Admète parle à plusieurs reprises de « sa cour
Quand mon peuple est troublé, quand ma cour s'épouvante.
(Acte I, se. i.)
4. Cori\ litl.^ XII, p. 18o. Dueis lui-même finit par s'en rendre compte, et plus tard il dédoubla sa pièce, qui devint tout simplement Œdipe à Co/o/ie(1797).
î). Ducis avait imité Shakespeare sans savoir l'anglais. NV t-il pas fait de même pour Sophocle? (Lettre de Ducis à Gar-» rick, 14 avril 1760. Cité par Sainte-Beuve, Nouv. Lundis,, lll, p. 323.)
LE THÉÂTRE ET l'iMITATION DE L'ANTIQUE. 129
fait, s'il eût tâché plus manifestement à rendre l'esprit même de Sophocle, la vie intime de la phrase, il est probable qu'il aurait encore échoué. La rhétorique française, que nous subissons toujours, héritée de nos ancêtres latins, eût été l'obstacle. Depuis Fénelon et Racine lui-même, on a beaucoup parlé de cette simplicité grecque; mais il ne semble pas qu'on y ait vu autre chose qu'une intrigue peu chargée de matière, ou une certaine sobriété élégante de l'expression. Il me semble qu'il y a tout autre chose : c'est le sentiment, ou la pensée, pour ainsi dire à l'état naissant, revêtus de mots si simples eux-mêmes, si voisins de la sensation primitive qu'il n'y a pas place pour le plus léger soupçon de rhétorique : la phrase, dans cette nudité, a toute la profondeur d'accent d'un cri spontané. Cette simplicité n'appartient pas seulement aux Grecs, on la retrouve tout autant chez les Anglais ou chez les Allemands. Leur langue, qui a gardé tout un fond de vocabulaire primitif, leur permet d'atteindre à cette intimité et à cette profondeur. La nôtre, qui est de seconde main et beaucoup plus savante, n'y peut arriver que par exception, sans parler de la vigueur de notre rhétorique, dont les formes nettes et cassantes s'imposent à la pensée originale de toute la force de la logique et de la tradition, et qu'il est si difficile, même à nos grands poètes, de faire fléchir *.
Quoi qu'il en soit, Ducis en s'iuspirant du drame de Sophocle, en a gardé quelque chose qui dut paraître singulièrement neuf aux contemporains et qui dut leur faire croire à une résurrection de l'antique : Œdipe aveugle, faisant son entrée sur la scène, appuyé au bras d'Antigone, puis le groupe du Père et
1. Voir à ce sujet un curieux développement de Taine dans La philosophie de Vart en Grèce.
de la Fille, assis sur un débris de rocher, image de la Fatalité inexorable, et se détachant sur le fond lugubre du bois sacré des Euménides, — toute cette scène si dramatique et si plastique en même temps, si elle ne rendait pas Sophocle tout entier, en rappelait du moins la grandeur simple. Il faut savoir gré à Ducis de l'avoir gardée dans ses grandes lignes. De même aussi, il a vu autre chose dans la fatalité qu'une convention ou un ressort dramatique ; malgré un certain faste d'expression si contraire au génie grec, malgré même certaines outrances qui sentent déjà le romantisme, il est arrivé à nous donner l'impression de ce qu'il y avait de profondément sérieux et de terrible dans cette antique croyance. Mieux encore, l'accent lyrique de la tragédie grecque revit par places dans la tragédie moderne. Ducis s'est souvenu de VŒdipe-Roi dans tout un long passage :
Vous qui m'avez jeté sur le mont Cythéron, Divinités d'OËdipe, exaucez ma prière !
Et toi, berceau sanglant où j'aurais dû périr, Rocher du Cythéron, je viens ici mourir * !
Puis la répétition des mêmes mots, si fréquente dans les lamentations lyriques :
Cythéron, Cythéron !
Mais à cela seulement se bornent les réminiscences de Sophocle : voilà tout ce que Ducis a pu lui prendre ; l'esprit du drame grec lui a échappé, et surtout le caractère si profondément religieux d'Œpide. Tout le reste est moderne et déjà romantique, même de forme. Nous n'insisterons pas sur ce qu'il y a d'étranger au goût antique dans cette sentimentalité qui fait qu'Œdipe finit par absoudre Polynice", ni dans le ton philoso-