‹ La fin du dix-huitième siècleChapitre 49 sur 96 · llaeckel, Leçons l'ailes à léuu en · texte numérisé non relu

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Maillet, Diderot, Robinet, Lamarck, ont enlevé d'avance cette initiative à la race anglo-germanique. Il faut qu'elle en prenne son parti. La Biologie de Tréviranus, le naturaliste de Brème, la Philosophie de la Nature de Owen, la Zoonomie d'Érasme Darwin, le grand-père du célèbre naturaliste, tous ces ouvrages et bien d'autres, où s'annonce le transformisme, datent du commencement de ce siècle ou de la fin du siècle précédent. — C'est bien dans l'activité dévorante de notre dix-huitième siècle français, c'est dans la fermentation prodigieuse des idées de ce temps si fécond pour l'erreur comme pour la vérité, qu'il faut aller chercher les origines historiques de cette grande hypothèse qui devait remuer si profondément la philosophie et la science de notre âge.

Goethe, celui qui, le premier parmi les Allemands, s'est pénétré de cette idée de l'évolution et de la métamorphose, est un disciple avoué de Diderot, qu'il ne connaissait cependant que par quelques-uns de ses écrits ^ Ses pensées, ses fragments d'histoire naturelle, ses Conversations avec Eckermann, en font foi. — La forme soumise à une perpétuelle métamorphose dans l'individu comme dans l'espèce, chaque espèce, chaque genre, chaque règne dérivant à l'origine « d'un point vital immobile ou doué de mouvements à peine sensibles, » la nature répugnant à tout ce qui ressemble à un système, passant par desmodi fications insensibles d'un centre inconnu à une circonférence qu'on ne saurait atteindre, voilà le fond

1 . Que le lecteur nous permette de le renvoyer, pour un plus ample informé sur cette question, au chapitre cinquième de notre Philosophie tle Gœthe.

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de la doctrine naturaliste de Goethe, si l'on peut appeler cela une doctrine. A peine ose-t-il lui-même donner le nom de vues scientifiques à ces conjectures hardies. Peut-être ne sont-elles « qu'une de ces navigations vers les îles imaginaires, » dans lesquelles il nous dit qu'il aime à s'aventurer. En tout cas, quand il s'embarque pour les îles inconnues, c'est Diderot qu'il prend pour pilote.

On n'attend pas de nous un examen critique des théories de Diderot. Ce n'est pas ici l'occasion de rouvrir ce grand débat. Nous n'avons prétendu qu'à établir sur des textes péremptoires une enquête sur les origines de l'idée du transformisme, contenue déjà expressément sous une forme littéraire dans le Rêve de d'Alemberty développée sous une forme plus précise et dogmatique dans les Elémens de pliysiologie que l'on vient de nous restituer avec tant d'à-propos. La question est ouverte encore à l'heure qu'il est, et rien ne nous porte à croire qu'elle doive se fermer de si tôt. La théorie de M. Darwin, moins absolue que celle de Diderot, moins radicale, appuyée d'ailleurs sur une série d'expériences délicates, d'observations admirables , d'analogies ingénieuses , n'en est pas moins contestée aujourd'hui dans le monde savant avec autant d'ardeur et de force que le premier jour où elle s'est produite. Elle n'a pu traverser la région des hypothèses, parvenir au plein jour de la science expérimentale et positive. Et qui peut dire qu'elle y arrivera jamais? C'est encore une nébuleuse en voie de formation. Qui peut tirer l'horoscope de ses destins futurs? Et cependant que de circonstances propices! et quel concours inouï de travailleurs infatigables, de

prosélytes ardents, de savants distingués! En Angleterre les Lyell, les Huxley, les Lubb'ock, les Herbert Spencer; en Allemagne les Molescbott, les Cari Vogt, les Reich, les Wundt, les Ecker, les Jaeger, et enfin le plus \if et le plus dogmatique de tous, le célèbre professeur à l'université d'Iéna, Haîckel ! Nous ne parlerons pas des savants français, que la question divise profondément, mais dont la portion jeune et militante semble entrer de plus en plus dans le courant nouveau qui emporte la science de la nature. Malgré tant de chances avantageuses dans ce grand combat pour la vie scientifique que soutient le transformisme, la victoire reste plus incertaine que jamais.

