‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 20 sur 96 · Tome I, p. 199 et sq · texte numérisé non relu

Tome I, p. 199 et sq

parle pas autrement. Le critique a beau jeu dans cette exaltation et cette interversion de sentiments. Saint- Preux est tout près de se prendre pour un héros ou pour un saint, uniquement parce qu'il est amoureux. C'est être vertueux à bon marché. Les deux amants se tiennent pour bons parce qu'ils sont tendres. Les emportements de la passion passent, à leurs yeux, pour des qualités exquises et rares ; les aveux les plus vifs et les épanchements irréfléchis de l'amour deviennent les signes d'une belle âme et sont regardés comme de bonnes actions. Où les mène pourtant cette sensibilité romanesque qui se transforme si facilement en héroïsme, bien que les combats ne durent pas longtemps et que la résistance de Julie soit singulièrement abrégée? C'est Julie elle-même qui nous le dira dans sa dernière lettre : « Avec du sentiment et des lumières, j'ai voulu me gouverner, et je me suis mal conduite. » Voilà la vue claire des choses, quand l'ivresse de la passion est tombée. Julie avoue qu'elle s'est mal conduite, tout comme l'avouerait une petite bourgeoise qui ne se serait pas guindée à la hauteur de cette vertu imaginaire et de cette grandeur factice, si voisine de la chute.

Ainsi Rousseau lui-même restreint la première thèse de son roman, ou plutôt il la répudie et la condamne, sans avoir l'air de s'en apercevoir. La seconde thèse de la Nouvelle Héloïse est celle-ci: la sagesse humaine, la morale sans Dieu, peut-elle suffire à corriger les passions de l'homme et à donner la vertu?

On nous montre, textes en mains, que Rousseau soutient cette doctrine par ses réflexions, en même

temps qu'il la combat par l'expérience et même par les sentiments de son héroïne. C'est cette expérience qui fait l'intérêt de la seconde partie du roman, que Rousseau laisse au compte des événements de son histoire plutôt qu'il ne la proclame hardiment, et qui doit même faire vivre le roman tout entier. Qu'arrive-t-il, en effet, dans la conclusion de la Nouvelle Hc'loïse, où il faut évidemment chercher sinon l'inspiration de l'auteur, du moins sa dernière pensée et son dernier mot, après que les événements se sont déroulés comme d'eux-mêmes sous sa plume, l'auteur ne paraissant plus les diriger selon son plan primitif et se laissant conduire par eux plutôt qu'il ne les conduit? M. de Volmar représente à merveille cette sagesse tout humaine qui se prive de tout autre secours que l'idée pure du devoir. C'est Julie qui va nous dire combien cet appui lui a paru précaire et faible devant l'assaut de ses souvenirs et de sa passion. M. de Yolmar a beau la rassurer en lui disant sans cesse : « Fiez-vous à votre àrae qui est grande et forte, fiez-vous à votre goût de l'honnêteté et de la vertu; n'ayez pas de doutes injurieux sur vousmême. » Julie so sent bien faible, et dès la première occasion elle est emportée par l'orage de son cœur. En vain M. de Yolmar s'est rassuré lui-même, en pensant que Saint-Preux n'aime Julie que dans le passé ; en vain il veut montrer aux deux anciens amants qu'ils sont plus forts qu'ils ne l'imaginent, il les éprouve en les laissant seuls quelques jours. Comme tous ces raisonnements subtils s'écroulent vite sous le souffle de la tempête qui agite le lac de Genève et jette les deux amants sur le rocher fatal de la iMeillerie !

On dirait vraiment que Rousseau pre^d à tâche de démentir lui-même la thèse apparente qu'il a soutenue et de montrer enfin le vrai sens moral du roman, en dépit des raisonnements des personnages, en dépit de ceux de l'auteur. Écoutons la dernière et sublime confession de Julie : « Mon ami ! c'est l'orgueil qui m'a élevée et c'est l'orgueil qui m'a humiliée. Je crois valoir autant qu'une autre, et mille autres ont vécu plus sagement que moi. Elles avaient donc des ressources que je n'avais pas... Je ne connaissais que ma force; elle n'a pu me suffire. Toute la résistance qu'on peut tirer de soi, je crois l'avoir faite, et toutefois j'ai succombé : comment donc font celles qui résistent? Elles ont un meilleur appui. »

Ainsi tombe à la fin cette apothéose de la sensibilité, de la passion prise comme principe et règle de la vertu. La défiance de la passion est la dernière leçon de ce roman entrepris pour la glorifier. Ainsi Rousseau suivi, étudié de près et dans la continuité de son œuvre, devient pour lui-même un censeur sévère, un juge inexorable; c'est chez lui qu'on peut trouver les plus utiles amendements à ses thèses absolues, les plus sages restrictions à ses paradoxes. Il n'y a presque pas d'idée fausse qu'il ait produite dans le monde sans la retirer plus tard, sans la désavouer indirectement, sans lui ôter au moins son aspect le plus choquant et le plus dangereux.

Il restera établi, plus clairement qu'il ne l'avait été jusqu'ici, qu'il y a deux hommes bien distincts dans Rousseau, l'auteur dominé par son émotion et sa passion et qui se jette lurieusement dans le paradoxe, puis le critique qui, averti par lui-même ou par l'opi-

nion, revient^en arrière, corrige sa pensée, l'amende jusqu'à la rendre supportable, souvent même juste. C'est qu'il y a deux espèces de paradoxes bien différents : les uns qui viennent de l'intelligence, et ceux-là sont incurables ; les autres qui proviennent d'une sensibilité exagérée. Les uns sont la marque des esprits faux et je n'y connais pas de remèdes ; les autres ne sont que le contre-coup des émotions trop fortes, qui dominent passagèrement et troublent la raison ; ceux-là peuvent se corriger d'eux-mêmes, quand le calme re- . vient et que l'esprit est plus libre. C'est à ce genre et à cette race de paradoxes qu'appartiennent ceux de Rousseau. Au fond de chacun d'eux vous êtes sûr de trouver toujours une impulsion violente, une passion, un sentiment excessif et fantasque, presque toujours cette préoccupation maladive du moi qui était la folie de Jean-Jacques. Laissez-le faire, de sang-froid il se reprendra et se corrigera ; l'amour-propre exagéré qui le possède arrêtera peut-être le désaveu formel sous sa plume ou sur ses lèvres, il n'empêchera pas le démenti réel ou du moins l'atténuation raisonnable. Chez lui, le jugement est naturellement droit, l'intelligence saine, la raison haute, la logique aussi forte que l'éloquence qu'elle anime et qu'elle soutient; mais la sensibilité le trouble, l'obsède de ses fantômes, de ses chimères, de ses mensonges. Pour tout dire en un mot, c'était un grand esprit avec l'imagination et le cœur malades; c'est la contrariété et la lutte de ces deux éléments qui expliquent les misères avec la grandeur de son génie, et ce qu'il y aura toujours de contestable ou d'obscur dans son œuvre et dans sa gloire.

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