Emile, liv. V
108 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'aNTIQUE.
Mais le véritable antique que Rousseau a inventé, celui qu'il a mis à la mode et qui triomphera surtout avec la Révolution, c'est l'antique à Ja Plutarque. Rousseau en est tout plein; c? sont des impressions d'enfance, qu'il a nourries et développées toute sa vie. Dans sa solitude orgueilleuse, c'est avec ces grands fantômes un peu creux qu'il converse. Tous ces grands souvenirs, tous ces grands mots arrangés par les historiens, il en repaît sa manie de civisme héroïque. Il en fouette incessamment son imagination exaltée. Depuis la célèbre prosopopée de Fabricius, il est revenu sans cesse et toujours avec plus de ferveur, à ces héros de son cher Plutarque. Dans la Nouvelle Héloise^ la prosopopée de Fabricius a trouvé son pendant, la prosopopée de Caton : « Et toi qui partageais avec les dieux les respects de la terre étonnée, grand et divin Caton, toi dont l'imago auguste et sacrée animait les Romains dun saint zèle et faisait frémir les tyrans *...». Plus tard, dans les Confessions, il reviendra complaisamment sur ses années d'enfance, où l'héroïsme antique lui fut révélé : t Plutarque surtout devint ma lecture favorite. Le plaisir que je prenais à le relire sans cesse me guérit un peu des romans et je préférai bientôt Agésilas, Rrutus, Aristide, à Orondate, Artamède (sic) et Juba. De ces intéressantes lectures, des entretiens qu'elles occasionnaient entre mon père et moi se forma cet esprit libre et républicain, ce caractère indomptable et fier, impatient de joug et de servitude, qui m'a tourmenté tout le temps de ma vie dans les situations les moins propres à lui donner l'essor. Sans cesse occupé de Rome et d'Athènes, vivant pour ainsi dire avec leurs grands hommes^... je me croyais Grec et Romain. »