‹ La fin du classicisme et le retour a l'antiqueChapitre 64 sur 250 · Llor/e de Murc-Aurèle · texte numérisé non relu

Llor/e de Murc-Aurèle

LA CIUTIQUE ET L A.NTlyiUTÉ. |||

il solaiico avec rai)idit<'' et [nxi' saillies dlm objet à lautre, semblable à ces animaux^ agiles (Bossuet) qui, placés dans les Pyrénées ou dans les Alpes, et vivant sur la cime des montayries, l)ondissent d'un rocher à l'autre, en sautant par-dessus les précipices '. »

Mais le délaut le [ilus choquant de Thomas, c'est qu'en rhéteur qu'il est. il n'a à aucun degré le sentiment de la réalité vivante et, par contre coup, celui de la langue qu'il parle. Sou Irancjais, comme le latin des classes, est une langue morte, qu'il torture bizarrement sous prétexte d'élégance et qui ne recouvre que le vide. Tout occupé des phrases, il perd si bien le sens des situations et des choses, qu'il en devient boulïon sans le vouloir. Ouon regarde un peu ce passage de son Éloge de Marc-Aurèle. C'est Apollonius qui parle :

« Je puis donc vous attester et vous demander si t Marc-Aurèle a jamais opprimé un citoyen. S'il y en « a un seul, qu'il se lève et qu'il me démente. »

Tout le peuple se met à crier : « Aucun, aucun! »

« Je puis vous demander si, sous son règne, jamais « un seul d'entre vous a été opprimé par ces affranchis « du palais qui se font esclaves, pour être tyrans ». « Dites, Romains, en a-t-il existé un seul sous son t règne? »

Ils crièrent encore tous ensemble : « Aucun, aucun!... » Il continua....

Pourtant cette misérable rhétorique était frénétiquement applaudie "-. Le comte de Guibert. qui succéda à Thomas à l'Académie française, disait dans son discours à propos de cet Éloijc de Marc-Aurèle : « On pourrait le croire récemment découvert sous les l'uines

i. Kssai .sur lei Klor/es.

2. Cf. Coi-resp. lilt., XI, p. 16" : « M. Thomas naurail pas fait autre chose qu'il mériterait à ce titre une place ilislin^uée, au rang des Démoslhènes et des Platons >•■.

1 1 2 FIN nu CLASSICISME ET RETOUR A LANTIQUE.

du Capitule '... ». La vérité, c'est que dans ces liarangues. on applaudissait beaucoup moins le talent de Thomas, que ces lieux communs anonymes sur la tyrannie ou les grands hommes dans le malheur, dont alors toutes les imaginations se repaissaient : avec quel enthousiasme ne devait-on pas écouter des morceaux comme celui-ci. sur les sages persécutés : « Devant 1 un je vis salhiiiicr des llamnies et il y posa la main. On apporta à l'autre du poison; il but et lit une lil)ali<»n aux dieux. Le troisième était debout auprès dune statue de la liberté brisée; il tenait d'une main un livre : de l'autre il prit une épéedont il regardait la pointe. Plus loin je distini,niai un homme tout sanghuil, mais calme et i)]iis hiiinpiille que ses bourreaux: je courus à lui en m écriant : « O Hégulus, est- « ce toi? » Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux et je détournai mes regards. Alors j'aperçus Fabrice dans la pauvi-eté; Scipion mourant dans l'exil; Épictète écrivant dans les chaînes, Sénèque et Thraséas les veines ouvertes et regardant d'un «cil traii(|uille leur sang couler "-. «

On voit d'ici tout ce que les orateurs révolutionnaires vont tirer de ces thèmes. On entend déjà David disant à Robespierre : « Si tu bois la ciguë, je la boirai avec toi ^ ».

Si l'on essaie inainleiianl de r(''siimer les impressions et les idées qui se mèlenl dans les livres de ces critif|ues. de ces historiens et de ces rhéteurs, on verra (pu*

1. Disfoiu's (le ivception du comU^ ilo (iiiilxrl, K! fév. I^bt». ■2. Èloffe de Marc-Aurèle, p. 2fi3.

:?. <:f. Deiécliizc, op. cit., p. 192.

la làclic est impossible. Cosl la confusion nuMuc. La IcMulaïuc (loiiiinaiilc. c'est peut-être celle représentée [tar lloiisseau et par Thomas, — la velléité d'un retour à la vertu et au civisme antiques. Pour le reste, tous les conseils de la critique auront été perdus, ou du moins il n'en resteia pas grand'chose. Voltaire, en sius[)irant plus ou moins des anciens, léguera l'idée dune l'orme dramatique plus mouvementée, plus pathétique et plus haute en couleur. Barthélémy réformera quehpu's idées inexactes sur la littérature i,M'e(([ue. La Harpe essaiera vainement de restaurer la discipline classitpie: et de Diderot, le mieux doué de tous, le plus intelligent, le plus enthousiaste et le plus artiste, — celui ipii avait le mieux compris et aimé la beauté antique, il ne restera qu'un vague souvenir d"imi»rnvisations brillantes et sans lien.