Plutôt que de soumettre à une discussion en règle les conceptions brillantes de Diderot, qui échappent à la criti(pie par l'absence de documents positifs, par la fantaisie même de celui qui les produit, s'appuyant sur les éléments de la physiologie naissante- qu'il étudie au jour le jour, souvent même sur des faits qu'il emprunte à des témoins sans autorité, à des voyageurs inconnus, ou bien encore aux légendes les plus apocryphes de l'antiquité, il est peut-être plus intéressant de caractériser l'idée de la nature, telle qu'elle ressort des É lé mens de physiologie et qui nous paraît un peu différente de celle qui règne dans la plupart de ses autres ouvrages. H y a, en effet, deux manières de concevoir la nature, quand on prétend se passer de Dieu : ou bien la nature est une grande artiste qui ne se connaît pas, — ou bien elle n'est autre chose que la nécessité aveugle et mécanique. Dans d'innombiables passages de ses œuvres, Diderot célèbre sous ce nom la puissance universelle, la puissance vive,

éternellement féconde, le principe actif, innommé, qui élabore sans trêve la substance du monde, l'instinct artiste qui dispose les types et les formes, je ne sais quelle âme plastique de l'univers, ouvrière industrieuse, travaillant pour réaliser à son insu un modèle invisible, se dirigeant par des chemins inconnus à elle-même vers un but qu'elle ignore. Voilà l'image de la nature qui charmait Goethe et qui l'entraînait à la suite du philosophe français dans des navigations aventureuses. Mais cette conception s'est singulièrement altérée, abaissée, dans les Elémens de physiologie. Ici il ne s'agit plus guère que de pur mécanisme ; il n'y est question que de propriétés innées à la matière, de combinaisons nécessaires, de réussites accidentelles.

A ces deux conceptions de la nature se rattachent deux interprétations fort différentes du transformisme, selon qu'on reconnaît le progrès dans le travail de la nature ou qu'on ne le reconnaît pas. La différence est capitale. Pour les uns, l'évolution du monde est un travail purement mécanique, une forme de la nécessité physique et sans autre résultat que l'ordre momentané avec lequel peuvent coexister les formes actuellement existantes de l'être. Pour les autres, l'évolution est un travail intelligent par ses résultats, sinon par ses intentions, et, bien qu'il s'exécute par des agents purement naturels, un travail dirigé vers le mieux et dont le vrai nom est progrès. C'est le sens dans lequel on peut interpréter le transformisme, tel qu'il nous apparaît dans Darwin, dans Hjeckel et dans Herbert Spencer. Avec eux on est fort éloigné du hasard et de la nécessité brute. Les moyens sont

mécaniques, le produit ne l'est pas, puisqu'il y a une amélioration continue et graduelle dans les types, dans les formes, dans les espèces, puisqu'il y a passage insensible et constant, par voie de sélection, du pire au moins mal et du moins mal au mieux. Conçu de cette façon, construit avec l'idée du progrès, le transformisme n'exclut, quoi qu'on en dise, ni l'idée de plan, ni la finalité ; il n'exclut que l'idée de hasard et celle de la nécessité aveugle. Qu'est-ce donc, en effet, que ce passage du pire au mieux, sans rétrogradation définitive, avec une lenteur infaillible et sûre d'opérations mécaniques qui semblent poursuivre un but, sinon la manifestation d'une idée directrice, ou, si l'on aime mieux, d'une force secrète, d'un ressort de progrès déposé dans le premier atome, l'amenant à des combinaisons de plus en plus parfaites, déplus en plus élevées, quel que soit d'ailleurs l'ensemble des moyens physiques ou physiologiques, concurrence vitale, hérédité, influence des milieux, sélection naturelle, dont le résultat final est de tirer du chaos informe des éléments primitifs la figure du monde actuel et la série des mondes futurs?

