Commentaire de Sapho (cf. Nouvelles Méditations
rappelle-t-il la Jeune Tarefiiine déjà publiée par M. J. Chénier *, mais dont rien ne prouve que Lamartine ait eu connaissance. Il est plus vraisemblable de supposer ici une vague réminiscence de Millevoye, qui a fréquemment employé ces refrains. En tous cas, ce serait peu de chose : la pièce tout entière a plutôt la couleur du pur xviii® siècle; comme le dit Lamartine, dans son commentaire, c'est une héroîde ^ bien plus qu'une élégie dans le goût de Chénier et de la jeune école hellénisante.
Pourtant il y a deux pièces qui sont embarrassantes : d'abord cette élégie dont nous avons parlé tout à l'heure, — la Fille du pêcheur, — puis un c fragment d'églogue marine », le Pasteur et le Pécheur^ insérée en 1849 dans les Méditations poétiques.
Pour la première, il me paraît incontestable qu'elle est antidatée : Lamartine — je ne sais pour quelle raison — voudrait faire croire qu'elle a été écrite en Italie au temps de Graziella (c'est d'ailleurs le soustitre qu'il lui donne); mais il suffît de comparer les méchants petits vers qu'il écrivait à cette époque, la duperie n'est pas possible un seul instant : des détails familiers comme ceux-ci ne sont point du tout dans sa manière de 1813 :
1. Cf. Becq de Foiiquières, Poésies d'André Chénier (Introduction).
2. « Un soir... nous avions relu la strophe unique, mais brûlante de Sapho, sorte de Vénus de Milo pareille à ce débris découvert par M. de Marcellus, qui contient plus de beauté dans un fragment qu'il n'y en a dans tout un musée de statues intactes ; je m'enfermais et j'écrivis le commencement grec de cette élégie ou de cette héro'ide. » Faut-il faire remarquer la négligence de Lamartine, qui ne voit qu'une strophe unique dans la fameuse pièce de Sapho EIS EPÛMENHN, dont il reste quatre strophes intactes? — Le sujet d'ailleurs semble lui avoir plu. Trois ans plus tard, il songe à en faire un opéra {Corresp., II, p. 20).
Quand, la nuit, aux lueurs de la lune, tu danses Sur le toit aplati de ta blanche maison, Et que ton frère, enfant, pour marquer la cadence, Pinçant d'un ongle aigu les cordes du laiton. Fait gronder la guitare ainsi qu'un hanneton.
Ou encore :
Éplucher en automne et retourner la figue.
Que le vent de mer sale et que le soleil cuit.
Au contraire, ils sont bien dans le style des Recueillements avec son mélange de réalisme maladroit , d'incorrections et de réminiscences classiques persistantes. Le commentaire d'ailleurs est extrêmement vague : on nous y parle d'imitation de Théocrite et d'Anacréon; pour Théocrite, passe encore, mais il n'y a absolument rien qui rappelle Anacréon dans le morceau, et l'on s'étonne de voir ces deux noms rapprochés. Il est vrai que Lamartine n'y regardait pas de si près : pour lui, Théocrite et Anacréon, c'était tout un.
Quant à la seconde pièce, le Pasteur et le Pécheur, datée de 1826, on y sent davantage la phraséologie du XVIII* siècle :
... Attendaient le sommeil, ce doux prix de leurs jours... ... Deux enfants du hameau, l'un pasteur du bocage. L'autre jeune pécheur de l'orageuse plage.
Ainsi elle ne détone pas trop au milieu des autres pièces du recueil, mais pourquoi n'y a-t-elle été insérée qu'en 1849? Peut-être trouverons-nous la solution de ce petit problème dans un passage de la Correspondance. Lamartine en effet écrivait en 1838 à son ami de Virieu, au lendemain de la Chute d^un ange : t Je fais autre chose qui certes te plaira, ou je ne m'y connais plus : c'est l'épopée populaire de la chaumière et
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du grenier; puis viendront /<?s Pécheurs que j'ajourne *. » — Le titre n'est-il pas significatif et ne pourrait-on pas voir dans les deux pièces en question deux fragments d'un poème resté à l'état de projet et même, si l'on veut, écrits à des intervalles assez éloignés? S'il en est ainsi, nous voilà bien loin des débuts de Lamartine et il faut avouer qu'il se serait avisé bien tard d'imiter André Ghénier. En tout cas, pour ce qui est de la Fille du Pécheur, il semble de toute évidence qu'elle est au moins contemporaine de cette date de 1838, si elle ne lui est pas postérieure : les raisons de style — outre le vague du commentaire — seraient suffisantes pour rétablir.
Mais quoi qu'il en soit, s'il y a eu influence de Ghénier dans ces deux morceaux, elle est extrêmement lointaine. Les noms de Néaere et de Naeala dans la seconde ne prouvent pas grand'chose : ce qu'il y a de plus frappant, c'est qu'aucun des procédés de style et de versification tant vantés par Sainte-Beuve n'ont été employés par Lamartine : pas d'enjambements, pas de coupes irrégulières, rien qui rappelle les raffinements d'expression, les « beautés » pénibles de Ghénier. G'est la grande phrase lamartinienne, ondoyante et un peu molle, — toute d'un jet.
Nous en dirons tout autant d'un autre morceau, qui tout d'abord pourrait appeler les soupçons : c'est la description de la coupe et les aventures de Psyché, dans la Mort de Socrate ; — et c'est la seule pièce" de lui où il y ait à proprement parler de la mythologie, cette mythologie dont Ghénier abuse et que Lamartine se flatte quelque part d'avoir définitivement chassée de la poésie. Or l'idée de la coupe est prise de Platon et, pour le sujet, il est infiniment probable qu'il lui a été