Par exemple, dans les fresques de la Foimarina
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la Jeunesse, le Peuple, qui est aussi un enfant. Ce que Hugo voyait dans le peuple, c'était en même temps que le grand réservoir des énergies vitales des races, la source mystérieuse où s'élabore l'histoire i et d'où découle toute poésie. Et ce qu'il voyait dans la Jeunesse, c'était le don d'enthousiasme, l'appétit des grandes choses et des émotions fortes, l'impatience de la règle, — tout ce qui s'oppose à la médiocrité distinguée, impuissante et lettrée. Le romantisme, comme tous les grands mouvements d'art, a été conduit par des jeunes gens.
UArt égal à la Vie, — cette formule renferme toutes les innovations et tous les aspects du romantisme. Le sens historique en devait jaillir, comme aussi la constitution du drame. Puisque tout est beau, puisque tout est sujet pour l'art et puisque son domaine est immense, il faut essayer de tout comprendre, époques et peuples, et il faut trouver pour rendre tout cela des formes de plus en plus complexes, de plus en plus larges et de plus en plus libres.
11 s'en faut sans doute que les romantiques aient appliqué rigoureusement — et surtout en connaissance de cause, — ce vaste programme. Ils ont eu leurs poncifs comme les classiques et, à un moment donné, il a fallu les rappeler à cette nature, dont ils avaient montré le chemin. Ils ont aussi fait trop de concessions à leurs adversaires. Au théâtre, ils ont gardé la vieille forme dramatique du xviii^ siècle, extérieurement modifiée. Le drame de Hugo n'est au fond que la tragédie de Voltaire. Et malgré leur désir de séparer de plus en plus la poésie de la pros^ils ont même été plus timides que Ronsard dans leur rhétorique. Sous
1. Se rappeler le très beau passage sur le peuple, dans Hernani (Monologue de Charles-Quint).
les hautes couleurs de leur phrase, on retrouve la période oratoire de Malherbe. Leur versification ellemême, rendue plus étroite encore par les parnassiens <, n'a su reconquérir presque aucune des libertés de la Pléiade. Leur œuvre a donc besoin d'être continuée. Mais ils avaient fait l'essentiel, -— Hugo principalement, — ce Hugo qu'une critique mesquine et injurieuse s'est plu à représenter comme un rhéteur vide d'idées et toujours à la remorque d'autrui. Mieux que cela, ils ont laissé leurs œuvres. L'œuvre lyrique de Hugo, la Comédie humaine de Balzac sont jusqu'ici les plus hauts sommets de notre littérature. Dans tous les cas, on ne pouvait imaginer une rupture plus complète avec le passé.
1. Cf. Clair Tisseur, Modestes observations sur Part de versifier, p. 1 et suiv.
Nous avons vu le mouvement antiquisant parti de Jean- Jacques Rousseau, se prolonger avec le classicisme lui-même jusqu'aux premières années du romantisme. Il a laissé sa trace dans l'érudition comme au théâtre, comme dans la poésie didactique, comme dans Part sous toutes ses formes. C'est avec Gluck, Chénier et David qu'il prend véritablement conscience de luimême. Il atteint sa plus grande ferveur entre 1775 et 1789. Les principales œuvres qu'il ait produites sont le Recueil d'antiquités de Caylus, le Voyage du jeune Anacharsis, les Odes pindariques de Lebrun, les pastiches antiques d'André Chénier, VIphigénie de Gluck, les illustrations de l'histoire grecque et romaine de David, les Martyrs de Chateaubriand ; à un degré inférieur, VOEdipe chez Adméte de Ducis, le poème des Jardins de Delille, les Saisons de Saint-Lambert, les Mois de Roucher, la Grèce sauvée de Fontanes et ÏAgamemnon de Népomucène Lemercier.
S'il a échoué, c'est moins parce que des idées de provenance étrangère lui disputaient le terrain, que par sa propre impuissance. Pour qu'un retour à l'antique fût vraiment fécond, il aurait fallu briser la discipline
classique, et rejeter déOnitivement le principe de rimitation et le principe d'autorité, qui en est le fondement. Les littérateurs et les artistes de cette époque ne le firent pas, et ainsi ils ont contribué à égarer les novateurs romantiques sur le vrai sens de leur propre réforme. Ils les ont inclinés à croire que le culte de l'antiquité était seul responsable des œuvres pseudoclassiques et, ])ar contre-coup, ils ont rejeté un grand nombre d'entre eux vers l'imitation des littératures septentrionales. Cette erreur des romantiques n'alla pas cependant sans quelque bien. Peut-être même pourrait-on dire que, dans l'intérêt de la rénovation de Tart, ce fut un mal nécessaire. Les Français, en sortant de soi, se rendirent compte de l'immensité du domaine de l'art et de la nécessité d'y égaler leurs moyens. C'est l'éternel service que nous rendront toujours les littératures germaniques : l'esprit latin a une tendance à simplifier l'objet de l'art, comme celui de la pensée, à en faire quelque chose de trop humain. Chaque fois qu'il s'appauvrit, il faut une nouvelle invasion des Barbares du Nord, pour lui rendre le sens de la complexité des choses, élargir et surtout enrichir sa conception de la vie. Mais les principaux d'entre les romantiques, et principalement Hugo, s'aperçurent bien vite que l'exaltation des littératures étrangères deviendrait à son tour un danger. Ils virent que l'essentiel était de faire ce que font tous les réformateurs, — d'abolir la Loi devenue oppressive et inutile, de briser le mensonge des formes consacrées et de replacer l'artiste devant la Vie.
