CHAPITRE I
LA RENAISSANCE DE l'iDÉE PAÏENNE
I. Le paganisme mondain : la mythologie dans la peinture décorative et dans la petite littérature. — Le paganisme philosophique : les érudits et les savants. — Renaissancede l'Idée païenne. — Influence de Rousseau; il revient à la morale antique. — Réhabilitation de la nature, les exercices physiques et les soins du corps. — Réhabilitation des instincts et de la chair. Le sentiment, l'enthousiasme et la passion. — Affectation de la force et de la grandeur. — Les sentiments tendres. — Le xvm" siècle retrouve l'homme naturel et restaure la noiion de l'individu. — La culture intellectuelle et la manie encyclopédi<iue, la variété des aptitudes et des connaissances. — Diderot : la Culture comme Idéal. — Que cette conception nouvelle de la vie acheminait vers les littératures antiques. — Influence rivale des littératures anglaise et allemande. — Les traductions, dans quel esprit elles étaient faites. — En somme c'est toujours la forme classique qui domine le goût. — On demande aux étrangers modernes la même chose qu'aux anciens.
II. Comment on revient aux anciens. — Les philosophes les jugent avec «ne extrême liberté. — Ce qu'on veut d'abord faire revivre, c'est l'esprit de la culture et de la philosophie païennes. — Réhabilitation de Lucrèce, traductions encyclopédiques. — Le culte des sages, Julien l'Apostat, Socrate. ^- Les moralistes de l'antiquité : Sénèque, Plutarque, Warc^
2 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'aNTIQUE.
Aurèle. — La morale du siècle se coule dans la morale antique. — Le civisme renaît, différentes formes du patriotisme. — Le culte des grands hommes, couronnement du buste de Voltaire chez M"" Clairon. — Les récompenses et îes couronnes civiques. — Conception nouvelle de l'art : But moral et utilitaire, lettre de Greuze aux curés de campagne. — Recherche du naturel el de la simplicité. — Les anciens restent les grands modèles : la mythologie. — On essaie de rajeunir la forme classique par la traduction et l'étude des styles antiques. — Généralité de cette tendance.
III. Pourquoi le mouvement antiquisant ne pouvait aboutir : prédominance et maintien de la forme et de la discipline classiques; elle est liée à tout un état social. — Cependant harmonie éphémère entre la forme classique et les aspirations nouvelles sous Louis XVI : l'homme et la littérature Louis XVL — Ce qu'il en subsistera.
Quand on parcourt le palais et les jardins de Versailles et qu'en même temps on évoque les souvenirs de littérature et d'art des deux siècles qui y ont vécu, on peut avoir un moment l'illusion d'assister d'un bout à l'autre à la même résurrection triomphante du paganisme antique, de l'apothéose mythologique et du Plaisir divinisé. Mais pour peu que l'on compare ses impressions et si, par exemple, on passe de la Galerie des glaces au Trianon de Marie-Antoinette, on voit tout de suite que ce merveilleux décor n'est pas le symbole d'une même idée suivant son développement logique et qu'il faut distinguer les époques qui y ont l'une après l'autre travaillé : quelle distance des fresques de Lebrun aux dessus de porte de Natoire ou de Pater ! Autant l'allégorie du grand siècle est froide et pour ainsi dire officielle, autant l'autre est vivante et familière. Les déesses et les nymphes s'animent d'une petite vie mondaine et gracieuse, les yeux bril-
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lent d'intelligence et de malice, de purs profils parisiens s'affirment, les cheveux révèlent la main experte d'un coiffeur et les attitudes, les leçons d'un maître à danser. Toutes ces jolies personnes sont plus ou moins du monde, et, si elles sont nues, on comprend qu'elles n'auraient qu'à sonner leur femme de chambre pour reparaître tout à l'heure en grand habit de cour avec les paniers et les .plumes. Qu'on se rappelle après cela les titres des opéras et des romans, les petits vers badins ou erotiques, et l'on sentira que le paganisme est partout, — un paganisme très coquet et très maniéré, mais qui n'en est que plus piquant, et d'ailleurs si vif, si séduisant et si joli! Ce n'est plus comme au siècle d'avant une leçon que l'on récite, un rôle que l'on joue : puisqu'on n'a plus d'autre but que de s'amuser ou de donner à son ennui un cadre amusant, comme on ne croit plus à grand'chose, on retrouve tout naturellement les façons et les goûts des épicuriens de l'ancien monde, et pour ces voluptueux, la mythologie de la volupté est la dernière religion.
Pour sentir comme elle a conquis l'art d'alors, il suffît de songer à tous ces peintres-décorateurs de la première moitié du siècle, les Lemoyne, les \atoire, les Boucher, dont les mythologies riantes et fleuries s'épanouissent non seulement aux murs des palais et des vieux hôtels, mais viennent égayer aussi les maisons modernes des gens de finance * : cette maison moderne, elle est comme le symbole de l'époque, avec ses escaliers, ses alcôves et ses dégagements combinés au mieux du confort et du plaisir, avec ses cheminéesi encombrées de bibelots de la Chine et de statuettes de Saxe. -- La littérature se met à l'unisson; et dd
1. Sur tout Cela, cf. Paul Mantz, François Boucher] Lemoyné et Natoire; Paris, Quanlin, I88O1
toutes les divinités voluptueuses du paganisme, c'est Vénus surtout à qui elle adresse son culte. La déesse renaît véritablement : « Gomme autrefois de l'écume des mers, elle jaillit de la légèreté des cœurs » *. On n'en finirait pas de citer toutes les œuvres fragiles qu'elle a inspirées. De même que ses peintres, elle a ses poètes attitrés, les Dorât, les Bertin, les Léonard.
On recommence indéfiniment le voyage à Cythère :
Amour le veut, retournons à Cythère *.
On y fait des neuvaines ^, et on y dit des heures *. C'est à elle que sont dédiées toutes ces nudités libertines qui foisonnent dans les vers, ou dans le roman : les Zélis au bain ^, les Bains de Diane ^, les Dortoirs de Laccdémone ". On ne se lasse pas de rimer le Temple de Gnide. On remonte même jusqu'aux anciens pour y chercher des raffinements inconnus, comme si l'on n'était pas assez riche de son propre fonds : Léonard et d'autres traduisent ou paraphrasent le Pervigilium Veneris. On traduit en vers les Remèdes d'amour et VArt d'aimer d'Ovide. On revient même aux latineries modernes : Dorât donne une traduction des Baisei^s de Jean Second, dont les gravures d'Eisen font un véritable bijou. La grave Académie des Inscriptions elle-même semble se laisser entraîner au mouvement : en 1776, elle met au
1. E. etJ. de Goncourt, UArt au XV IW siècle, T série, p. 267.