Elégies, II, v. 83 et sniv
2. Cf. G. Desnoirestcrres. Gvirnod de In Ee>in!ère et son groupe, p 112.
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d'indienne, les fichus de mousseline de l'Inde, les écharpes flottantes et les chapeaux-bergère.
Par delà ces colifichets ou ces manies de dilettante, Chénier a su exprimer avec une véritabh» IVrvour et un accent profond de sincérité le seul sentiment sérieux dont l'époque ait été capable, celui de l'amitié. En plus d'un endroit il rappelle les effusions de Diderot et do Rousseau, il glorifie comme eux « ces temps sanctifiés par la vertu romaine »,
Quand l'àine de Lélie aniniail Scipion, Quand Nicoclès mourait au si'in île Phocion... 0 demi-dieux amis, AUicus. Cicéron, Caton, Brutus, Pom|)ée et Sulpice et Varron! Ces héros, dans le sein de leur ville perdue, S'assemblaient pour pleurer la liberté vaincue.
Quant au panégyrique incessant de l'austérité républicaine, si étrange dans dos bouches aussi frivoles, nous n'y insisterons pas. C'est la partie déclamatoire et franchement mauvaise de l'œuvre de Chénier. Mais quoi qu'il en soit, cela est bien du siècle aussi, du moment précis où Chénier écrivait. De sorte qu'en tenant compte de cela et de tout le reste, en nous rappelant combien ses vers ressemblent à la peinture do David, aux figurines de Clodion, aux pastorales en action de Mario-Antoinette, au mobilier pompéien d'alors, depuis les fauteuils jusqu'aux sujets de pendules, nous pouvons définir sa poésie : lo plus pur modèle de style Louis XVI que nous ayons en littérature.
Il ne faut pas (pic laiiparoMle niuiloniilé de la poésie d'André Chénier nous fasse illusion sur son sens véri- ^ table et sur sa portée. 11 s"ost aiijdifpié, sans doulc très
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conscienricusoment. à tenir l<^s promesses de sa théorie de rinvenlion. Mais sa théorie de limitation des anciens la amené à se contredire lui-même et obligé à une foule de petites ruses et d'artifices mesquins pour pallier cette contradiction, dont il avait obscurément conscience. Il importe de s'entendre une bonne lois sur cette question : à force de répéter que Chénier est un classique, on a fini par tout embrouiller. Chénier n"est ni un ancien, ni un classique véritable, cest un alexandrin, et le mot est gros de conséquences. Il a des alexandrins le dilettantisme et ce procédé de déca- '' dence cjue Théophile Gautier nommait i la transposition d"art i.qui fait du j)oète un descripteur d'intailles, de vases et de figurines. 11 en a les prétentions scientifiques, le fatras d'érudition, les minuties puériles de grammairien, de métricieu et de styliste. Il en a enfin le mélange suspect et d'ailleurs voulu d'antique et de moderne. Cet alexandrinisme réduit eu théorie a entravé ses efforts les plus originaux et donné à son œuvre un faux air de pastiche.
