‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 15 sur 96 · Tonio I, page · texte numérisé non relu

Tonio I, page

de la passion revêtue de logique ; c'est un sentiment exalté, tyrannique, qui produit cette série d'insoutenables paradoxes. Voyons maintenant comment les idées du Discours se modifient graduellement, comment les aspects de la thèse changent dans la longue controverse que Rousseau soutint toute sa vie sur cet inépuisable sujet. Plaçons ces propositions paradoxales en regard des conclusions pleines de modération et de justesse relative que Rousseau va développer. L'effet une fois produit et la vanité satisfaite, c'est une période de bon sens qui succède à cette tempête dialectique où la raison de l'auteur a été emportée dans une sorte d'ivresse. Dans les notes ajoutées après coup à ce Discours, on lit ces paroles qui contiennent un désaveu ou une restriction telle qu'on ne sait pas ce qui reste du système : « Quoi donc ! nous dit Rousseau (ayant l'air de se fâcher contre ceux qui prendraient le Discours trop au sérieux) , faut-il détruire les sociétés, anéantir le tien et le mien, et retourner vivre dans les forêts avec les ours? Conséquences à la manière de mes adversaires, que j'aime autant prévenir que de leur laisser la honte de les tirer Les hommes semblables à moi, dont les passions ont détruit pour toujours l'originelle simplicité, qui ne peuvent plus se nourrir d'herbes et de glands, ni se passer de lois et de chefs, tous ceux-là respecteront les sacrés liens des sociétés dont ils sont les membres, ils obéiront scrupuleusement aux lois et aux hommes qui en sont les auteurs et les ministres; ils honoreront surtout les bons et sages princes qui sauront guérir ou pallier cette sorte

d'abus et de maux toujours prêts à nous accabler »

Était-ce donc la peine d'écrire un long anathème

JEAN-JACQDES ROUSSEAU 95

contre la société, pour en arriver là? Voici que l'on nous conseille de maintenir la société dont nous sommes membres, de respecter les lois, les magistrats, les ministres, les princes, c'est-à-dire de ne rien changer au train du monde, tout en tâchant de l'améliorera En vérité ! c'était un simple appel aux réformes que faisait Rousseau, quand il proposait aux hommes d'aller au désert ou, comme le disait Voltaire, « de marcher à quatre pattes. » On surprend ici en flagrant délit le procédé, ou, si l'on ne veut pas y voir de calcul, l'antithèse perpétuelle de cette imagination passionnée qui se porte aux excès et qui déclame, et de la réflexion tardive qui rétablit la pensée, de l'auteur dans ses proportions et sa mesure. Seulement, tout en conseillant aux hommes l'obéissance aux lois et aux princes, Rousseau leur permet de « mépriser au fond une constitution qui ne peut se maintenir qu'à l'aide de tant de gens respectables qu'on désire plus souvent qu'on ne les obtient, et de laquelle, malgré tous leurs soins, naissent toujours plus de calamités réelles que d'avantages apparents. C'est là un dernier et innocent hommage que Rousseau rend aux maximes de son discours. »

Cet hommage n'est peut-être pas aussi innocent qu'il* en a l'air. On ne peut se dévouer réellement à la société, à la civilisation, au progrès, que si on les aime, que si l'on suppose que l'œuvre est bonne et qu'il est noble d'y travailler. C'est un mauvais germe à jeter dans les âmes que le mépris ou la haine de la société. Mais enfin c'était une dernière concession

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