DIDEROT INEDIT. — L EVOLUTION DE SES IDEES PHILOSOPHIQUES
Est-ce là rédition définitive que le public lettré attend depuis si longtemps? Nous n'oserions le dire. Il ne peut y avoir une édition définitive, tant qu'il y manquera une partie considérable de la correspondance avec M"^ Volland, qui doit exister quelque part et dont il serait fâcheux d'avoir à désespérer. Mais cette publication nouvelle ajoute un contingent fort respectable de morceaux inédits à ceux qu'avaient successivement donnés Belin en 1818, Brière en 1821, en 1850 Sautelet et Paulin, en 1856 un amateur enthousiaste et fort instruit, M. Walferdin, sans compter les travaux épars de plusieurs autres explorateurs habiles, qui ont enrichi nombre de recueils et de journaux, et qui se trouvent ici réunis pour la première fois.
Cette difficulté de reconstruction, spéciale pour les
1. Œuvres complètes de Diderot, éditées par J. Assézat et Maurice Tourneux, 20 vol. 1875-1877.
travaux de Diderot, tient aux circonstances de sa vie et aux traits de son caractère. Il semait ses écrits dans des mains avides, comme il semait ses idées et sa vie dans la conversation, qui était la vraie forme littéraire de son esprit. Grimm avait gardé par devers lui plusieurs des écrits les plus importants, entre autres les lettres h M"'' Volland, qui ne se retrouvèrent qu'en 1850, très incomplètes et après avoir traversé bien des hasards. Beaucoup d'autres, parmi les amis de Diderot, étaient devenus de la même façon les dépositaires de quelqu'une de ces pages écrites dans une matinée, oubliées le lendemain et disparues dans le tourbillon. Et combien de solliciteurs improvisés, amis du jour ou de l'heure, obtenaient et ravissaient en se jouant les dons gratuits de l'improvisateur prodigue! Ils emportaient de ce laboratoire d'idées, plein de flammes et de fumée, quelque arme mieux trempée pour la lutte du lendemain, ou quelque ornement, quelque ciselure, dont ils s'empressaient de décorer leurs propres ouvrages. Ce serait un travail bien difficile de rechercher ces fragments dispersés à travers les écrits de l'abbé Raynal, du baron d'Holbach, d'IIelvétius, de Pezay, de Grimm, de J.-J. Rousseau lui-même et de bien d'autres. Œuvre assez ingrate d'ailleurs et que l'on regretterait peut-être, après qu'on l'aurait accomplie, tant les résultats sembleraient disproportionnés à l'effort, la plupart de ces pages n'ayant qu'une valeur de circonstance ou de ])olémique.
Il restait une sérieuse exploration à faire en Russie. On sait que les manuscrits de Diderot furent transportés à sa mort au palais de l'Ermitage, avec sa bi-
bliothèque, par suite de la cession qu'il en avait faite à l'impératrice Catherine, et dont le prix avait racheté le bien-être et la dignité de ses dernières années. C'est même cette circonstance qui a sauvé ces manuscrits d'une destruction à peu près certaine. Nous savons par M'"'' de Yandeul que le fameux chanoine, frère de Diderot, réclama tous les papiers du philosophe pour les jeter au feu. On ne put le calmer qu'en lui disant qu'ils étaient en Russie ; mais il vécut jusqu'à la fin dans la crainte de les voir renaître, et sa vieillesse en fut troublée. Que dirait aujourd'hui le pauvre chanoine?— 11 y a dix ans, on voyait encore, au rez-dechaussée de l'Ermitage, la résidence favorite de Catherine II, la bibliothèque particulière de l'impératrice, enrichie sous son règne et par son ordre des livres de Voltaire, de Diderot, de d'Alembert. Depuis quelques années seulement, cette collection précieuse a été réunie à la bibliothèque publique. Ce qui ajoute un prix singulier à ces livres, c'est que les marges sont couvertes de notes les plus curieuses de ces mains illustres. Les manuscrits ne sont pas la partie la moins intéressante de notre collection. Il y en a jusqu'à trente-deux de Diderot, dont six complètement inédits, écrits de sa main, sauf quelques passages recopiés sans doute par Naigeon ou M'"^ de Yandeul. M. Léon Godard, à qui nous devons ces renseignements, auteur d'un livre intitulé Pétershourg et'Moscou, Souvenirs du couronnement d'un tzar, a pris le soin de transcrire ces six volumes, qui font le mérite et la nouveauté de la présente édition. Ils contiennent une Réfutation de V Homme d'Helvétius, les Éléments de 'physiologie , le Plan d'une Université pour le gou-
vernement de Russie, analysé par M. Guizot, en 1815, dans les Annales de V éducation, des fragments de psychologie, de morale et de logique sur les caractères, la diversité et l'étendue de V esprit, le génie, le Discours d'un philosophe à un roi, des appréciations rapides d'ouvrages littéraires du temps, des plans inédits de pièces de théâtre, des feuillets détachés, appartenant à des ouvrages en préparation ou en projet. Si nous y joignons quelques lettres retrouvées dans ces derniers temps, il y a là de quoi renouveler un sujet déjà inépuisable par le nombre des questions que Diderot aborde et la variété des aperçus qu'il ouvre dans toutes les directions de la pensée.
On a tant étudié Diderot dans ces trente dernières années, que c'est une bonne fortune d'avoir seulement à parler de ces inédits et d'éviter ainsi le péril de répétitions fastidieuses ou de dangereuses comparaisons. Non pas qu'on doive s'attendre à des révélations qui modifient la physionomie connue du philosophe ou rectifient les jugements antérieurs ; mais on nous fournit dans cette édition nouvelle des informations curieuses sur l'origine et le développement de quelques-unes des théories chères à Diderot; on nous permet de saisir, comme à sa source, cet esprit vraiment génial, comme disent les Allemands, novateur avec ivresse, qui verse dans tous les sujets un flot d'idées plus ou moins trouble, mais d'une abondance extraordinaire. Nous surprenons dans ses fibres caprices cette verve immodérée, mais inventive et toujours en éveil, qui se répand à la surface de toutes les sciences, à travers tous les arts, avec l'ambition de les renouveler, et qui les agite du moins furieusement et leur imprime
un mouvement sensible encore à la distance d'un siècle, à travers tant de révolutions de tout genre, scientifiques et littéraires. Il nous a paru qu'il y avait quelque intérêt à mettre en lumière ces témoignages nouveaux d'une activité intellectuelle que cinquante années n'épuisèrent pas, et de les replacer à leur lieu et à leur date en rétablissant ainsi quelques anneaux disparus dans l'ordre des temps et la chaîne des idées.
