‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 36 sur 96 · Les Systèmes · texte numérisé non relu

Les Systèmes

o De Maille! était cons'.d d.' Tianco au Cair.'.

en termes très expressifs, dans ses Nouvelles littéraires^ qui précédèrent la Correspondance de Grimm : « Tout est extraordinaire, dit-il, dans un ouvrage qu'on vient d'imprimer en deux volumes et qui fait beaucoup de bruit par la hardiesse des sentiments qu'on y a hasardés. » Il est donc impossible que Diderot n'ait pas lu ce livre, bien qu'à ma connaissance il n'en ait fait mention nulle part. Curieux comme il l'était, facilement enthousiaste, beaucoup plus porté que Voltaire par son genre d'esprit et son goût pour l'histoire de la nature vers ce genre d'hypothèses, il ne dut pas accueillir Telliamed par un éclat de rire, comme le terrible railleur des Systèmes, il dut y démêler du premier coup d'œil l'idée fondamentale sous les accessoires plus ou moins ridicules. Mais de tout cela, de ces influences et de ces suggestions possibles, nous ne savons rien de positif, nous en sommes réduits à de simples conjectures.

Il y a des moments où une idée est dans l'air. Plusieurs esprits la respirent ou la conçoivent en même temps. Cette conception plus ou moins vague du transformisme était née tout naturellement, vers la seconde moitié du xvm^ siècle, des progrès si rapides de la science expérimentale, qui, enivrée de ses premiers triomphes et se livrant à une ambition sans frein, s'élançait à la conquête du monde qu'elle voulait posséder et dans l'avenir et dans le passé : dans l'avenir en s'emparant de toutes les forces et des agents de la nature, dans le passé en retrouvant le secret des origines et devinant le mystère primitif des choses. — A ces présomptueuses espérances de la science se joignait un mouvement d'hostilité très vif contre les

dogmes religieux, et ce n'était pas pour les philosophes de ce temps une médiocre satisfaction que dé concevoir une Genèse scientifique en opposition avec la Genèse de Moïse. Une confiance passionnée dans la science positive qui naissait alors, et l'horreur du surnaturel à l'origine des choses, aussi bien que dans la suite de l'histoire, ces deux raisons suffisent pour expliquer l'éclosion simultanée de la même théorie naturaliste dans plusieurs de ces intelligences que tentent les grandes aventures d'idée et qui croient qu'on ne peut vraiment comprendre le monde qu'en le recréant par la pensée. Mais il y a toujours de ces intelligences maîtresses dans lesquelles la conception nouvelle prend un air d'originalité décisive : c'est l'histoire de Diderot. Il était de ces esprits qui ne souffrent pas de bornes à leur puissance de concevoir et qui aiment mieux combler l'abîme par leurs conceptions même chimériques que de s'arrêter devant l'inconnu.

Lisons quelques pages de ces Élémens de physiologiCj et nous serons étonnés de voir comme son imagination se déploie librement à travers tous ces grands problèmes des origines, et comme ses vues se rencontrent naturellement avec celles de nos contemporains qui se sont jetés en pleine hypothèse pour échapper aux bornes trop étroites que leur assignent les faits. A supposer que le transformisme soit appelé un jour à s'établir dans la science de la nature comme une vérité démontrée, à passer de l'état d'hypothèse au rang des lois (époque qui semble bien éloignée encore), — ou bien à supposer que ce soit là une de ces brillantes et décevantes conceptions qui apparais-

sent à certains âges et qui, après une fortune momentanée, finissent par s'évanouir faute de preuves positives, clans les deux cas il est incontestable que Diderot est un précurseur et que personne avant lui n'a saisi avec cette souplesse et cette liberté d'esprit les différents aspects sous lesquels pouvait s'offrir l'idée nouvelle. Il s'encbantait de ces généralisations hardies dont il développait toutes les conséquences, et se complaisait à trouver des formules saisissantes pour les imprimer fortement dans l'intelligence de ses lecteurs futurs, qui ne devaient pas être ses contemporains, puisqu'il était résolu à ne pas publier de son vivant ce genre d'ouvrages.