CUAIMTIJK IV

LE TllKATRI-: i: T I, IMITATION I) K I. A \ T I O U E

I. Drea'lriici^ ri iiilci-iorili' «lu Hu'àlrc nii .win'" sircic. — • Mainlion des fonnos consacrpos. — Succès des Iragrdics imitées de l'anliciiie. — La fausseté du sysièine dranialiciiie français condainnail d'avance toule Icnlalivc i\o rfiKivalinn.

II. QnaïKl un reconinience à revenir à i'anliriiie : tragédies aiili(iuisantes de Vollaire. — Influence de (Iréhillon et de Cliàteanljrnn. — Altoiidancc des tragédies cl des ()i)êras ins|(irés de l'anliiiuo dans la seconde moitié du xvin'' siècle. Guimond de la Tonelie, Leiuierre. Poinsinel de Sivry, (îluck, l'iccinni, Duels, Hocliel'orl, La Harpe, Doigny du Poneeaii, Lefèvre. — Nouvelle édition du Tlinrilredcs (irecs de llrumoy. — Ln quoi la tragédie grecque répugnait à la forme de la tragédie française. — \jlphir/énie en Tauride de riuinioiid de la Touche, enthousiasme du public. — Œdipe c/iez Admèle de Ducis. son succès. — Ce qu'il y a de moderne dans la pièce. — Qualités par oii elle se rapproche de lantique. — Le Philoclète de La Harpe. — Il ne coinju-end rien au fon<l du drame de Sophocle. — Sa pièce met Soidioclc à la mode, les opéras. - Innuence <Ic Gluck, admiration enlhonsiaste (piil inspire. — L'opéra conçu comme une Iragéflie grecque. — Supériorité de l'opéra de Gluck sur la tragédie décadente. — Qui- Gluck est le seul grand iioèlc cpi'ail connu noire xviii" siècle.

111. Réformes dans la déTl.nnalion. la ininiii|ue, le cosluine .1 le décor sous rinnuenee de l'aiilique. — Supt-i'ioriti' des acteurs français reconnue par Gn-the. M"" Glaii'on, son premier essai au théâtre de Bordeaux. — Klude historique dos rôles. — Kn «luoi ces réformes étaient contraires à l'espril de la tragédie classique. — La mimi(pie, coi»bien le

LE TllKATRE ET LIMITATION PE L ANTIQUE. Mo

xviu' siôclc s"cn est iiréocfupo. idolâtrie des L'en s de liiéàtre.

— Puiiiicatitins relatives à l'art du comédien. — Influence de GarricU et des comédiens anfxlais. — Le Jeu tragique de Lftkain. — Noverre et sa Lettre su)- la danse ef les hallels.

— Il essaie de ressusciter la pantomime des anciens. — Il conçoit le hallet comme un frenrc indépendant. — Supériorité des acteurs et infériorité du genre dramatique au xvui' siècle. Que cette snitériorilé est une <les causes (|ui ont amcn<' la ruine de la tragédie.

IV. Le costume et le décor. — Défiances légitimes de Voltaire.

— Ce (]u'il y avait de pomi>eux et d"ap!)roprié au caractère de la tragédie dans le costume théâtral du xvn" siècle. — Innovations de M'"" Clairon. — Publications relatives au costume : Lcvacher de Chamois. — Désacconl des acteurs.

— Premiers essais de couleur locale, Larive, ^1"" de Saint- Hulierty. — La décoration. Voltaire décorateur. — Le décor i\an-i It-'dipe chez AdmèU, dans le Coriolan de La Harpe. — Il tend de plus en pins à tout envahir. — Le décor idi'al de \' Orphée de tiluck.

