‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 14 sur 96 · Tome II, pages 52, 54, et suiv · texte numérisé non relu

Tome II, pages 52, 54, et suiv

JEAiN-JACQUES KUUSSEAU 79

supérieure aux douteuses clartés du raisonnement? L'instinct, le sentiment, n'est-ce pas là proprement le triomphe de la femme? Et ne sait-elle pas que son intluence s'accroît de tout ce que perd la raison abstraite et scientifique? Aussi, voyez les étranges inconséquences du philosophe. Il censure amèrement la femme, il déclame contre son ascendant, et il s'empresse de le subir lui-même dans sa vie et de l'imposer à ses héros dans ses romans. D'ordinaire, dans les romans au moins, dit quelque part M. Saint-Marc Girardin, c'est l'homme qui fait l'éducation de la femme ; ici c'est le contraire. C'est M™® de Warens qui a été à la fois la préceptrice et la maîtresse de Jean-Jacques. Ce qui a été si funeste dans sa vie, il l'a reproduit avec empressement dans ses fictions. Dans la Nouvelle Héloïse, comme aux Charmettes, c'est la femme qui fait l'éducation de l'homme, qui lui enseigne la morale et la philosophie qu'il doit suivre. Julie n'est pas seulement l'amante de Saint- Preux, c'est sa directrice et sa casuiste. Ainsi, à rencontre de toutes lès censures de Jean-Jacques, de ses boutades, de ses colères, c'est la femme qui, étant l'interprète du sentiment, prend le rôle principal dans sa vie et ses romans ; elle est initiatrice et guide Combien donc a-t-elle eu raison d'assurer au dernier siècle le triomphe de Rousseau ! C'était le sien qu'elle assurait ; elle était le dieu véritable de la religion nouvelle dont Rousseau n'était que le prophète.

C'est elle aussi qui aida à la confusion de deux idées qui paraît être un des paradoxes les plus chers de Rousseau, et qu'il fit partager à la société de son temps, s'il ne le lui emprunta pas : je veux dire la confusion

80 CtlAPlTUE III

de raiiiour et de la vertu. Julie et Saint-Preux confondent sans cesse dans leurs discours ces deux mots et ces deux idées ; ils semblent enthousiastes de l'honneur, de la sagesse ; ils en parlent sans cesse, au lieu de parler du plaisir comme faisaient leurs devanciers. Le siècle les prit au mot, dit M. Saint-Marc Girardin, et ce que nous regardons comme une déclamation et comme un sophisme passait alors pour une protestation en faveur de la vertu. Tout dépend du point de départ. « A qui part des petites maisons de la Régence les Gharmettes ])euvent sembler un lieu de purification, et, à coup sûr, au lendemain des romans de Crébillon fils, les bosquets de Clarens sont un sanctuaire. On s'éprit d'admiration pour ces héros qui faisaient de la morale sans renoncer aux douceurs de l'amour, qui se piquaient même de prendre leur vertu dans leur amour, et d'être d'autant plus honnêtes qu'ils étaient plus passionnés. La société aimait à se trouver purifiée sans se convertir ; elle se prêtait de bonne grâce à un repentir qui n'était pas une mortification. »

Voilà certainement ce qui valut à Rousseau l'accueil enthousiaste et l'engouement des femmes, je parle même des meilleures et des plus distinguées de ce temps : la glorification de la sensibilité qui préparait leur règne en mettant au second rang la. raison, et la confusion de l'amour avec la vertu qui assurait ce règne en faisant passer l'honnêteté du côté de la passion.

Nous avons vu comment la vie de Rousseau, n'acceptant pour guide que le sentiment, se condamna elle-même à être la proie des agitations les plus douloureuses, à errer sans cesse, sans trouver d'abri contre son propre cœur, entre des souffrances trop réelles et des humiliations trop méritées. 11 nous reste à montrer comment ses ouvrages se ressentirent de cette influence, quelles difficultés le génie de Jean-Jacques rencontra en lui et autour de lui, quand il prétendit régler le monde à l'aide de ses instincts, qui ne pouvaient produire que des idées excessives et toutes personnelles, que de chimères enfin, se mêlant aux plus nobles inspirations, durent en détruire l'effet bienfaisant et en compromettre la fortune.

