CHAPITRE II
LES TRAVAUX DE l'ÉRUDITION
I. L'érudition française bénéficie de ce retour à l'antique. — Pourquoi son influence sur la littérature et Tart a été presque nulle. — L'esprit classique tue l'érudition. — Les Bénédictins, l'Académie des Inscriptions et médailles : esprit de son institution. — Veine de mondanité persistante : les vers latins. — Les premiers mémoires. — Les traductions. — Relèvement dans la seconde moitié du xvui" siècle. — Travaux et découvertes de Villoison. — Catalogue des manuscrits de la Bibliothèque du Roi. — L'histoire grecque et l'histoire romaine. — La mythologie. — Développement et j)rogrès de l'archéologie. — La numismatique, l'abbé Barthélémy et ses émules. — Influence des fouilles d'Herculanum et de Pompéi. — Caylus, Le Roy, Ghoiseul-Gouffier. — Le Voyage du jeune Afiacharsis en Grèce bilan de l'érudition classique.
IL Rapports de l'Académie des Inscrii)tions avec le grand public. — Travaux sur Homère, Pindare, Théocrite. — Hardion et l'abbé Massieu. — Traduction de Pindare par Chabanon. — Essai sur Pindare de Vauvilliers. — La question homérique : Homère excite un véritable enthousiasme.
— Mémoires de Rochefort. — Traduction de Bitaubé, son succès. — Traductions en vers de V Iliade mises au concours par l'Académie française. — Discours de l'abbé Arnauld, séance du 2i août 1776. — Traductions du théâtre des Grecs. — Caylus et la peinture à l'encaustique, le Recueil d^aniiquités. — Publications relatives aux fouilles d'Herculanum et de Pompéi. — Succès mondain du Voyage du jeune Anarcharsis, Son influence sur l'art.
HL Tous ces travaux ont été à peu près perdus pour le public.
— Mépris des gens de lettres pour les érudits. — Les ridi-
cules de rérudition. — Influence funeste de l'esprit classique. — L'abus de la petite érudition. —Rôle de TAcadémie des Inscriptions au xvin° siècle.
Ce n'était pas assez de la philosophie et des mœurs pour soutenir ce mouvement de retour à Tantique. II y aurait fallu comme au xvi^^ siècle l'apport et la collaboration de l'érudition contemporaine. II n'en fut pas ainsi : l'influence des érudits fut insignifiante et leurs travaux, à peu près inaperçus. Ce sont presque tous de modestes travailleurs n'ayant plus rien de la jactance et de l'ardeur belliqueuse de leurs émules de la Renaissance. Ainsi ils ont fait peu de bruit dans le monde, qui d'ailleurs était préoccupé à ce momentlà de problèmes autrement graves que ceux de la philologie, de l'esthétique ou de l'histoire.
Au fond, la grande raison de l'espèce de défaveur qui les a frappés, c'est le triomphe de l'idéal rationaliste du xvii^ siècle avec ses tendances modernisantes*, c'est peut-être le caractère de la plupart de ses représentants qui se recrutaient en général dans le clergé et qui, pour cette raison, excitaient le mépris des encyclopédistes. Mais, quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier qu'ils ont beaucoup travaillé; qu'ils ont bénéficié comme les autres de ce retour à l'antique et que l'influence en est très sensible dans l'orientation nouvelle de leurs travaux.
i. Voir la façon dont, au début même de l'âge classique, Descartes s'exprime sur les langues anciennes : « 11 n'est pas plus du devoir d'un honnête homme de savoir le latin et le grec, que le suisse et bas-breton et l'histoire de l'Empire germain ou romanique, que celle du plus petit état qui se trouve en Europe. » Édit. Cousin, XI, 341.
Il convient d'ailleurs d'ajouter que Térudition est en baisse, chez nous, depuis la seconde moitié du XVII» siècle. Les attaques de Malherbe contre la Pléiade avaient atteint la philologie et l'antiquité ellemême. Molière et Boileau en attaquant les pédants et les savants en us, Port -Royal même, en partant de ce principe que l'éducation n'a pour but que de former des honnêtes gens *, vont achever de discréditer l'érudition. La querelle des Anciens et des Modernes, la pratique et l'abus de la traduction considérée comme un genre littéraire 2, le triomphe de l'humanisme superficiel des Jésuites, tout cela n'explique que trop la décadence de la philologie française^.
Pendant cette période d'éclipsé et pendant tout le xviii° siècle, deux corps ont contribué à maintenir l'érudition : c'est la Congrégation des Bénédictins et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres. On travaillait beaucoup aussi en province, dans les Académies locales, où il s'est dépensé une ardeur vraiment surprenante: et nous ne parlons pas seulement des grandes villes, comme Bordeaux, Nîmes, Dijon, Nancy ou Strasbourg *, mais de villes de second ou de troisième ordre comme La Rochelle, ou Montauban.
1. Cf. Sainte-Beuve, Port-Royal, t. III, liv. IV (le chapitre des Petites Écoles).
2. A propos de l'élection à rAcadémie des Inscriptions de Dacier, traducteur des Histoires diverses d'Elien, Grimm écrivait ; • A mesure que le goût des bonnes éludes et la connaissance de la littérature ancienne diminuent en France, les traductions des monuments de Vantiquité se multiplient et annoncent la chute prochaine et totale des langues grecque et latine ». Corresp. litt,^ IX, p. 462.
3. Voir sur cette décadence le Rapport adressé à S. M. VEmpereur et Roi par la troisième classe de l'Institut, iSîO. L'auteur est le baron Dacier, celui-là même dont parle Grimm. Sylvestre de Sacy en a donné une réédition sous le titre de : Tableau historique de ^érudition française, 1862, in-8.