11 nous Iniil [khIim- du lliéùti'C . bien ({u'ail XVIII' siècle il nait déjà plus grandchosc à voir avec la littérature. Mais des tentatives intéressantes pour se rapprocher du drame antique y ont été laites et, ne fût-ce qui'i litre de document ou d'indice d'un certain état général des esprits, il vaut la peine de s'y arrêter.

A cette époque, la fourniture des théâtres devient une sorte de service public : lopéra, la tragédie, la comédie et le vaudeville sont des denrées de première nécessité, des f)bjets de consommation journalièn», surtout aux approches de la Révolution, où, suivant un mot cdiinu. Paris nest plus que le « café de lEurope ». I.,e [)ublic, encore l'etenu au siècle précédent par des scrupules religieux ou des préjugés de caste S

I. Cf. Pe^pois. Le Ihrnire frain-nis sous Louis A7V'(Lc piiMic d<'s théàirus). p. 303.

116 FIN DU CLASSICISME ET HEÏOUR A L AMIULE.

se jHonlre de plus en [Ans avide de cette espèce de plaisir et se précipite en l'oule aux si)ectacles de tous g'enres cjui sollicitent sa curiosité. Les théâtres se niultii)lient : théâtres des Boulevards, théâtres de la Foire, succès grandissant et consécration onîcielle de rOpéra-Comique '. Kn dehors des salles i)ultliciucs, il y a une ibule de théâtres particuliers, qui ont leurs auteurs et leurs comj)Ositeurs attiti-és. Il y a même des représentations clandestines oii il faut montrei' patte blanche pour ètr(> admis, tellement les sujets et le style sont licencieux '^. Avec cela, la manie déjouer la comédie se répand dans les hautes classes comme dans la riche bourii^eoisie : c'est une passion, une folie qui entraine jusciu'à Marie-Antoinette et les princes ilu sang. Ce cabotinage i)rend de telles proportions que les Français, à partir de ce moment, passent au rang d'amuseui's du reste de l'Europe. On ne se gêne pas pour nous dii'e cpie nous soniiiies « une nation de singes » et tpie nous ne savons l'aire (pie des chansons et des comédies. Celle mulliplicalion des Ihéâlres, c^et alnis du [ilaisir dramalique devaient iaii'i' londier le genre si bas cpi'il ne s'en est jamais relevé.

En ce qui concerne la ti'agédie. si la slalistiiiue permet détalilir— contrairemeid au prt'jiiij-é répandu — (pià cette épofjue le nondtre des sujets modernes balance celui des sujets antiques, il n'en est pas moins vrai que ce sont toujours les traditions gréco romaines, si affaiblies (|u'on voudia. qui régnent sou-

i. Le 20 ({(■cembrc IISl, l'aticur Monnet iiiitieiit l'af-M'énienl (hi rui pour le rétablissemeiil délinilif «le I'0|i('ra-Ciinii(|iie.

2. Cf. Kd. fie Gonroiu'l, Jm (itthnard, jujur le genre de sjieo tacles qu'on rcpréscnlait sur le lin-àlrc parLieulici- de la célèbre danseuse, p. 8;j. Il y eut même <lcs troupes d'amateurs qui jouaient régulièrement. LeUain lit ses débuts au théâtre de l'iiolel de Jabach, rue Saint-Méry. Cf. Mémoires ilc Lekain (Faits ptnlimlipvs sur ma première liaison avec M. rie Voltaire),

LE TiiKATiU': i:t limitation I)K l'antioi;e. m

veraiiKMiKMil au lln'àli'c On n'a à la l)oiu"h(i ([iiv \vs grands noms de S(»[)li()cl(> et d'Knripide, même les plus avanrés dVnti'e les modernes, comme Diderot. Ensuite, si Ton fient compte d(> l'éducation de collèi>:c, des habitudes antérieui-es de la scène, on comprendra que l'imairiiiation du public s'accoutumât dillicilement à renconli'er au lln''àtr(\ même sous des noms nouveaux, autre chose que des types dramaticiues consacrés. Ce qu'il y a de cei-tain. c'est que presque tous les essais d'imitation de lantique lurent chaleureusement applaudis. Si l'on en excepte le Siè(je de Cahm, on peut dire que ce furent les plus grands succès tragiciues du siècle. Déjà VŒdipc de Voltaire avait eu quarante-cinq représentations « dans sa nouveauté * ». chilTre i)rodigieux pour l'époque et auquel n'atteignit jamais aucune de ses autres pièces. Mérope - en approcha et peut-être qu'Oreste aurait été un triomphe encore plus éclatant sans la cabale de Crébillon. hlphigénic en Tauride de Guimond de la Touche excita de véritables transports et obtint un succès à rendre jaloux Voltaire lui-même '. Il n'est pas juscju'au Philoclète de La Harpe, [lourtaid si froid et si dénué de poésie, qui n'ait été favorablement accueilli. D'abord très applaudi en lecture publique, à l'Académie, il eut un succès d'estime très décidé à la représentation *.

