LK THEATRE F,T LIMITATION DE L ANTIQUE
fait. s"il eût 1;h'1u'> plus inanileslcincnl à rendre l'esprit même de Sophocle, la vie intime de la phrase, il est probable qu'il aurait encore échoué. La rhétorique iVançaise, que nous subissons toujours, héritée de nos ancêtres latins, eût été l'obstacle. Depuis Fénelon et Racine lui-même, on a beaucoup parlé de cette simplicité grecque; mais il ne semble pas qu'on y ait vu autre chose (ju'une intrigue peu chargée de matière, ou une certaine sobriété élégante de l'expression. Il me semble qu'il y a tout autre chose : c'est le sentiment, ou la pensée, pour ainsi dire à l'état naissant, revêtus de mots si simples eux-mêmes, si voisins de la sensation i)riiiHlive qu'il n'y a pas place pour le plus léger soupçon de rhétorique : la phrase, dans cette nudité, a toute la profondeur d'accent d'un cri spontané. Celte simplicité n'appartient pas seulement aux Grecs, on la retrouve tout autant chez les Anglais ou chez les Allemands. Leur langue, qui a gardé tout un fond de vocabulaire primitif, leur permet d'atteindre à cette intimité et à cette profondeur. La nôtre, qui est de seconde main et beaucoup plus savante, n'y peut arriver que par exception, sans parler de la vigueur de notre rhétorique, dont les formes nettes et cassantes s'imposent à la pensée originale de toute la force de la logique et de la tradition, et qu'il est si difficile, même à nos grands poètes, de faire fléchir '.
Ouoi qu'il en soit, Ducis en s'inspirant du di'ame de Sophocle, en a gardé quelque chose qui dut paraître singulièrement neuf aux contemporains et qui dut leur faire croire à une résurrection de l'antique : OKdipe aveugle, faisant son entrée sur la scène, appuyé au l)ras d'.Vntigone. puis le groupe du Père et
t. Voir à ce sujet un curieux développemeiil de Taiin' dans Lu philosophie de t'arl en Grèce.
130 FIN DU CLASSICISME ET RETOUR A l'ANTIQUE.
de la Fille, assis sur un dôhris de rocher, image de la Fatalité inexorable, et se détachant sur le fond lugubre du bois sacré des Euménides, — toute cette scène si dramatique et si plastique en même temps, si elle ne rendait pas Sophocle tout entier, en rappelait du moins la grandeur simple. Il faut savoir gré à Ducis de l'avoir gardée dans ses grandes lignes. De même aussi, il a vu autre chose dans la fatalité qu'une convention ou un ressort dramatique ; malgré un certain faste d'expression si contraire au génie grer, malgré même certaines outrances qui sentent déjà le romantisme, il est arrivé à nous donner l'impression de ce qu'il y avait de profondément sérieux et de terrible dans cette antique croyance. Mieux encore, l'accent lyrique de la ti-agédie grecque revit par places dans la tragédie moderne. Ducis s'est souvenu de V(Edipe-Iioi dans tout un long passage :
Vous qui m'avez ji'té sur le inonl Cytlu'rnn, Divinités d'OEiliin', exaucoz ma prière!
Et toi, l)crceau sanglant où j'aurais dû périr. Rocher du Cytiiéron, je viens ici nioui'ir ' !
I*uis la répétition des mêmes mots, si fréquente dans les lamentations lyriques :
Gythéron, Gytiiéron !
Mais ix cela seulement se bornent les réminiscences de Sophocle : voilà tout ce que Ducis a pu lui pi-endre; l'esprit du drame grec lui a échappé, et surtout le caractère si profondément religieux d'OKpide. Toid le resb* est moderne et déjà romantique, même de forme. Nous n'insisterons pas sur C(^ qu'il y a d'<'tranger au goiU atdicpu^ dans cette sentimentalité qui fait qu'OKdipe linit pai- ai)SOudre Polynice*, ni dans le ton philoso-