Préface de la 1'* édition du Tableau
vant la mode du temps, s'empressa de lui emprunter des épigraphes. On vit en tête des Ballades les noms de Ronsard, de Baïf, de Remi-Belleau. Mais c'eût été peu de chose, si l'exemple du chef de la Pléiade n'avait révélé au Cénacle et spécialement à Hugo, que la première tâche et la plus pressante à exécuter, c'était ' la réforme de la langue poétique et de la versification. Déjà en 1826, Hugo écrivait dans une préface des Odes : € Plus on dédaigne la rhétorique, plus il sied de respecter la grammaire. On ne doit détrôner Aristote que pour faire régner Vaugelas. > — Huit ans plus tard, la Révolution était accomplie et il se plaisait à se représenter à ses débuts comme t un pauvre jeune écrivain consciencieux, honnête et courageux, philologue comme Dante^ en même temps que poète, nourri des meilleures études classiques, lequel avait peut-être passé sa jeunesse à ne rem* porter dans les collèges que des prix de grammaire * >. Expliquant le sens de la réforme, il ajoutait : c La langue a été retrempée à ses origines, voilà tout. Seulement, — et encore avec une réserve extrême, — on a remis en circulation un certain nombre de mots nécessaires ou utiles. Nous ne sachons pas qu'on ait fait des mots nouveaux. Or ce sont les mots nouveaux, eis mots inventés, les mots faits artificiellement qui détruisent le tissu d'une langue. On s'en est gardé. Quelques mots frustes ont été refrappés au coin de leurs étymologies. D'autres tombés en banalité et détournés de leur vraie signification ont été ramassés sur le pavé et soigneusement replacés dans leur sens propre. »
Passant enfin à la versification, il disait : c Elle a été remaniée dans le vers par le mètre, dans la strophe par le rythme : Ùé là une harmonie toute neuve, plus riche
i. Littérature et philosophie mêlées (PréîdiCé),
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que Vancienne, plus compliquée, plus profonde et qui gagne tous les jours de nouvelles octaves ». Le passage n'est peut-être pas toujours très clair. Mais quoi qu'il en soit, il est évident que Hugo, chef d'école, a très nettement compris l'importance des questions de métier en littérature, comme dans tous les autres arts. Bien plus, il a vu que ces questions devaient primer toutes les autres, si l'on voulait faire œuvre durable : « Dans tout grand écrivain, il doit y avoir un grand grammairien, comme un grand algébriste dans tout grand astronome i ».
Il faudrait étudier en détail l'œuvre de Hugo à partir des Ballades, pour se rendre compte de tout ce que sa langue a dû aux poètes et aux prosateurs du xvi^ siècle, mais particulièrement Notre-Dame de Paris, où les imitations de Régnier et de Rabelais abondent : Rabelais surtout semble avoir fourni, bien que Hugo ne le cite même pas dans le passage qui nous occupe, et qu'à la poésie de Régnier il n'oppose que la prose de P. Mathieu, dont il fait un étourdissant éloge 2. Rabelais, c'était le grand réservoir de la langue, où tout se mêlait, bon et mauvais, mots pédants et mots populaires, où il n'y avait qu'à choisir et à prendre. Théophile Gautier Ta beaucoup pratiqué ', Balzac l'a pastiché dans ses Contes drolatiques. Plus tard encore, dans William Shakespeare, Hugo mieux avisé qu'ici le mettait au nombre des quatorze grands génies de l'humanité. Musset est tout plein de Régnier *, à qui justement Sainte-Beuve avait consacré un article spécial, qui fut
î, Loc. cit,
2. Certainement Hugo n'a cité Pobscur Pierre Mathieu que pour le plaisir ^'étaler son érudition : cette manie perce dès ses premiers articles.
3. Se rappeler la fin d^Albertus, sans parler des Contes goguenards.