A l'origine de tous ses écrits on trouve toujours une première impulsion soudaine, excessive, vague et confuse, comme tout ce qui vient de la sensibilité plus que de la raison, de l'émotion plus que de la pensée. Il ne faut pas s'étonner, si l'idée qui sort d'une pareille source en garde encore la marque : plus de force que de clarté, une vivacité exagérée jusqu'au moment où elle se heurte à l'obstacle des réalités ou des contradictions humaines, où elle se tempère pour se faire accepter, où elle prend un cours plus régulier sous la contrainte des milieux qu'elle traverse et des résistances de toutes sortes auxquelles se brise son premier élan. C'est le fait de l'inspiration, quand elle jaillit

directement d'une émotion non surveillée, non contenue, sans aucun de ces arrêts provisoires ou de ces contre-poids qu'elle doit trouver dans la réflexion, dont l'œuvre et la fonction sont précisément de lui donner une règle en lui assignant un but. Elle s'exagère, elle se dissipe en efforts sans portée parce qu'ils sont sans mesure, et, si elle a un but, elle le dépasse. 11 y a ainsi comme une affinité naturelle entre le sentiment sans règle et le paradoxe. Le sentiment est de sa nature absolu, tyrannique, impérieux, personnel; ce sont là précisément les caractères des intelligences paradoxales. Leur tort est de partir d'une émotion au lieu de partir d'une idée; elles veulent imposer leur manière individuelle de sentir comme la seule vraie, la seule juste; elles révoltent par leurs exigences les esprits qu'elles auraient pu gagner en se modérant. Leur éloquence a pour tout ce qui pense autrement un air de mépris qui donne envie de mériter ce mépris; elle a des allures de despotisme qui donnent la tentation de s'y soustraire ; elle produit des effets diamétralement contraires à cet art de persuader qui est le don et le signe de la vraie éloquence ; elle éloigne au lieu de ramener à soi; partout où elle passe, elle suscite et multiplie les résistances, et, quand elle a passé, il se trouve que son éclat stérile n'a rien fécondé. Elle-même quelquefois s'en aperçoit; elle revient alors en arrière, plus calme, plus sage, avertie par son échec même ; elle reprend son œuvre avec plus de raison et de mesure; elle atténue l'idée première, l'explique, fait effort pour l'ajuster au milieu social où elle doit vivre. C'est ce qui arrive presque toujours à Jean-Jacques Rousseau. Quand il a frappé un grand

coup, éclatant et inutile, sur l'esprit de son siècle, il reprend son paradoxe du milieu de la mêlée, pour lui faire un sort dans le monde qui le repousse; il lui donne des formes moins aiguës, moins tranchantes ; il finit, sous la contrainte de la controverse, par le changer en une demi-vérité. Le premier mouvement chez lui est tout à la passion, c'est-à-dire à l'exagération; le second mouvement est à la réflexion qui applique les ressources d'une subtilité ingénieuse à diminuer l'apparence de l'exagération, à expliquer et commenter ce qu'il y avait d'excessif et d'insoutenable dans la thèse, sans avouer pourtant cette part d'excès, à prouver que l'auteur a raison et pourtant qu'il n'a rien changé à la thèse primitive, quand au contraire il l'a ramenée par des réductions successives à des formes et à des proportions presque acceptables. Ces méta-^ morphoses sont si habiles et si profondes qu'il arrive à certains ouvrages de Rousseau de commencer par un paradoxe et de iinir par un lieu commun. Demivérités et parfois même lieux communs, voilà ce qu'il fait de ses plus illustres paradoxes, obligé de se châtier lui-même devant le public pour ne s'être pas suffisamment surveillé dans la préparation de ses écrits et pour avoir jeté dans la controverse, d'un premier jet irréfléchi et sans un contrôle suffisant, ses émotions, ses colères, ses indignations, ses rancunes mêmes, sous l'apparence de vérités absolues à révéler et de réformes inédites à imposer au monde.