Ce qu'il y a d'incontestable encore, c'est cjue ces pièces sont en général les plus intéressantes du réper-

1. Cf. 15engesco, Voltaire, /jH/lio;/rap/iie de ses œuvres, I, p. 2.

2. BarlMor dit dans son journal : ■< Le parterre a applaudi à tout rompre. Il réclama le poète sur la scène ». {Journal de Barbier, éd. Charpentier, t. Vill, p. 232, cité par liengesco, op. cit., I, |). 31).)

3. •■ Depuis la Zrtire et la Mérope de M. de Voltaire, on n'a point vu d'exemple d"une pareille réussite. L'auteur a été oblifié de paraître sui' la scène; il s'est trouvé mal an milieu des acclamations du public. ■■ Corr. litt., III, p. 393.

i. Corr. litt., XIU, p. 32S.

\iS FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A L ANTIQUE.

toirc, en tout ras qu'elles sont les plus travaillées et les mieux écrites, — chose rare au xviii'' siècle. Il y a là sans doule autre chose (ju'uu simple accident. Plus que toutes ces trai^a'dies hisloricpies, palri()ti(pies. exotiques, philosophiques, qui pullulent alors et (pii n ont de neuf que le titre ou le nom des personnages, elles révèlent une «"'volution considérable du çroût et de l'esprit public : elles attestent à leur tour, tle même que toutes les autres manifestations de l'art, que le retour h l'antique, comme à l'expression la plus fidèle et la plus naïve de la nature, est bien laspiration générale des esprits et comme le vœu suprême du classicisme finissant.

Mais il ne faut pas loublier : le théâtre, tel qu'il s'était constitué depuis plus d'un siècle, avili par l'abus de la production et le charlatanisme, était assurément le lieu le moins propre h la réalisation d'un idéal nouveau. II en est de même d'ailleurs encore de nos jours : le romantisme et le naturalisme ont bien pu passer, ils n'ont pas touché à la constitution du théâtre et n'ont abouli qu'à chanfrer le costume et le mobilier dramatiques. Si pourtant ces tentatives n'oid produit aucune œuvre dural)le, si même elles n'ont pas ajouté grand'chose à l'intelligence de l'aulicpie, il est encore intéressant de voir ce que la littérature y a gagné, fût-ce au prix de leur insuccès.

C'est à partir de la sccoiide nioilié thi siècle «pie les sujets anlitpies sendiicnl avoir un rei,Min de faveur et que les plus intéressantes et les plus franches imitations des tragiques grecques se ré[>ètent à des inlervalles très rapprochés. Peut-être la rentrée de Crébillou

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ail llu'àtio en \'Ï2. (jui lut coninif la iH-siirroctioii d'un genre, a-t-elle eu sa part dinlliieuce dans ce inouvelucul. En tout cas, il est curieux de voir Voltaire (luiller à ce nionient uiènie les sujets exotiques ou nationaux — les /.au-c. les AdeUude DuQuc^clin, les Alzire et les Mahomet — pour rimer une Mérope {lli'.i), une Sémiramis, un Urestc et un Catilina. Mais le cas de Crébillon eut son pendant et entraîna une seconde résurrection, celle de Chàteaubrun, maître d'hôtel du duc d'Orléaiis — un débutant de plus de soixante-dix ans, — car on avait oublié sa première tragédie, qui avait paru en 171* '. La réussite des Troyennes, imitation d'Euripide, quil risqua en IToV, l'engagea à faire représenter l'année suivante un Philoctéte (1755) et en 1756 un Astyanax '-. L'iphigénie en Tauride, de Guimond de la Touche, suivit de très près (17o9). Puis ce fut VHypermnestre de Lemierre. cjui eut un très beau succès ^ (1758), ce qui lenhardit à donner un Térce (1761) et un Idûméw'e (176 i-). Dans Tintervalle. Poinsinet de Sivry apportait une Briscis (1759) et un Ajax (1762). Ouelciues années plus tard, Gluck révolutionnait Paris avec ses opéras, et son Iphiiiénie en Aulkle était prônée par ses

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