C'est bien ainsi que Diderot paraît souvent entendre cette conception, mais non pas dans les Élémens. Ici ij refuse de reconnaître le progrès dans le changement incessant des formes, et qu'est-ce alors que l'évolution sans progrès, sinon un jeu des forces brutes, et le monde ainsi formé, sinon un résultat accidentel ou nécessaire des combinaisons de molécules éternelles? Selon lui, le progrès n'a de sens que dans l'enceinte d'un monde donné. C'est une expression toute relative qui ne peut s'appliquer qu'à l'adaptation

plus OU moins heureuse d'une forme organique à ses conditions d'existence. Mais ce monde lui-même, qu'est-il? Un ordre qui s'est formé accidentellement de telle manière plutôt que de telle autre, un ordre de circonstance qui ne durera pas, qui peut-être retombera dans le désordre des éléments primitifs, une symétrie passagère ; une chance heureuse dans le grand jeu de la nature, la réussite d'un coup qui visait au hasard ou plutôt qui ne visait à rien et qui, parmi des milliards de combinaisons possibles, a touché le but et fait éclore ce monde pour un temps indéterminé, sans veille et sans lendemain. C'est bien le dernier mot des Élëmens de physiologie. Mais avec une imagination aussi ardente, aussi instable, il ne faut désespérer de rien, et nous verrons que, vers le même temps, dans un de ses derniers écrits également inédit, Diderot se relève, d'un vigoureux élan, vers une plus haute conception de la nature et de l'homme. Il sait s'affranchir de tout et de lui-même au prix de contradictions manifestes qu'il ne semble pas craindre et qui sont une partie essentielle de l'histoire de son esprit.

DIDEROT INÉDIT (sUITE). — LA REFUTATION d'hELVÉTIUS

Diderot n'était pas fait pour les ouvrages suivis. Ses meilleurs écrits sont assurément ceux qui sont issus du hasard, les fragments, nés par une sorte de génération spontanée appliquée aux idées, et que l'on voit éclore en foule, dans ce cerveau toujours en fermentation, des sujets les plus divers et les plus inattendus. L'écrivain reste encore le causeur qui a changé d'auditoire, mais non d'attitude. La plume à la main ou la parole aux lèvres, dans son cabinet de travail ou dans les salons, au café où l'on fait cercle autour de lui comme au Grandval, chez le baron d'Holbach, il s'abandonne sans arrière-pensée, il se livre : il est le vrai créateur de la critique primesautière, hardie et vive à la rescousse, en éveil sur toutes les questions, la critique d'impression dans toute sa liberté, ses audaces et ses périls ; ce qui faisait dire à Sainte-Beuve ce mot si juste : « C'est le grand journaliste moderne, l'Homère du genre... C'est par ce côté qu'il survit et

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qu'il doit nous être cher à tous, journalistes et improvisateurs sur tous les sujets. Saluons en lui notre père et notre premier modèle ^ »

C'est de cette façon, sans l'avoir médité, que Diderot se trouva un jour avoir écrit ce remarquable ouvrage : la Réfutation de Vouvi^age d'Helvéthis intitulé VHomme. Quand le livre d'Helvétius parut, en 1775, publié par les soins du prince Galitzin, après la mort de l'auteur, Diderot était en Hollande, attendant M. de Nariskin, qui devait le conduire à Saint- Pétersbourg, où nous le retrouverons plus tard. On connaît son habitude, qui était, en lisant un livre, d'écrire immédiatement sur les marges toutes les réflexions qui lui venaient à la pensée. Il lui en vint beaucoup à la lecture de ce lourd et paradoxal ouvrage. Au second séjour qu'il fit à La Haye, après son voyage de Russie, il reprit ces notes et leur donna, en les recopiant, des développements nouveaux. On dit même qu'il y revint une troisième fois, et l'on croit que c'est cette dernière rédaction qui fut transportée à l'Ermitage. Quelques parties de l'ouvrage étaient déjà connues, soit par les citations que Naigeon en fait dans ses Mémoires, soit par la Correspondance de Grimm, qui publia le commencement de cette Réfutation, soit par quelques morceaux communiqués à M. Walferdin par M. Godard et qui parurent en 1857, dans un recueil du temps. Mais on ne pouvait pas soupçonner, par ces morceaux détachés, la valeur de l'ensemble : je ne crains pas de dire qu'il y a là une révélation inattendue du talent de Diderot.

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