Prenons quelques exemples. Le premier écrit de Rousseau, le Discours sur les sciences et les arts, s'offre tout naturellement à nous dans cet ordre d'idées. S'il y a une œuvre où se marque une inspi-

84 CIIAPITUE III

ration de sentiment, non de i-aison, c'est celle-là, à tel point qne Tauteur l'attribue à une sorte d'inspiration surnaturelle. On se rappelle le récit du fameux voyage à Vincennes où il allait voir Diderot, prisonnier au Donjon. Il feuilletait, en marchant, le Mercure de France, et il tomba sur cette question proposée par l'Académie de Dijon : « Si le progrès des sciences et des arts a contribué à corrompre ou à épurer les mœurs. » — « Tout à coup, dit-il, je me sens l'esprit ébloui de mille lumières; des foules d'idées neuves s'y présentent à la fois avec une force et une confusion qui me jettent dans un trouble inexprimable; je sens ma tète prise par un étourdissement semblable à l'ivresse. Une violente palpitation m'oppresse, soulève ma poitrine. Ne pouvant plus respirer en marchant, je me laisse tomber sous un des arbres de l'avenue, et j'y passe une demi-heure dans une telle agitation, qu'en me relevant j'aperçus tout le devant de ma veste mouillé de mes larmes sans avoir senti que j'en répandais ^ » — C'est une sorte d'obsession ou de possession de l'écrivain futur par un sentiment impérieux, tyrannique, qui l'accable à la fois et l'exalte. On sent d'avance le parti pris, on devine le paradoxe qui va naître. Ce n'est pas là le procédé de la méditation qui cherche la vérité; c'est le procédé de l'extase qui la ravit par une faveur d'en haut ; l'écrivain est tellement emporté par l'orgueil et l'ivresse de son sentiment personnel qu'il n'est pas éloigné de croire que tout cela est divin et que dans le choix du sujet, dans le choix du parti

l. Deuxième lettre à M, de Malesherbes.

JEAN-JACQUES HOUSSEAII 85

à prendre, il y a des signes que Dieu s'en est mêlé.

Il est vrai que La Harpe raconte la chose différemment. Rousseau allait voir Diderot à Vincennes, et il lui parla de la question proposée par l'Académie de Dijon. « Quel parti allez-vous prendre? dit Diderot à Rousseau. — Je vais prouver, répond Rousseau, que le progrès des sciences et des arts épure les mœurs. — Eh ! c'est le pont aux ânes ! s'écria Diderot ; prenez le parti contraire, et vous ferez un bruit du diable ! » — Auquel croire des deux récits? M. Saint- Marc Girardin croit aux deux. Rousseau, dit-il, allant à Yincennes et lisant la question de l'Académie de Dijon, a sans doute été frappé du doute que contient cette question. Il en a parlé à Diderot, qui lui a conseillé de prendre parti contre les sciences et les arts, afin de faire plus de bruit. Dans la suite, l'imagination de Rousseau a travaillé sur cette journée qui a marqué une date dans sa vie. « Il a embelli peu à peu l'événement, et l'idée est devenue une inspiration qu'il a décrite comme il croyait s'en souvenir. » Dans les deux cas, qu'il ait tiré ce paradoxe de son fonds propre ou de celui de Diderot, en prenant parti con tre les sciences et les arts, Rousseau prenait pour guide sa sensibilité d'artiste, intéressée à éviter le lieu commun et à étonner le monde.

A cette raison toute de sentiment et d'amour-propre s'en joignit une autre du même ordre, mais plus particulière, qui tenait à des rancunes toutes personnelles contre le monde des salons et contre les philosophes du temps qui y régnaient. De là ces traits de satire toute contemporaine répandus dans le discours. Voici pour les salons qu'il a traversés : « Les

soupçons, dit-il en énumérant les vices des sociétés civilisées, les ombrages, les craintes, la froideur, la réserve, la trahison, se cacheront sans cesse sous ce voile uniforme et perfide de politesse, sous cette urbanité si vantée que nous devons aux lumières de notre siècle. » Voici pour les gens de lettres en particulier : « On ne vantera pas son propre mérite, mais on rabaissera celui d'autrui ; on n'outragera point grossièrement son ennemi, mais on le calomniera avec adresse. . . Il y aura des vices proscrits, des vices déshonorés, mais d'autres seront décorés du nom de vertus ; il faudra les aimer. Vantera qui voudra la sobriété des sages du temps ; je n'y vois pour moi qu'un raffinement d'intempérance autant indigne de mon éloge que leur artificieuse simplicité. » Et de peur qu'on ne s'y méprenne, il ajoute en note une phrase de Montaigne sur les gens d'esprit qui se font les parasites des grands seigneurs. — C'est déjà là une déclaration de guerre de l'homme encore obscur, pauvre, gauche et gêné dans le monde, contre ces hommes de lettres façonnés aux beaux usages, accrédités parmi les grands, et qui avaient partout le ton haut et l'allure aisée. Un mobile plus noble se mêle à ces griefs et les relève : c'est un sentiment de révolte contre la philosophie triomphante dans les salons et qui tournait de plus en plus au matérialisme et à l'incrédulité. Mais c'était singulièrement dépasser le but du premier coup que de mêler la censure des lettres à la satire des littérateurs et d'avoir l'air de proscrire les sciences et les arts quand, au fond, Rousseau ne faisait la guerre qu'à l'esprit de son siècle qui en avait fait l'objet d'une foi presque superstitieuse.

