‹ La fin du classicisme et le retour a l'antiqueChapitre 120 sur 250 · Les Moix, I, |(. is · texte numérisé non relu

Les Moix, I, |(. is

LES « POKT.i: Ml.NOKES ». 201

inoitiô tin xvni°siùcle. Ce qui prcmvo sui'iilmndaninicMit limporlaiicc du genre.

Celle des Géorr/iqucf; par Delille a <Hé la plus brillante, sinon peut-être toujovirs la meilleure. KUe a eu une 'ortune extraordinaire. A moins de remonter jusqu'à Amyot et CoëfTeleau. c'a été un succès sans précédent pour une simi)le traduction. Il y a là autre chose (ju'un l'ait accidentel.

D'abord cette traduction llattait la manie du wiir^ siècle pour l'agriculture. — Delille lui-même le l'econnaît dans sa préface. — et d'une ra(:on itlus générale, ce culte vague de la nature (pii tendait à tlevenir rinTii[ue religion et l'unique poésie. C'était le moment où tout le monde la chantait : « On nous annonce — dit Griinm — une demi-douzaine de poèmes nouveaux on prêts à éclore; un de l'abbé Delille sui* les Paysaijcs; un autre de M. Roucher sur les Jardins, encore un autre sur le même sujet par le président de Rosset, auteur des G^ortjiques franoùses: les (Immps de l'abbé Le Monnier; la ISaliire par M. de Fontanes; la Nntitrc par M. Lcl)iun: (jue sais-je? IS'ous en oublions peut-être autant (jue nous venons d'en citer. Plus nos poètes s'éloignent de la nature et plus ils s'obstinent à la chanter '. »

Les GforgiijHi'S île ^'irgile parlaient des champs, de la nature — on le savait en gros. Elles étaient donc à la mode. Avec cela, c'était un poème didacti<|ue, ce (pii changeait du théâtre : Delille le dit l)ien haut dans sa préface. On trouvait là une œuvre vraiment grande par le sujet et par le style, qui reposait non seulement des vaudevilles et des tragédies, mais des petits vers

I. Corresp. litl., .\II, l'U. C'est ce (|iii ('.lisait «lire à I.cniierre :

Ennuyeu.v formés par Virgile, Qui nous e.xcéJcz constamment.

De grâce, messieurs, un moment Laissez la nature tranquille.

et (les poésies fugitives. Surtout la Iratluction de Delille donnait satislaclion à ce goùl reiiaissaiil i)0ur Tanliquc qui, lui aussi, riait déjà devenu une mode '.

Comment Delille a-t-il conclu cette ti-aduction"? Dans quel esprit Ta-t-il entreprise?

Etd'aboi'd était-il bien préparé pour traduire Virgile, — non pas sans doute comme nous l'entendons aujourd'hui, — mais comme aurait pu le Taire de son temps un latiniste connaissant son métier?

Il ne se préoccupe nullen)ent de la constitution de son texte : celui du P. de la Rue étant le plus en vogue, c'est celui-là qu'il adopte-. I.a grammaire ne le préoccupe pas davantage, ni les particularités de la langue. Ses commentaires ne visent ({u'à éclaircir les endroits obscurs, et ses éclaircissements ne reitosent pas sur une connaissance solide de la langue, sur des raisons grammaticales, mais des raisons de goût ou de la plus grande clarté. De sorte qu'il lui arrive très souvent de trancher les dinicultés. ou méi/ie de ne pas les apercevoir ^. — En un poème aussi religieux que les Géorgiques. Delille a laissé de côté la i-eligion. Il ra|)porte « qiu'lques traits de la mythologie, qu'on peut trouver partout * ». Il esl vrai (jue la science mythologifjue était encore dans renlance: mais (pie déclair

1. Les ('ti'orf/iques ilc Dolilli" parurciU en l'O'J. Or les pn mières i)uhlicalions rclalivcs aux fouilles des villes soulerraines sont de I"i8-W. La Icllre de Winckelmann au comte (le Hriilil esl traduite en l'tJi, lliistoire de l'art en 1760. De 1100 à niO, il n'y a presf^ue pas une année où no paraisse une relation de voyage sur rilalie. Cf. notre clia|>. ii. De toutes les façons, on peut donc dire que la Iradiicljnn di; Delille était une « actualité ».

