Cf. Sainte-Beuve, op. cit,, II, p
332 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l' ANTIQUE.
d'autres jouent au trictrac ou aux échecs. Peu de lectures, peu de curiosité, rien de ce qui fait le poète ou l'artiste, la foi ardente, les grand élans d'enthousiasme, mais une assiette tranquille dans de petites admirations établies et vérifiées une fois pour toutes. La conclusion — et elle est de lui, — c'est qu'il faut se tenir en repos, puisque t tous les vers sont faits i ».
Avec des juges ou des émules comme ceux-là, il est tout naturel que Delille ait passé pour le grand poète de l'école impériale. Il revient grandi par son exil; on salue en lui le dernier représentant d'un grand siècle. Chénier lui-même, qui appartient au parti philosophique, n'a que des éloges pour lui dans son Rapport. Bien qu'il en ait fait depuis longtemps de nombreuses lectures, ses poèmes sont accueillis avec enthousiasme, et consacrent sa réputation. On dirait qu'il n'a jamais été plus fécond : L'Homme des champs paraît en 1800 ; La Pitié en 1803, la traduction de VÉnéide en 1804, celle du Paradis perdu en 1805, V Imagination en 1806, les Trois Règnes en 1809, la Conversation en 1812. Tout le monde le lit et l'admire, Napoléon cherche à le gagner. Quand il meurt, on lui fait de magnifiques funérailles. Son corps reste exposé plusieurs jours, dans une salle du Collège de France, la tète ceinte du laurier. Plus tard encore, les romantiques eux-mêmes, à leurs débuts, comptent avec lui et s'inclinent devant son talent.
Aussi comme les poèmes didactiques et descriptifs abondent à l'imitation des siens! Mais qu'il s'agisse de la Navigation d'Esménard ou du Génie de r homme de GhônedoUé, des Oiseaux de la ferme de Lalane, ou du Printemps du Proscrit de Michaud, on chercherait vainement dans tous ces poèmes, je ne dis pas un peu
1. Le mot est de Fontanes : il a été dit à propos des Méditations de Lamartine. Cf. Sainte-Beuve, op. cit., II, p. 133.
d'originalité (Chènedollé par exemple a des parties de vrai poète), mais quelque chose de vraiment neuf et qui prépare la poésie de l'avenir. C'est toujours la raison oratoire qui domine, avec un placage de tirades philosophiques, d'imitations de l'antique et d'épisodes de sentiment (voir en particulier l'épisode du Jeune Léon au III® chant du Génie de Vhomme de Chènedollé). Si l'on veut avoir une idée de la platitude et du prosaïsme du genre, il faut descendre jusqu'à ces petits poèmes moraux ou philosophiques qui s'y rattachent, et dont le XVIII® siècle avait légué le goût à la poésie de l'Empire : Chénier discourt sur La calomnie ou Vintérêt personnel, Legouvé sur Les avantages de la mémoire, Millevoye sur L'Indépendance de l'homme de lettres. Encore en 1815, l'Académie mettra au concours pour le prix de poésie, ce beau sujet qui inspira ses premiers vers à Victor Hugo : Du bonheur que procure V étude dans toutes les situations de la vie*. Ce qu'il y a d'effrayant, c'est que, malgré le ridicule de ces titres, personne n'y entendait raillerie et qu'on cherchait de bonne foi de la poésie dans ces rapsodies de collège.
Mais les traductions de Delille ont été non moins imitées et admirées que ses poèmes didactiques. Son Enéide met de plus en plus Virgile à la mode, au point qu'il restera encore quelque chose de cet engouement chez les jeunes romantiques (Michelet, Hugo ^).
Comme nous l'avons fait voir ailleurs, la poésie didactique, qui est par excellence la poésie de la difficulté vaincîie, conduisait tout droit à la traduction en