Notons d'abord létrangeté de cette idée qui domine toute son esthétique : « Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques. » Elle ne lui a pas plus réussi qu'à Ronsard ou à Gœthe et à Schiller. Ces idées et ces mœurs modernes costumées à la grecque ou à la romaine, ou quelquefois les deux ensemble, ont quelque chose de faux et de grimaçant. On en arrive, comme G<ethe dans Hennnnn et Dorothée, h célébrer dans le s^le d'Homère les amours d'un aubergiste de village, ou, comme Chénier lui-même, on en est réduit à de i-idicules périi)hrases pour ex[>rimer des choses que l'accoutumanc»* nous a rendues triviales ou familières. Pourtant, chez lui, l'erreur est moins choquante à cause de la nature de ses sujets : ce sont des élégies et des idylles où certains senti-
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nieiils nntiqnos pouvaitMil i-nlicr sans trop tic ixmmo. Ensuite il y a pour nous Français une sorto (riuM'étlitr gallo-romaine qui nous ix'rnict plus farilcnicnt qu'aux races germani(iues de renouer la tradition des anciens. Comme Ausone qui chante la Moselle et la Gai'onne couronn«'»e de pampres, Cliénier i)eut célébrer la Seine ou la « Mai'ne lente avec ses îles », à ctjudition d<' ne voir (|ue les as|)ecls étei-nels du paysage. Versailles ou Saint-Cloud se laissent déjà plus difficileuieni ti"ivcstii' et, malgré les eflbi'ts du poète, ils ne nous rendent ni HIandusie, ni Tibur, ni les bords de IWnio. Quoi qu'il en soit, la théorie est fausse. Jamais les vrais classiques n'auraient admis qu'il exi.ste une l'orme indépendante de sa matière : leui' gloii-e a été de sentii' que la l'oi-me, en ai"t. sort tout nalurellenienl i\\\ fond, et par consétjuenl de se créer une l'oi'me à eux. qui n'a plus rien d'antique.
L'inconvénient du système éclate tout de suite dans VHcrmés. Il est d'usage de se lamenter sur l'inachèv<Mnent de ce poème. Malgré l'ambition et le travail d(; Chénier, nous ne pouvons croire cependant que sa mort nous ait i)rivés d'un chef-d'œuvre. Le pire malheur qui pût arriver à ces idées scientifiques et à ces découvertes modernes, c'était d'être coulées dans le moule alexandrin du poème didactique. Nous avons déjà fait voir ailleurs la fausseté du genre. Ici l'entrejjrise était vraiment impossible. Dominé par le souvenir de Lucrèce, Chénier voulait écrire, lui aussi, U' De nalura rfrum du xviii'' siècle. Mais il a oublié que si le syslèinc de Luci-èce forme un tout, la science moderne est, par sa nature,, frag mentaire : nous aurions eu cùte à côte une mécaniqu*de Newton, une cosmologie de Bufl'on, une psycho logie de 0)ndillac, une physiologie de Cabanis. 11 est peu probable en effet que Chénier, quittant le terrain
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solide (le la sci<Mice i)<)ur celui des hypothèses générales, eût t«Mité une ^l'aiide synthèse que rèlat de nos connaissances, même aujourd'hui, rend si difficile. Ses notes nous h" montrent allant de lun à raulre. d'un géologue à un physicien, d'un chimiste à un astronome, avec une mémoire surchargée de souvenirs classiques, d'où se dégageait peut-être l'idée vague, mais plus philosophique que scientifique, de l'unité des choses et de la vie de la nature. — Ce qui revient à dire que Chénier, non i)lus qu'aucun de ses conteml)orains. n'a eu conscience. — sinon absolument de la contradiction. — au moins de la disconvenance qu'il y a entre la forme antique du poème didactique et les «tonnées de li science moderne '.
On voit avec quelles réserves il faut accueillir l'idée mère du système. La théorie de l'imitation des anciens n'est pas moins sujette à caution. On se rappelle que le principal procédé de Chénier consiste à coudre ensendile des morceaux de toute provenance : de là tout de suite quelque chose de pénible et d'artificiel dans sa manière. Peut-être objectera-t-on que c'a été le procédé des plus grands parmi les classiques, de Virgile, qui dans son Enéide sait fondre des imitations d'Homère, des cycliques, ou d'Apollonius de Rhodes. D'abord on ne voit pas bien ce que Virgile
I. Noii^ .ivuns fait remarquer ailleurs que la srience de^ anciens élanl à demi poétique, se prêtait assez bien à la forme ilu poème (lidacliqiie. Mais aujourd'liui la srience positive s'élanl eonslitiiée en eoulradiclion avec la métaphysique et la poésie, le poème diilactico-scientifique est devenu inipossilile. Mettre en vers des formules ou di-s expériences de biologie est souverainement ridiiule el anli-poélique. C'est le procédé de l'abbé Delille. On peut s'étonner que les parnassiens soient revenus à cette vieille erreur : Louis Bouilhet (Les Fossiles), Sully-Prudliomme (Le Zénith, etc.). Aussi bien il y a une grande analogie entre les parnassiens et les décadents classiques du .wiir siècle.
