I. Cours (le lit ferai itfe, I, vol. I, p. U 2: Loc. citi
raison : • Tout cela est aussi vrai aujourd'hui, que du temps où l'auteur écrivait * ».
V^oilà donc les principes de l'esthétique classique repris à leur source et formulés avec autant de rigueur qu'au siècle précédent. Voyons maintenant les idées personnelles de La Harpe, qui n'en sont d'ailleurs que les conséquences plus ou moins lointaines.
Comme Aristote, comme Boileau, il professe que l'art est une imitation de la nature; mais cette imitation, il l'entend exactement comme eux, avec les mêmes restrictions. C'est l'éternel développement de cette grande platitude de l'art poétique :
Il n'est point de serpent ni de monstres odieux Qui par l'art imité ne puisse plaire aux yeux.
Aussi lorsqu'il parle du théâtre moderne, condamnet-il les spectacles violents que l'on commençait à admettre sur la scène française : « Nous commençons à revenir depuis quelques années aux horreurs révoltantes ou dégoûtantes, qui appartiennent à l'enfance de l'art. Les exemples en sont nombreux et si connus, qu'il serait inutile de les citer ici *. » Mais il y insiste à plusieurs reprises et il est clair qu'il vise les traducteurs ou les imitateurs de Shakespeare, — les Mercier et les Letourneur.
Pour ce qui est de la tragédie — qui le préoccupe surtout, — il reprend comme il fallait s'y attendre la définition aristotélicienne. Elle a toujours pour but de produire la terreur ou la pitié. Parmi les passions qui peuvent les exciter, il n'ajoute que Vamour malheureux à celles indiquées par Aristote. C'est là une source de pathétique inconnue des anciens. « Quel trésor qu'une
passion à qui nous devons Zaîre^ Tancrede, Inès, Ariane et quelques autres encore consacrées par ce mérite particulier qui en supplée tant d'autres et fait pardonner tant de fautes, le mérite de faire répandre des larmes *. » Voilà un mérite bien banal; mais il est évident que, pour La Harpe comme pour tous les dramaturges de l'école de Voltaire, c'est le suprême effort de l'art que de faire pleurer.
Pourtant ces passions touchantes devront être purgées, afin de ne point blesser l'âme comme ferait le spectacle tout cru de la réalité. La Harpe propose une interprétation, très juste, à ce qu'il semble, de la Kiôap(Ti;, et qu'il déclare avoir trouvée dans la poétique de l'abbé Batteux : le seul fait de transposer dans l'art les sentiments les plus douloureux de la réalité en ôte l'amertume. Mais La Harpe ne s'y tient pas. Étant donnée l'idée un peu étroite que les classiques se font de l'art, le caractère aristocratique des passions qu'ils admettent sur la scène, leur défiance à l'égard de toute émotion violente, on peut dire que LsN^arpe conserve à la tragédie son optimisme. Elle est toujours un jeu (ce que Diderot appelle un escamotage de poignards) destiné à exciter une « pitié charmante » ou une « douce terreur ».
Enfin et surtout il maintient la règle des trois unités, sans le dire expressément, il est vrai. Aussi bien elle n'est pas formulée dans Aristote, mais il ressort du commentaire qu'en fait La Harpe qu'il n'y demeure pas rpoins attaché que les classiques.
H condamne les innovations en ce genre. Comme Boileau, il critique les pièces do Lope de Véga avec la complication invraisemblable de leur intrigue. H critique également Shakespeare : « Qui peut douter que
de pareilles pièces ne soient hors de la mesure convenable et qu'en violant le précepte d'Aristote, on n'ait blessé le bon sens *? >
Quant au style, ce qu'il y a de plus étroitement attaché à la conception même de la tragédie classique, il le veut élevé comme chez les grands maîtres de la scène française (et pour lui, c'est Racine et Voltaire ^). Ce style sera orné de métaphores et de figures, mais l'auteur n'usera de ces ornements qu'avec mesure, sous peine de parler une langue barbare ^. C'est toujours cette conception étrange des classiques, que le style est quelque chose d'extérieur à l'idée, une sorte de placage revêtant et cachant la pauvreté du lieu commun.
On le voit donc, voilà la théorie de la tragédie classique affirmée, encore une fois, dans toute sa rigueur. La Harpe n'y tient compte d'aucune des innovations de Voltaire. Rien pour les yeux, pas d'action plus rapide ou plus compliquée, pas d'effets de terreur. C'est la «théorie de VArt poétique pure et simple.
D'après cela, on peut déjà pressentir de quelle façon La Harpe comprendra les anciens et en conseillera l'imitation. De même qu'il ne comprend pas les mépris des modernes du xvii<* et du xvni<^ siècle pour l'art et la civilisation antiques, de même il ne suivrait pas André Chénier jusqu'à ses dernières conséquences : sur des pensers nouveaux, il ne s'agit nullement de faire des vers antiques.
n faut revenir aux anciens parce qu'ils ont été les maîtres de nos maîtres, parce que les principes de leur art sont les principes éternels du goût. Nous leur emprunterons, par exemple, les règles de leur tragédie
88 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'ANTIQUE.
parce que ces règles sont dictées par la raison même. Nous imiterons la simplicité de leur style, parce qu'on ne gagne rien à s'éloigner de la simplicité de la nature. Tout en reconnaissant la supériorité des Français modernes sur les tragiques grecs, La Harpe confesse qu'ils n'ont pu les surpasser pour la vérité*. Voilà ce que nous devrons retenir d'eux, pour le reste nous avons d'autres modèles qui sont nos classiques fraoçais. Il ne s'agit que d'être nous-mêmes.
