‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 23 sur 96 · octobre · texte numérisé non relu

octobre

blessure est encore au vif. Il écrira à Hume, six ans après : « Cette lettre, de la part d'un homme qui venait de donner à Paris un grave opéra et une comédie, n'était pas cependant datée des Petites-Maisons. Je n'y fis point de réponse, comme vous le croyez bien, et je priai M. Tronchin, le médecin, de vouloir bien lui envoyer une ordonnance pour cette maladie. » Et la note gaie reprenant le dessus, il ajoute : « M. Tronchin me répondit que, puisqu'il ne pouvait pas me guérir de la manie de faire encore des pièces de théâtre à mon âge, il désespérait de guérir Jean- Jacques. Nous restâmes l'un et l'autre fort malades, chacun de notre côté. »

Mais à peine cet incident de l'article Genève est-il clos, pacifiquement en apparence, qu'un autre bien plus grave par ses conséquences, et celte fois irréparable, s'émeut entre les deux auteurs, désormais en défiance et sur leurs gardes. Ce fut comme un contrecoup inattendu de la lettre de Rousseau sur le poème du Désastre de Lisbonne. Cette lettre n'avait pas été écrite pour être imprimée; mais Rousseau n'aurait pas été fâché de la donner au public, et Voltaire, à qui l'autorisation fut demandée, l'avait formellement refusée. Tout à coup, on apprend qu'elle vient de paraître dans le journal du Prussien Formey, « un effronté pillard ». Grand émoi de Voltaire. Rousseau sent la convenance et même la nécessité d'une justification. \\ écrit une seconde lettre pour se défendre de ce qui serait un mauvais procédé. Il a, il est vrai, communiqué sa lettre à trois personnes, auxquelles les droits de l'amitié ne lui avaient point permis d'en refuser communication. L'infidélité ne

pouvait provenir que de l'une d'elles ou de M. de Voltaire lui-même, ce qui n'était guère vraisemblable.

Au fond, rien de plus simple que le fait de cette publication, et de pareils traits n'étaient pour surprendre personne au dix-huitième siècle, Voltaire moins que personne. C'est le siècle par excellence des indiscrétions et de la publicité à outrance. 11 y a, parmi les innombrables correspondants des petites cours allemandes, et dans tous les centres de la librairie interlope, fixés sur les frontières de France, en Suisse et jusqu'en Hollande, des milliers d'échos tout préparés pour recueillir et grossir chaque rumeur qui s'élève, le vrai et le faux, l'événement d'hier, celui du jour, surtout celui de demain ; c'est par centaines que l'on compterait les presses clandestines qui vivent de larcins faits à l'intimité des grands écrivains. Les copies -complètes ou non, plus ou moins fidèles, de tout ce qui s'écrit ou se dit, passent de mains en mains, s'altèrent plus ou moins, comme la monnaie dont une circulation excessive use le métal et ternit l'effigie. Voltaire surtout, qui avait tant et si souvent profité de ces industries secrètes et de la librairie aux aguets des feuilles volantes. Voltaire, s'il n'avait été personnellement en cause, s'il n'eût été heureux de prendre Rousseau en faute, n'aurait pas dû s'étonner d'une aventure pareille. La réponse de Rousseau eût été bien aisée sur ce point. Il aurait pu plaisanter; il aime mieux s'indigner; au lieu d'être fin, il est éloquent; au lieu de rire, il récrimine; il va tout perdre, pour n'avoir pu résister à la tentation d'une belle tirade. On la connaît :

« Je ne vous aime point. Monsieur; vous m'avez

fait les maux qui pouvaient m'être les plus sensibles, à moi, votre disciple et votre enthousiaste. Vous avez perdu Genève pour le prix de l'asile que vous y avez reçu ; vous avez aliéné de moi mes concitoyens, pour le prix des applaudissements que je vous ai prodigués parmi eux : c'est vous qui me rendez le séjour de mon pays insupportable; c'est vous qui me ferez mourir en terre étrangère, privé de toutes les consolations des mourants, et jeté, pour tout honneur, dans une voirie, tandis que tous les honneurs qu'un homme peut attendre vous accompagneront dans mon pays. Je vous hais enfin, puisque vous l'avez voulu; mais je vous hais en homme encore plus digne de vous aimer, si vous l'aviez voulu. De tous les sentiments dont mon cœur était pénétré pour vous, il n'y reste que l'admiration qu'on ne peut refuser à votre beau génie, et l'amour de vos écrits. Si je ne puis honorer en vous que vos talents, ce n'est pas ma faute. Je ne manquerai jamais au respect qui leur est dû, ni aux procédés que ce respect exige. Adieu, Monsieur. ^ »

Cette fois, le coup avait porté. Ce qu'il y a de piquant, c'est que Rousseau en fut surpris. Dans ses Confessions, il s'étonne que Voltaire ne lui ait pas répondu, et il ajoute que, a pour mettre sa brutalité plus à l'aise, il fit semblant d'être irrité jusqu'à la fureur ». Plaisante réflexion! Comme si Rousseau avait écrit cette lettre pour plaire à Voltaire ! Quoi qu'il en soit, Rousseau avait laissé éclater au grand jour le secret qui déchirait son cœur, cette jalousie inguérissable contre Voltaire, l'universel charmeur,

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