Faut-il conclure de tout cela que l'art antique, comme instrument de culture et comme idéal, est à jamais condamné? — Ce qui est certain, c'est qu'il y a toute une antiquité, que le romantisme a détruite et qui est bien morte pour nous, — celle des rhéteurs et
des esthéticiens classiques. Mais il y en a une autre qui est immortelle, celle qu'ont adorée les plus grands d'entre les modernes depuis Dante jusqu'à Gœthe. L'âme du vieux monde gréco romain est toujours en nous. Malgré l'impiété de leurs fils, les ancêtres ne se laissent renier que des lèvres. En attendant comme une espérance presque chimérique un bouleversement général, une fusion complète des peuples, certaines tendances héréditaires persisteront certainement dans les principaux groupes ethniques. D'abord chez les races latines et principalement chez nous autres, cette idée delà Culture comme Idéal et de la réalisation harmonieuse et complète du type Humanité, qui a été le facteur le plus énergique de la Renaissance et le rêve de la génération encyclopédique. Ensuite, cette autre tendance, qui est peut être l'unique aristocratie de ces races et qui consiste à ne point sépareç l'art de la pensée. Et par là il ne faut point entendre la tyrannie d'une forme canonique, extérieure à la pensée elle-même, mais cet instinct qui nous pousse à Vachèvement de l'Idée, quelles que soient les séductions du songe intérieur. Par là l'esprit latin continuera sans doute à s'opposer au tempérament du barbare avec son souci excessif de l'utile, avec sa froide et étroite moralité, avec les explosions farouches et dévastatrices de son sentiment. L'art apparaîtra comme le plus parfait symbole du lien social, lui qui dépouille la vision individuelle de ce qu'elle contient d'égoïsme, de germes de discorde et de contradiction. Ce sera toujours, sous une forme idéale, cette catholicité romaine, cette pax romana, dont les peuples obscurément cherchent de plus en plus à refaire une réalité.
Peut-être même faut-il affirmer davantage et croire avec les plus purs génies classiques, qu'il n'y a eu qu'une révélation de la Vérité et de la Beauté. Ainsi
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s'expliquerait IVlernelle séduction de l'art antique et des rivages méditerranéens. Quand un Gœthe, un Shelley, un Lamartine se font italiens par le coeur, sans doutell^ils obéissent encore à l'irrésistible instinct des migrations qui poussait leurs ancêtres barbares vers le soleil et la joie; et quand ils reprennent les vieux mythes des Hellènes, c'est aussi qu'ils y reconnaissent les plus beaux vases de poésie où se soit déposée la pure substance du monde. D'ailleurs la tradition n'a jamais été brisée. D'un bout à l'autre de l'histoire éclate la continuité romaine : la Basilique se retrouve dans la Cathédrale. Virgile a conduit Dante. L'Ame païenne a visité Shakespeare. L'Idée platonicienne illumine parfois la lourde dialectique de Schelling. Ce sont les règles de l'antique sagesse qui gouvernent nos civilisations.
On recommence à comprendre aujourd'hui qu'il n'y a qu'à élargir la cité antique pour y faire tenir la pensée moderne tout entière. Le temps est passé des Prières sur V Acropole, comme aussi des pastiches puérils où la lettre étouffait l'esprit. On ne copiera plus la tète d'Alhéna, mais on ne se lamentera plus surl'étroitesse de son front. L'art s'égalera vraiment à l'univers, et il reconquerra sa dignité, en revenant au dogme essentiel des religions antiques, qui est de croire à l'unité et î'i la divinité des choses. Il dessinera pieusement leurs formes, comme étant les plus parfaits symboles de la Beauté ; et il en reproduira la liaison et le rythme, parce que cette cohérence est une image de l'éternel. Il s'attachera fortement à cette réalité, parce qu'en dehors d'elle tout n'est que chimère et que songe. Ainsi tous les êtres, chacun à son rang, pourront prétendre à se réaliser dans l'art; et ainsi s'abolira l'ancien conflit des éthiques et des esthétiques, l'art et la morale ne se proposant point autre chose que de réaliser Dieu.
L'esprit héroïque de la Renaissance revivra, à la fois mystique et païen, idéal et charnel. On comprendra l'innocent amour d'un Jésus ou d'un François d'Assise pour toutes les choses créées et leurs angéliques mansuétudes pour toutes les faiblesses. Le libre développement de l'individu dans le sens du divin redeviendra Pidéal et la vocation de tous.
Ainsi encore disparaîtront comme de mauvais rêves toutes les erreurs du passé. Le goût des résurrections historiques où se complut trop souvent le romantisme, comme le culte idolâtre des naturalistes pour les réalités les plus fragiles ; ils omirent d'y chercher la Vie. Le pessimisme et le dilettantisme, dont nous sortons à peine, ne seront que de coupables erreurs, attestant un affaissement passager de la volonté, une lassitude de l'intelligence de la race. Enfin, loin de chasser les Barbares, qui viennent à nous les mains pleines de grossiers trésors, on les accueillera avec douceur, on les fera entrer dans la cité antique; mais on les purifiera d'abord et on les initiera au Dieu unique, puisqu'il n'y a qu'une Vérité et qu'une Beauté.