2. Il no put profiter de la f.'rande et considérable édition de Ilryne, <pii parait à jiartir de 1"(m: mais on ne voit pas qu'il s'en soit incpiiété dans ses éditions ultérieures.

3. Voir en particulier sa note sur les vers 320-327 du liv. I des Géorr/i'/ue-s.

i. Discours préliininaite. Ai\ lineiii.

LES (( rOET.K MLNORES ». 20:{

cissemcnls naurait-il pas pu trouver dans cette Antii/iiUc dévoilée de Monllaucon, dont les Allemands d'alors savaient si bien tirei* parti, ou même dans les mémoires de l'Acadéinie des Insci-iptions. Il suffit de comparer Ileyne à Delillc, pour sentir l'indigence du commentaire de ce dernier. On peut voir encore dans l'édition du philologue allemand, comment il sait faire concourir les monuments de l'art antique à rexi)lication de sou auteur. Delilleny songe même pas. Kt pourtant c'était là une méthode éminemment française, — celle inaugurée par Montfaucon dans son grand ouvrage, lui matière d'arciiéologie. son ignorance est prodigieuse. Il a eu le boidieur — que n'a pas eu l'abbé Barthélémy — de voir le Parthénon avant les mutilalions de lord Elgin; il n'y a rien compris. 11 a l'air de considérer le temple de Jupiter comme le dernier mot de l'art grec. Le compte rendu de son voyage qu'il adressa sous forme de lettres à M'"'^ de Vaisnes et qui courut les salons, — est un modèle de badauderie'. On est confondu de la légèreté avec laquelle il parle de toutes choses. Elle n'a d'égale que son ignorance en matière d'histoire littéraire. Son discours préliminaire ne nous dit rien de Virgile, de sa vie et de ses ouvrages, qui ne soit la banalité même, ou le comble du vague. Une erreur lui est indifférente s'il peut en tirer une phrase^; et ainsi du reste. Si nous insistons ainsi sur toutes les lacunes de la traduction de Delille et les faiblesses de son commentaire, c'est que par métier il aurait dû être au courant, lui. professeur de

I. Cf. Coneap. iill., XIV, lOiS, où celle Icllrc esl rcprodiiile en enlier.

i. Il écrira [lar exemple : « VÉiiéide,... ce poème admiré des Uomains, immortel comme leur gloire,... (pii avait arraché à Octavie des larmes si céléhres, rjui valut à Virf/ile l'honneur d' cire salué au thédlve comme l'empereur lui-même... « (Discours préliminaire.)

204 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'aNTIQUE.

troisième au collège de la Marche et, qui pis est, professeur d'éloquence latine au Collège de France; c'est surtout que cette étude philologique du texte de Mrgile était l'unique nu)yen d'en renouveler ou d'en approfondir le sens. André Chénier a étudié les anciens autant en philologue qu'en poète '.

Ainsi donc il ne faut pas demander à Uelille une traduction, qui eût été en français ce qu'était en latin l'f'dition de ^'irgile du P. de la Hue. si élégante et si soigneuse. Il a fait et il a voulu faire tout autre chose; d'alïord il a vu dans cette traduction des Héorgiquai un excellent prétexte à montrer ses talents de versilicateur : il y a une description de la charrue dont il est très lier. En note, il insiste sur tout ce que le même ])assage. dans Virgile, reiderme d'harn\onie imitative et il laisse entendre qu'il a égalé son modèle. Kl puis l'agriculture était à la mode et il ne fallait pas manquer une si belle occasion. Mais sui'tout Delille. tout en iliclanf ses thèmes latins, se sentait du talent. — un petit laleiil mondain, loiit en savoir-faire, en amabilité et en condescendance : à quoi enq)loyer ce talent, quand on est professeur, sinon à rendi-e aimable ce (pie l'on enseigne? — Les Gcorgiqites ou le li-iomphede la version latine, c'est l'idée qui vous vient en lisant celte traduction aussi « lidèle qu'élégante ».

Poni'lant Delille a ses idées sur la traduction en vers et il a sa méthode. En cela il a dû beaucoup à iJryden, qu'il se donne l'air de combattre dans sa préface. Tout ce qu'il dit de l'hoiuieur de l'agriculture chez les vieux Homains, de l'influence des mœui's, des gouvernements, des climats sur les langues, tout cela est de Dryden -. .Mais voici ipii est particulièrement

Page 1