Nous allons tenter de rassembler les éléments de la théorie dispersés dans une multitude de notes jetées au hasard d'une plume négligente et précipitée, et sans lien apparent entre elles ^ : Pourquoi , demande Diderot, la longue série des animaux ne serait-elle pas des développemens différons d'un seul ? Camper fait naître d'un seul modèle, dont il ne fait qu'altérer la ligne faciale, tous les animaux depuis l'homme jusqu'à la cigogne. N'est-ce pas une image de ce qu'a pu faire la nature? On parle de trois règnes et on a raison. Mais le règne végétal pourrait bien être et avoir été la source première du règne animal, et avoir pris la

1. Pages 255-255, 264-2G5, tome IX. Nous serons contraints, pour la clarté de cette restitution, de resserrer le texte, de déterminer un ordre là oîi règne le plus grand désordre, et de rétablir les intermédiaires entre des aphorismes séparés. Aussi supprimerons-nous les guillemets qui sont la marque convenue des citations textuelles. Biais nous certilions d'avance l'exactitude de ces réductions qui s'éloignent aussi peu que possible de la lettre du texte. Aucune division en chiffres n'étant marquée dans cet amas de notes, [nous devons renvoyer le lecteur, pour qu'il puisse les contrôler, à la page de l'édition nouvelle.

sienne dans le règne minéral, et celui-ci émaner de la matière universelle hétéroghne. 11 ne faut pas croire que les animaux ont toujours été et qu'ils seront toujours tels que nous les voyons. C'est l'effet d'une longue durée, pendant laquelle leur organisation, leur couleur, leur forme, semblent garder un état stationnaire ; mais c'est une apparence seulement. — Les espèces sont-elles stables ? Les règnes de la nature sont-ils vraiment séparés ? Il faut commencer par classer les êtres, depuis la molécule inerte, s'il en est, jusqu'à la molécule vivante, à l'animal microscopique, à l'animal-plante, à l'animal, à l'iiomme. La chaîne est tendue à travers les êtres depuis le premier jusqu'au dernier. Mais il arrive que la diversité des formes nous fait croire que cette chaîne est interrompue : ne nous arrêtons pas à cette difficulté. La forme n'est souvent qu'un masque qui trompe : le chaînon, qui paraît manquer existe peut-être dans un êtr^ connu à qui les progrès de l'anatomie comparée n'ont encore pu assigner sa véritable place. Cette manière de classer les êtres est très pénible et très lente et ne peut être que le résultat des travaux successifs d'un grand nombre de naturalistes. Attendons et ne nous pressons pas de juger.

Il y a contiguïté entre les règnes, comme il y a contiguïté entre les espèces et peut-être identité. Saura-t-on jamais, par exemple, fixer les frontières entre la plante et l'animal, frontières de plus en plus indécises, à mesure qu'une science plus exacte les serre davantage? La définition de l'animal et de la plante est la même. L'animal et la plante sont également une coordination de molécules infiniment actives, un

enchaînement de petites forces vives que tout concourt à séparer. De là les phénomènes de la vie et de la mort par lesquels se rapprochent autant que possible l'animal et la plante. Où commence l'un ? où finit l'autre? Lorsque Beccari à Bologne eut découvert le gluten en analysant les parties constituantes de la farine, le savant chimiste Rouelle, à Paris, reprit ces expériences et les poussa aussi loin qu'il put les conduire. Il démontra que le gluten était une substance qui ressemblait beaucoup à une substance animale, et il l'appela vcgéto-animal ^ — « Par la chaleur et la fermentation, la matière végétale s'animalise dans un vase. Elle s'animalise aussi en moi. 11 n'y a de différence que dans les formes. »

C'est surtout dans certains êtres ambigus, comme les oscillaires, que le naturaliste hésite. Doit-il les classer parmi les algues ou parmi les zoophytes? Que dire, par exemple, de la plante aquatique appelée la tremella? Adanson est le premier qui y ait aperçu un mouvement singulier, et cependant il refuse la vie et le sentiment à cette plante, et par conséquent l'animalité, et la laisse plante. Fontana, au contraire, en fait le passage du règne végétal au règne animal. Diderot, après une longue discussion, se range à cet avis. Pour lui il n'y a pas de doute. Ce mouvement singulier ne peut venir que d'une spontanéité qui caractérise la vie. Il dure tant que la plante vit. Sèche,

i. La fibrine végétale tirée du gluten par MM. Dumas et Cahours. Nous prévenons une fois pour toutes que, nous bornant ici au rôle de rapporteur, nous ne nous portons garant ni des expériences citées par Diderot, ni des conséquences qu'il en tire, ni de l'exactitude du langage qu'il emploie en chimie et qui ne correspond pas au vocabulaire de la chimie moderne.

