‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 22 sur 96 · Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, par Desnoiresterres · texte numérisé non relu

Voltaire et Jean-Jacques Rousseau, par Desnoiresterres

réputation monte, que ses fameux Discours répandent son nom avec ses paradoxes dans le public, qu'il sent venir à lui l'influence et mille échos répondre à sa voix, il se mesure en pensée avec Voltaire de qui tout le sépare, les idées et le genre de talent, la naissance et le rang social; il s'étonne que ce soit ce rival (rival encore imaginaire) qui prenne sa place dans sa propre patrie. Une pointe de jalousie, presque indéfinissable d'abord, stimule cette susceptibilité maladive. Ce qu'il ne pardonnera pas à Voltaire, c'est l'accueil que le familier des rois a trouvé auprès de ses compatriotes républicains. On dirait qu'il a charge d'àmes; il se donne je ne sais quelle mission de veiller sur les mœurs et les vertus de ses concitoyens. Il s'irrite de voir cet étranger, ce bel esprit, ce courtisan sceptique s'établir sur les bords du lac Léman, régner dans cette ville de Genève où il a luimême si peu d'amis, où son talent, applaudi aillem's, et qui devrait être là un sujet d'orgueil national, ne domine pas encore les hostilités persistantes, les préjugés de naissance, les fâcheux souvenirs. Cette diversité d'accueil et de bienvenue l'exaspère. Il saisira toutes les occasions d'en faire sentir le scandale à l'Europe qui regarde, à Paris qui juge, à sa propre patrie ingrate qui préfère être corrompue par ce brillant Voltaire plutôt que d'être éclairée et guidée par un austère moraliste, son fils méconnu. C'est dans ce sentiment de jalousie inquiète qu'il faut chercher la première et la plus simple explication des dissensions qui vont éclater.

Une partie du clergé calviniste de Genève avait deviné ces dispositions^ ou nrieiix, les avait connues

par quelques-unes de ces confidences que l'orgueil de Rousseau semait à tous les vents. On résolut d'en profitera la première occasion. C'était une bonne fortune d'avoir sous la main un adversaire de cette force à lancer contre le hardi railleur, dont la propagande effrayait plus d'une conscience parmi les protestants zélés. Cette occasion s'offrit avec le poème sur l.e Désastre de Lvshonne. Le pasteur Roustan envoie le poème à Rousseau, aussitôt qu'il a paru, et l'encourage à entrer en lice contre la thèse du poète qui se mêle de métaphysique et semble prendre parti contre la Providence. Rousseau saisit sa plume de combat et adresse à Voltaire une lettre remarquable, où les objections se produisent avec une éloquence pressée et nerveuse, qui ne manqua pas de mettre Voltaire dans un assez grand embarras. C'était le premier acte de Rousseau dans ce rôle de redresseur de torts métaphysiques, de moraliste incorruptible et de justicier religieux, qu'il va prendre jusqu'à la fin vis-à-vis de Voltaire et qui lui attirera de si rudes représailles. Pour le moment Voltaire décliné le combat en mettant en avant des raisons de santé, qui ne manquaient jamais à l'habile athlète, quand l'heure delà lutte ne lui semblait pas venue, ou que l'occasion lui paraissait mal choisie. Rien d'ailleurs, en cette première passe d'armes offerte par l'un, déclinée par l'autre, rien d'irréparable. La lettre de Rousseau était tenue pour secrète, et malgré la dissidence des doctrines et la vivacité des objections qu'elle contenait, les termes en étaient des plus convenables et même respectueux. Malgré cela, il y avait quelque chose d'irrévocablement changé dans les relations entre les deux écri-

vains. On n'en était plus à la sympathie des premiers jours. On en était à la période diplomatique, à l'échange des notes cérémonieuses, oii la courtoisie presque affectueuse des termes cache mal une mésintelligence qui s'aggrave , une haine qui se prépare , la guerre enfin, qui n'attend plus qu'un signal et ne dépend plus que d'un hasard.

Ces sortes de hasards ne manquent jamais, quand on les désire. Une nouvelle occasion s'offrit bientôt pour Rousseau d'engager le fer avec le solitaire des Délices ; mais cette fois encore il ne combattit qu'en mesurant ses coups et sans rompre à fond. Ce fut dans la fameuse lettre sur l'article Genève, où il prend à partie Voltaire, pour l'entreprise qu'il tente de faire goûter le théâtre dans la patrie de Rousseau. lia soin d'ajouter, il est vrai, que, si quelque exception pouvait être faite au système d'exclusion qu'il recommande, ce serait en faveur de tragédies telles que Mahomet et la Mort de César. Aussi le poète, si choqué qu'il puisse être de ce rigorisme déclamatoire et de cette affectation d'austérité, n'éclate pas en public ; mais il offre à sa colère comprimée et à son bon goût offensé de larges compensations, quand il cause à cœur ouvert avec ses amis. 11 écrit à d'Alembert : « Vous avez daigné accabler ce fou de Jean-Jacques par des raisons, et moi je fais comme celui qui, pour toute réponse à des arguments contre le mouvement, se mit à marcher. Jean-Jacques démontre qu'un théâtre ne peut convenir à Genève, et moi j'en bâtis ^ » Il reviendra souvent sur cette sotte affaire et l'on sent que la

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