Les Martyrs, liv. III
3. C'est ce que Hoffman avait déjà remarqué : « Les Martyrs plairont beaucoup aux philosophes et aux amateurs de la mythologie païenne à qui M. de Chateaubriand a donné sans
LA UTTÉRATaRE DU DIRECTOIRE ET DE L*EMPIRE. 355
D'autre part, il a ordonné le plan de son poème selon les règles reçues, et dans son Examen il s'évertue à démontrer qu'il n'a pas manqué aux prescriptions d'Aristote : récit rétrospectif, épisode amoureux, description des Enfers, bouclier prophétique, on trouve tout cela chez lui : il n'a manqué à aucune des con» ventions du genre.
Mais Chateaubriand n'est pas seulement un clas* sique, il est un classique de décadence. Il arrive au terme d'une longue période de culture et il est comme écrasé par la masse des œuvres et des souvenirs ; ce que tous ces dilettantes, ces collectionneurs, ces para^ phraseurs et ces traducteurs que nous avons passés en revue avaient fait en petit, il l'a tenté en grand : fondre dans un même poème toutes les grandes œuvres antiques; y amalgamer tous les cultes, toutes les traditions, toutes les légendes et toutes les histoires; élever une sorte de musée d'Alexandrie de la double antiquité et donner pour âme à ce grand corps la pensée religieuse moderne, c'est ce qu'il a voulu faire dans ses Martyrs. Voilà le suprême aboutissement de ridée antiquisante du xviii® siècle. C'est la théorie d'André Chénier avec toutes ses séductions et tous ses défauts.
Je crois qu'il ne faut pas exagérer l'influence de celui-ci sur Chateaubriand, bien qu'il ait connu de bonne heure et dès le Génie du Christianisme ses principales œuvres. Ils n'avaient pas le même tempérament, et Chateaubriand était assez riche de son propre fonds, il avait une intelligence suffisamment éveillée de la beauté antique, pour se passer d'être averti par un autre. Et cependant l'analogie des procédés est frappante.
le vouloir une si grande supériorité. » Cité par Sainte-Beure, op. cit., II, p. 61.
356 FIN DU GLASSiaSME ET RETOUR A L ANTIQUE.
On a prononcé le mot de mosaïque * dès Tapparition des àlartyrs. Rien n'est plus juste. Le commentaire lui-même dont chaque livre est accompagné ne donne qu'une idée très insuffisante des emprunts et des arrangements de l'auteur. Toute la bibliothèque f^réco-latine y passe, d'Homère à Ammien Marcellin. Les morceaux lyricjues eux-mêmes sont tous plus ou moins des centons •. Mais ce n'est pas seulement la littérature, c'est l'érudition classique tout entière qu'il a fait entrer dans ses Martyrs : Montfaucon, Ducanpre, Pelloutier, Tillemont, Fleury, Peutinger, l'archéologie et l'histoire sacrée et profane, la linguistique et la géograpliie. Avec cela, comme chez André Chénier, confusion de toutes les époques : Homère coudoyant Jamblique et Porphyre ». Ces perpétuelles réminiscences homériques sont même ce qu'il y a de plus désobligeant : Démodocus l'homéride, avec son perpétuel bavardage épico-mythologique, est le grotesque du poème sans que Chateaubriand l'ait voulu. Enfin, nul souci en somme de la vérité historique ni de la vérité humaine. Le fond ne compte pas, au rebours des vrais classiques. C'est ce que Flaubert disait fort justement à Sainte-Beuve quand il soutenait que Chateaubriand avait fait des < martyrs typiques * », c'est-à-dire d'après une idée préconçue. H a eu beau voyager et feuilleter de gros livres, son siège était fait d'avance. 11 n'a vu que les décors des pays et des ruines, il n'a songé qu'aux effets à tirer des