, c'est un procédé d'écolier, — la chasse aux expressions. <
1. Chènedollé, Ma première visite à Rivarol, dans Sainte- Beuve, ojD. cit., II, p. 169.