y a gagné, et ensuite c'est un ancien qui imite des anciens, de sorte que la disparate est moins clio(|uante. Chez Racine, il y a drjà (|uelque chose de phis inciuiétant, comme ])ar e\em])le dans sa Phèdre où se sui)erposent deux antiquités liieii dinv-reides, celles d'Iùiripide et de Sénèque '. Si luibile que soit la suture, on la sent toujours : il y a là une sorte île duperie (jui indispose. Mais il faut avouer que les classiques usent en somme très sobrement de cet artilice, et surtout se rappeler <pie chez eux l'imitation porte essentiellement sur le fond. C"est le contraire chez André Chénier. 11 multiplie les traductions littérales et les adaptations : i)resque toutes ses pièces sont des marqueteries plus ou moins habilement exécutées, de sorte qu'à la longue on a la sensation de lire un canton. Ce qu'il y a de plus fâcheux, c'est qu'on s'aperçoit que souvent dans la fable d'une pièce, il est guidé uniquement par le désir de placer un fragment ou une réminiscence. Le plus bel (>xemj)le nous serait fourni par une ébauche intitulée Pannychis -. Elle débute par une imitation de Gessner, mais comme le poète veut absolument tirer ])arti d'une épigramme d'Anyté, il prolonge son récit conti'c toute vraisemblance, et l'on a ainsi deux actions qui n'ont presque rien de commun l'une avec l'autre.
C'est principalement en matière de langue, de style et de versification que la théorie alexandrine de l'imitation des anciens a été funeste à Chénier. Hien que tout cela ait jtaru très neuf chez lui et même téméraire aux ciitiques conleniporains de la première
1. ('.{. Jules Leniailiv, Impressions de lltddlre, l. 1, |>. 78.
2. Nous no |inrlons pas de la coiithiite ni dn style de celle petite pièce fjui n'est (|iiiin lal)oricii.\ enranliliafro, avec Ijien des l)analilés et des détails d'une senlimcntalilc un peu niaise, o iVo]] iPtrc^uve ■■ ce Iton suisse • de Gessner.
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('•(lilinii de ses œuvres, ses innovations sont en somme loil prudentes. C'est le système de Ronsard mitigé par celui de Racine : un petit nombre de mots calqués sur le grec ou sur le latin, quelques archaïsmes et quelques tours Camiliers, mais des latinismes, des sens dérivés et surtout des alliances de mots nouvelles. II part de la même erreur fondamentale que Ronsai'd et les grammaii'ieiis de la Renaissance, qui s'imaginent que le français, issu du latin, doit avoir la même morphologie et la même syntaxe. Il croit qu'on peut créer des mots en prenant une racine et en ajoutant un suffixe. 11 dira comme Ronsard « une rive aréneuse », une « couche matineuse ». Pour étendre ou renouveler les moyens d'expression sans enrichir le vocabulaire, il se livrera à de pénibles tours de force pour aboutir à de minuscules découvertes. Il aura des alliances de mots comme celles-ci :
Si vous (car c'était vous)...
N'eussiez armé pour moi les pierres cl les cris... '
— Le toit s'égaie et rit de mille odeurs divines... 2
Ou bien dos latinismes :
C'est du vieillard troyen la mort envenimée... 3
moyennant quoi il ne parlera plus français. Déjà chez Racine*, Hugo, avec son grand sens de la langue, avait remarqué tout ce que l'application du i)récepte horacien des alliances de mots introduit d'incorrect et de forcé. D'ailleurs ces petits raffinements d'expression, ces petites inventions de détail sont indignes d'un artiste sérieux et vraiment fort. Quand on lit Chénier