Aussi, qu'advint-il de cette violente sortie? Lorsque Rousseau a produit son effet de scandale sur les uns, d'enthousiasme sur les autres, quand le succès est assez assuré par ces deux sentiments contraires pour que l'auteur soit hors de pair, Rousseau va s'appliquer à reprendre sa thèse, à l'atténuer en l'expliquant, à lui ôter son allure trop belliqueuse. H s'efforce de convertir la thèse de passion en thèse de raison. A ce point de vue, la discussion qu'il soutint à l'occasion de ce discours est plus curieuse que le discours même. M. Saint-Marc Girardin explique avec une grande justesse les deux moments successifs et contraires de la pensée de Rousseau, la première inspiration qui procède d'un sentiment exclusif et violent, et la méthode de discussion, la tactique, où la réflexion intervient et reprend ses droits. Suivons-le dans son commentaire, en l'abrégeant.

Que disait Fabricius dans la trop célèbre prosopopée qui n'a pas nui au succès du discours ? « Hàtez-vous de renverser ces amphithéâtres, brisez ces marbres, brûlez ces tableaux ! » Voilà la déclamation. Que dit Rousseau,, au contraire, dans sa réponse au roi de Pologne, Stanislas, qui, en véritable prince philosophe du dix-huitième siècle, avait pris fait et cause pour les sciences et les arts? « Gardons-nous de conclure qu'il faille aujourd'hui brûler toutes les bibliothèques et détruire les universités et les académies ; nous ne ferions que replonger l'Europe dans la barbarie, et les mœurs n'y gagneraient rien. Les vices nous resteraient et nous aurions l'ignorance de plus... On n'a jamais vu de peuple, une fois corrompu, revenir à la vertu. En vain vous prétendriez détruire les sources

du mal... Il n'y a plus de remède, à moins de quelque grande révolution, presque aufsi à craindre que le mal qu'elle pourrait guérir, et qu'il est blàmaljle de désirer et impossible de prévoir. Laissez donc les sciences et les arls adoucir , en quelque sorte, la férocité des hommes cjuils ont corrompus... Les lumières du méchant sont encore moins à craindre que sa brutale stupidité. » Soit, mais alors, à quoi bon tout le discours ? à démontrer qu'il eût mieux valu pour l'homme qu'il n'y eût ni sciences, ni arts dans le monde? à faire regretter que l'homme ait goûté des fruits de l'arbre de la science? C'est une thèse mystique et religieuse à débattre, et ce n'est pas le seul point où se révèle une curieuse analogie entre la doctrine de Jean-Jacques et la doctrine chrétienne. Mais la doctrine chrétienne complète le dogme de la chute par celui de la rédemption, elle aboutit à dire qu'en somme la faute d'Adam a été une faute heureuse, puisqu'elle a produit, à si grand prix, le rachat de l'humanité déchue; elle s'écrie : Félix culpa! La doctrine de Jean-Jacques ne se complète pas d'une manière aussi péremptoire ; elle exprime des regrets, elle hésite sur les remèdes, ou, du moins, ceux-là même qu'elle indique à grand renfort d'éloquence dans le discours lui répugnent par leur violence même, et Rousseau en vient à plaider contre Fabricius la cause des sciences et des arts qui, du moins, adoucissent la férocité des hommes, après les avoir corrompus. — C'est que le discours appartient presque entièrement au paradoxe et à la rhétorique; dans la discussion, Rousseau restreint singulièrement sa thèse ; il recule devant sa propre logique, et, par cela même

qu'il écarte la partie violente et paradoxale de sa proposition, il met d'autant mieux en lumière ce qu'il y a de vrai dans ses réflexions sur la trop grande part que le dix-huitième siècle faisait aux sciences et aux arts, sur la prédominance accordée à l'élément intellectuel et la subordination de l'élément moral trop sacrifié à l'esprit.