Le marquis de Chastellux ^ caractérisait ainsi les écrits de Diderot : « Ce sont des idées, disait-il, qui se sont enivrées et qui se sont mises à courir les unes après les autres. » Ce mot nous donne bien la sensation de la rapidité agitée des conceptions qui se succèdent devant le lecteur, du vertige qui emporte ce mobile esprit à travers tous les sujets dans une sorte de course effrénée, non sans but, mais sans repos. Nous savons par Naigeon qu'il avait contracté de bonne heure l'habitude d'écrire sur les premiers feuillets de ses livres, et souvent sur des feuilles volantes qu'il y insérait, ses jugements et ses réflexions. « En parcourant les titres parfois inconnus des ouvrages sur lesquels il a fait des observations, on voit qu'il lui
1. Auteur d'un ouvrage momentanément célèbre vers 1772, sur la Félicité publique, et que Voltaire (avec quelque ironie, je suppose) plaçait au-dessus de V Esprit des lois.
importait fort peu que le livre qu'il analysait fût bon ou mauvais. » Dans le premier cas, il s'élevait avec l'auteur, s'emparant de ses principes et de ses idées avec cette faculté d'assimilation et cette puissance de transformation qui est un don. Dans l'autre cas, il se substituait à l'écrivain malhabile qui n'avait pas su profiter de son sujet ; il refaisait le livre à sa manière et presque sans s'en apercevoir.
M. d'Holbach disait qu'il n'y avait point de mauvais livres pour Diderot. Lorsqu'après avoir lu quelque ouvrage sur son témoignage excessif et déclamatoire, on lui faisait remarquer qu'il n'y avait rien là de ce qu'il y avait vu : « Eh bien ! répondait-il, si cela n'y est pas, cela devrait y être. » — C'est ainsi que naissaient les unes après les autres ces pages qui devenaient des livres, au jour le jour, au hasard d'une lecture ou d'une conversation. Les notes s'ajoutaient aux notes à mesure que les idées affluaient à son esprit, sous le coup d'une suggestion subite ou d'une contradiction. Le plus souvent il ne s'accordait ni la peine ni le temps de donner une forme définitive à sa pensée, qui courait plus vite que sa plume : telle était cette fécondité déréglée répandant à profusion des germes d'idées dont quelques-uns devaient revivre plus tard, croître et produire de véritables révolutions dans la philosophie et dans la science.
Ainsi sont nés dans les dernières années de la vie de Diderot les Élémens de physiologie, que l'on ne connaissait jusqu'ici que par quelques lambeaux de conversation rapportés par Naigeon. Ils sont remarquables à plus d'un titre, ne fût-ce que comme un des développemens les plus considérables de la philosophie
naturelle, à laquelle il avait fini par réduire toute philosophie. Comment et par quels degrés en était-il arrivé à ces conclusions extrêmes ? Les Élémens de physiologie se rattachent par un lien étroit au Rêve de d'Alembert, qui lui-même, pour être bien compris, doit être replacé à son moment dans l'évolution de la pensée de Diderot. Nous verrons, sous l'action d'une logique fatale, se former et se dégager, dans chacun des écrits qui l'expriment, cette philosophie où abondent de jour en jour davantage les conceptions les plus hasardeuses, chères au naturalisme de notre temps, et que Diderot a presque toutes pressenties.
Les premiers ouvrages philosophiques de Diderot eurent une origine assez compromettante pour la gravité de la philosophie nouvelle. On sait qu'il s'était lié intimement avec une sorte d'aventurière, M'"^ de Puisieux, l'année même qui suivit son mariage, pendant une absence de M'"*" Diderot. « M™^ de Puisieux était pauvre, dit M'"^ de Vandeul ; elle demanda de l'argent à mon père ; il publia VEssai sur le mérite et la vertu, vendit cet ouvrage cinquante louis et les lui porta. Bientôt elle demanda une nouvelle somme ; il publia les Pensées philosophiques, les vendit cinquante louis et les lui porta encore ; il fit cet ouvrage dans l'intervalle du vendredi saint au jour de Pâques. Après les Bijoux indiscrets, qui furent écrits dans la même intention, mon père fît la troisième partie de V Apologie de la Thèse de Vahhé de Prades ; comme l'existence de Dieu y était niée, cela rendit l'affaire de l'abbé assez grave pour l'obliger à sortir de France. Mon père était inquiet des suites de cet événement, lorsque de nouveaux besoins de M'^^ de Puisieux I. 11
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l'engagèrent à publier les Lettres sur les sourds et les aveugles. » Nous arrêtons là cette nomenclature, admirant avec quelle exactitude Diderot tenait la comptabilité de ses galanteries et avec quelle candeur sa fille reproduit cette partie de ses notes intimes. Le nouvel éditeur, après avoir rappelé les circonstances particulières qui ont marqué l'origine des écrits philosophiques de Diderot, fait cette déclaration singulière : « M'"*" de Puisieux ayant puissamment excité par ses exigences réitérées la verve créatrice de Diderot, elle mérite quelque reconnaissance. » On avouera que, pour placer sa reconnaissance de cette manière, il faut en avoir de reste.
