Préface de Vlmaginalion
38 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'ANTIQUE.
avec élégance », suivant le procédé de Boucher et de son école.
C'est ainsi que nous allons voir dans toutes les branches de la littérature et de l'art , au théâtre comme dans la poésie, chez de simples ornemanistes comme chez nos peintres d'histoire et nos sculpteurs, s'affirmer cette idée d'un retour à l'imitation de l'antique, comme unique moyen d'arrêter la décadence.
Malgré tout, ce mouvement antiquisant ne pouvait ni ne devait aboutir : c'a été le suprême effort du classicisme pour se rajeunir; mais la persistance de la forme et de la discipline classiques allait le stériliser.
C'est une chose étrange et à peu près inexplicable que cette forme se soit maintenue pendant tout le xviii^ siècle et au delà. Si l'on examine en effet les idées et les sentiments dont s'est nourri l'art de cette époque, on verra qu'il n'en reste de classique que l'enveloppe et même qu'il y a contradiction entre la forme et la matière. On veut maintenant que l'art soit utile, qu'il agisse sur les mœurs et les institutions, et l'art du xvii® siècle se contentait d'être un noble jeu de la pensée. Un de ses principes» essentiels, c'était la sévère distinction des genres, — et voici que maintenant, sous prétexte de vérité plus grande, on tend à les confondre dans le drame ou la comédie larmoyante. Autrefois on ne voulait donner de la passion qu'une image idéale, — et les théoriciens du xviiie siècle réclament la passion dans toute sa violence et dans toute sa crudité. Par un sentiment très délicat et très juste de la haute valeur intellectuelle de l'art, pour le préserver d'un contact trop immédiat el toujours un peu
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avilissant avec la plate réalité, les classiques lui avaient assigné pour domaine une antiquité lointaine et fabuleuse, — aujourd'hui on veut y faire entrer Thistoire nationale et les mœurs contemporaines. Il y a même/ certains sentiments, comme cette mélancolie mise à la mode par Young et par Jean-Jacques, qui répugnent absolument aussi bien à l'esprit tout optimiste qu'à la forme de l'art classique. La conclusion, c'est qu'il faut se débarrasser de cette forme très pure d'ailleurs, mais devenue trop étroite et conventionnelle. Mais on n'osera, ou même on ne pourra pas le faire. Elle est liée à tout un état social et ne disparaîtra qu'avec lui. Tant qu'il y aura une cour, des salons, une sociabilité française, la forme classique subsistera, comme la mieux appropriée aux mœurs; et quand les mœurs évolueront elles-mêmes à la fin du si6cle, une sorte de vanité nationale ou de timidité de goût empt^chera d'y porter la main.
En ce qui concerne l'antique, il est trop évident que l'idéalisme de l'art français classique, avec son mélange de rationalisme chrétien et d'habitudes courtoises ou mondaines, y répugnait naturellement. Mais ce qu'il y avait de plus rebelle en lui, ce qui devait étouffer toute renaissance de l'idée païenne, c'est la discipline à laquelle il avait plié les esprits. En les habituant à considérer l'imitation comme le grand moyen de l'art, il les avait amenés à n'envisager les œuvres antiques que par l'extérieur, à ne tenir compte que des règles des genres, ou de la rhétorique des styles *. Dans ces conditions, on arrivera bien à faire
1. Noter que Ghénier lui-môme n'a eu qu'un sentiment très restreint de l'âme antique. 11 n'imite et ne comprend guère que les petits poètes, ceux qui, comme les alexandrins, avaient déjà bien des affinités avec notre xmu* siècle. Dans Homère, il ne voit que Vidylle ou la mythologie et encore, à travers Ovide et les alexandrins.
des pastiches, mais l'essence de l'art antique échappera. Le grand culte de la Beauté et de la Divinité des choses ne sera point restauré.
De là l'échec final du mouvement antiquisant et l'impression d'impuissance et de médiocrité qu'il laisse. Pourtant il y a eu un moment où, grâce à des concessions réciproques, une sorte d'harmonie éphémère semble s'être établie entre la vieille forme classique et l'idéal nouveau. Mais ce ne fut qu'un instant : c'a été les premières années du règne de Louis XVI. De même qu'il y a eu un style, il y a eu aussi un homme « Louis XVI >, — le jeune homme de cette génération qui, formée par les encyclopédistes et partageant toutes leurs idées, a pu avoir un moment l'illusion d'une espèce de renaissance, ou même de la vérité toute prochaine de l'âge d'or célébré par ses philosophes. Il est philosophe lui aussi, il est savant. Il s'occupe de chimie avec Lavoisier, d'astronomie avec Bailly, d'histoire naturelle avec Bufîon. Il a la haine du fanatisme, le culte des grands hommes et des sages. Il est patriote, bon citoyen, bon père de famille. Il veut être utile*, renoncer à l'existence frivole du courtisan parasite, il encourage l'agriculture, se passionne pour une charrue ou la question des grains. Avec cela, il est sensible autant qu'on peut l'être; il aime la nature, la campagne, la solitude; il a le goût des arts et les célèbre volontiers : c'est pour lui que Delille écrit ses Jardins, son Homme des champs et son Imagination. Malheureusement la politique et les clubs vont bientôt le gâter. Bien avant 89, l'emphase
1. Au concours pour les prix de poésie en 1768, rAcadémie française couronna une épître de l'abbé de Langeac : « Lettre d'un fils parvenu à son père laboureur ». — Un accessit fut attribué à un M. Le Prieur pour un poème sur la nécessité d'être utile. Cf. Corresp. litt., VIII, p. 168.
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et le mauvais goût révolutionnaires semblent conjurés pour donner un air de parodie et de mascarade à ces réminiscences et à ces imitations de Tantique. De sorte qu'il ne restera guère de ces quelques années qu'un aimable souvenir et quelques œuvres très légères : des pastorales comme VEstelle et Némoririy ou le Numa Pompilius de Florian, une idylle comme Paul et Virginie^ les poésies d'André Chénier, quelques figurines de Clodion, des panneaux, des vases, des consoles et tout un style d'ameublement.