Ce n'en est pas moins une méthode bien dangereuse que suit Rousseau dans la révélation et la démonstration des vérités qu'il veut imposer à son siècle. Son intention est souvent bonne ; mais pour attirer la foule à lui, il compte sur le paradoxe, lequel a le double inconvénient de discréditer l'homme et de compromettre l'idée. C'est mal aimer la vérité que de l'aimer ainsi, parce que, au fond, c'est se préférer soi-même, préférer son nom, sa célébrité, à l'intérêt de la cause que l'on doit et que l'on veut servir. Chez Rousseau, on ne trouve jamais le désintéressement vrai du philosophe ; ses meilleures inspirations sont gâtées par ce mal tout moderne, la sensibilité ombrageuse et la personnalité de l'artiste. Par là, on peut expliquer ce phénomène de la vanité littéraire de Rousseau, qui a troublé plus d'intelligences qu'il n'en a éclairé, et qui, autour de lui et après lui, a soulevé plus d'orages, ce qui est le fait de la passion, qu'il n'a jeté de germes féconds dans l'esprit humain, ce qui est le signe des génies vraiment bienfaisants.

Les réflexions que l'on peut faire, à propos du Discours sur les sciences et les arts, s'appliquent à presque tous les ouvrages les plus célèbres de Rousseau. Nous croyons utile d'en montrer un autre exemple non moins saisissant. Le premier discours avait fait

i-0 CHAPITRE III

grand bruit et tiré Rousseau de son obscurité. Nous ne sommes pas obligés de le croire entièrement sur parole quand il nous dit qu'il la regrette et que ce succès a fait son malheur. Il a pu regretter plus tard son obscurité ; c'est ce qui arrive parfois aux plus grands esprits et même aux plus sincères, mais seulement après qu'ils sont assurés de leur gloire. Ce qui est certain, c'est qu'en 1750 il accueillit avec ivresse le premier rayon de la sienne, et que, loin de la repousser, il la chercha partout et par tous les moyens, ayant recours même à certains procédés, tâchant d'étonner le monde par la singularité de ses habitudes, particulièrement par cette réforme somptuaire dont il parle avec complaisance dans les Confessions, quittant la dorure et les bas blancs, prenant une perruque ronde, posant l'épée, prenant un métier, et choisissant celui de copiste. « Je jugeai, dit-il, qu'un copiste de quelque célébrité ne manquerait vraisemblablement pas de travail. » Sur quoi on remarque avec raison que, s'il n'est pas bon de faire des lettres un métier, il n'est guère meilleur d'en faire l'affiche d'un autre métier. En tout cas, moins que jamais, Rousseau consentit à rentrer dans son obscurité ; il continua de chercher les occasions de produire ses idées avec le plus de bruit possible, tâchant de surprendre le succès par l'étrangeté plutôt que par la justesse. Il continua même de se servir de ce procédé qui lui avait réussi une première fois avec tant d'éclat, mettant le paradoxe au frontispice de tous ses ouvrages, pour attirer les yeux du public, plaçant le bon sens au fond de l'édifice et comme dans le sanctuaire. Mais, ajoute M. Saint-Marc Girardin, il arrive que le plus

JEAN-JACQUES ROUSSEAU 9l

grand nombre de ses lecteurs s'arrête dans le vestibule, sans passer plus avant.