Quelle qu'ait été l'occasion qui donna lieu à la publication de ces divers écrits, on peut suivre, à la date de chacun d'eux, le changement qui s'accomplit dans l'esprit de Diderot et qui le fait passer d'une sorte de christianisme de convention au déisme, puis au scepticisme, et du doute provisoire, où il ne s'arrêta guère, à un naturalisme exalté. 11 fallut quelque temps, selon la plaisante expression deNaigeon, avant que le philosophe se fût entièrement purgé de la matière superstitieuse. UEssai sur le mérite et la vertu, paru en 1745, n'était qu'une traduction de l'ûuvrage de Shaftesbury, mais les notes, le discours préliminaire et la dédicace à son frère marquent bien l'état d'esprit du traducteur au moment où il s'occupait de ce travail d'un genre secondaire, inférieur à son mérite. Il insiste sur le vrai caractère du théisme, l'opposant à V athéisme; il en fait une sorte de préparation nécessaire et d'introduction au christianisme : « Le but de cet ouvrage, dit-il, est de
montrer que la vertu est presque indivisiblement attachée à la connaissance de Dieu, et que le bonheur temporel de l'homme est inséparable de la vertu. Point de vertu sans croire en Dieu : point de bonheur sans vertu, ce sont les deux propositions de l'illustre philosophe dont je vais exposer les idées... Tout ce que nous dirons à l'avantage de la connaissance du Dieu des nations s'appliquera avec un nouveau degré de force à la connaissance du Dieu des chrétiens... Voilà donc le lecteur conduit à la porte de nos temples. Le missionnaire n'a qu'à l'attirer maintenant au pied de nos autels : c'est sa tâche. Le philosophe a rempli la sienne. » Un an après, en 1746, paraissent les Pensées philosophiques. Diderot étudiait alors Bayle avec passion, et l'on peut voir dans ce petit ouvrage une imitation assez piquante des habitudes d'esprit du fameux dialecticien, Vamasseur de nuages, habile à soulever les questions, évitant de les résoudre. — Au fond, la rupture e^^t accomplie avec cette espèce de christianisme philosophique où Diderot était resté quelque temps engagé, par habitude d'esprit ou par prudence. Ce n'était pas tout à fait à tort qu'il craignait le parlement. Les Pensées philosophiques furent condamnées au feu par arrêt du 7 juillet 1746, ce qui n'empêcha pas l'ouvrage de reparaître plusieurs fois, du vivant de l'auteur, sous différents noms. La Pi^omenade du sceptique, composée en 1747, est une froide allégorie dirigée contre la vie religieuse ; en 1749, dans la célèbre Lettre sur les aveugles à l'usage de ceux qui voient, le voici aux prises avec le problème de l'existence de Dieu ; il ne dépasse pas encore les limites du doute. Pourtant Voltaire s'en
émut et dans une réponse fort embarrassée à l'envoi de cet ouvrage il déclara que, quant à lui, « il n'est point du tout de l'avis de Saunderson, qui nie Dieu parce qu'il est né aveugle. »
On sait que Diderot paya de cent jours de captivité à Vincennes la hardiesse plus que philosophique de ce livre, où respire déjà le souffle de tempête qui va soulever de ierreV Encyclopédie, et par elle l'opinion. Dans ses Mémoires récemment publiés, le marquis d'Argenson dit négligemment, à la date du mois d'août 1 749 : « On a arrêté ces jours-ci quantité d'abbés, de savants , de beaux esprits , et on les a menés à la Bastille, comme le sieur Diderot, quelques professeurs de l'Université, docteurs de la Sorbonne, etc. Ils sont accusés d'avoir fait des vers contre le roi, de les avoir récités, débités, d'avoir frondé contre le ministère, d'avoir écrit et imprimé pour le déisme et contre les mœurs, à quoi l'on voudrait donner des bornes, la licence étant devenue trop grande. Mon frère en fait sa cour et se montre par là grand ministre. » — Et un peu plus loin : « Le nommé Diderot, auteur des Bijoux indiscrets et de V Aveugle clairvoyant (la Lettre sur les aveugles), a été interrogé dans sa prison à Vincennes. Il a reçu le magistrat (on dit même que c'est le ministre) avec une hauteur de fanatique. L'interrogateur lui a dit : « Vous êtes un insolent, vous resterez ici longtemps. » Ce Diderot venait de composer, quand on l'a arrêté, un livre surprenant contre la religion. »
La Suite de V Apologie de M. Vahhé de Prades (1752) et les articles de V Encyclopédie qui commence à paraître ne dépassent pas cette moyenne d'incrédulité
plutôt religieuse que philosophique, que l'on caractérisait alors du nom de déisme et que personne n'a mieux définie que Diderot lui-même : « La diversité des adversaires qui se sont élevés contre la religion, dit-il, a introduit une infinité de questions inconnues il y a cinquante ans ; et l'on a été contraint d'adopter des expressions peu communes et de distinguer des objets qu'on a souvent confondus. Ainsi, dans le nouvel usage, on n'attache point au théisme la même idée qu'au déisme. » Et, d'après ses explications fort nettes, on peut se convaincre que le théisme n'était pas considéré comme hostile à la religion, tandis que le déisme était un terme d'opposition contre toute religion. « Le théiste est celui qui est déjà convaincu de l'existence de Dieu, de la réalité du bien et du mal moral, de l'immortalité de l'àme, des peines et des récompenses à venir, mais qui attend, pour admettre la révélation, qu'on la lui démontre; il ne l'accorde ni ne la nie. Le déiste au contraire, d'accord avec le théiste seulement sur l'existence de Dieu et la réalité du bien et du mal moral, nie la révélation, doute de l'immortalité de l'àme et des peines et des récompenses à venir ^ » C'est ce mot qui peint le mieux l'état d'esprit de Diderot à c^^tte époque. 11 ne proteste qu'ironiquement contre cette appellation, et encore est-ce au nom de l'abbé dePrades. Une première phase de son évolution intellectuelle est accomplie. 11 ne cherche plus « la voie par laquelle il faut passer pour arriver méthodiquement au pied des autels ; » ce passage, il le déclare infranchissable. Une seconde phase va s'accomplir,
\. Apologie de l'abbé de Prades, xvi.
celle qui le conduira du déisme au naturalisme pur. C'est dans les Pensées sur V interprétation de la nature (1754) que cette nuance se marque pour la première fois ; elle s'accentuera de plus en plus dans la dernière partie de la vie du philosophe.
Il avait alors quarante et un ans. Les historiens de la philosophie qui n'ont pas tenu compte de ces phases diverses de son esprit ont tout brouillé, tout confondu. A l'aide de cette observation si simple des dates, on se reconnaît sans peine dans les apparentes contradictions de Diderot. Il y a dans sa philosophie une dégradation continue de l'idée de Dieu jusqu'à son évanouissement dans le pur scepticisme, qui lui-même n'est qu'un passage par où il arrive promptement à l'idée de la nature, prise désormais comme objet unique de sa foi et de son culte.
