‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 17 sur 96 · Troisième dialogue · texte numérisé non relu

Troisième dialogue

Grèce, dans les temps modernes, celles de la Suisse. Au fond il n'a prétendu travailler que pour sa patrie.

Dieu le garde d'avoir voulu détruire, comme on l'accuse, les sciences, les arts, les théâtres, et replonger l'univers dan§ sa première barbarie ! Il a voulu simplement retarder les petits États sur la pente qui les conduit, par l'imitation des grands, à la décadence; mais il a toujours insisté sur la conservation des institutions existantes, soutenant que leur destruction ne ferait qu'ôter les palliatifs en laissant les vices, et substituer le brigandage à la corruption. On l'a mal compris, ou du moins on affecte de le mal comprendre. Et, comme c'est une méthode aisée de s'excuser soimême en accusant les autres, voilà qu'il s'en prend à la conspiration de ses ennemis, à la mauvaise foi des gens de lettres, à la sottise de l'amour-propre qui persuade à chacun que c'est toujours de lui que l'on s'occupe, de ce que de grandes nations, comme la France, ont pris pour elles ce qui n'avait pour objet que les petites républiques ; et l'on s'est obstiné à dénoncer comme un promoteur de bouleversements et de troubles l'homme du monde qui porte le plus vrai respect aux lois et aux constitutions nationales et qui a le plus d'aversion pour les révolutions et pour les ligueurs de toute espèce, lesquels, ajoute-t-il, le lui rendent bien.

Tel fut l'effet des bruyants débats soulevés par les paradoxes des deux discours Sur les sciences et les arts et Sur Vinégalitë des conditions humaines; tel fut le dernier résultat des épigrammes légères et charmantes de Voltaire, des arguments vifs et profonds de Bonnet de Genève, et de tant d'auties qui entrèrent en lice contre la doctrine nouvelle et l'apologie de la

vie sauvage. Mais ce qui est à noter comme un trait de mœurs, c'est que Rousseau se rectifie lui-même, sans avouer qu'il se clément, sans le croire même peutêtre. Il n'en corrige pas moins ses thèses, quoi qu'il veuille et quoi qu'il dise. Le paradoxe se dégonfle à vue d'œil sous les coups d'épingle ou les coups de lance qu'il a reçus. C'est l'ordinaire et utile effet de la controverse qui force l'homme à revenir au hon sens. « Quand nous sommes en face de notre pensée seulement, nous abondons volontiers dans notre propre sens; mais, quand nous sommes en face de la pensée des autres, nous revenons au sens commun, souvent même au lieu commun, comme à notre plus sûr abri, et nous désavouons, sans nous en apercevoir, les paradoxes dont nous étions le plus fiers ^ » C'est ainsi que Rousseau, qui semblait vouloir abolir la société, se rabat à dire que tous les progrès ne sont pas des améliorations pour l'humanité ou pour l'individu, qu'il y a de prétendus progrès qui coûtent cher, qu'il faut opposer beaucoup de vertus aux vices croissants de la civilisation, ou bien encore que les petits États sont sur la voie de la décadence quand ils veulent imiter, par leurs institutions et leurs mœurs, les grandes nations. C'est là sa dernière conclusion, et l'on peut dire que, si l'auteur n'est pas converti, la pensée première du moins a bien changé. C'est dans les remarques de ce genre que se montre l'originalité du nouvel historien de Rousseau. W excelle à faire voir ces perpétuelles corrections que la raison de Jean-Jacques, avertie par ses propres ré-

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