C'est ce qui advint encore pour le second discours, celui sur V Inégalité des conditions humaines. Certes, s'il y a une question au monde qui prête à l'exagération des idées dans un sens ou dans un autre, à la violence des sentiments, à la déclamation, c'est bien celle-là. Elle obsède la raison de l'homme ; elle tourmente son cœur, elle suscite en nous les plaintes, le doute, la révolte. Aucune autre question ne demande à être traitée avec plus de précautions, plus de calme d'imagination, plus d'études scientifiques. Tout cela manque à Rousseau. Du premier bond, il se précipite dans la passion, c'est-à-dire dans le parti pris, dans la thèse excessive et à outrance. — Pourquoi les conditions humaines sont-elles inégales? dit Rousseau. Parce que l'homme se développe et il se développe surtout dans la société. « L'inégalité, étant presque nulle dans l'état de nature, tire sa force et son accroissement du développement de nos facultés et du progrès de l'esprit humain. » Ce que Rousseau oppose à la société, c'est l'état de l'homme abandonné à lui-même et sortant des mains de la nature. L'égalité n'a jamais existé que là, si cet homme a jamais existé lui-même. Aussitôt qu'il a réfléchi, tout est perdu, plus d'égalité possible, et, une fois l'égalité primitive perdue, tous les maux de la civilisation se produisent. C'est ainsi que Rousseau arrive à son fameux aphorisme : « L'élat de réflexion est un état contre nature, et l'homme qui médite est un animal dépravé. » On se récrie, l'homme civilisé réclame, il ne veut pas abdiquer son droit de penser, dût-il l'acheter

plus cher encore. Rousseau insiste avec plus de force, et il pousse jusqu'à la brutalité : « Eh ! quand vous ne penseriez pas, où serait le mal ? L'imbécillité n'est pas un si grand malheur, et ce fut un être bienfaisant qui le premier suggéra à un habitant des rives de rOrénoque l'usage de ces ais qu'il applique sur les tempes de ses enfants et qui leur assurent du moins une partie de leur imbécillité et de leur bonheur originel. » La santé et l'imbécillité, voilà l'état de nature ; un imbécile bien portant, voilà l'homme naturel : « Ses désirs ne passent pas ses besoins physiques; les seuls biens qu'il connaisse dans l'univers sont la nourriture, une femelle et le repos ; les seuls maux qu'ils craigne sont la douleur et la faim. » — C'est exactement le mot de M"*^ Quinault, un soir que l'on discutait, à souper, chez elle, sur le plaisir et le bonheur, et que Duclos, un des convives, s'était écrié : « Eh ! messieurs, il est absurde de discuter sur une chose qui est entre les mains de tout le monde. On est heureux quand on veut et quand on peut. — Parlez pour vous, lui répondit la dame du logis, pour vous à qui il ne faut, pour être heureux, que du pain, du fromage et la première venue. »

Tel est, en trois mots, le bonheur de l'homme selon la nature. Comment l'homme a-t-il passé à un nouvel état si différent de celui par lequel il a commencé ? Quelle est. la suite étonnante de ces différents hasards qui ont pu perfectionner la raison humaine en détériorant l'espèce, rendre un être méchant en le rendant sociable, et d'un terme si éloigné amener enfin l'homme et le monde au point où nous les voyons? Le premier pas dans ce passage de l'état naturel à

l'état social a été l'établissement de la propriété. La première forme de la propriété a été rétablissement et la distinction des familles ; delà peut-être naquirent

déjà bien des querelles et des combats L'homme

sort de la promiscuité, qui est la plus radicale égalité du monde, il distingue sa famille, premier pas vers la décadence ; il a une cabane qu'il dit sienne, second pas. La cabane amène le jardin ou l'agriculture, l'agriculture amène la propriété. Les choses en cet état eussent encore pu demeurer égales, remarque mélancoliquement Rousseau, si les talents eussent été égaux. — Mais, voilà le malheur. Il y avait des forts et des faibles, des adroits et des maladroits, et, en travaillant également, l'un gagnait beaucoup, tandis que l'autre avait peine à vivre. Dès lors, la décadence est consommée ; nous sommes arrivés à la société par l'inégalité ^ Dès lors aussi voici que naissent la richesse, et le faste, et la ruse, et tous les vices qui leur servent de cortège ; Tliomme par la multitude de ses besoins est assujetti à toute la nature, et surtout à ses semblables, ce qui le rend fourbe et artificieux avec les uns, impérieux et dur avec les autres. Une jalousie secrète et la fureur de nuire, la concurrence et la rivalité, l'opposition des passions et des intérêts, voilà l'état de société qui devient ainsi cette guerre de tous contre tous, hélium omnium contra omnes, dont Hobbes, contrairement à Rousseau et avec bien plus de raison que lui, avait fait l'apanage de l'état de nature.

Tel est le Discours dans la rigueur outrée de ses raisonnements et la crudité de ses propositions ; c'est

Page 1