Le Rêve de d'Alemhert, écrit en 1 769, mais non publié de son vivant, a une importance capitale dans son œuvre. C'est de son propre aveu un des seuls d'entre ses ouvrages dans lesquels il se complaisait. Il en parle à plusieurs reprises àM"*" Volland : « Les interlocuteurs sont d'Alembert, qui rêve, Bordeu et l'amie de d'Alembert, M"^ de l'Espinasse...// n'est pas possible d'être plus profond et plus /bw. J'yai ajouté après coup cinq ou six pages capables de faire dresser les cheveux à mon amoureuse : aussi ne les verra-t-elle jamais. » Et à quelques jours de là : « Si j'avais voulu sacrifier la richesse du fond à la noblesse du ton, Démocrite, Ilippocrate et Leucippe auraient été mes personnages ; mais la vraisemblance m'aurait renfermé dans les bornes de la philosophie ancienne, et j'y aurais trop perdu. Cela est de la plus haute extravagance, et tout à
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la fois de la philosophie la plus profonde ; il y a (juelque adresse à avoir mis mes idées dans la bouche d'un homme qui rêve : il faut souvent donner à la sagesse l'air de la folie, afin de lui procurer ses entrées. » — Pourtant, réflexion faite, il avait peur de « ces extravagances ». Il n'osa pas les publier, et il fit bien; il eût encouru de terribles colères et soulevé une véi'itable émeute parmi ses amis. M"*" de l'Espinasse, qui figurait dans le dialogue et y jouait son rôle avec une bonne grâce et une compétence fort piquantes, se fâcha et fit adresser par d'Alembert de si vifs reproches à Diderot, que celui-ci promit de brûler le manuscrit. Ne nous fions pas trop à ces exécutions ; rarement elles se font jusqu'au bout. Peut-être le manuscrit fut-il brûlé, mais il en subsistait des copies, puisque l'œuvre a reparu en 1850 dans les quatre volumes de mémoires qui furent publiés. Cependant Diderot, ne se résignant ni à perdre ce travail, où il avait amassé beaucoup d'idées qui lui étaient chères, ni à en priver le public, avait composé une variante du Rêve; il nous reste seulement la lettre d'envoi, que l'on nous donne pour la première fois : « L'historique de ces dialogues, dit l'auteur, en excusera les défauts... Le plaisir de se rendre compte à soi-même de ses opinions les avait produits; l'indiscrétion de quelques personnes les tira de l'obscurité; l'amour alarmé en désira le sacrifice, l'amitié tyrannique l'exigea ; l'amitié trop facile y consentit; ils furent lacérés. Vous avez voulu que j'en rapprochasse les morceaux, je l'ai fait... Ce n'est ici qu'une statue brisée, mais si brisée qu'il fut presque impossible à l'artiste de la réparer. Il est resté autour de lui nombre de fragments dont il n'a pu retrouver la
place... D'ailleurs, en changeant le nom des interlocuteurs, ces dialogues ont encore perdu le mérite de la comédie. » Cette œuvre substituée à la première, qu'est-elle devenue? 11 importe assez peu d'ailleurs, puisque nous avons le Rêve de d'Alemhert et les EUmens de physiologie, un commentaire du plus haut intérêt, plus intéressant même que le Rêve, si l'on ne consulte que les idées, qui s'y montrent plus directement et à découvert.
En quoi donc consistait cette « philosophie profonde » que Diderot annonçait mystérieusement à son amie? A travers les divagations, les fantaisies et le libertinage qui se mêlent à ses ouvrages les plus sérieux, percent quelques grandes conceptions qu'il attribue à d'Alembert rêvant, mais qui sont bien d'un homme singulièrement éveillé. C'est d'abord cette idée que, pour imaginer la manière dont la vie a pu naître et se propager sur la terre, il ne faut pas prendre garde à quelques centaines de siècles de plus ou de moins. Le temps n'est rien pour la nature, et le philosophe doit avec soin se garantir du sophisme de Véphémère, celui d'un être passager qui croit à l'immortalité des choses, celui qu'exprimait si bien la rose de Fontenelle, qui disait « que, de mémoire de rose, on n'avait vu mourir un jardinier. » — Ce n'est qu'à cette condition qu'on peut traiter ces graves sujets, la sensibilité générale, la formation de l'être sentant, son unité, l'origine des animaux, leur durée et toutes les questions de ce genre. « On suppose, disait-il, que les animaux ont été dans l'origine ce qu'ils sont à présent. Quelle folie î on ne sait non plus ce qu'ils ont été qu'on ne sait ce qu'ils deviendront. Le vermisseau
imperceptible qui s'agite dans la fange s'achemine peut-être à l'état de grand animal ; l'animal énorme, qui nous épouvante par sa grandeur, s'achemine peutêtre à l'état de vermisseau ; il est peut-être une production momentanée de cette planète... L'homme luimême se résout en une infinité d'animalcules dont il est impossible de prévoir les métamorphoses et l'organisation future. Qui sait si ce n'est pas la pépinière d'une seconde génération d'êtres, séparée de celle-ci par un intervalle incompréhensible de siècles et de développements successifs? Le vase où Needham apercevait tant de générations momentanées d'êtres microscopiques peut être comparé à l'univers. On voit dans une goutte d'eau l'histoire du monde. Sans doute, dans le monde, le même phénomène dure un peu davantage : mais qu'est-ce que notre durée en comparaison de l'éternité des temps ? Moins que la goutte que j'ai prise avec la pointe d'une aiguille, en comparaison de l'espace illimité qui m'environne... Qui sait les races d'animaux qui nous ont précédés? qui sait les races d'animaux qui succéderont aux nôtres? Tout change, tout passe, il n'y a que le tout qui reste. Le monde commence et finit sans cesse ; il est à chaque instant à son commencement et à sa fin ; il n'en a jamais eu d'autre et n'en aura jamais d'autre. »
Voilà le cadre très vaste dans lequel se meuvent, à côté des imaginations les plus étranges, quelques-unes de ces théories qu'on pourrait appeler prophétiques, qui devancent les temps et que l'on ne comprend bien, dont on ne saisit exactement la portée que quand, à la suite de plusieurs tentatives, elles sont entrées dans l'esprit public, sinon à titre de vérités conquises.
