‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 33 sur 96 · T. I, pages 27, 375 et passim · texte numérisé non relu

T. I, pages 27, 375 et passim

nial^^ré sa mauvaise tenue on ne lui reprochait aucun désordre grave, il avait fini par forcer la porte de cette enceinte réservée et, une fois admis, il y apportait un mouvement et une distraction inaccoutumés. Il charmait la monotonie de longues soirées, imparfaitement remplies pour les princesses par la tapisserie et le cavagnol, grâce à une inépuisable fécondité d'anecdotes toujours gaiement racontées. Fussent-elles même un peu trop gaies, les saintes dames ne s'indignaient qu'en souriant avec ce plaisir secret qu'éprouvent parfois les bonnes âmes à entrevoir le mal qu'elles ignorent, à côtoyer le vice et le scandale, quand elles sont certaines de n'y pas tomber... Tout ce crédit savamment acquis, l'abbé ne l'employait pas pour lui-même. Indifférent à sa propre fortune, il avait la passion de son nom et de sa race; il semblait avoir fait avec ses parents un partage de rôle en vertu duquel, pendant qu'eux servaient l'État, lui se chargeait de les servir à la cour, et de leur faire obtenir ce qu'ils s'occupaient à mériter. »

Il faut le voir lorsqu'une difficulté s'élève, lorsqu'un déni de grâce ou de justice menace quelqu'un des siens, en 1760, par exemple, lorsque le maréchal, prenant la direction de l'armée du Rhin qu'il doit conduire à la victoire de Corbach, rencontre, à chaque demande qu'il fait, l'hostilité plus ou moins sourde du ministre de la guerre, il faut voir alors le grand abbé, avec quelle verve de bonne humeur il s'emploie à tourner les obstacles ou à les aplanir, « courant à toute heure de place en place, suant sang et eau, tantôt pour faire rendre justice, tantôt pour faire entendre raison à ses neveux, plaidant pour leurs réclamations et excu-

sant leurs vivacités, montant du soir au matin tous les escaliers de Versailles ou des ministères, pénétrant dans le boudoir de M'"^ de Pompadour ou dans les appartements intérieurs de la dauphine , forçant la porte du maréchal de Bellisle ou prenant place à la table toujours ouverte des deux fameux financiers, les frères Paris ». Il y a là quelques scènes de haute comédie, racontées avec une verve incomparable par le grand abbé lui-même, et où l'on voit comme il sait sauver les situations embarrassées par des facéties d'un goût plus ou moins heureux. Diplomate du genre gai, uniquement au service de sa famille, tel fut ce singulier abbé. Ses bons mots, qui étaient fort goûtés et fort redoutés, sont restés dans les mémoires du temps; ses lettres, qui sont amusantes comme ses bons mots, méritaient de nous être rendues.

Ainsi, dans cette grave histoire, la gaieté ne fait pas défaut. Il y a une comédie qui dure longtemps et dont l'intérêt, se variant sans cesse, ne s'épuise pas un seul instant : c'est celle que conduit, pendant près de dix années, le chevalier d'Éon avec des ressources d'esprit, une ténacité inouïe, un art digne d'un dramaturge. Beaucoup de détails inédits, tirés des papiers du comte de Broglie, viennent combler les lacunes de oette pièce et en expliquer les invraisemblances. Ce qui domine, néanmoins, dans l'ouvrage, c'est la note sérieuse, la note politique, l'étude des grandes affaires auxquelles s'est trouvé mêlé, pendant près d'un quart de siècle, le comte de Broglie, et dont il avait plus qu'aucun autre personnage de son temps, plus que Choiseul même, l'instinct, l'intuition, je dirais peutêtre le génie, si les duretés de la fortune ne lui avaient

refusé l'occasion d'appliquer ses idées et de les éprouver au feu.

Ce livre n'est à aucun degré une œuvre de parti, et l'on s'exposerait à être injuste, si l'on apportait ici des préoccupations étrangères à la critique et à l'histoire. A coup sûr, comme l'auteur le déclare dans sa préface, la réputation de Louis XV (qui n'avait rien à perdre) ne gagnera pas à être éclairée d'un jour nouveau. Qu'importe! l'histoire n'est pas un plaidoyer, elle est une science. La politique a des clients, l'histoire n'en doit pas avoir : elle n'a que des jugements à porter, des sentences à rendre. D'ailleurs « une institution telle que la monarchie française, qui a compté dix siècles de durée et de gloire, est de force à supporter la pleine lumière, et ses admirateurs éclairés n'ont aucun intérêt à déguiser ni les torts du triste monarque qui a hâté sa chute, ni les vices du pouvoir arbitraire qui en a trop souvent altéré le principe et compromis les bienfaits. » Un règne pareil, vu de près, du côté des coulisses, dans l'intimité de certains détails, dans la réalité invraisemblable de ce despotisme, qui semble honteux de ses accès de patriotisme et qui s'en cache comme d'un crime, l'égoïsme féroce de ce souverain qui pâlit à l'idée d'un acte d'énergie et qui n'ose pas même défendre ceux qu'il a compromis, tant de défaillances jointes à tant d'insolents caprices, l'emploi si misérable d'un pouvoir dont on ne souffre pas les bornes, la jouissance stérile d'être un maître absolu sans que le maître ose vouloir l'être virilement un seul jour, l'abdication de plus en plus marquée de toute initiative généreuse, l'horreur de toute responsabilité jointe à une méfiance sournoise à l'égard de ceux

mêmes que l'on a choisis pour gouverner; toutes ces peintures si énergiques et sombres, toute cette histoire diplomatique et secrète des vingt-deux dernières années de ce règne, c'est l'annonce, c'est la raison historique de ce qui se prépare dans le mépris public. Jamais il n'a été démontré avec plus de force que 1774 avait pour lendemain inévitable 1789. Que la Révolution se soit bien faite, c'est une autre question à discuter. Qu'elle fût nécessaire, c'est ce qui ressort avec évidence de chaque page de ce livre : c'en est la leçon suprême et l'inexorable moralité.

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