De là vient que La Harpe, dans ses études sur la poésie antique, n'a renouvelé aucun sujet. Il est trop convaincu, comme tous ses contemporains, de la supériorité de la -littérature française sur toutes les autres, il est surtout trop imbu des préjugés nationaux de clarté, de logique, de politesse, pour rien comprendre aux anciens. Bien qu'il place Homère très haut, bien qu'il en parle avec un certain enthousiasme un peu déclamatoire, il ne nous dit rien de nouveau; deux phrases de Diderot nous en apprendraient davantage. Il ne comprend pas Eschyle, ni Lucrèce, ni Aristophane. Pindare est mieux traité; mais ce qui manque toujours c'est l'accent personnel, le point de vue original. Même sans rien comprendre au fond de l'épopée ou du théâtre grec, Voltaire au moins avait parfois des intuitions de la véritf*. L'érudition n'y fait rien, mais la largeur d'esprit ou plus simplement l'originalité. La Harpe comprenait les anciens à peu près comme tout le monde.
Nous n'en dirons pas autant de l'abbé- Barthélémy. On a vu plus haut avec quelle ferveur le public avait accueilli son Jeune Anacharsis. Évidemment ce qui plut surtout dans ce livre, ce fut la science archéologique si aimable et pourtant si sûre, et ce qu'on y
vit tout d'abord ce fut une sorte de résurrection du monde grec^ La partie littéraire a dû être un peu éclipsée par la partie descriptive. Et pourtant elle est extrêmement curieuse à lire, ne fût-ce que comme indice des progrès de l'intelligence de l'antique au XVIII® siècle. Qu'un Diderot, avec sa forte imagination, ait parfois une vision rapide de la poésie homérique ou du drame d'Eschyle, voilà qui ne prouve pas grand chose pour le grand public. Mais qu'un érudit honnête et paisible comme l'abbé Barthélémy nous parle des poètes grecs comme il l'a fait, c'est ce qui est beaucoup plus significatif.
De la tragédie il ne dit rien de plus que La Harpe. Le cadre qu'il avait choisi l'obligeait d'ailleurs à paraphraser et à développer Aristote, bien qu'il ne se prive pas d'allusions à la tragédie moderne. Ce qu'il y a de vraiment neuf chez lui, ce sont ses jugements sur la littérature grecque. On peut apprécier en le lisant le chemin parcouru depuis le commencement du siècle. Nous sommes loin des impiétés des modernes. Par exemple, Barthélémy ne songe même plus à discuter Homère. C'est un culte accepté. A peine un souvenir dédaigneux des critiques d'autrefois : t Jiai vu reprocher à Homère d'avoir peint dans leur simplicité les mœurs des temps qui l'avaient précédé. J'ai ri de la critique et j'ai gardé le silence^. » Il y a sans doute bien de la naïveté dans le passage où il essaie de
donner à son lecteur le sentiment de l'imagination homérique. Mais on voit qu'il est sincère, beaucoup plus sincère que La Harpe, toujours homme de collège. C'est l'accent d'une franche admiration et non une rhétorique de commande. De même pour Pindare :
i. Voir en particulier la réponse du chevalier de Boufflers à Barthélémy pour sa réception à l'Académie française. 2. Introduction au Voyage du Jeune Anachavsis^ I, p. 154.
si Barthélémy était trop peu poète pour saisir le procédé essentiel de cette grande imagination lyrique, du moins le prétendu désordre de Pindare ne le choque plus. 11 comprend l'espèce de poésie qui entourait Tathlète victorieux; comment, aux grands jeux de la Grèce, il devenait le représentant de sa cité et comment, dans son triomphe, la Cité tout entière, avec ses dieux tutélaires et ses héros fondateurs, devait lui faire cortège. Il se rend compte surtout de l'espèce d'enivrement de la Grèce au lendemain des guerres médiques. Il voit que pour bien comprendre Pindare, il faut le replacer dans ce milieu d'héroïsme exalté. Il indique même avec beaucoup de finesse le caractère philosophique et religieux de l'œuvre de Pindare et semble déjà pressentir en lui le théologien*. Tout cela était singulièrement neuf, du moins comme jugement d'ensemble, non seulement pour le grand public, mais même pour les érudits.
On voit aussi qu'il a parlé d'Eschyle en connaissance de cause, en homme qui l'a lu dans le texte et non comme Voltaire ou La Harpe en humaniste superficiel. Tandis que celui-ci ne voit dans VAgamemnon qu'un drame < froidement atroce », Barthélémy cite justement avec éloge ce qui a dû paraître le plus atroce i\ La Harpe, la tirade où Clytemnestre se vante de son crime devant le peuple d'Argos. En général il sent très vivement la bôauté de l'imagination héroïque d'Eschyle. Toutes ses critiques sont fort intelligentes; et tout ce que l'on peut faire avec de l'intelligence et de l'esprit joints à un très grand savoir, on peut dire que Barthélémy l'a fait. C'est ainsi, par exemple, qu'il justifie Sophocle des critiques adressées au dénouement de VAjax parles modernes ^.
i. Sur Pindare, II, 434.