du moins comme des doctrines provisoires dignes d'examen. Ce sont, par exemple, le passage de l'inertie à la sensibilité, de l'inorganique à l'organique, de l'organique à l'être sensible, de l'être sensible à l'être pensant par une série de gradations ; les générations spontanées, « une suite indéfinie d'animalcules dans l'atome qui fermente, une suite indéfmie d'animalcules dans l'autre atome qu'on appelle la terre ; » chaque être considéré conune mie république d'êtres microscopiques, chaque animal comme un polype ; la fibre un animal simple, l'homme un animal composé, chaque être étant la somme d'un certain nombre de tendances, et les espèces des tendances à un terme commun qui leur est propre ; l'être normal un effet commun, le monstre un effet rare, tous les deux également naturels, également nécessaires, également dans l'ordre universel ou général ; la vie considérée comme une suite d'actions et de réactions, avec cette seule différence qui les distingue de la mort, c'est que vivant j'agis et je réagis en masse, mort j'agis et je réagis en molécules; tout enfin se tenant dans la nature et l'impossibilité qu'il y ait un vide dans la chaîne, les individus n'étant rien qu'une apparition, un moment dans la vie d'un seul grand individu, qui est le tout. — Voilà à coup sûr une philosophie qui nous est devenue familière, que nous reconnaissons sans peine sous les formes particulières de l'esprit de Diderot et de son siècle, que nous voyons s'étendre et se propager autour de nous sous les noms divers du transformisme, de l'évolution ou de la philosophie monistique, comme disent les Allemands^ doctrines presque identiques au fond, ne
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différant guère entre elles que par le caractère métaphysique ou naturaliste qu'elles répètent dans les divers esprits, ou bien encore par la hardiesse des synthèses qu'elles produisent, l'assurance plus ou moins sérieuse des hypothèses qu'on nous impose et la déduction plus ou moins outrée des conséquences qu'on en tire. Quel est le naturaliste ou le philosophe de cette école qui ne reconnaîtrait pas son ancêtre dans celui qui disait il y a un siècle : « Tous les êtres circulent les uns dans les autres, par conséquent toutes les espèces. Tout est en un flux perpétuel. Tout animal est plus ou moins homme ; tout minéral est plus ou moins plante; toute plante est plus ou moins animal. Toute chose est plus ou moins chose quelconque, plus ou moins terre, plus ou moins eau, plus ou moins air, plus ou moins feu, plus ou moins d'un règne ou d'un autre. » Celui qui tenait ce langage, avant de s'appeler Diderot, s'appelait dans l'antiquité Heraclite, Empédocle, Lucrèce ; au dîx-huitième siècle, il s'appela tour à tour Maillet, Robinet et Lamark ; il s'est appelé successivement de notre temps Darwin, Hîsckel, Herbert Spencer, il s'appelle aujourd'hui légion. C'est le même homme, au fond, le même penseur sous la diversité des formes et du langage, si l'on tient compte des temps et des progrès de la science. C'est aussi la même doctrine, la mobilité absolue des choses (si ces deux mots souffrent d'être rapprochés), la variabilité universelle des êtres et des espèces, l'évolution qui remplit de ses rhythmes alternatifs l'infinité de l'espace et du temps, sans autre principe que la force éternelle, inconsciente, sans autre but que l'éternelle succession de ses métamorphoses.
Le sophisme de Véphémère est une des idées qui reviennent le plus souvent dans ces improvisations ardentes de Diderot sur l'univers et sur l'homme. Mais ce sophisme se présente à lui sous différents aspects : tantôt c'est l'illusion de l'être passager qui croit à l'immortalité des êtres et des espèces, parce que ces grands objets de la nature existaient avant lui et existeront encore après, et qui de cette durée relativement longue conclut à une durée éternelle ; tantôt c'est une autre illusion, contraire en apparence, celle de l'homme qui, perdu sur un atome de poussière, enfermé dans un moment de la durée, imperceptible dans cet immense océan de matière qui roule autour de lui, prétend du fond de sa chétive existence usurper l'infini par sa pensée ou par son cœur et s'arroge à lui, à ses idées et à ses sentiments, une immortalité dérisoire, quand tout meurt autour de lui, quand tout se transforme et change. On trouve une expression saisissante de cette pensée dans le Supplément au Voyage de Bougainville, quand « l'innocent Taïtien » Orou oppose la loi de la nature concernant l'union des sexes à la morale artificielle de l'aumônier. « Tes préceptes, lui dit Orou, je les trouve opposés à la nature et contraires à la raison. Contraires à la nature, puisqu'ils supposent qu'un être pensant, sentant et libre, peut être la propriété d'un être semblable à lui. Contraires à la loi des êtres; rien, en effet, te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous ; qui commande une constance qui n'y peut être et qui viole la liberté de l'homme et de la femme en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui borne la
plus capricieuse des jouissances à un même individu; quun serment d'immutabilité de deux êtres de chair, à la face d'un ciel qiii nest pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranle? » ïl est bien évident qu'Alfred de Musset s'est inspiré de ce passage et qu'il l'a presque littéralement traduit dans ces beaux vers, tout en transformant le sentiment naturaliste de Diderot par l'accent de sa mélancolie passionnée :
Oui, les premiers baisers, oui, les premiers serments Que deux êtres mortels échangèrent sur terre, Ce fut aux pieds d'un arbre effeuillé par les vents, Sur un roc en poussière.
Ils prirent à témoin de leur joie éphémère Un ciel toujours voilé qui change à tout moment, Et des astres sans nom, que leur propre lumière Dévore incessamment.
Tout mourait autour d'eux, l'oiseau dans le feuillage, La fleur entre leurs mains, l'insecte sous leurs pies, La source desséchée où vacillait l'image De leurs traits oubliés.
Et sur tous ces débris joignant leurs mains d'argile, Étourdis des éclairs d'un instant de plaisir, Ils croyaient échapper à cet Être immobile Qui regarde mourir *.
La morale à l'usage de Taïti nous amène à dire un mot de ce que Diderot appelait lui-même les idées folles mêlées h la profonde philosophie dans le Rêve de d'Alembert. — Une pareille désignation ne peut s'appliquer à la théorie physiologique sur l'origine de
^ . Poésies nouvelles. — Souvenir.