la plante perd cette propriété; humide, elle la reprend; elle naît et meurt à discrétion. La tremella et ses fds sont en réalité des animaux sensibles et vivants; elle porte déjà en elle le principe de la sensibilité. Mais voici un exemple plus caractéristique encore où l'on peut mieux jug€r, s'il est possible, de la continuité des êtres et de la contiguïté des règnes : c'est l'histoire de cette plante qui a été récemment l'objet d'études approfondies, la dionée. Diderot en parle comme un disciple de Darwin et avec le sentiment juste de l'importance de ce fait, qui est des plus singuliers pour la science et saisissant pour l'imagination. « Cette plante a ses feuilles étendues à terre, par paires et à charnières : ces feuilles sont couvertes de papilles. Si une mouche se pose sur la feuille , cette feuille et sa compagne se ferment comme l'huître; la plante sent et garde sa proie, la suce et ne la rejette que quand elle est épuisée de suc. Voilà une plante presque Carnivore. ^ » Et Diderot suggère à ce propos une expérience aux naturalistes de l'avenir : « Je ne doute point, dit-il, que la dionée ne donnât à l'analyse de l'alcali volatil, produit caractéristique du règne animal. » Il ne néglige pas non plus les anthérozoïdes. — « On tire de l'alcali volatil du champignon : aussi sa graine est-elle douée d'une vie particulière : elle oscille dans l'eau, se meut, s'agite, évite les obstacles et semble balancer entre le

4, Les Bionées, les Nepenthes et les Drosères, sont en effet de vraies plantes carnivores. Quelques-unes de ces plantes pourraient être nourries artificiellement de viandes rôties, comme elles se nourrissent naturellement d'insectes. Les expériences si curieuses de M. Francis Darwin ont mis ce fait hors de contcstntion.

règne animal et le règne végétal avant que de se fixer à celui-ci. » Donc pas de classification absolue entre les règnes et une indécision complète sur les limites qui les séparent. La transmutation est partout : d'abord entre les espèces, chaque espèce paraissant bien n'être qu'un développement du même type animal ou végétal, différencié par les circonstances; puis entre les règnes, chaque règne se confondant avec celui qui le précède ou qui le suit par des générations équivoques. La chaîne des êtres ne s'interrompt nulle part, et, quand elle paraît brisée, c'est par la faute ou de notre attention qui se fatigue, ou de la diversité apparente des formes qui nous trompe, ou des doctrines préconçues qui nous aveuglent.

La question de l'origine de la vie est tranchée par Diderot de la même manière qu'elle l'est aujourd'hui par les représentants du transformisme le plus radical. Il se déclare nettement pour l'hétérogénie et les générations spontanées ; il ne manque pas de citer à l'appui les fameuses expériences de Needham sur les anguilles du grain niellé et ergoté; il résume avec soin tous les travaux du temps sur la fermentation et les animaux microscopiques. Il y a trois degrés, selon lui, dans la fermentation : la vineuse, V acide, la 'putride. Ce sont comme trois climats différents sous lesquels les générations d'animaux changent. — Il y a des générations sans nombre d'animaux par putréfaction : chaque animal donne des animaux différents, chaque partie de l'animal donne les siens. Les mêmes espèces d'animaux différents se succèdent régulièrement, selon la substance animale ou végétale mise en fermentation ou en putréfaction» Prenez des chairs gril*

lées au feu le plus violent. Exposez les végétaux dans la machine de Papin, où les pierres se réduisent en poudre, où les plus dures se mettent en gelée : cela n'empêche pas ces substances de donner des animaux par la fermentation ou la putréfaction ^ Il y a une sorte de génération descendante y par division , qui va peut-être jusqu'à la molécule sensible, laquelle montre, réduite à cet état, une activité prodigieuse^. Cette molécule sensible de Diderot ressemble singulièrement à la cellule de la physiologie contemporaine, commencement et fin de tous les organismes. Mais là encore il y a de la matière organique : il y en a dans la fermentation, il y en a dans la putréfaction ; c'est une matière qui a vécu, qui a été saturée de vie. Peut-on poursuivre plus loin la doctrine de la transmutation des êtres? Peut-on prolonger la chaîne des êtres jusqu'à l'inorganique? Peut-on supposer que la vie puisse éclore en dehors même de ce qui a vécu? Diderot ne refuse pas d'aller aussi loin. Prenez l'animal, dit-il, analysez-le, ôtez-lui toutes ses modifications l'une après l'autre, et vous le réduirez à une molécule qui aura longueur, largeur, profondeur et sensibilité. Supprimez la sensibilité, il ne vous restera que la molécule inerte. Mais, si vous commencez par soustraire les trois dimensions, la sensibilité disparaît. Diderot ne doute pas qu'on n'en vienne à démontrer un jour que la sensibilité appar-

.1. On connaît les belles expériences parlesquelles M. Pasteur a détruit l'illusion de ces phénomènes apparents et réduit ces créations spontanées d'organismes élémentaires à l'action des germes organiques contenus dans l'atmosphère.

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