Op. cit., IV
92 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'ANTIQUE.
exemples. Or la tragédie est le seul genre sur lequel Voltaire et ses disciples littéraires aient eu des idées à peu près arrêtées. Ils se rendent compte que celle-ci, telle qu'elle a été constituée au xvii® siècle, ne peut admettre aucune compromission avec la tragédie antique ou la tragédie shakespearienne, sous peine de ne plus être, sous peine de tomber dans le drame ou môme dans le mélodrame. Ils se bornent en conséquence à répéter les préceptes d'autrefois et à raffermir la discipline classique qui se relâchait. Pour continuer véritablement les grands maîtres du siècle de Louis XIV, il faut remonter et puiser aux mêmes sources qu'eux — les littératures antiques, — et les imiter comme eux, de la même façon qu'eux. Autrement l'esprit français abandonné à lui-même retombe dans ses pires défauts, la galanterie, la préciosité, la fausseté du style et des caractères. Ainsi donc, avec quelque chose déplus étroit, la critique, en 1789, est au même point qu'en 1660 avec l'école de Boileau.
Mais par une contradiction inconsciente. Voltaire, à la différence de La Harpe, croit pouvoir élargir le moule conventionnel de la tragédie en faisant au système dramatique des anciens quelques emprunts dont nos classiques s'étaient abstenus par un sentiment très juste de la nature même de leur art. En s'autorisant du théâtre grec, pour faire une part plus large à la décoration et au spectacle matériel, pour obtenir un pathétique plus « déchirant » et aussi en demandant aux Anglais le modèle d'une intrigue plus mouvementée, — il n'allait rien moins qu'à détruire le fond même de la tragédie classique, qui est le développement psychologique de la passion idéalisée; — et ainsi il s'acheminait sans le savoir vers le drame romantique *.
1. Cf. Faguet, Dix-huitième siècle : VArt littéraire de Voltaire, p. 252. •
Parmi les novateurs, Diderot se distingue par une robuste originalité. De tous ses contemporains, personne n'a secoué plus énergiquement le joug de la discipline classique. Au milieu de tous ces phraseurs, de tous ces beaux esprits de collège ùi de tous ces garçons de lettres, qui répètent une leçon apprise, il est l'homme de son sentiment, t un homme à idées ». comme il disait volontiers. Et ses idées il les a exprimées, avec force, avec chaleur, avec éloquence, avec des élans d'enthousiasme et parfois une véritable splendeur d'imagination et de poésie. Il y a chez lui une virilité de pensée qui fait plaisir à voir, surtout quand on le replace au milieu de tous ces littérateurs médiocres, si dénués d'idées, si fermés à l'intelligence de l'art et de la beauté et reprenant dans une petite langue cauteleuse et timide les lieux communs les plus usés de la critique classique. Lui, parce qu'il a été quelqu'un et qu'il a osé le dire, il a réintégré le sens individuel dans la critique, et c'était toute une révolution.
Avec cela, il a été un causeur d'une incomparable séduction. On se laissait aller à l'écouter pendant des heures entières, t J'ai éprouvé peu de plaisirs de l'esprit au-dessus de celui-là. dit labbé Morellet, et je m'en souviendrai toujours ^ » 11 imposait ses idées comme son amitié; il fallait être un sauvage comme Jean^ Jacques pour se dérober à la domination qu'il exerçait. Rien n'est amusant comme de voir ce bon Allemand de Grimm s'évettuer dans sa Correspondance à pasticher le style ou les improvisations de son ami, quand il no lui
ii Morellet, Mémoires^ H, pi 128.
cède pas la plume. De sorte que peu d'hommes étaient mieux faits que Diderot, d'abord pour comprendre l'antique dans ce qu'il a d'opposé à l'esprit classique, et ensuite et surtout pour en répandre l'intelligence. Outre cette supériorité sur ses contemporains, il avait d'abord celle d'être un assez bon latiniste et de savoir passablement le grec, ce qui était plus rare. Il cite et commente souvent des vers d'Homère, il le lit avec assiduité : t Plusieurs années de suite, j'ai été aussi religieux à lire un chant d'Homère avant de me coucher, que l'est un bon prêtre à réciter son bréviaire * ». Aussi, tandis que Voltaire sacrifie constamment Homère à Virgile, Diderot met Virgile bien audessous d'Homère : « Qui est-ce qui ne connaît pas Virgile, dont le buste est placé dans le temple du goût, les yeux attachés sur celui d'Homère et sur le piédestal duquel on voit un génie qui s'efforce d'arracher un clou à la massue d'Hercule*? » On comprend d'ailleurs qu'il goùtût moins Virgile, avec son tempérament excessif et tout ce qu'il y avait de contraire en lui à la grande douceur et à l'harmonie virgiliennes. Dans tous les cas, il est infiniment plus sensible que Voltaire aux qualités plastiques des descriptions d'Homère, comme h la force et à la beauté des images. A propos d'un tableau de Doyen. Diomcde et Èm^e : « J'ai relu, dit-il, cet endroit du poète. C'est un enchaînement de situations terribles et délicates et toujours l'harmonie et la couleur qui conviennent. Il y a là soixante vers à décou-
1. Plan d'une tiniversité pour le gouvernement de Russie, 111, p. 478.
'2. Luc. cit., III, 48 i. Il (lit ailleurs : « Si je préfère Homère à Virgile, Virgile au Tasse, le Tasse à Millon, Mil ton à Voltaire et au Camoëiis, ce nVst point une affaire de dates, j'en dirais bien mes raisons ». Fragments inédits de Diderot publiés par Al. Touî'neux, Revue d' histoire littéraire de la France, 15 avril 1804, p. 17'k
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rager l'homme le mieux appelé à la poésie * » ; — et Diderot, d'après la description d'Homère, se met à refaire le tableau de Doyen. A la différence de Voltaire encore, lui du moins, il comprend la beauté de la mythologie grecque ; il la comprend comme un peintre delà Renaissance, comme un Corrège ou un Rubens, à coup sûr d'une façon à la fois plus poétique et plus robuste que les peintres de son temps, Boucheron Fragonard. Il y a toute une page ^ de lui sur la beauté des dieux et des déesses sortis de l'imagination des poètes grecs, où la grossièreté et le cynisme se font pardonner comme chez Rabelais, parce qu'ils ne sont que la luxuriance d'une imagination et d'une sensibilité d'artiste fortement saisies. Diderot arrive même à soupçonner par l'analyse des vers grecs et latins qu'au fond toute l'essence des vers est dans le rythme ^. C'est chose d'autant plus originale que jamais le vers français n'a été plus voisin de la prose que de son temps, plus dépourvu d'àme et de musique, plus mécanique et plus fabriqué, comme un vers latin d'élève.
Avec Homère, Diderot a compris tous ces grands génies abrupts, dont le gotit timide du xviii<^ siècle s'écartait; sans compter Shakespeare qu'il aimait, il a fort bien parlé d'Eschyle et de Lucrèce : « Eschyle est épique et gigantesque, lorsqu'il fait retentir le rocher sur lequel les Cyclopes attachent Prométhée et que les coups de leurs marteaux en font sortir les nymphes effrayées; il est sublime lorsqu'il exorcise Oreste, qu'il réveille les Euménides, qu'il avait endormies, qu'il les fait errer sur la scène et crier : Je sens la vapeur du sang, je sens la trace du parricide^ je la senSy