17i CHAPITRE VI
la conscience, de la perception, de la mémoire et des facultés qui en dérivent, sur le génie et l'esprit, sur le sommeil, sur la volonté et la liberté, aussi réelles dans le sommeil que dans la veille, tout cela expliqué par le rapport de Vorigine du faisceau nerveux à ses ramifications. Assurément il y a là bien des subtilités et des obscurités, et, quoi qu'en dise Naigeon, Condillac s'entend mieux lui-même dans son Traité des sensations et nous fait mieux entendre sa pensée. Mais enfin ce n'est pas pour si peu que Diderot se serait accusé à M"® Volland « de haute extravagance. » 11 parle évidemment, quand il s'accuse ainsi, de la Suite de V entretien, où le médecin Bordeu, dans un dialogue avec M^'*^ de l'Espinasse, tire de si étranges conséquences de son système de physiologie sur le mélange possible des espèces, qu'il veut pousser jusqu'à l'espèce humaine, sur l'art de créer des êtres qui ne sont pas, sur la méthode propre à poursuivre en ce sens des tentatives graduées, et sur les préparations diverses à faire subir aux espèces pour les adapter à ce genre d'expériences. Si l'on joint à cet exposé d'obscénités révoltantes et nullement scientifiques (quoi qu'en dise l'auteur) le Supplément au voyage de Bougainville ou le Dialogue entre A. et B, sur Vinconvénient d'attacher des idées morales à certaines actions physiques qui n'en comportent pas, on aura réunis sous les yeux, dans le Rêve de d'Alembert et dans ces opuscules, les deux Diderot que nous connaissons : l'un vraiment philosophe, savant même par une vaste lecture, sinon par ses expériences personnelles, l'œil et l'esprit tendus vers toutes les nouveautés, passionné pour la méthode expérimentale,
DIDEROT. SA PIIILOSOPHTE 175
d'une puissance de pensée peu commune pour recueillir les observations des autres et en déduire les plus hardies conséquences, doué au plus haut degré de la curiosité intellectuelle et de la faculté de généraliser, tirant sans cesse de son cerveau toujours en ébuUition, et sans l'épuiser jamais, des conceptions neuves, sinon vraies, spécieuses, pleines de prestige, s'imposant à notre attention par un air de grandeur dans ses systèmes, devançant les âges et ne laissant guère au naturalisme contemporain, dans certaines théories qu'il a devinées, que la besogne des détails à classer et des preuves à faire, un de ces promoteurs d'idées dont la science profite, même quand ils se trompent, et qui l'agitent par une sorte d'inquiétude salutaire en la troublant dans son repos, en stimulant son ambition vers les vastes horizons.
Voilà le Diderot qui appartient à l'histoire de la science comme à celle de la philosophie. Mais il y en a un autre, un fâcheux compagnon du penseur et qui malheureusement ne le quitte jamais : c'est une sorte de Diogène raffiné, un libertin d'imagination, poursuivant les problèmes qu'il pose dans leurs conséquences les plus extravagantes, portant une curiosité froide et une logique à outrance dans les questions équivoques, l'auteur des Bijoux indiscrets et de la Religieuse apparaissant tout à coup au milieu des plus graves sujets, l'origine des êtres ou la transformation des espèces, prétendant déniaiser l'humanité et spécialement ses contemporains, réduisant la morale à cette unique loi « que tout ce qui est ne peut être ni contre nature ni hors de nature, » et par conséquent « que ce serait une vertu comme la conti-
nonce qui serait le premier des crimes contre la nature, s'il pouvait y en avoir. » Il faut le voir pousser jusqu'au bout cette agréable facétie d'un logicien en gaîté, prêt à se tirer d'affaire, si la société se révolte, comme le faisait Bordeu avec M"^ de l'Espinasse : « Sans doute, disait Bordeu à l'aimable et facile amie de d'Alembert, ce serait fouler aux pieds toute décence, attirer sur soi les soupçons les plus odieux et commettre un crime de lèse-société que de développer ces principes... Je n'ôterais pas mon chapeau à l'homme suspecté de pratiquer ma doctrine; il me suffirait qu'on l'appelât un infâme. Mais nous causons sans témoins et sans conséquences... » Et comme M'''' de l'Espinasse se récriait, Bordeu la raillait doucement : « Ah ! après avoir été un homme pendant quatre minutes, voilà que vous reprenez votre cornette et vos cotillons, et que vous redevenez femme. A la bonne heure! eh bien ! il faut vous traiter comme telle. Voilà qui est fait. » Dieu sait cependant ce que M"^ de l'Espinasse et la société du dix-huitième siècle pouvaient entendre sans se fâcher. Bordeu a^ec l'une et Diderot avec l'autre allaient vraiment bien loin.
Je sais comment Diderot se défendait. Ce germe d'apologie, nous le trouvons dans une curieuse lettre d'envoi (publiée pour la première fois) qui accompagnait la rédaction nouvelle du Rêve de d'Alembert, celle qui s'est perdue. Diderot rappelle la différence qu'il y a entre une morale illicite et une morale criminelle; il veut qu'on n'oublie pas d'ailleurs que l'homme de bien ne fait rien de criminel, ni le bon citoyen d'illicite. « Il est, dit-il, une doctrine spécu-
lative qui. n'est ni pour la multitude ni pour la pratique, et, si sans être faux on n'écrit pas tout ce que l'on fait, sans être inconséquent on ne fait pas tout ce qu'on écrit. » Je comprends à peu près ce que veut dire l'auteur, mais il ne me convainc guère. Cette doctrine spéculative m'inquiète ; si elle a pour elle la vérité, qu'importe, au moins pour la vie privée, qu'elle ait contre elle les mœurs, qui sont des préjugés, et les lois, qui sont d'autres préjugés? Si l'on peut la pratiquer en secret, en dehors de l'action des lois et de l'opinion publique, pourquoi s'en priver? Diderot prétend que sans être inconséquent on ne fait pas tout ce qu'on écrit. D'accord; mais est-il bien sûr que ceux de ses lecteurs que la doctrine spéculative aura persuadés se réfugieront dans une pareille excuse? Et pourquoi s'abstiendraient-ils? Ils répondront que, si l'on peut sans inconséquence ne pas faire tout ce qu'on écrit, on est au moins assuré, en le faisant, d'être parfaitement d'accord avec soi-même et avec la nature, seul arbitre de la morale. Et ils auront raison contre Diderot. — Je comprends mieux l'autre argument donné dans la même lettre. Diderot supplie son ami de ne communiquer cette œuvre à personne. C'est là un argument tout pratique où nous n'avons rien à voir : « 11 y va, dit-il, de mon repos, de ma vie et de mon honneur ou de la juste opinion qu'on a conçue de mes mœurs. » Cela n'intéresse que l'auteur et n'a rien de commun avec la distinction « de la doctrine spéculative et de la pratique, » c'est-à-dire, en mots plus clairs, des deux morales, l'une pour les philosophes et l'autre pour le peuple. Il est bien certain, d'ailleurs, que les expériences sur le croisement
des espèces, recommandées dans la Suite de Ventiletien, et l'indifférence proclamée dans le Supplément au Voyage de Bougainville à l'égard de certaines actions physiques, auraient de graves conséquences, si on les appliquait « à la multitude » ; mais est-ce à dire qu'elles seraient sans gravité pour des savants ? — C'est précisément cette distinction entre la morale i)hilosophique et la morale pratique qui est fausse et, disons-le (puisqu'il s'agit de moralité), immorale. — Un gros mot qui fâche les amis de Diderot. La question a été, en effet, plus d'une fois discutée. Mais Diderot s'est chargé, dans la lettre que nous avons citée, de marquer le point délicat de la controverse, et en posant si bien la question il nous a mis en état de la résoudre contre ses amis et contre lui-même.
DIDEROT INÉDIT (suITE). — SA CONCEPIION DU TRANSFORMISME
Le Diderot que nous allons trouver dans les Élëmens inédits de physiologie n'est pas le cynique, c'est l'homme d'étude, le penseur. Homme d'étude parfois ivre des libations hâtives d'une science trop neuve, penseur toujours agité par le mouvement excessif de sa pensée et comme étourdi par le bruit des idées dans son cerveau,, mais sincèrement épris des découvertes nouvelles, enthousiaste des horizons réels ou imaginaires qui se révélaient à lui, prodigue d'aperçus, improvisateur merveilleux de systèmes, à certains égards le prophète de la philosophie naturaliste du dix-neuvième siècle.
Les Élêmens sont un simple recueil de notes prises dans ses lectures, rapidement commentées, à peine classées. Les éditeurs ont raison dédire qu'elles sont certainement de dates et de provenances fort diverses, mais qu'il est probable qu'elles ont été réunies pen-
dant le séjour de Diderot en Hollande et qu'elles ont reçu quelques additions dans les dernières années de sa vie. Il y parle de la Hollande en disant : Ici, et dans un autre passage, à propos des ennuis de la vieillesse, il ajoute en note : « J'avais soixantesix ans quand j'écrivais cela. » De plus, il y est fait mention de Vllistoiy^e de la chirurgie, qui ne fut achevée qu'en 1780. J'inclinerais à croire que Diderot l'entreprit vers 1766, à l'époque même où parurent à Lausanne les Elementa physiologiœ dont le philosophe français s'est tant inspiré. L'identité du titre adopté par Diderot est déjà un fait significatif. Une note des Mémoiî^es de Naigeon rend cette hypothèse plus que probable : « Il avait lu deux fois, nous dit Naigeon, et la plume à la main, la grande Physiologie de Haller. Les extraits raisonnes qu'il en avait faits étaient en latin et en français, selon qu'il trouvait plus ou moins promptement les expressions qui correspondaient exactement aux idées de Haller. Ces extraits assez étendus ne pouvaient guère être utiles qu'à lui. Ce n'était souvent que de simples mots de réclame (sic) destinés à lui rappeler dans le besoin des idées analogues ou contraires. On y voyait quelquefois aussi, non-seulement ce que Haller avait pensé sur tels ou tels phénomènes de l'économie animale, mais même tout ce que Diderot avait conjecturé sur les causes de ces phénomènes; ces divers extraits n'existent plus ; il les jeta au feu lorsqu'il eut fini les deux, dialogues objet de ses recherches ^ » C'est là évidemment l'origine de ce travail dont une
1. Mémoires de Naigeon sur Diderot, édition Brière, page 224.
première et informe rédaction fut peut-être détruite, comme on nous le dit, mais pour être améliorée, et qui subsista dans ses parties essentielles, s'accroissant de jour en jour parles nombreuses lectures de Diderot et par ses réflexions à propos de chacune d'elles. 11 n'est pas douteux que c'est d'après ces notes que furent composés V Entretien avec d'Alembert et le Rêve, où il est aisé de reconnaître l'identité des faits cités et des hypothèses^qui en sont la conséquence ; mais il n'est pas douteux aussi que le cahier dont Diderot avait tiré en 1709 la substance de ces Dialogues resta ouvert pour recevoir les nouveaux faits, les nouvelles expériences dont sa vieillesse, comme sa maturité, était avide, et les idées qui se pressaient en foule dans son esprit toujours jeune.
Il serait intéressant de connaître les sources principales où Diderot a puisé les éléments de sa science. Dans une lettre au célèbre chirurgien Petit, le maître de Vicq d'Azyr, il prétend « qu'il n'a de l'anatomie et de la physiologie que la pauvre petite provision que l'on prend au collège, ensuite ce qu'il en a pu prendre chez Verdier, puis chez M"^ Biberon ^ » Cela est fort exagéré. D'abord nous savons qu'il a fait des extraits considérables du grand ouvrage de Haller. Les noms de Linné, qu'il aime médiocrement, et de Buffon, reviennent sans cesse dans ses écrits. Il
i. Lettre à M. Petit sur une question d'anatomie et de physiologie, ycrdicvét-àit un chirurgien qui faisait des leçons publiques. 3111e Biheron a, la première, fabriqué avec une grande perfection des pièces d'anatomie. Les éditeurs nous apprennent qu'elle était fort dévote, fort pauvre, passionnée depuis sa jeunesse pour cette science, dont elle excellait à donner les figures ; elle habitait, place de l'Estrapade, la maison d'angle où Diderot avait aussi demeuré.
est au courant des travaux de Needham, VÂngu illard de Voltaire, de Camper, de Fontana, l'auteur d'expériences alors célèbres sur les parties irritables et sensibles, de tous ceux enfin qui apportent une contribution à la science. Et comment n'eût-il pas été bien informé de tout ce qui se produisait de nouveau de son temps dans cet ordre de connaissances, quand on sait dans quelle liaison intime, dans quel commerce d'amitié et d'idées il vivait avec Bordeu, avec quelle passion lui et Naigeon lisaient et discutaient les Recherches anatomiques sur les glandes, sur le tissu muqueux et l organe cellulaire qui paraissaient de 175^2 à 1767? 11 était d'ailleurs bien préparé à des lectures et à des entretiens de ce genre par la connaissance qu'il avaitprise de certaines sciences accessoires. Nous savons qu'il avait fait plusieurs cours de chimie, comme on disait alors, sous le grand démonstrateur Rouelle, celui qui forma les principaux chimistes du temps et le plus illustre de tous, Lavoisier, et duquel une tradition plaisante raconte qu'en arrivant à son amphithéâtre du Jardin du Roi il commençait posément, puis, s'animant, jetait à la tête de ses auditeurs son bonnet professoral, sa perruque, sa robe, et, débarrassé de cet attirail bien gênant pour la circonstance, se livrait alors sans entrave à ses expériences et à ses démonstrations.
Nous ne prétendons pas juger la partie technique des Elérnens de physiologie, ni même en rendre compte. Décider en quoi et jusqu'à quel point l'auteur est bien informé, sur quels points et dans quelle mesure il se trompe, les erreurs qu'il devait à son temps et celles qu'il ne devait qu'à lui-même, mesurer
la distance qui sépare la physiologie de Haller de celle de Claude Bernard, voilà un travail que nous n'entreprendrons pas, mais qu'il serait d'un haut intérêt de voir mené à bonne fin par un physiologiste de profession. Ce savant marquerait d'une main précise la limite des connaissances exactes de Diderot et celle de son ignorance dans ces notes si nombreuses et si variées sui' les fibres, le tissu cellulaire, le sang, le cœur, le cerveau, les nerfs et les muscles, la matrice, sur la sympathie et le consensus des organes, sur leurs fonctions propres et communes, sur les sensations, sur la génération, etc. Il y aurait là de quoi exercer une sagacité érudite dont le témoignage serait, je n'en doute guère, à l'honneur de Diderot, qui sut amasser tant de faits, enregistrer les expériences, noter les découvertes à mesure qu'elles se faisaient. Pour un littérateur, pour un philosophe, ce bagage n'est pas mince.
Évidemment toute cette science n'est que de seconde main ; il n'y a aucune part ni d'expérience ni d'invention personnelle ; mais il y a la preuve d'un véritable souci d'élre bien informé. Ce qui mérite vraiment d'attirer notre attention, c'est la partie des réflexions que les faits suggèrent à l'auteur, c'est l'abondance et la hardiesse des hypothèses qu'il sème, comme en se jouant, d'une main prodigue à travers tant de notes amassées pêle-mêle et à peine rédigées, c'est l'interprétation qu'il nous donne du système de la nature, tel qu'il pense le saisir dans le creuset vivant où il étudie les métamorphoses de l'être.
L'idée maîtresse qui fait l'unité de cette interprétation est celle que l'on exprimerait aujourd'hui sous
le nom devenu si populaire du transformisme, idée dont nous avons marqué la brillante esquisse dans le Rêve de d'Alembert, mais avec un mélange de fantaisie et d'art qui lui enlevait quelque chose de sa netteté. C'est vers 1754 que cette conception était apparue pour la première fois à l'esprit de Diderot. Il l'exprimait alors, mais timidement et avec un reste de respect ironique pour la religion : « Si la foi ne nous apprenait que les animaux sont sortis des mains du Créateur, tels que nous les voyons, si elle ne nous eût point éclairés sur l'origine du monde et sur le système universel des êtres, combien d'hypothèses différentes que nous aurions été tentés de prendre pour le secret de la nature ! . . . Heureusement la religion nous épargne bien des écarts et bien des travaux. » Une de ces hypothèses lui échappe comme malgré lui : « De même que, dans les règnes animal et végétal, un individu commence, pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entières?.. Le philosophe abandonné à ses conjectures ne pourrait-il pas soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers, épars et confondus dans la masse de la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela se fît ; que l'embryon formé de ces élémens a passé par une infinité d'organisations et de développemens, qu'il a eu, par succession, du mouvement, de la sensation, des idées, de la pensée, de la réflexion, de la conscience, des sentiments, des passions, des signes, des gestes, des sens, des sons articulés, une langue, des lois, des sciences et des arts; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre ces développemens :
qu'il a peut-être encore d'autres développemens à subir ou d'autres accroissements h prendre, qui nous sont inconnus ; qu'il a eu ou qu'il aura un état stationnaire; qu'il s'éloigne ou qu'il s'éloignera de cet état par un dépérissement éternel, pendant lequel ses facultés sortiront de lui comme elles y étaient entrées ; qu'il disparaîtra pour jamais de la nature, ou plutôt qu'il continuera d'y exister, mais sous une forme et avec des facultés tout autres que celles qu'on lui remarque dans cet instant de la durée ^? »
Il y a là tout un ensemble de conjectures suivies qui en font une théorie bien différente des vagues oracles d'Empédocle sur la génération confuse des organes et des organismes, et dont on ne pourrait rapprocher dans l'antiquité que les étonnants passages du cinquième livre du poème de Lucrèce, de Natura, Mais rien ne fait supposer que Diderot ait pris cette conception dans le poète romain. 11 ne parle nulle part de Lucrèce comme philosophe, il en parle seulement comme poète. S'est-il inspiré de quelquesuns de ses contemporains? On a prétendu que les idées analogues qui se rencontrent dans le Rêve de d'Alernhert ont pu être suggérées à Diderot par l'ouvrage de Robinet, la Nature, publié précisément dans l'année qui précéda la composition des deux fameux Dialogues. On donne comme preuve à l'appui la curiosité qui s'émut dans le monde des encyclopédistes autour de ce livre où étaient développées et appliquées l'idée d'une vie latente répandue dans tout l'univers, la loi